‹ Le roi Apépi (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · T. H ROI AT^ÉPI · texte numérisé non relu

T. H ROI AT^ÉPI

A vrai dire, l'ambassadeur lui plaisait peu. et il était résolu à ne point le ménager; mais, quand on est sûr de sa volonté, on ne craint pas les objections, et il savait d'avance qu'il aurait réponse à tout. Aussi attendaitil l'ennemi de pied ferme, et, comme l'ennemi buvait du Champagne et ne se pressait pas de commencer l'attaque, il marcha au-devant de lui.

— Et d'abord, mon cher oncle, lui dit-il, donnez-moi bien vite des nouvelles de ma mère.

— Je voudrais t'en donner de bonnes, répondit le marquis.

Mais tu sais que sa santé nous inquiète, et tu conviendras que la lettre qu'elle a reçue de toi...

— Ma lettre l'a chagrinée!

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— Là, tu li demandes?

— J'aime tendrement ma mère, répliqua Horace d'un ton vif; mais je l'ai toujours connue la plus raisonnable des femmes. Apparemment, je m'y serai mal pris, je lui récrirai dès demain, je me fais fort de la réconcilier avec mon bonheur.

— Si tu m'en crois, tu n'écriras plus; on ne guérit pas le mal par le mal. Assurément, ta mère désire ton bonheur ; mais h projet extravagant dont tu lui as fait confidence... Extravagant te blesse? Je retire extravagant... Je voulais dire que le projet un peu bizarre... AUons, je retire aussi bizarre. C'est ainsi qu'on en use à la Chambre, et il ne laut pas être plus fier

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qu'un député. Bref, ce projet, qui n'est ni extravagant ni bizarre, inspire à ta mère les plus vives inquiétudes, et tu ne triompheras pas de ses objections.

— Elle vous a chargé de me les faire connaître?

— Dois-je te présenter mes lettres de créance?

— C'est inutile, mon oncle.

Pailez, dites-moi à cœur ouvert tout ce qu'il vous plaira, ou plutôt, si vous êtes bien inspiré, ne dites rien, car, je vous en avertis, vous dépenserez votre éloquence en pure perte, et je sais que vous n'avez jamais aimé à perdre vos paroles.

— Il faudra pourtant que tu te résignes à m'entendre. Tu ne

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prétends pas, je pense, que j'aie fait pour rien cent grandes lieues tout courant. Mon discours est prêt, tu le subiras.

— Jusqu'au matin, s'il le faut, repartit Horace. Ma nuit vous appartient.

— Merci... Et maintenant, commençons par le commencement. Ce qui vient de se passer ne m'a pas seulement affligé, mais cruellement humilié. Je me flattais de connaître les hommes, et j'étais fier de ma science. Or, je dois avouer, à ma confusion, que je me suis absolument mépris sur ton compte. Comment ! c'est toi, mon fils, toi que je croyais le garçon le plus sensé, le plus réfléchi, le plus tranquille de la

terre, c'est toi qui tout à coup t'avises de jeter l'épouvante dans le sein de ta famille par une décision !...

— Extravagante et bizarre, interrompit Horace.

— Puisque je t'ai dit que j'avais retiré ces deux mots !

Mais, oui ou non, ce projet de mariage ne ressemble-t-il pas à un coup de tête?

— Dois-je vous répondre article par article? s"écria-t-il, ou préférez-vous me réciter d'abord votre discours tout entier d'une seule haleine?

— Non, ce serait trop fatigant. Réponds tout de suite.

— Eh bien! mon cher oncle, sachez que vous ne vous êtes jamais mépris sur mon compte,

et que ce prétendu coup de tête est précisément l'acte le plus sensé, le plus réfléchi que m'ait jamais inspiré mon bon génie, un acte où j'ai mis à la fois tout mon cœur et toute ma raison.

— Quoi donc! tu me défendras de m'étonner que l'héritier d'un beau nom et d'une belle fortune, qu'un comte de Penneville, qui pouvait choisir dans son monde parmi cinquante jeunes filles vraiment dignes de lui, refuse tous les partis que sa mère lui proposait et qu'il se ravise subitement pour épouser. . .

qui? une madame... je t'en prie, Horace, comment s'appelle-t-eUe?

Je ne peux jamais retenir ce diable de nom.

— Elle s'appelle Mme Cor-

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neuil, pour vous servir, répliqua Horace d'un ton pincé. Je suis désolé que son nom vous déplaise, mais ne vous donnez pas la peine de l'incruster dans votre mémoire. Dans deux mois d'ici, vous l'appellerez tout simplement la comtesse Hortensc de Penneville.

— Peste ! comme tu y va^ !

Ce n'est pas encore fait.

— Nous avons échangé nos paroles, mon oncle. Tenez la chose pour faite, car je vous défie bien de la défaire.

M. de Miraval remplit et vida de nouveau son verre; puis il reprit :

— Ne t'échauffe pas, ne t'emporte pas. Je ne voudrais pour rieîi au monde te désobliger;

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mais je »uis bi cioiinc. si surpris... Dis-moi. qu'est-ce donc que cette statuette en faïence bleue coiffée d'un grand nimbe, à la taille fine, au museau de chatte, qui tient dans sa main droite je ne sais quelle façon de guitare ?

— Ce n'est pas une guitare, mon oncle, c'est un sistre symbole de l'harmonie du monde.

Eh quoi! vous ne reconnaissez pas dans cette statuette la déesse Sekhet. la Bubastis des auteurs grecs, qu'on avait surnommée la grande amante de Ptah, divinité tour à tour bienfaisante et vengeresse, qui, selon toute apparence, représentait la radiation solaire dans sa double fonction?

— Mille excuses, je crois me la remettre. Et cette rose qu'elle semble flairer d'un air malveillant... Ah! cette rose, je n'ai plus besoin de demander d'où elle vient.

— Eh ! oui ! elle m'a été donnée par cette femme dont il est impossible de se rappeler le nom.

— Mais permets, je le sais très bien, ce nom... Mme Corneuil... N'est-ce pas Corneuil ?

Eh bien ! mon doux ami, ne te semble-t-il pas que la déesse Sekhet ou Bubastis, qui représente la radiation solaire, attache des yeux courroucés, flamboyants d'indignation sur la rose pourpre, et qu'elle maudit la rivale que tu as eu l'inso-

lence de lui préférer? Prends-y garde, les roses se fanent ; les roses et celles qui les donnent ne vivent qu'un jour; les déesses sont immortelles el leurs rancunes aussi.

— Rassurez-vous, mon oncle, répliqua Horace en souriant. La déesse Sekhet r^arde cette fleur d'un œil fort doux. Si vous l'interrogiez, elle vous dirait : Les cinquante héritières que vous avez proposées au comte de Penneville sont toutes ou la plupart de sottes créatures, à l'esprit court et futile, uniquement occupées de chiffons et de misères ; aussi je l'approuve fort d'avoir dédaigné ces poupées et de vouloir épouser une femme comme il v en

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a peu, une femme dont l'intelligence est aussi distinguée que son cœur est aimant, une femme qui adore l'Egypte et à laquelle il tarde d'y retourner, une femme qui ne sera pas seulement pour votre neveu la plus douce des sociétés, mais qui s'intéressera passionnément à ses travaux, qui l'aidera de ses conseils, qui sera la confidente de toutes ses pensées...

— Et qui méritera d'être un jour de l'Institut comme lui, interrompit M. de Miraval. Ce sera charmant de vous y voir entrer bras dessus bras dessous.

Horace, je renonce à te réciter la fin de mon discours. Permets-moi seulement de t'adresser une ou deux questions. Voyons,

OÙ cet inconcevable accident s'est-il produit? Où donc ce fier Hippoljte?... Oh! mais, je le sais; ta mère m'a raconté que c'était à Memphis, au fond d'une cave.

— Ma mère n"a pas été discrète, répondit Horace ; mais soit ! c'était au fond d'une cave. Nous appelons cela un hypogée.

— Va pour l'hypogée. Mes idées se débrouillent; je me rappelle à présent que c'était dans le tombeau du roi Ti.

- — Ti n'était pas un roi, mon oncle, répliqua-t-il sur un ton d'indulgente mansuétude. Ti était un des grands feudataires, un des barons de quelque souverain de la quatrième dvnastie.

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laquelle régna deux cent quatrevingt-quatre ans, ou peut-être de la cinquième, qui, vraisemblablement, fut aussi mempliite.

— Dieu me préserve de soutenir le contraire! Vous voilà donc dans ce tombeau. Illuminée par l'amour, Mme Corneuil déchiffra couramment une inscription hiéroglyphique, et, touché de ce beau miracle, tu tombas à ses pieds.

— Ces miracles ne se font pas, mon oncle. Mme Corneuil ne lit pas encore les hiéroglyphes, mais un jour elle les lira.

— Et c'est pour cela que tu l'aimes, malheureux?

— Je l'aime, s'écria Horace avec feu, parce qu'elle est admi-

i.E ROI APÉPi gr

rablement belle, parce quVlle est charmante, parce qu'elle est adorable, parce qu'elle a toutes les grâces, et qu'auprès d'elle toute femme me parait laide.

Oui, je l'aime, je lui ai donné pour jamais mon cœur et ma vie; tant pis pour qui ne me comprend pas.

— Peste ! voilà parler, repartit M. de Miraval, et voilà de l'amour. Mais, mon cher enfant, je ne te reproche pas d'aimer cette femme; libre à toi. Ce qui me fâche, c'est que tu veux l'épouser. Eh ! grand Dieu ! où en serions-nous si l'on était tenu d'épouser toutes les femmes qu'on aime ? . . .

Voyons, entre quatre yeux, estce donc une vertu si farouche?

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Horace fronça le sourcil et répondit sèchement :

- — Assez, mon oncle! Ah!

je vous prie, pas un mot de plus.

— A vrai dire, je ne sais rien, poursuivit le marquis; je n'y étais pas. Mais ta mère, paraît-il, a pris des informations, et les mauvaises langues prétendent...

— Assez, vous dis-je, répéta Horace en haussant la voix. Si tout autre que vous me parlait sur ce ton d'une femme pour qui mon estime égale ma tendresse, d'une femme qui est digne de tous les respects, il aurait ma vie ou j'aurais la sienne.

— Tu comprends bien que je

n'ai aucune envie de me battre avec toi, ô mon unique héritier! Dame! que deviendrait l'héritage? Puisque tu me le dis, je demeure convaincu que Mme Comeuil est une personne absolument irréprochable; mais où diable ta mère a-t-elle pris ses renseignements? Elle assure que c'est tout simplement une ambitieuse, voire une intrigante, et que son rêve... Là, es-tu bien sûr que cette femme ne soit pas de la race des habiles?

Es-tu bien sur qu'elle s'intéresse sincèrement, passionnément aux exploits des Pharaons et au dieu Anubis. conducteur des âmes? Es-tu bien sûr que les petits moj-ens ne produisent pas quelquefois de grands effets et qu'elle

n'ait pas joué là-bas, dans le caveau de Ti, qui n'était pas roi, mais baron, une petite comédie dont un égj'ptologue de ma connaissance a été la dupe? J'imagine, quant à moi, que le beau garçon que voici, eût-il le nez de travers, les yeux ternes et le regard louche, Mme Corneuil l'aimerait encore, par l'excellente raison que Mme Corneuil a mis dans son bonnet de s'appeler un jour comtesse de Penneville.

— Vraiment, vous me faites pitié, mon oncle, et je suis bien bon de vous répondre.

Prêter de misérables calculs d'intérêt et de vanité à une pareille femme, à l'âme la plus fîère, la plus noble, la plus pure !

Tenez, vuus devriez rougir de vous abuser à ce point. Elle m'a raconté toute sa vie, jour par jour, heure par heure. Dieu sait qu'elle n'a rien à cacher!

Pauvre sainte créature, mariée toute jeune et malgré elle, par la tyrannie de son père, à un homme qui n'était pas digne de toucher du doigt le bas de sa robe ! Et pourtant eUe lui a tout pardonné. Si vous saviez avec quelle tendre sollicitude elle l'a soigné dans ses derniers moments !

— Mais il me semble, mon bel ami, qu'elle a été récompensée de ses peines, puisqu'il lui a laissé sa fortune.

-^ Et à qui donc l'aurait-il laissée:- X 'avait-il pas beaucoup à réparer?- Non. jamais femme

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n'a tant souffert et ne fut plus digne d'être heureuse. Une seule chose l'aidait à supporter le dur fardeau de ses chagrins. Elle était intimement persuadée qu'un jour elle rencontrerait un homme capable de la comprendre et dont l'âme serait à la mesure de la sienne. — Oui, me disait-elle l'autre soir, je croyais en lui, j'étais sûre qu'il existait, et la première fois que je vous ai vu, il m'a semblé que je vous reconnaissais, et je me suis dit : Ne serait-ce pas lui?... Mon oncle, lui et moi, nous sommes le même homme, et ce sera la gloire de ma vie. Elle m'aime, vous dis-je, elle rii'aime, vous n'y changerez rien, et brisons là, s'il vous plait.

Le marquii passa deux lois ses mains dans ses cheveux blancs et s'écria :

— Je te déclare. Horace, que tu es le plus candide des ingénus et le plus naît des amoureux.

— Je vous affirme, mon oncle, que vous êtes le plus obstiné et le plus incurable des sceptiques.

— Horace, jatteste le sphinx que voici et le museau de la déesse Sekhet que la poésie est la maladie des gens qui n'ont pas vécu.

— Et moi, mon oncle, je prends à témoin la lune que voilà et cette rose pourpre, qui vous regarde en se moquant de vous, que le scepticisme est le

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châtiment de ceux qui ont peutêtre abusé de la vie.

— Et moi, je te jure par ce qu'il y a de plus sacré, par le grand Sésostris lui-même...

— Oh ! mon oncle, comme vous tombez mal ! Je sais bien qu'on ne peut pas vous en vouloir, vous n'avez guère étudié l'histoire d'Egypte, ce n'est pas votre affaire ; mais apprenez que, s'il y a jamais eu dans ce monde une réputation surfaite et même usurpée, ce fut celle de l'homme que vous appelez le grand Sésostris et qui au demeurant s'appelait Ramsès II. Jurez, si vous le voulez, parle roi Chéops, vainqueur des Bédouins; jurez par Menés qui bâtit Memphis; jurez par Aménophis III,

dit Memnon, ou, si vous l'aimez mieux, par Snéfrou, avant-dernier roi de la troisième dynastie, qui soumit les tribus nomades de l'Arabie Pétrée ; mais apprenez que votre grand Sésostris était en somme un homme fort médiocre, d'un mérite très mince, qui a poussé la vanité jusqu'à faire effacer sur les monuments le nom des souverains ses prédécesseurs , pour y substituer le sien, ce qui a fait prendre le change aux esprits légers, à Diodore de Sicile tout particulièrement, et introduit dans l'histoire les plus déplorables erreurs. Votre Sésostris, bon Dieu! il n'a jamais vécu que sur un exploit de ses jeunes années. Soit adresse, soit

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bonheur, il était pan,cim à sortir d'une embuscade vie et bagues sauves. Voilà la belle prouesse qu'il a fait retracer cent et cent fois sur les parois de tous les édifices construits sous son règne; ce fut là son éternel Valmy, son sempiternel Jemmapes. Je vous le demande, quelles conquêtes a-t-il faites? Il opéra des razzias de nègres, parce qu'il avait besoin de maçons ; il fit la chasse à l'homme dans le Soudan, et son seul titre de gloire est d'avoir eu cent soixante-dix enfants, dont soixante-neuf fils.

— Diable ! c'est bien quelque chose que cela... Mais enfin, qu'en veux-tu conclure?

J'en conclus, répondit

Horace, à qui i'incident avait fait perdre de vue le principal,

j'en conclus que Sésostris

Non, reprit-il, j'en conclus que j'adore Mme Comeuil et qu'avant trois mois elle sera ma femme.

Le marquis se leva brusquement, en s'écriant :

— Horace, mon héritier et mon petit-neveu , viens dans mes bras!

Et comme Horace, immobile, le regardait d'un air interdit :

— Faut-il te le répéter? Viens dans mes bras, continua-t-il, je suis content de toi. Vrai, ta passion me rajeunit. J'aime la jeunesse, l'amour et la candeur.

Je xrroyais que tu n'avais pour cette femme qu'une fantaisie, un caprice de tète, je vois que

ton cœur est pris, et on ne peut mieux faire que d'écouter la voix de son cœur. Pardonnemoi mes sottes questions et mes objections impertinentes. Ce que j'en ai dit, c'était pour l'acquit de ma conscience. Ta mère m'avait fait ma leçon, je l'ai répétée comme un perroquet. Il ne faut pas leur en vouloir à ces pauvres mères; leurs scrupules sont toujours respectables.

La tienne...

— Oh ! vous touchez là à l'endroit sensible et douloureux, interrompit le jeune homme.

Mais je saurai bien la ramener, je lui écrirai dès demain.

— Encore un coup, n'écris pas ; ta prose n'a pas le don de lui plaire. Mais elle a beaucoup

de confiance eu moi. Ma parole aura du poids. Mon fils, me voilà tout prêt à passer à l'ennemi; si l'aimable femme qui demeure ici près est vraiment ce que tu dis, je serai ton avocat auprès de ta mère, et nous lui ferons entendre raison.

Veux-tu me présenter à Mme Corneuil? Je lui tâterai le pouls, et je te promets...

— Etes- vous bien sincère, mon onde? lui demanda Horace, en le r^ardant d'un air de défiance et de défi. Puis-je compter sur votre parfaite loyauté ? Vous ne chercherez pasr...

— Foi d'oncle et de gentilhon>me ! interrompit à son tour le marquis.

— En ce cas. embrassons-

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nous, et cette fois sera la bonne, répondit Horace, en prenant la main qu'il lui tendait.

L'oncle et le neveu restèrent quelque temps encore à causer comme de bons amis. Il était près de minuit, quand M. de Miraval se souvint que sa voiture l'attendait sur le chemin pour le ramener à son hôtel. Il se leva et dit à Horace i

— 11 est donc convenu que tu me présenteras demain ?

— Oui, mon oncle, à deux heures précises.

— C'est ton heure, Theure où tu la vois?

— C'est une de mes heures.

Je ne travaille jamais entre le déjeuner et le dîner.

— Et tout' cela est réglé

comme du papier de musique.

Tu as raison, il faut mettre de la méthode en toute chose, même dans l'amour, et tout faire avec poids, nombre et mesure. J'ai connu un philosophe qui disait que la mesure est la plus belle définition de Dieu...

Mais, à propos, j'ai fait ma sieste cette après-midi, et je n'ai plus sommeil. Préte-moi un livre qui me tiendra compagnie dans mon lit. Tu possèdes sans doute les œuvres de Mme Corneuil ?

— En doutez- vous?

— Ne me donne pas son roman, je l'ai déjà lu.

—, C'est un pur chef-d'œuvre, dit Horace.

— Pour mon goût, il v .1 un

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peu trop de brouillard là-dedans.

Mais le bruit court qu'elle a publié des sonnets.

— Ce sont de vrais bijoux, s'écria-t-il.

— Et un Traité sur l'apostolat de la femme.

— O l'admirable livre ! s'écriat-il encore.

— Prête-moi le Traité et les sonnets. Je les lirai cette nuit, pour me préparer à l'entrevue de déniai n.

Horace se mit aussitôt en quête des deux volumes, qu'il eut beaucoup de peine à retrouver. A force de s'agiter, il les découvrit enfin sous un gros tas d'in-quarto qui les écrasaient de leur terrible poids. Il dit à son oncle en les lui présentant :

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— Soignez-les comme la prunelle de vos yeux. C'est elle qui me les a donnés.

— Sois sans inquiétude, je sens le prix de ce trésor, lui répondit le marquis.

Et du même coup il s'avisa que le Traité n'était coupé qu'à moitié et que le volume de sonnets ne l'était pas du tout, ce qui fit naître dans son esprit plusieurs réflexions qu'il garda soigneusement pour lui.

ïiJÎF

Le monde est plein d'incidents mystérieux, et Hamlet avait raison de dire qu'il se passe dans le ciel et sur la terre beaucoup de choses que n'explitjue pas la philosophie d'Horatio.

On a remarqué que dans les

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temps de grandes guerres où des peuples, venus de tous les coins d'un vaste empire, se trouvent subitement réunis en corps d'armée pour taire campagne ensemble, on voit se développer parmi eux des contagions étranges, des pestes meurtrières, et un grand spéculatif n'a pas craint d'en attribuer la cause au rapprochement forcé d'hommes très différents d'humeur, de langage, d'esprit, qui, n'étant point faits pour vivre en société, sont mis en contact par un méchant caprice de la destinée. Ou a remarqué aussi que, quand l'équipage du bâtiment qui chaque année apporte aux pauvres habitants des iles Shetland les denrées nécessaires à leur subsis-

tance vient à débarquer sur leurs côtes, ik sont pris d'une toux convulsive, et qu'ils ne cessent pas de tousseravantquele navire ait remis à la voile. On raconte paiement qu'à l'approche d'un navire étranger les naturels des lies Féroë sont attaqués d'une ûèvre catarrhale, dont ils ont beaucoup de peine à se débarrasser. On a constaté enfin qu'il suffit parfois de l'arrivée d'un missionnaire dans quelque ile de la mer du Sud pour y enfanter des épidémies pernicieuses, qui déciment les malheureux sauvages.

Ceci doit servir à expliquer pouFquoi, dans la nuit du 15 août 1878, la belle Mme Corneuil eut un sommeil très agité.

et pourquoi, en se réveillant le matin sous ses blancs rideaux de mousseline, elle se sentit comme brisée dans tout son corps.

Ce n'était pas la peste, ce n'était pas le choléra, ce n'était pas une fièvre catarrhale, ni une toux convulsive, mais elle éprouvait une tension de tête, un malaise, une irritation nerveuse toute particulière, et elle eut le pressentiment qu"il y avait dans son voisinage un danger ou un ennemi tout fraîchement débarqué. Pourtant elle ne connaissait point le marquis de Miraval, elle n'en avait jamais entendu parler, elle ne savait pas qu'il était plus dangereux que tous les missionnaires qui ont pu

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aborder dans les iles de locéan Pacifique.

Quand sa mère, qui était toujours la première à entrer dans sa chambre pour lui prodiguer des soins qu'elle savait lui rendre agréables, s'approcha de son lit sur la pointe des pieds et lui souhaita le bonjour, Mme Comeuil, mal disposée, lui fit un accueil un peu sec, et Mme Véretz put s'apercevoir que son ange adoré s'était réveillé d'assez mauvaise humeur. A la vérité, cette tendre mère était accoutumée aux incartades; on la traitait de haut, comme une impératrice traite sa dame du palais. Elle y était Élite et ne s'en afFeaait guère.

Sa fille était sa reine, sa divi-

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nité, son tout ; elle s'était consacrée tout entière à son bonheur, à sa gloire; elle lui rendait un culte, de véritables adorations.

Elle appartenait à la race des mères servantes et martyres ; mais sa servitude lui plaisait, son martyre lui paraissait délicieux, et cette petite femme maigre, au regard vif, aux allures serpentines, qui avait, comme Caton le Censeur, auquel du reste elle ne ressemblait guère, l'œil vert et les cheveux rouges, faisait toujours bon visage aux duretés qu'elle essuyait. Elle avait de quoi se consoler ; on avait beau la rudoyer, la gourmander, la renvoyer bien loin, on finissait toujours par l'écouter, attendu qu'on s'en était toujours

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bien trouvé. C'était par son conseil qu'au moment propice on s'était brouillé, puis réconcilié avec M. Corneuil; c'était grâce à ses précieuses directions qu'on avait pu tenir un salon à Paris et y devenir quelque chose.

Mme Corneuil régnait, en définitive c'était Mme Véretz qui gouvernait, et, il faut le dire, elle n'avait jamais en vue que le bien de sa chère idole. Nous avons tous des pensées confuses, que nous avons peine à débrouiller, et des désirs cachés, que nous n'osons pas nous avouer.

Mme Véretz avait le don de deviner sa fille, de lire dans tous lesjeplis de son cœur; eUe se chargeait de débrouiller ses pensées confuses et de lui ré\é1er

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ses désirs inavouables en les prenant à son compte. C'était le secret de son influence, qui était considérable. Quand l'imagination de Mme Corneuil voyageait, cette mère incomparable partait la première en courrier; en arrivant à l'étape, la belle voyageuse y trouvait des chevaux de relais tout préparés et elle savait gré à Mme Véretz de lui ménager d'agréables surprises.

Aussi se serait-elle gardée de s'embarquer dans aucune aventure sans son courrier, à qui elle avait l'obligation de n'être jamais restée en chemin.

Après avoir renvoyé sa mère et passé une demi-heure avec sa femme de chambre, Mme Corneuil prit une tasse de thé, puis

eDe s'assit à son secrétaire. Elle employait ses matinées à écrire un livre qui devait faire suite au Traité sur rapostolat et qui était intitulé : Du rôle de la femme dans la Société moderne.

A vrai dire, c'était tirer deux moutures du même sac. Son but était de démontrer que dans une société démocratique, vouée au culte brutal du nombre, le seul correaif à la grossièreté des mœurs, des pensées et des intérêts, est la souveraineté de la femme. « Les rois s'en vont, avait-elle écrit la veille dans un • moment d'inspiration, laissonsles partir; mais ne souffrons pas qu'ils emportent avec eux la royauté, dont les bienfaits sont nécessaires aux républiques elles-

mêmes. Sur le trône qu'ils laissent vide, faisons asseoir la femme; avec elle régneront la vertu, le génie, les aspirations sublimes, les délicatesses du cœur, les sentiments désintéressés, les nobles dévouements et les nobles mépris. » Peut-être ai-je gâté sa phrase, mais je crois en avoir rendu le sens. Je crois aussi que, dans le portrait qu'elle en faisait, la femme supérieure qu'elle proposait à l'adoration du genre humain ressemblait étonnamment à Mme Corneuil et qu'elle ne pouvait se la représenter sans de superbes cheveux d'un blond chaud, enroulés autour de son front comme un diadème.

Quand on a mal dormi, on

n'est pas en train d'écrire. Ce jour-là, Mme Corneuil n'était pas en ver\-e, la plume pesait à sa jolie main aux doigts effilés ; les idées et l'expression lui manquaient. En vain elle entortillait autour de son index une boucle voltigeante de ses cheveux, en vain elle interrogeait du regard ses ongles roses, rien ne venait ; elle se prenait à croire qu'entre elle et son papier il y avait quelque chose qui ressemblait à un malheur. Dieu sait pourtant qu'on s'appliquait en pareil cas à ménager ses nerfs, à ne lui causer aucune distraction ; c'était une consigne. Pendant les heures où -on la savait retirée dans son sanctuaire, le silence le plus profond régnait partout; i6

MmeVéretz y mettait bon ordre.

Tout le monde parlait bas, marchait à pas de loup, et quand Jacquot, qui faisait les courses et les commissions, traversait la cour pavée, il avait grand soin d'ôter ses sabots pour qu'on ne l'entendît pas. Cette précaution était le fruit d'une douloureuse expérience. Jacquot cultivait la trompette à ses moments perdus.

Un matin qu'il s'était permis d'en sonner, Mme Véretz, survenant à l'improviste, lui avait appliqué un vigoureux soufflet en lui disant : « Tais-toi donc, petit imbécile; ne sais-tu pas qu'elle médite ? » Jacquot s'était frotté la joue et se le tint pour dit; tout le monde en faisait autant. Aussi, de huit heures à

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midi, Jacquot disait tout bas à la cuisinière, la cuisinière disait au cocher, le cocher disait aux volailles de la basse-cour, qui le redisaient aux pierrots, qui le répétaient aux merles et à tous les vents du ciel :

« Frères, taisons-nous, elle médite ! »

Au coup de midi, la porte du lieu très saint se rouvrit doucement, et, comme la première fois, Mme Véretz s'avança sur la pointe des pieds, disant :

— Ma chère belle, est-il permis d'entrer r

Mme Ck)meuil fronça ses beaux sourcils et, d'un air boudeur, renferma ses papiers dans le plus élégant des buvards et son buvard dans les profondeurs

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de son secrétaire en bois de rose, dont elle eut soin, crainte des voleurs, de retirer la clef.

— On s'est donné le mot, ditelle, pour ne pas me laisser un moment de repos.

— J'ai dû faire une course ce matin, répondit Mme Véretz.

Est-ce que par hasard Jacquot aurait profité de mon absence?...

— Jacquot ou un autre, je ne sais, mais on a fait du bruit, remué des meubles. Cette course était donc bien nécessaire ?

— Indispensable. Tu t'es plainte hier à dîner que le poisson n'était pas frais, que Julie ne savait pas acheter.

Désormais je fais moi-même mon marché.

— Et pendant ce temps on

mènera ici un vrai sabbat.

— Que veux-tu? entre deux maux...

— Non, interrompit Mme Corneuil, je ne veux pas que vous alliez en personne marchander votre poisson; que n'enseignezvous à Julie à le choisir? Vous ne savez pas commander, il en résulte que vous devez tout faire vous-même.

— J'apprendrai, je me formerai, ma mignonne, répondit Mme Véretz en la baisant tendrement sur le front.

Elle n'ajouta pas qu'aller au marché lui plaisait, ce qui était vrai. Parmi les gens qui ont eu de - petits commencements, les uns répudient leur passé et tachent de l'oublier, les autres

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prennent un extrême plaisir à se le rappeler.

Qu'est-ce encore que cela?

s'écria Mme Corneuil, qui s'aperçut en ce moment que sa mère tenait à la main un papier.

Ceci, ma chère, est un billet par lequel M. de Penneville me charge de t'annoncer que son grand-oncle, le marquis de Miraval, arrivé hier de Paris, lui a témoigné le désir de t'être présenté, et qu'il l'amènera aujourd'hui à deux heures précises. Tu sais qu'il est sujet au coup de cloche.

Qui l'empêchait de venir nous l'annoncer?

Apparemment il a craint

de te déranger et peut-être aussi de se déranger lui-même. Dans

les existences bien ordonnées, la première règle est de travailler jusqu'à midi.

Mme Comeuil fit un geste d'impatience.

— Qui est donc ce grandoncle? Jamais Horace ne m'en avait parlé.

— Je le crois sans peine. Il ne te parle jamais que de toi, ou bien de lui... ou bien de l'Egypte, ajouta-t-elle.

— Et s'il me plaît quil m'en parle! répliqua Mme Corneuil avec hauteur. Est-ce encore une épigramme ?

— Me juges-tu capable de faire des épigrammes contre ce cher et beau garçon? reprit vivement Mme Véretz. Je l'aime déjà comme un fils.

128 LE ROI APtPI

Mme Corneuil était devenue pensive.

— J'ai fait cette nuit de mauvais rêves, dit-elle. Vous vous moquez de mes rêves, car vous aimez à vous moquer de moi.

Voyez pourtant!... En venant de Paris, M. de Miraval a sûrement passé par Vichy. Ce marquis est un danger.

— Un danger ! s'écria Mme Véretz. Quel danger peux-tu craindre?

— Vous verrez que c'est Mme de Penneville qui l'envoie

— Et tu t'imagines qu'Horace?... Eh! ma pauvre folle, n'es-tu pas sûre de son cœur?

— Est-on jamais sûre du cœur d'un homme? répondit-

elle en feignant une inquiétude qu'elle était loin d'éprouver.

— D'un homme, peut-être, dit en souriant Mme Véretz ; mais le cœur d'un ^yptolc^tie est autre chose et ne varie jamais. En fait de sentiment, r^'ptologie est le beau fixe.

— Je vous dis que j'ai fait de méchants rêves, que ce marquis est un danger.

— Voilà ma réponse, lui repartit sa mère en lui présentant un miroir et en l'obligeant à s'y r^arder.

— Il me semble que je suis affreuse ce matin , dit Mme Corneuil, qui n'en pensait rien.

— Vous êtes belle comme le jour, ma chère comtesse, et

je défie tous les marquis du monde...

— Non, je ne recevrai pas ce grand-oncle, reprit Hortense en écartant le miroir; vous le recevrez pour moi. Prétendez-vous me condamner à essuyer des impertinences ?

— Te voilà bien, tu mets les choses au pis, tu t'exaltes, tu te montes, tu pars de la main...

— Je vous répète que je suis malade.

— Ma chère adorée, il ne faut jamais être malade qu'à propos, et dans ce cas-ci...

Prends-y garde, il s'imaginera qu'il te fait peur.

Mme Corneuil jugea sans doute à la réflexion que sa mère avait raison, car elle lui dit :

— Puisque vous voulez absolument que je m'impose cette corvée, soit ! ordonnez qu'on me monte mon déjeuner, et envoyez -moi ma femme de chambre.

— C'est on ne peut mieux, répondit Mme Véretz. Ah ! ma chère, ce n'est pas une corvée que je t'impose, c'est une victoire que je te prépare.

Et à ces mots elle se retira, non sans l'avoir embrassée une seconde fois.

A deux heures précises , Mme Véretz, sous les armes, installée dans un ajoupa qui faisait face à la véranda du

chalet, attendait le comte de Penneville et M. de M ira val; à deux heures précises, le marquis et le comte parurent à l'horizon.

La présentation se fit dans toutes les formes, et bientôt l'entretien s'engagea. Mme Véretz était une femme experte en tous les cas difficiles; l'imprévu ne la déconcertait point : elle savait faire fête aux visiteurs fâcheux comme aux événements désagréables .

M. de Miraval ne lui fournit point l'occasion d'exercer sa vertu. Il fut parfaitement courtois et gracieux; il déploya en cette occurrence son amabilité, son brillant des grands jours ; il se mit en frais autant qu'il le faisait jadis pour les puissants de la terre qui lui donnaient

t-E ROI APÉPI 133

audience. A quoi servirait-il d'avoir été diplomate, si l'on ne possédait l'aft utile de parler beaucoup sans rien dire? Il avait la parole à son commandement et, quand il le fallait, une éloquence fluente, le talent de faire couler, comme dit le proverbe russe, du miel sur l'huile.

Tout chemina fort bien. Horace, qui avait beaucoup redouté cette entrevue et qui d'abord avait eu l'air contraint et gêné, fut bientôt hors de peine; il sentit se dissiper son embarras. II était dans son caractère de se rassurer très vite. Non seulement il était né optimiste, mais il avait trop approfondi la théologie ég^-ptienne pour ne pas savoir que dans le monde des hommes

LE ROI AVEPI

comme dans celui des divinités la lutte entre les deux principes se termine d'habitude par la victoire du bien, que Typhon finit par se laisser désarmer et qu'Horus, dieu bienfaisant, prend en main le gouvernement de l'univers. La figure du comte de Penneville exprimait une foi profonde dans le triomphe définitif d'Horus, dieu bienfaisant.

La glace était tout à fait rompue lorsque Mme Corneuil fit son apparition. Comme on peut croire, elle avait soigné pour la circonstance sa toilette et sa coifi'ure; son demi-deuil était des plus coquets. 11 faut en prendre son parti, il y a des reines qui ressemblent beaucoup à des bourgeoises, il y a

des bourgeoises qui ressemblent à des reines, moins la couronne et le roi. Ce jour-là, Mme Corneuil était non seulement reine, mais déesse des pieds à la tête; on eût dit Junon sortant de son nuage. Elle ne manqua pas son entrée. En la voyant venir, le marquis ne put réprimer un tressaillement, et, quand il s'approcha d'elle pour la saluer tête basse, il perdit contenance, ce qui ne lui arrivait guère, i demeura confus , commença plusieurs phrases sans pouvoir les achever, et l'on assure que c'était la première fois de sa vie qu'il avait essuyé pareille mésaventure. Son trouble était si visible que le bon Horace, qui ne remarquait rien.

ne laissa pas de le remarquer.

M. de Miraval fit un effort sur lui-même, il ne tarda pas à recouvrer son assurance et toute l'aisance de ses manières. Après quelques propos oiseux, il se mit à conter avec agrément plusieurs anecdotes de sa carrière de diplomate, qu'il assaisonna de belle humeur et de sel attique.

Tout en contant, il devisait avec lui-même et se disait : « Il n'y a pas à dire, elle est fort belle ; c'est une maîtresse femme, un morceau de roi. Quels yeux, quels cheveux et quelles épaules !

Je gagerais que ce qu'on ne voit pas vaut pour le moins ce qu'on voit. Est-il possible qu'elle soit la fille de sa mère et que

ces cheveux rouges aient produit ces cheveux blonds? Après tout, elles se complètent. C'est une frégate accompagnée de sa mouche. Il n'y a pas à dire, sa beauté m'irrite, m'exaspère. Elle était faite pour se rendre heureuse en faisant le bonheur de beaucoup de pauvres diables et, si j'avais quarante ans de moins, je voudrais être du nombre de ces heureux. Mon Dieu ! je ne demanderais pas le morceau tout entier pour moi, je me contenterais de ce qu'on voudrait bien me donner. 11 faut être philosophe et savoir partager. Hélas! les prétentions ont tout gâte; l'ambition, la fureur de paraître, sont le fléau du genre humain; la femme qui

138 I-E ROI APLPI

veut à toute force jouer un rôle tue son bonheur et celui des autres... En conscience, elle est superbe! N'y trouverai-je rien à redire? Oui, elle a dans le r^ard une inquiétude qui ne me plait pas. Les lèvres sont un peu minces; bah! c'est un détail. Grâce à Dieu, elle n'a pas de tache d'encre au bout des doigts ; mais ils sont trop effilés, trop nerveux, et dénotent des mains prenantes. Les paupières sont trop longues; elles doivent lui servir à cacher beaucoup de choses. La voix est bien timbrée, mais elle sonne sec...

C'est égal, si j'avais quarante ans de moins... »

Le marquis ne laissait pas de conter ses anecdotes. Mme Vé-

LE ROI APtPI IJ9

retz était tout oreilles et souriait de la meilleure grâce du monde.

Quant à Mme Comeuil, elle ne se départait pas de sa gravité un peu dédaigneuse. Elle était arrivée avec un parti pris; elle s'était mis dans la tête qu'elle allait comparaître devant un juge malveillant, venu tout exprès pour prendre sa mesure et la faire asseoir sur la sellette.

Aussi s'était-elle armée d'une majesté olympienne, de cette insolence de beauté qui fait rentrer sous terre les impertinents, qui foudroie les orgueilleux et transforme en cerf les Actéons.

Bien que le marquis fût d'une politesse irréprochable et empressée, bien qu'il sollicitât presque humblement sa bienveil-

T40 LE ROI APIiPI

lance et ses regards, elle tenait ferme, elle ne désarmait pas.

Pour Horace, il écoutait tout d'un air satisfait; il trouvait que son oncle était charmant, et il mourait d'envie de l'embrasser; il trouvait aussi que jamais Mme Corneuil n'avait été si belle, que le soleil avait des clartés inaccoutumées, qu'il pleuvait de la lumière sur son bonheur, que l'air embaumait et que toutes les choses de ce monde allaient à merveille. Il avait cependant un scrupule qui l'embarrassait et par instants faisait passer un nuage sur ses sourcils. En relisant le matin un des fragments de Manéthon, il s'était achoppé à un passage qui semblait contrarier sa thèse

LE KOI APEPI I^I

favorite, à laquelle il tenait comme à sa vie. Par inters-alles, il se prenait à douter si ce fut vraiment sous le règne d'Apépi que Joseph, fils de Jacob, vint en EgA'pte; puis il se reprochait son doute , qui lui revenait l'instant d'après. Cette contradiction le chagrinait , car il respectait beaucoup Manéthon.

Mais quand il regardait Mme Corneuil, son dme rentrait dans le repos, et il croyait lire dans ses beaux yeux la preuve manifeste que le Pharaon qui ne connaissait pas Joseph était bien Séthos I". auquel cas le Pharaon qui l'avait connu était bien Aj)épi. Être tendrement aimé d'une belle femme, cela fait tout croire, tout devient

possible, tout s'arrange, Manéthon, Joseph, le roi Apépi et le reste.

Qiie se passait-il dans le cœur du marquis? De quel charme vainqueur était- il la proie? Le fait est qu'il ne se ressemblait guère à lui-même. Il avait bien débuté, et Mme Véretz prenait plaisir à ses histoires. Peu à peu, sa verve s'alanguit. Cet homme si maître de ses idées ne par\'enait plus à les gouverner; cet homme si maître de sa parole cherchait péniblement ses mots. Il lutta quelque temps contre l'étrange fascination qui le privait de ses facultés, mais ce fut en vain. Il ne prit plus part à la conversation que par quelques phrases décousues qui

manquaient absolument d'à-propos, et bientôt il tomba dans une profonde rêverie, dans le plus morne silence.

« Ma mère avait raison, se dit Mme Corneuil. Je lui impose, c'est moi qui lui ai fait peur. »

Et, s'applaudissant d'avoir fait taire les batteries de l'assiégeant et éteint son feu, un sourire de fierté satisfaite effleura ses lèvres.

L'instant d'après, elle se leva pour faire un tour de jardin, et Horace s'empressa de la suivre.

Le marquis demeura seul avec Mme Véretz. Il suivit quelque temps du regard le couple amoureux, qui s'éloignait à pas lents et qui disparut enfin der-

rière un buisson. Il sembla alors que le charme fût rompu. M. de Miraval recouvra la voix, et il se prit à murmurer :

Amant», heu

reux amants...

Soyez-vous :

l'un à l'autre, u

n monde toujours

Toujoui

rs divers, toujour

.nouveau. llHMiu,

Puis, se tournant vers Mme Véretz, il s'écria d'un ton lyrique :

— Non, on n'a rien inventé jusqu'aujourd'hui de plus beau que la jeunesse, de plus divin que l'amour. Mon neveu est un heureux coquin; je le félicite tout haut, et je l'envie tout bas.

Mme Véretz le récompensa de cette exclamation par un gracieux sourire, qui signifiait :

— Bon vieillard, nous t'avions mal jugé. Pourrais-tu par

hasard nous servir à quelque chose ?

— Plus je les vois ensemble, monsieur le marquis, dit-elle, plus je me persuade qu'ils ont été faits l'un pour l'autre. Jamais caractères ne furent mieux assortis; ils ont les mêmes goûts et les mêmes di^oûts, la même élévation d'esprit, le même dédain pour les sentiments médiocres et pour les petits calculs, la même insouciance des vulgaires intérêts. Ils vivent l'un et l'autre dans l'azur. Ah ! monsieur le marquis, c'est par une dispensation providentielle qu'ils se sont rencontrés.

— : Très providentielle, dit le marquis.

Et il ajouta /;/ pello :

— La vraie providence est l'habileté des mères.

Puis il reprit :

— De quoi s'agit-il après tout ? D'être heureux . Mon neveu a mille fois bien fait de ne consulter que son cœur. Il aura l'azur, comme vous dites, chère madame, et tout le reste pardessus le marché ; car Mme Corneuil... Ne parlons pas de sa beauté, qui est incomparable, mais il est impossible de la voir, de l'entendre sans reconnaître en elle une femme vraiment supérieure, la plus propre du monde à bien conseiller un homme, à le conduire, à le pousser.

— Certes vous la jugez bien, répondit Mme Véretz. C'est une

étrange créature que ma fi!Ie; elle a tous les nobles enthousiasmes, qu'elle pousse jusqu'à l'exaltation, et cependant elle est infiniment raisonnable, très intelligente des choses de la vie, et à la fois de glace pour ses intérêts, de feu pour ceux des autres.

— Une seule chose m'afflige, lui dit le marquis. Le fabuliste recommande aux heureux amants de rie voyager qu'aux rives prochaines . et les nôtres iront enfouir leur félicité à Memphis ou à Thèbes. Enlever Mme Corneuil à Paris, c'est un crime.

— Oh ! rassurez-vous, ditelle, -Paris les reverra.

— Vous ne connaissez pas mon neveu : il a horreur de

148 LE ROI Al'KPr

cette ville perverse et frivole. Il m'a fait hier ses confidences, il entend finir ses jours en Egypte, et il m'a soutenu que Mme Corneuil était aussi amoureuse que lui de la solitude et du silence des Thébaïdes. Il a l'air fort doux, personne n'est plus tenace dans ses volontés.

— A la garde de Dieu ! fit Mme Véretz, en regardant le marquis d'un air qui voulait dire : — Mon bel ami, il n'y a pas de volonté qui tienne contre la nôtre, et Paris ne peut pas plus se passer de nous que nous de Paris.

— Ils ont choisi la bonne part, poursuivit M. de Miraval en poussant un profond soupir.

Je me suis souvent moqué de

mon petit-neveu, à qui je reprochais de ne pas savoir jouir de la vie; c'est à son tour de se moquer de moi, puisque j'en suis réduit à envier son bonheur. Cueillir des roses, c'est charmant, et j'en ai beaucoup cueilli : mais il arrive un âge où l'on regrette amèrement de n'avoir pas su se créer un intérieur... Vous devez être étonnée de mes confidences, chère madame.

— J'en suis flattée beaucoup plus qu'étonnée, répondit-elle.

— L'ennui me ronge, je dois en convenir. J'avais juré de passer le reste de mes jours dans Ja retraite, dans le repos.

L'ennui me fera sortir de ma tanière. Je vais me replonger

1)0 I.lî ROI APEPI

dans la politique active. On me presse de me laisser porter à la députation dans l'arrondissement où est mon château, on me propose aussi le sénat. Je vais me livrer de nouveau au monstre.

Passe encore si j'étais marié à une femme de sens, très intelligente des choses de la vie, quoiqu'un peu exaltée. On ne réussit dans la politique que par les femmes, et à mon âge on ne peut plus se flatter de réussir par les femmes des autres, due n'en ai-je une à moi ! Comme dit le poète :

« Ai-je passé le temps d'aimer?...

«Ah! simon cœur... » Je ne me rappelle pas la suite, mais qu'importe! Heureux Horace! trois fois heureux! Vivre en Egypte

avs.c liinj iciiiiiiu aioicc ou se trémousser à Paris, sans femme aimée, au milieu des tripotages de la politique, quelle différence 1

Mme Véretz trouvait en effet que b différence était grande, mais toute au profit du trémoussement et du tripot. Elle ne put s'empêcher de se dire : « Si mon futur gendre avait l'humeur et les goûts de son grandoncle, ce serait parfait, et nous n'aurions plus rien à désirer. »

De ce moment, le marquis de Miraval lui parut un homme intéressant. Elle essava de le réconcilier avec son sort. et.

comme elle avait l'esprit des affaires et l'amour des détails, elle lui adressa force questions

1^2 LE ROI APLVI

sur son arrondissement électoral, sur les chances de son élection.

Le marquis, un peu embarrassé, y répondit de son mieux. Il ne put se tirer d'affaire qu'en détournant le propos et en faisant à cette curieuse une ample description de son château, qui sans contredit en valait la peine, mais où il n'allait guère. Les renseignements minutieux qu'il lui fournit touchant ses terres et leurs revenus n'étaient pas de nature à refroidir l'intérêt qu'elle commentait à lui porter.

Pendant ce temps, Mme Corneuil arpentait une allée du jardin avec Horace, qui ne s'apercevait pas qu'elle avait les nerfs fort excités et un peu onigeux. 11 y avait un certain

nombre de choses dont le comte de Penneville ne s'apercevait presque jamais.

— Dieu! quel beau temps!

lui disait-il. Le beau ciel! le beau soleil ! Ce n'est pourtant pas le soleil de là-bas. Quand le reverrons-nousr Oh! là-bas, làbas, comme dit Mignon. Vous me chanterez ce soir cette chanson; personne ne la chante comme vous. Ce parc ne m'a jamais paru si vert. 11 faut convenir que la verdure a du bon, quoique je m'en passe à merveille. J'ai connu un voyageur qui trouvait la Grèce affreuse, parce qu'elle manque d'arbres.

Il y a -des gens comme cela qui ont la manie des arbres. Vous rappelez - vous notre première

excursion à Giseh, cette grande plaine nue, ces collines onduleuses, ce sable couleur jaune d'ocre? « On en mangerait! » disiez-vous. Nous rencontrâmes une longue file de chameaux, je les vois encore. A l'horizon pointaient les pyramides, qui nous semblaient toutes blanches et qui dégageaient des étincelles.

Comme elles s'enlevaient sur le ciel ! Elles étaient vibrantes.

L'air ne vibre jamais par ici.

Oh, le bon déjeuner que nous fîmes dans cette chapelle, assis sur des burnous! Vous étiez coiffée d'un tarbouch, qui vous allait comme un charme. Quand donc vous reverrai-je en tarbouch? Ah! par exemple, la dinde était un peu maigre, et

LE ROI APtPI 155

puis je commis ce jour-là une fière maladresse. Je laissai choir la gargoulette qui contenait notre eau du Nil. Nous en fûmes quittes pour rire et pour boire notre vin pur. Après quoi, nous descendîmes dans un caveau, et là, pour la première fois, je vous traduisis des hiéroglj'phes. Je n'oublierai jamais quel fiit votre ravissement quand je vous appris qu'un luth signifiait le bonheur, attendu que le signe du bonheur est l'harmonie de r.ime. Dans l'écriture chinoise, le bonheur est représenté par une main pleine de riz. Et après cela, qui contestera l'immense supériorité d'âme et de génie des Égyptiens sur les habit.ints du Céleste Empire?

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