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Un soir, en sortant de son cercle, où il avait diné, le marquis de Miraval trouva chez lui une lettre de sa nièce, Mme de Penneville, qui lui écrivait de Vichy :
<( Mon cher oiick, les eaux m'ont fait du bien ; j'avais tout lieu jusqu'aujourd'hui d'être satisfaite de ma cure ; mais le bon effet que j'en attendais sera compromis, je le crains, par une fâcheuse nouvelle que je reçois à l'instant et qui me cause plus de trouble, plus de tracas que je ne puis vous le dire. Les médecins déclarent que le premier devoir des personnes qui souffrent d'une hépatite chronique est de ne point se faire de soucis ; je ne m'en fais pas, mais on m'en donne. Je me ronge l'esprit en pensant à une certaine Mme .Corneuil, c'est bien ainsi qu'on la nomme. Je n'avais jamais entendu parler de cette femme, et je la déteste sans la
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connaître. Vous avez toujours été fort curieux et fort répandu. Mon cher oncle, je suis sure que vous êtes au fait ; apprenez-moi bien vite qui est Mme Comeuil. Cela m'importe beaucoup; je vous expliquerai pourquoi. »
Le marquis de Miraval était un ancien diplomate, qui avait commencé sa carrière sous lé" règne de Louis-Philippe et qui sous l'Empire avait rempli avec honneur plusieurs postes secondaires, dont s'était contentée son ambition. Quand la révolution du 4 septembre l'eut mis à la retraite, il prit son parti en pliilosophe. Il ne souffrait pas comme sa nièce d'une hépatite chronique ; son foie et sa bile ne l'incommodaient point. Il
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avait de la santé, un estomac de fer, bon pied, bon œil, et deux cent mille livres de' rente, ce qui n'a jamais rien gâté. Comme il voyait le bon côté de toute chose, il se félicitait d'être parvenu à l'âge de soixante-cinq ans en conservant tous ses cheveux, qui à la vérité étaient blancs comme neige ; mais il ne s'avisait point de les teindre.
Ayant l'esprit et le caractère bien faits, il estimait que la nature a le génie de l'à-propos, qu'elle sait mieux que nous ce qui nous convient, qu'elle est après tout un bon maître et en tous cas un maître tout-puissant, qu'il est inutile de vouloir la contrarier et ridicule de disputer contre elle, qu'au surplus tous les âges
ont leurs plaisirs, qu'après avoir vécu tant bien que mal il n'est pas désagréable d'employer quelque dix années à regarder vivre les autres, en riant sous cape de leurs sottises et en se disant :
« Je n'en fais plus, mais je les comprends toutes. »
S'il n'en voulait pas à la vieillesse d'avoir blanchi ses abondants cheveux couleur noisette, dont jadis il avait tiré quelque vanité, le marquis pardonnait facilement aux révolutions d'avoir interrompu avant le temps sa carrière. On a toujours vingt-quatre heures pour maudire ses juges ; après avoir soulagé son dépit par quelques épigrammes bien décochées, M. de Miraval s'était bientôt
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consolé d'un événement qui le condamnait à n'être plus rien dans l'État, mais qui en revanche lui avait rendu son indépendance.
La liberté avait toujours été pour lui le plus précieux des biens; il jugeait que l'homme heureux est celui qui s'appartient et gouverne sa vie à sa façon. C'est pour cela qu'après avoir été marié pendant deux ans il avait résolu de rester veuf.
En vain le pressait-on de convoler, il avait répondu comme un peintre célèbre : « Est-il donc si agréable, en rentrant chez soi, d'y trouver une étrangère ? » Il aimait mieux aller chercher les étrangères chez elles, et souvent il en avait été bien accueilli ; mais il n'avait jamais pris les
femmes au grand sérieux ; il était un peu sceptique à leur endroit, et il les avait quittées avant qu'elles le quittassent. A cinquante ans, il avait enrayé ; à soixante, il avait dételé. Le marquis de Miraval était un sage, d'autres diront que c'était un ^oïste ; c'est une distinction qui n'est pas toujours facile à faire.
Qu'il fut un ^oïste ou un sage, le marquis de Miraval avait pour sa nièce, la comtesse de Penneville, une sincère affection, et il se 6t un devoir de répondre à sa lettre presque courrier par courrier ; il ne faut pas faire attendre les hépatiques. Sa réponse était ainsi conçue :
« Ma chère Mathilde, je rc-
grette infiniment qu'on te dérange dans ta cure en te donnant des désagréments et des soucis ; c'est la pire des maladies, quoiqu'on n'en meure pas. Mais de quoi donc s'agit-il et de quoi se mêle Mme Corneuil ? que peut-il y avoir entre cette femme que tu ne connais pas et la comtesse de Penneville ? Je demande un prompt éclaircissement. En attendant, puisque tu le désires, je vais t'expliquer de mon mieux qui est Mme Corneuil, qu'au demeurant je n'ai jamais vue ; mais je connais à la rigueur des gens qui la connaissent.
« Se peut-il bien, ma chère Mathilde, que jusqu'à ce jour tu n'aies pas entendu parler de Mme Corneuil? J'en suis fâché;
cela prouve que tu es une femme sans littérature, une femme qui ne lit rien, pas même la Galette des Tribunaux. Ne va pas t'imaginer là-dessus que Mme Corneuil soit une receleuse ou une empoisonneuse, ni qu'elle ait jamais comparu en cour d'assises; mais, il y a de cela sept ou huit ans, elle s'est séparée de M. Comeuil. Cette affaire fit quelque bruit ; voici l'histoire, autant qu'il m'en souvient :
« M. Comeuil était jadis consul général de France à Alexandrie. 11 passait pour un bon agent, à qui l'on reprochait seulement d'avoir l'humeur un peu brusque. C'est un péché véniel. Dans le pays du courbacbe'j il faut savoir dans l'occa-
siou brusquer les hommes et les choses. Quand un Oriental n'est pas de votre avis et qu'il vous demande trop cher pour en changer, le seul moyen de le convaincre est de l'étrangler; mais ceci n'est pas de mon sujet. Un hasard heureux pour les uns, malheureux pour les autres, ht débarquer sur les quais d'Alexandrie un certain M. Véretz, petit agent d'affaires, qui en avait fait de mauvaises à Paris et qui, échappant à ses créanciers, arrivait à toutes jambes pour tenter la fortune sur la terre des Pharaons, homme de peu, parait-il, d'une moralité douteuse, d'une réputation plus qu'équivoque. M. Véretz avait une fille de dix-huit ans, jolie à
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croquer. Où et comment M. Corneuil fit sa connaissance, la chronique n'en dit rien ; elle nous apprend seulement que ce bourru avait le cœur prenable et ne savait rien refuser à son imagination. Dès sa première rencontre avec cette belle enfant, il en devint éperdument amoureux.
On prétend qu'il essaya de s'en passer la fantaisie, sans épouser ; il croyait avoir affaire à une de ces innocentes très d%ourdies qui entendent facilement raison.
Il se trompait bien; il s'était adressé à un dragon de vertu. Il ofirit tout et fut repoussé avec perte et indignation. S'il n'avait tenu qu'à M. Véretz, on serait bien ^-ite tombé d'accord. Heureusement pour Mlle Hortense
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Véretz, elle avait une mère qui était une femme habile, ce qui est une grande bénédiction pour une fille. Après quelques semaines de poursuites inutiles, M. Corneuil se résolut enfin à franchir le pas. Ce consul général, qui avait des fonds, prit son parti d'épouser pour ses beaux yeux une fille qui n'avait rien et dont le père était un homme taré ; encore Fépousa-t-il sans contrat, en communauté de biens.
Cela fit esclandre ; on lui reprocha son beau-père, on clabauda contre lui. Il en fut réduit à donner sa démission, et il quitta l'Egypte pour retourner à Périgueux, sa ville natale, à quoi sa jeune et jolie femme l'encouragea, car il lui tardait de s'éloigner à
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jamais d'un père compromettant et d'aller jouir en France de sa nouvelle fortune. Je me souviens que j'appris cette histoire au ministère des Affaires étrangères, où l'on s'en occupa pendant huit jours, et puis on parla d'autre chose. Mais l'ex-consul n'était pas au bout de ses peines.
Qiiatre ans plus tard, Mme Corneuil plaidait en séparation. Sa mère l'avait accompagnée à Périgueux ; quand on a le bonheur d'avoir une mère habile, il ne faut jamais la quitter : on ne saurait mieux faire que de se gouverner toujours par ses conseils.
« Pourquoi Mme Corneuil s'est-elle séparée de son mari ?
Il faut entendre là-dessus les
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avocats, lis furent admirables l'un et l'autre, déployèrent toutes les ressources de leur faconde.
Ces deux plaidoyers, où l'épigranime alternait avec l'apostrophe et l'apostrophe avec l'invective, furent des morceaux de haut goût, dont se reput la malignité publique. Le détail m'échappe, et je n'ai pas sous la main la Ga:^ette des Tribunaux ; mais il n'importe, je suis sûr de mon fait. Maître Papin, avocat de la demanderesse, l'un des princes du barreau, venu de Paris à cet effet, déclara que M. Corneuil était un vilain homme, un franc butor, que Mme Corneuil était une nature exquise, un caractère angélique.
II attesta le ciel que ce monstre.
après avoir aimé cet ange, s'était d^oùté de son bonheur, dont il était indigne, qu'il avait usé des procédés les plus révoltants, qu'il ne lui avait pas suffi d'avoir des maîtresses et de les afficher, qu'il s'était livré à des emportements odieux, compliqués de voies de fait, de véritables sévices. A cela maitre Virion répUqua que, si son client avait eu l'imprudence de s'abandonner par-devant témoins à de r^rettables vivacités, ce n'était point un monstre, et que, si la demanderesse était une créature angélique, il y avait dans son cœur onctueux et éthéré beaucoup de vinaigre et surtout beaucoup de calcul. 11 s'cfTorça de démontrer à la cour
que M. Corneuil n'avait eu que des torts fort excusables, mais que sa femme lui faisait un crime de s'obstiner à vivre à Périgueux, où elle ne pouvait se souffrir, que n'ayant point réussi à lui persuader de transporter le domicile conjugal à Paris, seul séjour, pensait-elle, qui fût digne de ses grâces et de son génie, elle avait formé le projet de reconquérir son indépendance, qu'à cet effet elle s'était appliquée avec un art machiavélique à le mettre dans ses torts, qu'elle lui avait rendu son intérieur insupportable par la sécheresse de son humeur, par toute sorte de petites persécutions, par ces mille coups d'épingle dont les anges ont le
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secret et qui poussent à bout les hommes qui ne sont pas des monstres. Le malheureux était-il si coupable d'avoir cherché à se consoler ? Je le répète, les deux avocats firent merveille. La difficulté est de savoir qui mentait ; pour mon compte, je les aurais renvoyés dos à dos. Ce qui est certain, c'est que la cour donna raison à maître Papin. La séparation fut prononcée et la moitié de la fortune adjugée à MmeCorncuil. Cependant maître Virion n'avait pas menti de tout point, puisque, six mois après le jugement, Mme Corneuil partait pour Paris en compagnie de sa mère.
« Tu me demanderas, je le prévois, ma chère ^Llthilde, ce
qu'a bien pu devenir à Paris la belle Mme Corneuil ; ce n'est pas ce que tu penses. J'ai fait trois courses ce matin à l'unique fin de pouvoir te renseigner ; ne nie remercie pas trop : j'aime à courir. Mme Corneuil n'a pas encore assouvi toutes ses secrètes ambitions ; elle ne peut pas dire : Je suis arrivée, m'y voilà !
Mais elle est en bon chemin. Le papillon n'a pas dépouillé entièrement sa chrysalide ; il est patient; quelque jour il déploiera ses ailes et sortira triomphant de son étui. Cependant Mme Corneuil reçoit ; elle donne à dîner; elle a un salon. Une jolie femme, qui a une mère habile et un bon chef, n'a pas à craindre qu'on la laisse sécher dans la
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solitude. On trouvait autrefois chez elle beaucoup de gens de lettres, surtout de ceux qui appartiennent à la nouvelle école, à ce qu'on appelle le parti des jeunes. Grand bien leur fasse !
Il en est dans le nombre qui ont du talent et de l'avenir; il en est d'autres dont on assure que leurs nouveautés ne sont pas neuves et que leur jeunesse sent un peu le rance ; mais ce ne sont pas mes affaires. Cela ne les empêche jwint d'avoir de bonnes dents, et on mange très bien chez Mme Comeuil. Elle ne se contentait pas de nourrir la littérature, elle en faisait ellemême, et elle employait les jeunes gens qui fréquentaient chez -elle à écrire .i sa louange
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de petits articles dans les petits journaux. Les estomacs reconnaissants sont d'excellentes trompettes, et au surplus elle est assez riche pour payer sa gloire.
« Dix-luiit mois après son installation à Paris, elle publia un roman, qui, par le plus grand des hasards, me tomba sous la main. Je te confesse que je ne l'ai pas lu jusqu'au bout ; on ne peut demander à un homme d'avoir tous les genres de courage. Cela commençait par la description d'un brouillard. Au bout de dix pages, le ciel soit loué ! le brouillard se levait, et on apercevait une femme dans une calèche. Je me souviens que cette calèche sortait de chez Binder, et je me
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souviens aussi que cette femme, dont le cœur était un abîme, gantait le six un quart, qu'elle avait trois taches de rousseur à la tempe droite, ni plus ni moins, « des narines palpitantes, des ronds de bras inimitables et des silences anhèlants. » Je ne sais si tu es comme moi, le charabia et les descriptions me font peur, et je me sauve. J'ai d'ailleurs l'esprit si mal fait que cette femme, dont le portrait a coûté tant de mal à l'auteur, je ne la vois pas; le bon Homère, qui n'était pas un jeune, s'est contenté de m'apprcndre qu'Achille était blond, et je le vois.
Enfin, que veux-tu r C'est la mode du jour; cela s'appelle étudier... comment disent-il.;?