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t6t à mes oreilles. Cette manière d'annoncer les gens qui n'est plus en usage qu'au Marais^ amrait suffi pour efirajér un poète superstitieux.
Je rencontrai sur l'escalier un vieux doines* tique en habit de gala. Il était sourd et marchait ayec peine. J'eus beau lui répéter trois fois mon nom ^ il ne put le retenir ; je pris les de<» ^afls et m'annonçai moi-même.
Une partie de la société était déjà réunie au Bfllon. Mon arrivée suspendit un instant la conversation. M. d'Herbain me présenta à tous les Invités^ en leur répétant mon nom et en nl'apprenant le leur. Je n'ai vu que chez lui Cette précaution fort sage y selon moi , d'instruire les convives de ce qu'ils se doivent de soins^ et d'égards. Lorsqu'on sait à qui l'on a afikire , on devient circonspect , et Ton ne court pas les risques^ en calomniant une profession toute entière, de blesser son voisin ou d'offenser son vis-à-vis.
Pavais assisté la veille à un diner où^cet inconvénient s'était renouvelé plusieurs fois. Oà avait chanté un couplet contre les charlatans , qui avait beaucoup scandalisé un honune de lettres-qui trarvaiBe à sa réputation , et une épi-
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gramme sur les succès de Tintrigue , avait piqué jusqu'au vif un chef de bureau qui avait gardé sa place y et un sergent de la garde nationale qu'on venait de nommer capitaine.
Gr&ces à la sage prévoyance du président > je sus que nous aurions ^ i^. M. Franval , an; ci en notaire royal ^ qui, après trente-huit ans de travaux^ avait laissé son étude à son gendre, et se retirait en {>rovince avec dix mille francs de rente dont il se proposait de ne dépenser que les trois quarts ;
^0. M. Dewertus y maire d*une comiiume aux environs de la capitale , homme honnête et riche , accusé de royalisme sous la république, de républicanisme sous l'empire, et d'impérialisme sous la monarchie , qui , sage au milieu de nos folies , modéré au milieu de nos exagérations, s'était attiré la haine de tous
les partis pour n'avoir voulu appartenir i aucun ;
i^. M. Flatteau y chef de division dans un pninistère important^ qui y par unhasard«xtrao^ dinaire y s'était trouvé l'ami de tous^^ les ministres nouveaux, et qui devait à cette heu* reuse circonstance une bonne place que ses
LE RÉVEILLOÎî. S,lS
talens n'avalent jamais pu parvenir à lui pro-
curer ;
4®. M. et M"*«. Bonnin qui, dans quelques jours , se disposaient à célébrer leur cinquantaine. Ces deux vieux époux ^ unis depuis un demi -siècle avaient conservé lun pour l'autre ces tendres égards , ces attentions délicates dont se dispensent un peu trop vite les époux de nos jours. M. Bonnin avait, pendant qua* rante-deux ans , exercé la profession de notar* chand de toile , rue Saint-Denis. Ayant, dans sou commerce , compté la probité pour quelque chose^ il avait été long-temps à faire fortune ; le Ciel avait enGn béni ses travaux. Cet honnête homme était devenu aussi riche que ses confrères ; mais personne ne trouvait à redire à son opulence. Père d'une nombreuse famille, son exemple avait été suivi par tous ses enfans. L'excellente réputation de leur père les avait d'abord protégés dans le monde , où leur bonne conduite avait fini par les faire estimer pour eux-mêmes. M. Bonnin s'excusa auprès du président de n'avoir pas amené sa jeune fille, M"^^. Béraud, qui, depuis plu« rieurs jours , consacrait les npits à veiller au*"
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jprès de son fils malade , et n'osait le quitter un instant.
A côte de ce couple vënërable (jue je n'envisageais qu'avec respect , était assis un mon* sieur Dubuisson , espèce d'avantageux ayant le verbe haut; la vue basse ^ la parole brève. Il n'ouvrait jamais la bouche sans se servir de ce moi assommant qui révèle à la fois la sottise et la vanitë de Torateur. A tout propos , il citait au nombre de ses amis le prince^ le duc, le comte un tel,... H est vrai qu'il ajoutait^ avec WûL soupir comique , que tous ces grands seigneurs étaient morts^ ce qui lui fournissait l'occasion de nous faire le récit des services qu'il leur avait rendus^ et de l'ingratitude dont son amitié avait été payée. En me conduisant dans une embrasure de fenêtre , le président acheva de me faire connaître tous les invités. Celui qui rit à chaque instant de si bon coeur^ me dit-il^ est un avocat qui a plaidé aujourd'hui. Son client a été condamné à mort Je craignais qu'il ne pût venir ; mais il m'a fait dire tantAt qu'il serait libre à neuf heures ^ et il et t arrivé l'un des premiers. C'est un garçon fort gai; qui fait son état en conscience^ et qui ne se
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refuse j&mais à une partie de plaisir. Ce jeune liotuixre qui lui tourne ie dos ^ et dont la p%-* sionomie sévère et triste contraste pacrfaitement avec le visage riant de tiotre avocat, est un au* teur de comédies qui, dans ce moment ^ traite .un sujet fort plaisant. Auprès du feu est mon cousin Desjardins : c'est uù piauvre diable doûif d'une telle crédviliLté que se^'anuA inémes rappellent d'un autre xiom. Il prend ses rêves po«ir des présages^ et les rconteé de son quartier pour des nouvelles étrangères *, il s'est fait une habitude de trembler comme ou se fait une éoatume de la promenade; bien différent en cela de son voisin qui, heureusement né, voit tout en beau. Saint-Firmin ne connaît point de malbeurs sans remède, de doujieurs sans espérance , de chagrins sans consolation. Bien ne rétonne, ne l'inquiète , et surtout ne le déroule. Ce gros liomme, ajouta le^président, qui regarde si souvent à la pendule, vient ici ^our ma)cave dont on lui a-fait leloge; et ce jeune officier^ qui a les yeux fixés vers la porte du salon , y vient pour ma nièce qu'il trouve fort à son gré.... Le président achevait à peine ces mot» que la ]porte s'ôuynt^ et que nous ». 10
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vimes paraître madame Miller et sa fille.... Le jeune officier fit un pas en avant , rougit y s'arrêta , et fut tout bonteux cacher sa précipitation imprudente et son embarras indiscret dans un -coin de l'appartement.
Après les complimens d'usage^ la conversation devint générale -, on épuisa d'abord le froid y la plui*e , la comparaison de ce jour-ci avec celui de l'année pif écédente •, et l'on arrivait, par des chemins détournés, à l'éternelle politique, lorsque M. d'Herbain annonça qu'elle était bannie de chez lui. Il y a de la sagesse dans tout ce que fait ce bon président.
Quelques minutes de silence succédèrent à cette défense. Madame Miller fit observer qu'il serait convenable d'aller à la messe de minait avant de se mettre à table. Le gros homme combattit assez vivement cette proposition; cependant elle fut adoptée à la presqu'unanimité des voix.
Nous partîmes à rêxception de M. Desjardins , qui avait eu la précaution de tousser dès le commencement de la conversation ^ et qu'on ne voulut pas exposer aux dangers d'un rhnme plus considérable. Le gros homme jtefusa( anssi
£B RÉVEILLON. fiig
d^«tre des nôtres , et demanda un jçu de piquet pour tenir plus galment compagnie à M. Desjardins.
Les rues de la capitale étaient moins dé^ sertes que nous ne l'avions craint. Les' bour** geois de Paris , éveillés par la curiosité ou l'habitude^ marchaient en troupe vers l^s églises. La dévotion était aussi sans doute pour quelque cbose dans ce pèlerinage nocturne : cependant , il faut l'avouer , je crus m'apercevoir au peu de recueillement des personnes que nou^ rencon»
trames ^ qu'elles ne la plaçaient point en première ligne dans leur pensée.
Nous arrivâmes à l'église ; il y avait déjà beaucoup de monde. J'aperçus çà et là quelques assistans qui avaient cédé au besoin du sommeil ; ils reposaient tranquillement sur les chaises qui remplaçaient momentanément leur lit ; je vis rôder autour de ces dormeurs quelques enfans qui riaient entr'eux des tour& que ^ peut-être, ils s'apprêtaient à leur jouer. Je me montrai ; ma présence les contint : ces enfâuS" là n'étaient point à leur place.
Je promenai mes regards sur lès assistans^ et je me convainquis facilem.ent que plusieurs
Aid LK RdVEIIXOIC.
d'eutr*euz aYaient fait d'une cérémonie rdigieuse un motif d'amusement -, mais j'éprouvai une satisfaction bien douce envoyant la fer?eur de M*l«. Miller. Cette jeune personne à genoux à côté de sa mère , pénétrée de respect pour la sainteté du lieu^ offrait à Dieu ses vœux innocens et sa prière timide ; aucun objet ne put l'arracher à ce devoir sacré.
Uoffîce achevé ^ tout le monde voulut sortit on se précipita en foule à la porte. Une fois dans la rue , madame Bonn in s'aperçut que sa tabatière n'était plus dans sa poche , et madame Miller fut toute étonnée de voir qu'elle ne tenait plus que les cordons de son sac à ouvrage.
En retournant à la maison^ nous rencontrâmes quelques ouvriers qui sortaient du cabaret y et nou$ enteliditne$ a^ coin de la rue Saint- Antoine des violons racler la ritoumeBê d'une contredanse. Chacun fait le réveillon à sa manière.
M. Desjardins et «on adversaire dormaient appuyés sur la table lorsque nous rentrâmes; on ne les reveilla que pour leur annoncer que Dious étions servis.
Nous venions de nous mettre !i table , lers«» que Jules d'Harcourt , neveu et pupille de M. d'Herbain se précipita galment dans la salle ejk r^lamant une place , et en dismandant un couvert. Le président fut très-étonnë de voir a pareille heure chez lui un jeune homme qu'il avait quelques raisons de croire à son collège } il lui en témoigna doucement sa surprise.
-—Mon oncle ^ dit le jeune barhiste, j'ai été forcé d'accepter mon congé. — Ton congé , ifc^ prit avec un peu plus de sévérité M* d'Herbaii # —De grâce , ne vous fâchez pas , répliqua le neveu ^ et daignez m'entendre avant que de me condamner.
« Les anciens élèves du collège de Sainte^ Barbe célèbrent tous les ans^ dans une réu* uion particulière^ la fête de leur patronne ^ celte année y ils ont cru pouvoir ajouter à leur plaisir celui d'assister à la représentar lion d'un des chefs-d'œuvre qui honorent Ifi scène française ; et voilà que deux d'entr'eux^ (jui peut-être avaient lu quelque part que C/ce» fx>n était l'ami de Roscius, se sont présentés chez notre moderne Esopus, et l'ont prié de se rendre à leurs désirs en jouant im de ces
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rôles où son talent brille d'un éclat sans tache. M. Talma , qui pense sans doute, comme Voltaire (i), que la véritable tragédie est l'école de la vertu, et que la seule différence qui soit entre le théâtre épuré et les livres de morale , c'est que l'instruction se trouve daiis la tragédie toute en action ; c'est qu'elle y est intéressante , et qu'elle se montre relevée dés charmes d'un art qui ne fut autrefois inventé que pour instruire la terre , pour bénir le ciel^^t qui ^ par cette raison^ fut appelé le langage des dieux; M. Talma ^. dis-je^ par ces raisons^ ou par d'autres qui n'y ont peut-être aucun rapport ^ -voulut bien accueillir favorablement leur invitation^ et consentit à jouer Manlius. Il eût volontiers joué PoUeucte ou Abner ; mais il lui manquait une Pauline ou une Âthalie.
« Nos deux anciens camarades nous ayant appris le succès de leur ambassade, nous partageâmes leur joie enicherchant aussi les moyens de partager leurs plaisirs ; moi-même je m'employai de toutes les façons pour augmenter le nombre des spectateurs^ et je fis des recraes avec un zèle d'autant plus actifs que lorsque j«
(i) Dissertation syr la tragédie ancienne €t modeme.
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parlai de cette représentation à mon père ^ il m'apprit qu'à la naissance d'un des princes fils de S. M. JLoùis XYI , on l'ayait envoyé à une représentation des Français; que son grand-* père avait eu l'honneur dé jouer , au collège de Sainte-Barbe y le preniier garçon tailleur: du Bourgeois gentilhomme y ei qu'une des cousines de son aïeule avait créé ^ à Saint-Cjrr,' le r61e de la femme d'Aman , dans la tragédie^ d'I^^ther *, qu'elle lavait joué ensuite avec beaucoup de succès à Versailles , dans Thiver de 268g; en présence de Sa Majesté. et deplu^ sieurs prélats et jésuites qui avaient sollicité la permission de voir ce singulier spectacle. >> ' « Fort de l'assentiment de mon père, je racontai à mes jeunes camarades tout notre entretien; chacun d'eux y puisa un motif de justification pour la conduite qu'il projetait de tenir : aussi le nombre de ceux qui voulurent voir Manlius fut-il très-considérable.
a La représentation eut lieu quelques jours après. Il ne s'y passa rien que de très-décent ; M. Tsilma fut admirable^ nous l'applaudîmes de bon cceur^ Une pecsonne^ que j'ai su depuis être un des ancieQspollegues.de notre maître , trouvs^
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mauvais que noua fissions tant dèbnût; il M fâcha y et| dans sa colère ^ nous ayant reconnus, il nous accusa de firéqpenter la comédie :
comme si nous ne pouvions pas , une fois par an , prendre une récréation qui compte parmi ses apologistes des princes de Vëglise^ des philosophes chrétiens, saint Thomas d'Acquin, saint François de Sales , saint Charles ^ l'évéque d'Avranches, Sénèque, etc.
« Notre jaloux n'eut rien de plus presse que d'aller porter ses plaintes; il les présenta c^une manière si perfide , qu'il réussit à les faire écouter. «
« Notre maître fut grondé ; il n'en pouvait pas davantage. On lui enjoignit de chasser ceux de ses élèves qui avaient mis les autres en train. J'étais un de ceux-là. Ce bon maître vint les larmes aux yeux m'annoncer qu'en vertu de ce qu'ils appellent un arrêté , je ne comptais plus parmi ses élèves. Je lui sautai au cou j en l'assurant que tous les arrêtés du monde ne pourraient me faire oublier ce que je devais à ses soins ^ et en lui annonçant que^ sous peu, tout cela s'arrangerait avec l'aide de la raison et du bon sens. Il eut l'air d'en
douter — Et c'est à tort, interrompit le
jeune officier, qui avait écouté avec beau-^ coup d'attention le récit de Jules; « l'arréfé n'existe plus. — En vérité ! » dit le neveu de M. d'Herbain, avec une joie si franche qu'elle fit expirer le reproche sur les lèvres de saii oncle ; « je pourrai donc continuer mes études sous un si bon maître ! . . . »
Cette exclamation y qui faisait à la fois Féloge du professeur et de l'élève, rendit à la société la gaité que le commencement du récit d9 Jules lui avait enlevée. Le souper s'en ressen-^ titj le réveillon se prolongea jusqu'au jour, et Jules d'Harcourt ne nous quitta que pour retourner au collège , où il fut reçu par son maître et par ses camarades avec une joie* qui tenait du délire. En nous séparant, le président nou»
ajourna à la fête des Rois , et chacun de nous lui promit d'être exact au rendez-vous. Quant à moi , j'aime trop mon plaisir pour y manquer.
2^6 LE DERRiiEE
NO. XXI. — 17 Juillet 181 5.
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