LES HABITS DE MONSEIGNEUR
Sua •niqut quum sii animi cogUatio %
Colçrqùt privait
(PBJBDK.)
Chacutt agit et peaa» à m manière.
Je reçus , lundi dernier , une lettre de madame la comtesse de B.... y qui m'invitait à passer la journée du lendemain à sa petite maison de campagne.
« Nous fêtons mon mari, m'écrivait -elle, et nous voulons jouer la comédie ce jour-là.
Je compte sur vous pour un proverbe dans lequel nous vous avons réservé un rôle de père noble y qui n'a presque rien à dire ; mais qui change de costume à chaque scène. Nous aue
tQ tk ptTE DE FAMILLE, '
;rons le chevalier de Céràn ; qui joue les niais avec une habitude désespérante ; et. le gros jgparquis de Léon , qui fait les petits-maîtres ayec une prétention si naturelle !...
« J'ai fait sortir mes enfans de pension pour fêter leur père. Us sont arrivés hier au soir -, je ne sais en vérité si le comte les reconnaîtra : vous ne vous faites pas d'idée comme ils sont grandis depuis que je ne les ai vus ! l'aîné ressemble beaucoup à^non mari; les deux autres sont mieux Le maître de pension leur a fait apprendre une petite scène de sentiment , qu'ils m'ont récitée avec un art admirable : s'ils peuvent la jouer aussi sérieusement qu'ils l'ont répétée , ce sera délicieux! Nous dinerons 4ans le jardin. J'ai fait provision de chansons pour le dessert ; le secrétaire du comte a pris la peine de me faire des couplets qui ne vont pas tout à fait sur l'air que je dois chanter , mais qui n'en sont pas moins charmans : vous les entendrez , et vous serez de mon avis.
a A propos, le jeune peintre R..., qui ne peut être des nôtres, vient de m'enyoyër son bouquet : je n'ai jamais rien vu dé si ingénieux -, c'est un petit 'd^siti grand comme
ET LES HABITS DE MOflSEHUfEtit. lt
la main , mais rempli de sensibilité , et com* posé avec un goût, une délicatesse parfaite ! Le fond représente un paysage fort gai; sur 1* premier plan s'élève un tombeau qui est supposé renfermer mon mari. Un saule pleureur courbe ses rameaux chevelus autour du céno* taphe; une inscription modeste, placée sut le devant, contient en peu de mots l'éloge du comte : Le plus vertueux des hommes , /# plus Heureux des époux a fini sa carrier* 7e... ; il a laissé la date en blanc , comme bien vous pensez. Moi je suis là , assise auprès dtt mausolé: l'air triste, abattu, je suis ceosép me désespérer. Je tiens à la main un mouchoir brodé, que j'arrose de mes larmes, et je couvre de fleurs la tombe où repose l'épouî que je regrette. L'idée de cette composition est , comme vous le voyez , très-simple , mais fort heureuse; l'exécution est d'un fini , d'un
précieux!... R y à mis tout son talent, et
je lui en sais gré, c'est un véritable présent d'ami. J'ai montré ce petit dessin à la jolie duchesse de Reirac; qui en a sur-le-champ commandé un tout pareil. J'ai fait monter le taien suc une boîte d'or é maille. C'est Jehny
I? . LA ptTE DE F A MILLE ^
jqui le présentera à sou père. Je me fais d'à* vapçe un plaisir de sa surprise , de sa joie : je *uis sûre qu'il sera dans l'enchantement;.... c'est le premier cadeau que je lui fais depuis que nous sommes mariés. Sur-tout , mou cher Ami , yeue# de bonne heure 9 afin que nous puissions répéter ; les proverbes et les couver-*pemens pèchent toujours par le défaut d'ensemble. 9
L'agrément de cette invitation, la tournure jiunable du billet ; les obligations que j'ai à la maison du comte, me mettaient dans l'imçossibilité de refuser: j'acceptai; mais ce rôle de père noble me chagrinait : à vingt-cinq ans, on n'est guère au fait de cet emploi- )à, Je n'avais point dans ma garde - robe d'habits de caractère : par raison , je me conforme k la mode; et si j'en excepte un frac anglais, que je n'ose plus porter ; aucun de mes habits n'a l'avantage de me vieillir.
Je réfléchissais donc au parti . que je devais prendre , lorsque mon vieux Philippe annonça M. Jolliyet, M, JoUivet est un pauvre diable de ma province, que la fortune a pris en amitié ; il est jpfcçé chez un ancien sénateur f
ET LES HABITS D* MOHSBIOlfEUa. l3
et 3 émarge dans une administration. Ma famille a autrefois rendu de grands services à lji sienne : il a la bonté de s en souvenir, et vient de tems en tems me demander à déjeûner. Ce ii'est point un grand génie , il lit même assez difficilement son écriture; mais il intrigue tout comme un autre , et ne s'en tire pas trop mal* Du reste , obligeant par vanité , il offre sou crédit à tout le monde, et réussit quelquefois pour le compte de son amour-propre.
Je lui confiai l'embarras que me faisait
éprouver l'invitation de madame de B 11 se
mit à me regarder et à sourire. Ce n'est que cela ? me dit-il ; tranquillisez-vous : M. le se»
nateur D est parti pour sa terre, qu'il veut
faire ériger en comté-pairie; je suis seul à l'hôtel y j'ai les clefs de sa garde-robe ; nous y trouverons tout ce qu'il vous faut : monsei- «»gneur est fort riche en habits de caractères de Joute espèce.
Je me laissai persuader; je montai dans la voiture de M. Jollivet , et nous arrivâmes à l'hôtel du comte. Après avoir traversé une longue suite d'appartemens plus brillans, plus riches les uns que les autres ; nous nous arré-
l4 l'A FÊTE DE FAMILLE, -
tàmes devant une petite porte jaune d'assez mince apparence. Votre affaire est là, me dit mon conducteur, en me frappant sur l'épaule-, il ouvrit^ et nous nous trouvâmes dans un cabinet où gissaient , suspendus autour de la muraille , une douzaine d'habits de toutes les couleurs ; ils formaient , ce qu'on appelait dans l'hôtel, la garde- robe historique de M. le comte.
Tous ces habits, numérotés avec soin, étaient rangés par ordre de date ; chacun d'eux était surmonté d'une petite étiquette, indiquant Tannée où il avait été fait, le caractère politique et les sentimens de celui qui l'avait porté ; je n'ai pas besoin de dire que le nom était toujours le même.
Le premier qui frappa mes regards était un petit habit de ratine, d'une couleur douteuse ; on lavait usé à profit, et il paraisssait tout.
honteux de se trouver en si belle compagnie.
L'inscription portait seulement 1787; maître
D , procureur.
Son voisin était un bel habit noir, au-dessus
duquel oh lisait : 178g, M. D , député dû
tiers-état à l'assemblée nationale, l'un des plus
ET LIS HABITS DE XOffSEfGttBU*. lS
Armes soutiens du trône et de l'autel , Ion des plus hardis défenseurs de la monarchie firan»» çaisé (voir les journaux du tems) : ces derniers mots paraissaient avoir été nouvellement ajoutes.
Le n°. 3, façonné en 93 , ressemblait comme deux gouttes d'eau à âne veste de matelot; une grande pancarte annonçait qu'il avait été la parure du représentant du peuple.
D , amant de la liberté, apôtre de l'égalité,
l'un des meilleurs patriotes de la république ,
l'un des hommes qui ( On avait effacé le
reste; Fhabit lui-même était couvert de pètites taches qu'on était en train défaire diiparaître. ) . ""
A ses côtés brillait un habit bleu recouvert d'un manteau rouge dont l'origine remontait à 1795 : c'était le costume du citoyen D..... , membre du conseil des cinq-cents, élevé à cette dignité pour avoir coopéré à la formation du directoire. Il parait qu'à cette époque le citoyen D tournait un peu le dos aux principes invariables , et n'était pas trop sur de éa façon de penser, car il avait écrit de sa propre .main sur l'étiquette : Pendant la durée V*
ï6 LÀ riTE DE FAMILLE,
cànseil je ne parlai pas; mais /opinai beaucoup.
Venait ensuite un habit bleu brodé en argent , dont le propriétaire étaitle tribun D... ., ami du premier consul, qui, par ses discours et son. influence, avait préparé la chute du directoire. Le tribun avait, par distraction, : oublié dans la poche de son habit quelques exemplaires imprimés d'un petit discours qui, . dans le tems , eut le plus grand succès.
11 y proposait de changer la république en empire , et de faire un empereur avec le pre-
- mier consul. Je parcourus rapidement cette
- petite brochure. Je dois rendre justice au tribun D -, son style s'était singulièrement
formé depuis 93 ; son éloquence avait beau-
, coup gagné en variété , en souplesse \ ses . phrases étaient plus polies , et ses images plus . gracieuses ; enfin il y avait une distance très - , remarquable entre cet ouvrage et ses discours Sur les avantages de la république , sur la nécessité d'un être suprême, et sur la continuation de l'immortalité de l'Orne.
Auprès de cet habit, se montraient avec orgueil le» habits brodés. du chevalier D..,.. ;
ET lES H k tlT S DE M0WSEIG5EÛ R. fj
auditeur, de M. le baron D.... , conseiller d'état,
et de M. le comte D...... sénateur, grand offi*
cier de la légion d'honneur , chevalier de la couronne de fer, commandeur de l'ordre de la
réunion à
Une dernière place était préparée, et c'était la seule qui restât à remplir. L'étiquette, posée en attendant , portait ces mots : M. le comte de D... , décoré de Tordre du lys, l'un des Français les plus sincèrement attachés à la maison des Bourbons , l'un des^ Sujets les plus fidèles de S. M. Louis XYIII, l'un des" sénateurs qui a contribué le plus puissamment à la déchéance de Bonaparte. « C'est vrai, me dit M. Jollivet: cette fois-ci, M. le comte a changé sérieusement; » puis, en se retournant vers moi , il m'engagea à choisir parmi les costumes qu'il venait de me montrer, celui qui me conviendrait le mieux. « Vous le voyez, ajouta-t-il, la plupart sont presque neufs! Monseigneur en changeait si souvent ! — Mais ne craignez» vous pas, lui répliquai-je, que M. le comte ne revienne à Paris , qu'il ne lui prenne envie de visiter sa garde-robe, de remettre un de ses vieux habits? — Oh! non, répondit-il vive-
i8 i.a f£ti de famille, etc.
ment; monseigneur vient de fie retourner , it lui faut un habit neuf. » Je sentis la force de ce raisonnera eut ; et roulant assortir mon costume au rôle insignifiant que je devais jouer , j'emportai l'habit de sénateur.