I.I- UOr APHPI
— Me fericz-vous ce cruel affront? lui répondit-elle.
« On lui donna donc en mariage, reprit-il. la fille d'un prêtre de On ou Annu, laquelle s'appelait Asnath , mot qui s'explique par As-Neith et qui témoigne qu'elle était consacrée à la mère du soleil. Après cela, il ne nous reste plus qu'une chose à démontrer, à savoir que le Pharaon sous le règne duquel Joseph arriva en Egypte était bien le roi des Hycsos, Apépi. »
— Nous y voilà donc enfin, s'écria joyeusement Mme Véretz. J'ai toujours aimé cet Apépi sans le connaître.
— Oh ! je ne prétends pas le surtaire, répondit-il, et je n'ose-
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rais pas affirmer qu'il fut précisément aimable; mais c'était un homme de mérite, et vous verrez qu'il est digne en quelque mesure de la considération que vous voulez bien lui témoigner.
Je ne vous dirai pas non plus qu'il fut beau, mais sa figure avait du caractère. Vous me demanderez comment je le sais.
Il y a, madame, au musée du Louvre, dans l'armoire A de la iiUe historique, une figurine un peu fruste en basalte vert où Ton avait cru reconnaître le meilleur st\-le saïte. Malheureusement, les cartouches ont disparu. &Iadame. j'ai les plus sérieuses raisons de penser que cette précieuse ^statuette n'est pas du tout saïte. que c'est le por-
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trait d'un roi pasteur, et que ce roi pasteur était Apépi. Ainsi vous voyez...
11 porta de nouveau le verre à ses lèvres, avala une seconde gorgée avec méthode, comme il faisait tout; puis, poursuivant sa lecture :
« A cet effet, nous sommes obligés de reprendre les choses de plus haut. Ce fut vers l'année 1830 avant l'ère chrétienne que les souverains de la dynastie thébaine commencèrent à se soulever contre les Hycsos.
Après une longue et pénible lutte, où ils connurent toutes les vicissitudes de la fortune, ils refoulèrent les Pasteurs dans la basse Egypte. Plus d'un siècle après, le roi Raskenen était assis
sur le trône de Thèbes, et il est fait mention de lui dans un papyrus du Musée britannique, dont l'importance ne peut échapper à personne. — Il arriva, est-il écrit dans ce papyrus, que la terre d'Egj-pte devint la propriété des méchants, et il n'y avait pas alors un roi doué de la vie, du salut et de la force. Mais voici, le roi Raskenen apparut, doué de la force, du salut et de la vie, et il régnait sur le pays du midi. Les méchants étaient dans la forteresse du soleil, et tout le pays était soumis à des corvées et à des tributs. Le roi des méchants s'appelait Apépi, et il choisit pour son seigneur, — c'est toujours le papyrus qui parle. — le dieu
Sutccli. c'est-à-dire le dieu Set, qui n'est autre que le dieu Typiion. génie du mal.
— Il est certain, interrompit Mme Véretz, que Sutccli, Set, Typhon... Quand on y regarde de près, cela se ressemble fort.
— Oh ! de grâce, chère madame, lui dit-il. nous touchons au point capital.
I£t il reprit :
« 11 lui bâtit un temple en solide maçonnerie, et il ne servit aucun des autres dieux qui étaient en Egypte. Voilà ce que nous apprend le papyrus, et cet important document prouve : i° que les rois pasteurs avaient établi leur résidence dans le Delta ; 2" qu'ils tenaient sous leur domination
toute la basse Égjrpte; j" qu'A- \"épi... »
En ce moment, il s'avisa qu'il : l'avait pas entendu depuis long- :;mps cette vois adorée, qui chantait si bien la chanson de Mignon, et s'étant tourné du coté du divan, il dit :
— On l'appelle aussi Apo- ■.^his, mais Apépi est le vrai aom. Lequel des deux préférezvous, Hortenser
Hortense ne répondit pas; peut-être l'émotion du récit lui avait-elle coupé la parole.
— Apophis ou Apépi, lui cria Mme Véretz. Choisis hardiment.
M. de Penneville s'en remet à ta discrétion.
Hélas! elle ne répondit pas davantage.
Horace tressaillit; il sentit courir dans tout son corps un long frisson, qui était un avertissement de sa destinée. Il se leva, se saisit de la lampe, marcha précipitamment vers le divan. Ce n'était que trop vrai, et il n'en pouvait douter , Mme Corneuil dormait.
Peu s'en fallut qu'il . ne laissât échapper de sa main cette lampe, qui éclairait son désastre. Il la posa sur un guéridon.
— Dieu, quel sommeil ! s'écria Mme Véretz. Ne seriez-vous pas
un peu magnétiseur?
Elle faisait un mouvement
pour réveiller sa fille; il l'en
empêcha en lui disant avec un
ricanement amer :
— Oh ! je vous en prie, respectez son repos.
On aurait tort d'imaginer qu'il ne souffrait que dans son amour-propre d'auteur et de lecteur. Un jour s'était fait en lui; il venait de comprendre subitement que depuis plusieurs mois il s'était trompé ou laissé tromper. Immobile et tout d'une pièce, il contemplait d'un œil dur, fixe, perçant, le visage de la belle endormie, dont la pose était coquette, car elle savait dormir. Rien n'était plus charmant que le désordre de ses beaux cheveux, dont une boucle pendait le long de sa joue. Ses lèvres- ébauchaient un demiiourire; il est probable qu'elle faisait un rêve heureux; elle
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s'était réfugiée Jaiis un monde où il n'y a point d'Apépi.
Horace la regardait toujours, et je ne sais quelles écailles tombaient une à une de ses yeux. Si charmante qu'elle fût, de minute en minute il voyait s'évanouir ses grâces, et il fut sur le point de la trouver laide.
En vérité, il ne la reconnaissait plus. Le miracle qui s'était fait à Saqqarah, au sortir du tombeau de Ti, venait de se défaire; il n'y avait plus rien entre cette femme qui dormait et rEg5T3te.
En quittant le Caire, elle avait emporté dans ses cheveux blonds, dans son sourire, dans son regard, un peu de ce soleil qui fait mûrir les dattes, qui réjouit le cœur des lotus, qui amuse
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par des mirages le sable jaune du désert et pour lequel l'histoire des Pharaons n'a point de secrets. L'auréole dont elle avait couronné son front venait de s'éteindre en un instant, et il s'aperçut, lui aussi, que ses paupières étaient trop longues, que sa lèvre était trop mince, que ses bras, mollement arrondis, se terminaient par des mains prenantes, qu'il y avait une griffe là-dessous et de petits plis autour Je sa bouche comme à ses tempes, et que ces rides naissantes, dont il ne s'était jamais avisé, trahissaient le travail sourd des petites passions, ces inquiétudes de la vanité qui vieillissent les femmes avant le temps. D'où lui venait sa subite clairvovance ?
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Il était en colère, et, on a beau dire, les grandes colères sont lumineuses.
— Il faut lui pardonner, dit Mme Véretz. Je l'ai guettée du coin de l'œil; elle a lutté courageusement; par malheur, ses nerfs ne sont pas aussi solides que les miens. Vous l'aviez déjà mise à de rudes épreuves; elle s'en est tirée avec honneur; mais quoi! peut-on résister à la longue au plus terrible des ennuis, à l'ennui pharaonique?
Prenez-y garde, mon cher comte.
Elle a pour vous tant d'estime, tant d'amitié! Il suffit quelquefois d'un travers pour lasser le cœur d'une femme.
Et lui montrant du doigt tour à tour les yeux fermés de sa fille
et les soixante-treize feuillets:
— Mon cher comte , il faut choisir entre ceci et cela.
Il lecoutait en l'observant d'un air hagard, et ses cheveux rouges lui firent horreur.
— En vérité, madame, lui dit-il. il me semble que je commence à vous connaître.
A ces mots, il retourna vers la table, rassembla les feuillets, les enferma dans son portefeuille, mit le portefeuille sous son bras, fit un profond salut et détala.
Comme il contournait le chalet pour gagner la grande allée du j)arc :
— -Tu peux te réveiller, ma chère, dit en riant Mme Véretz.
Nous voilà délivrés à jamais du
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roi Apépi, qui vivait quarante siècles avant Jésus-Christ.
Une tête apparut au-dessus du rebord de la fenêtre, et une voix cria du dehors :
— Mettons-en seize, madame, car il faut toujours être exact.
Le comte de Penneville rentra chez lui, la mort dans l'âme.
Ce qu'il regrettait amèrement, c'était moins une femme qu'un songe. Pendant de longs mois, une chimère avait été la délicieuse compagne de sa vie ; elle ne le quittait pas, elle s'intéressait à tout ce qu'il faisait, elle mangeait et buvait avec lui, elle travaillait avec lui, elle rêvait avec lui; elle lui parlait, et il lui répondait, et ils se comprenaient à demi-mot ; elle avait
une voix qui lui tondait Ij cœur, elle avait des cheveux blonds qui un jour avaient frôlé sa joue, elle avait aussi des lèvres que deux fois les siennes avaient touchées. En y pensant, il lui prit une colère qui fit diversion à sa douleur; le pauvre et naïf garçon aurait beaucoup donné pour ravoir ses deux baisers.
Cependant il conser\-ait encore un vague espoir.
— Non. cela ne se peut, cela ne se passe pas de la sorte, pensait-il. Il est impossible qu'elle m'ait laissé partir ainsi pour toujours. Elle me rappellera, elle est occupée à m'écrire.
Avant minuit, Jacquot viendra, m'apportant une lettre qui expliquera tout.
Jacquot ne vint pas, et bientôt une horloge voisine sonna minuit. Cette voix lamentable ressemblait à un glas funèbre; cette horlage pleurait quelqu'un qui venait de mourir, et Horace reconnut que sa chère compagne, que sa chimère n'était plus de ce monde. Désormais il était seul, tout seul, et sa solitude l'épouvanta. Il laissa pendre son front sur sa poitrine, de grosses larmes descendirent le long de ses joues.
En relevant la tête, il s'avisa qu'il n'était pas seul, qu'il y avait sur sa table une petite statuette d'un pied de haut, qui le regardait, qu'elle s'appelait Sekhet, la secourable, et qu'elle allongeait vers lui son joli mu-
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seau de chat, dont le froncement était empreint d'une miséricordieuse bienveillance. 11 courut à elle, la prit dans ses mains.
— Ah! te voilà, lui dit-il; comment t'avais-je oubliée? Je ne suis pas seul, puisque tu me restes, duelqu'un disait ici même que les roses se fanent.
que les dieux demeurent. Je t'aime, tu m'aimes, et nous nous aimerons toujours.
En parlant ainsi, il caressait sa taille fine, ses hanches arrondies, et il finit par la baiser dévotement sur le front. Il lui parut que cette bonne petite Sekhet plaignait ses peines, qu'elle était tout émue, tout attendrie, qu'elle avait un bon petit cœur comme une sœur
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grise ou simplement comme une honnête créature humaine ; il lui parut aussi qu'il y avait /des larmes dans ses yeux, quoiqu'elle fut déesse, et qu'elle lui rendait sou baiser, quoiqu'elle fût en faïence bleue. Il lui parut enfin qu'elle lui disait :
« Tu m'es revenu, je ne te prêterai plus à personne. »
Eh! bon Dieu, elle l'-ivait si peu prêté !
Il se sentit réconforté; il avait purifié son cœur et ses lèvres. Il se planta devant la glace, contempla son image. Il acquit la certitude que le comt»; Horace avait les yeux un peu rouges et que nonobstant le comte Horace était un homme. Il alla chercher deux gr.indes malles vides, qu'il
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avait remisées dans un réduit; il les apporta dans sa chambre l'une après l'autre; dix minutes plus tard, il était occupé à les remplir.
Le lendemain dans l'aprèsmidi, le marquis de Mirava],qui par une exception singulière n'avait pas traversé le lac, quoiqu'il fit ce jour-là un vrai temps de demoiselle, reçut à la fois deux lettres, l'une qui fut apportée par le facteur, l'autre que lui remit Jacquot. tout habillé de neuf.
La première, écrite d'une main ferme et tranquille, était conçue en ces termes :
« Mon cher oncle, la place est libre ; vous pouvez la prendre. Si vous avez des corn-
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missions pour Vichy, veuillez, je vous prie, me les adresser à Genève; j'y coucherai ce soir, et j'en repartirai demain par le train express de trois heures ou, pour mieux dire, de trois heures et vingt-cinq minutes. Agréez l'expression de tous les vœux que je fais pour votre bonheur et l'assurance de mon inaltérable affection. »
La seconde, hâtivement gribouillée. contenait ceci :
« Monsieur le marquis, vous aviez tristement dit vrai; il n'aimait pas ou il aimait bien peu, puisqu'il n'a pu pardonner à la femme qu'il prétendait aimer de s'être assoupie pendant la lecture d'un mémoire sur le roi Apépi. Je vous laisse à deviner
ce qu'en a pensé ma fille ; elle a toisé le personnage, et une femme n'aime plus l'homme qu'elle toise. J'apprends qu'il se met en route à l'instant : vous n'avez donc plus à craindre mes indiscrétions. Rien ne vous empêche désormais de m'écrira votre secret, ou plutôt faites mieux, venez nous le dire ce soir en dînant avec nous. »
Jacquot rapporta à Mme Véretz la réponse que voici :
« Chère madame, il fiut donc vous le révéler, ce terrible secret ! J'ai une passion déplorable, que je cache avec grand soin, par respect pour mes cheveux blancs ; ceux de mes amis qui la connaissent m'en ont cruellement plaisanté. Je vous
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l'avoue en rougissant, j'adore la pêche à la ligne. Quand Mme de Pennevillc m'envoya à Lausanne pour y traiter une affaire de fomille, je me consolai de ce dérangement, en me disant :
Lausanne est près d'un lac, je pécherai. Mon premier soin en arrivant fut de me procurer des lignes et tout l'attirail nécessaire. Je n'osais pas pécher dans votre voisinage, craignant d'être surpris et que mon neveu ne se moquât de moi. Je m'informai; on m'assura qu'il se trouvait en Savoie, près d'Évian, un joli petit parage très poissonneux. 11 y a une auberge sur la côte; j'y louai une chambre, où j'installai mes engins, et chaque matin je traversais le lac pour aller satis-
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faire ma passion. Puisque je vous ai promis d'être véridique comme Amen-Heb, grammate principal, voyez un peu à quoi m'entraîne cette fureur. Je quittai Lausanne pour Ouchy dans l'unique dessein de me rapprocher du poisson; j'oubliai si bien l'afTaire qui m'avait amené que j'allai voir deux fois seulement mon neveu, un jour qu'il ventait et un jour qu'il pleuvait, parce que ces jours-là on ne pèche pas; enfin je refusai deux invitations à déjeuner des plus anrayanteS; parce qu'en m'y rendant je me serais privé pendant deux journées entières du plaisir de pécher. Ce qui est lamentable, c'est que malgré mes soins, mon .ittention. ma
persévérance, je ne prenais rien, hormis quelques misérables goujons. Je me disais : C'en est trop, partons. Et je ne partais pas. En débarquant à Lausanne, je croyais encore au poisson, je n'y crois plus, et c'est ainsi que nos illusions s'en vont avec nos années, nous en semons notre route. Toutefois, je ne sais par quel miracle j'ai réussi avanthier à prendre une anguille de fort jolie taille, qui est venue obligeamment mordre à mon hameçon, et là-dessus je pars.
L'honneur de mes cheveux blancs est sauf.
« Veuillez, chère madame, présenter à votre adorable fille et agréer pour vous-même les compliments empressés et res-
pectueux da marquis de Miraval. ,
Nous renonçons à décrire la figure qu'avait Mme Véretz en prenant connaissance de cette réponse, l'embarras vraiment cruel qu'elle éprouva à la communiquer à sa fille, et la scène véritablement épouvantable que lui fit cet ange adoré. Mme Corneuil est moins à plaindre que sa mère, puisque dans son désastre elle a du moins la ressource de soulager son cœur par les reproches les plus véhéments, par les récriminations les plus virulentes , par des exclamations comme celle-ci :
« N'est-ce pas toi qui es la cause de tout r »
On raconte qu'il y a eu dans ce
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siècle une reine très intelligente, très éclairée, pleine de bons sentiments, qui exerçait une grande et légitime influence dans les affaires de l'État. Le roi son époux aimait à prendre ses conseils et s'en trouvait bien. Malheureusement, il lui arriva un jour de se tromper, et le sort de toute une vie se décide souvent en une minute.De ce moment , elle ne fut plus consultée; les gens qu'elle recommandait n'étaient plus agréés ; son auguste époux disait :
« Tout ce monde m'est suspect, ce sont les amis de ma femme. »
Pour s'être trompée une fois, Mme Véretz a perdu toute son influence, tout son crédit. Sa fille lui rappellera éternellemeut qu'un jour elle lui a fait lâcher
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