‹ Le rôdeur français, ou, Les mœurs du jour [signed De R..... ] (volume 2)Chapitre 41 sur 60 · LE CIMETIÈRE · texte numérisé non relu

LE CIMETIÈRE

jeune femme passa près de moi sans me voir^ ses yeux étaient rouges , sa poitrine gonflée , sa respiration pénible et embarrassée; je l'entendis murmurer : Je ri y survivrai pas.». Je la suivis des yeux -, et dès qu'elle eut franchi la porte de cette enceinte , je courus au tombeau qu'elle venait d'abandonner. Il renfermait un jeune enfant de cinq ans , mort le 18 mars dernier, idole de ses parens ; il

avait succombé à une maladie cruelle ! •

Dès qu'elle put sortir, sa mère affligée vint visiter le triste monument ou reposait cet enfant chéri Un grand nombre de couronnes attestaient la constance de sa douleur •, chaque jour elle cueillait une. rose sur le tombeau de son fils, et après l'avoir .portée toute la journée, elle venait le lendemain la déposer sur sou cercueil.

J'abandonnai cette partie du cimetière pour me diriger vers le côté opposé ou l'on travaillait à l'érection d'un nouveau mausolée.

é Un ouvrier était occupé à graver en lettres d'or T éloge de très - haut et très -puissant seigneur duc**... Cela me fit souvenir que»

DU ffitô LA CHAISE. 3^

entrant j'avais remarqué beaucoup d'épi taphc» ou l'on rappelait jusqu'aux moindres qualité» du défunt, et que pendant un instant j'avais été entouré d'ex -pharmacien s, d'ex -maîtres des comptes, d'ex -députés, d'ex -membre* de collèges électoraux; j'aperçus même un ex-tribun , qui n'était enterré que depuis dix mois.

Si la mort cache quelques faiblesses , elle, découvre aussi bien des vertus. Sous un dôme de feuillage , je trouvai le tombeau de la jolie madame M... « accusée pendant sa vie d'erreurs par le monde, de coquetterie par son époux , d'inconstance par ses amis. Sept grands vers alexandrins , dont nn seul ne rimait pa^ me prouvèrent que Paris n'avait jamais renfermé de femme plus sage, d'épouse plus tendre et d'amie plus fidèle.

J'appris par la même occasion que son mari occupe en ce moment cinq petites places dans le commerce • et le gouvernement , et qu'il y a neuf ans il en occupait une sixième.

Ge n'est point le regret qui a écrit sur la tombe de M. N.... négociant ( qui a pro-

*k/t& • 1Ë CIMETIERB

Bablement un associé ) , qu'il demeurait atttrefois rue Saint-Denis , n°.... ; ce n'eftt point la douleur qui nous apprend que le chevalier M... fa est mort dans un château qu'il avait acheté la teille. Je croirais tfgpendant

au chagrin de M. G ,- désespéré d'avoir

perdu son épouse , enterrée , il y a deux ans y " dans ce cimetière , si je ne savais qu'il a' été déjà désespéré de la perte de celle qu'il a' laissée à celui de Montmartre, il y a Quatre ans , te qui rie Fâ pas empêché d'en prendre une troisième' qui se désespérera peut-être à son tour.

Une Epitaphe me frappa par sa simplicité.

On voit en descendant, à droite , auprès l'un de l'autre , deux tombeaux d'une inégale grandeur ; sur le plus grand «st écrit : Pauvre mère ! elle n'a pu lui survivre /;.... Hélas f un pareil sort attend peut-être la jeune femme que j'avais vue quelques raomenS auparavant !

Il n'en sera pas' de même , sans doute , de cet époux inconsolable , à qui la douleur a tell ement troublé l'esprit , qu'il a oublié par-ci, par-là quelques syllabes aux vers qu'il

i)V PÈRE LA CHÂISS. %^j

à pris soin dé composer lui-même , et de faire graver sur la tombe de sa femme, Quand on a la patience de rimer, on n'a pas la crainte de mourir.

J'allais - quitter ce séjour, lorsque j'aperçus , auprès d'un tombeau voisin de celui du général R., un homme "d'environ trentesix ans ; il était assis sur un siège de bois , tenait un livre à la main , et paraissait le lire avec la plus .grande attention.... Monsieur, me dit à demi-voix un des ouvriers qui passa dans ce moment aupâtèfrdc moi , ne dérangez pas ce brave homme-, voilà bientôt huit ans qu'il vient ici tous les jours -passer une heure auprès du tombeau de son frèrfe* qui , dit-il , était son 'meilleur ami. te froid, le 1 chaud, la pluie , rien ne satfrait l'empéchec dé remplir ce devoir sacré : on Fappelle M. V

Ce nom! rite rappela , en effet , un artiste recomtnandable , qui avait perdu son frère à pareille époque.

Dans cet asile de la mort , je ne vis point l'obligé pleurer sur la tombe de son bienfaiteur ; l'époux, arroser de ses larmes le tombeau de sa femme , ni la femme celui

ï|8 le cimitiere, etc.

de son mari -, je n'y trouvai qu'une mère

éplorée, qu'un frère inconsolable : tant il est

vrai que l'amour maternel et l'amitié , sont

les deux sentimeus les plus durables de la

vie.

LB COLPORTEUR. a4§.

k°. xxt. — 17 Afa/" 181 5.

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