‹ Le roi Apépi (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · I.E ROI AI'i;l>I · texte numérisé non relu

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jeunesse, moi qui te parle; j'aurais cru manquer à mes devoirs les plus sacrés si je l'avais laissée en friche. A vingt-deux ans, les femmes n'avaient plus grand' chose à m'apprendre; je savais par cœur ce bel animal.

— Ah! mon oncle, permettez! s'écria la comtesse un peu scandalisée.

— Mille excuses. Je voulais seulement te faire entendre que, grâce à des expériences répétées, j'avais terminé mon apprentissage avant l'âge où l'on se marie, et que, si j'avais rencontré une Mme Corneuil, je me serais donné beaucoup de peine pour lui plaire; mais du diable si j'aurais songé à l'épouser !

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Mme de Penneville présenta au marquis une tasse de thé, qu'elle avait sucrée de sa blanche main, et elle lui dit d'une voix caressante :

— Mon cher oncle, vous seul pouvez nous sauver.

— Et le mo5'en ? demanda-t-il.

— Horace a pour vous tant de respect, tant de déférence!

Vous avez toujours exercé une grande autorité sur lui.

— Bah ! nous ne vivons plus sous le régime autoritaire.

— Aussi bien, vous lui avez toujours permis de se considérer comme votre héritier; cela vous crée des droits, ce me semble.

— Allons donc! les garçons qui comme ton fils vo3-agent dans les espaces renoncent faci-

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lement à un héritage. Qu'est-ce que cent mille livres de rente au prix d'un joli scarabée, emblème de l'immortalité?

Mon oncle, mon cher oncle, je suis persuadée que, si vous consentiez à partir pour Lausanne...

Le marquis fit un bond .

— Seigneur Dieu ! dit-il, Lausanne est bien loin.

Et il poussa un soupir en pensant à la terrasse de son cercle.

— Résignez-vous à cette corvée, et je vous en serai à jamais reconnaissante. Vous ferez entendre raison à ce cher enfant.

— Ma chère Mathilde, je relis quelquefois mes poètes latins. J'en connais un qui a dit

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que le propre de l'amour est de déraisonner, et que prêcher la raison à un amoureux, autant vaut lui demander d'estravaguer avec sagesse, tit cnm ralioiie iiiianiat.

— Horace a du cœur. Vous lui représenterez que ce mariage me réduirait an désespoir.

— Il s'en doute, ma chère, puisqu'il n'a pas osé venir t'embrasser en arrivant d'^A'pte, et sois sûre qu'il ne viendra pas avant que tu lui aies donné ton consentement. On a beau aimer et respecter sa mère, quand un homme est vraiment allumé...

Et il l'est bien, juste ciel! Sa lettre pn fait foi ; c'est une prose qui sent la fièvre et qui brûle le papier.

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Mme de Penneville s'approcha du marquis, caressa doucement ses cheveux blancs, et lui passant ses bras autour du cou :

— Vous êtes si habile ! vous avez l'esprit si délié! On assure que vous avez rempli autrefois des missions infiniment délicates, dont vous vous êtes acquitté à votre gloire.

— Cdline. négocier avec un gouvernement est chose plus aisée que de traiter avec un amoureux conduit par une intrigante.

— Vous ne me ferez jamais croire que rien vous soit impossible.

— Tu as juré de me piquer au jeu, lui dit-il. Eh bien ! soit, l'entreprise mérite d'être tentée.

Mais, à propos, as-tu déjà répondu à la formidable épître que tu viens de me lire?

— Je n'ai rien voulu faire sans m'être concertée avec vous.

— Tant mieux, rien n'est compromis, l'affaire est entière.

Allons, je te dirai demain si je me décide à partir pour Lausanne.

La comtesse remercia chaudement M. de Miraval. Elle le remercia plus chaudement encore le lendemain, quand il lui annonça qu'il avait pris son parti et qu'il la priait de le faire conduire à la gare. Elle l'accompagna pour s'assurer qu'il ne se ravisait- pas, et elle lui dit en chemin :

— Voilà un voyage que toutes

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les mères de famille glorifieront ; mais, s'il vous plaît, quand vous serez là-bas, donnez-moi souvent de vos nouvelles.

— Oui, je t'en donnerai, rcpondit-il, mais à une condition.

— Laquelle ?

— C'est que tu ne croiras pas un mot de ce que je t'écrirai.

— Que voulez-vous dire?

— J'exige aussi, continua-t-il, que tu me répondes comme si tu me croyais et que tu envoies mes lettres à Horace, en lui recommandant le secret.

Je vous comprends de

moins en moins.

— Qu'est-ce donc qu'une femme qui ne comprend pas .' Les lettres ostensibles, c'est le fond de la diplomatie. Apres

tout, il n'est pas nécessaire que tu me comprennes; l'essentiel est que tu te conformes scrupuleusement à mes instructions...

Adieu, ma chère! je m'en vais où m'envoient le ciel et tes chatteries.. Si je ne réussis pas, cela prouvera que nos amis les républicains ont eu raison de me mettre à la retraite.

Cela dit, il embrassa sa nièce et monta en wagon. Vingtquatre heures plus tard, il arrivait à Lausanne, où son premier soin fut, après avoir retenu une chambre à l'hôtel Gibbon, de se procurer tout un attirail de pèche. Là-dessus, fatigué du voyage, il dormit six heures durant. Dès qu'il se fut réveUlé, il dina, çt, dès qu'il eut diné, il

se fit conduire en voiture à la pension Vallaud, située à vingt minutes de Lausanne, sur le penchant de l'un des plus beaux coteaux du monde. Cette charmante villa, convertie depuis peu en hôtellerie, se composait d'une maison commune, où le comte de Penneville occupait un appartement, et d'un joli chalet isolé qu'habitaient Mme Corneuil et sa mère. Le chalet et la maison commune étaient séparés ou, si l'on aime mieux, réunis par un grand parc bien ombragé, qu'Horace traversait plusieurs fois par jour en se disant : « duand donc vivrons-nous sous le même toit .' »

Mais il faut savoir attendre son bonheur.

En ce moment. Horace, la

plume à la main, travaillait à sa grande Histoire des Hycsos ou des Pasteurs ou des Impurs, c'està-dire de ces terribles nomades chananéens qui, deux mille ans avant l'ère chrétienne, dérangés dans leurs campements par les invasions élamites des rois Chodomakhounta et Chodormabog, envahirent à leur tour la vallée du Nil. la mirent à feu et à sang et occupèrent pendant plus de cinq siècles le centre et le nord de l'Egjpte. Fort de son érudition, riche de documents nouveaux péniblement recueillis par lui, il avait entrepris de démontrer par des témoignages irréfragables que le Pharaon qui fit de Joseph son premier ministre était bien Apophis ou Apépi.

roi des Hycsos, et il se flattait de le prouver si bien que désormais il serait impossible aux esprits les plus prévenus de contester ce point capital . Quelques mois auparavant, il avait envoyé, du Caire à Paris, les premiers chapitres de son histoire, dont lecture fut faite à l'Institut; sa thèse avait scandalisé quelques égyptologues; d'autres y trouvaient du bon, et l'un d'eux lui avait écrit à ce propos : « Voilà un début qui promet. Made animo, generose puer. »

Vêtu d'une sorte de burnous en laine blanche, le cou libre, les cheveux en désordre, il était accoudé sur une table ronde, en face d'une écritoire dont le couvercle était surmonté d'un sphinx,

et sa figure exprimait le contentement du cœur uni à la parfaite sérénité de la conscience. Au milieu de la table s'épanouissait une belle rose pourpre, presque noire , qu'il avait mise tremper dans un verre et dans laquelle une statuette en faïence bleue, qui représentait une déesse ég^'ptienne au visage de chatte, plongeait indiscrètement, sans se dérider, son museau rébarbatif.

Horace contemplait par instants ce museau, qui lui était cher, et cette rose, que Mme Corneuil avait cueillie pour lui il n'y avait pas une heure; par instants aussi, tournant ses yeux vers sa fenêtre- toute grande ouverte, il s'apercevait que la lune, alors dans son plein, projetait dans

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les eaux frissonnantes du lac une longue traînée de paillettes d'or. Mais, par une grâce d'état, il ne laissait pas d'être tout entier à son travail, il n'avait aucune distraction, il appartenait aux Hycsos. La lune, la rose, Mme Corneuil, la déesse à la tête de chatte, le sphinx qui surmontait l'écritoire, les Impurs et le roi Apépi, tout cela se mariait, se confondait intimement dans sa pensée. Les bienheureux du paradis voient tout en Dieu et peuvent penser à tout sans se distraire un seul moment de leur idée, qui est éternelle.

Le comte Horace était tout à Lf fois à Lausanne, dans le voisinage d'une femme dont l'image ne le quittait pas, et en Égvptc,

ucux miiij ans avant jesus- Christ, et son bonheur était par- -t comme son application.

Il venait d'écrire cette phrase :

Considérez les sculptures de ; cpoque des Pasteurs, examinez iséc soin et sans parti pris ces figures anguleuses, aux pommettes très saillantes, et, si vous êtes de bonne foi. vous conviendrez que la race des Hycsos n'était pas purement sémitique, mais qu'elle était fortement mélangée d'éléments touraniens. »

Satisfait de sa conclusion, il interrompit une seconde son travail, posa la plume, et, attirant à lui la rose pourpre, il la pressa sur ses lèvres; mais il entendit frapper à sa porte. Il remit précipitamment la rose

dans son verre, et d'un ton d'humeur il cria : Entrez! La porte s'ouvrit. M. de Miraval entra. La figure d'Horace se rembrunit ; cette apparition inattendue le consterna : il se sentit comme subitement expulsé de son paradis. Hélas ! la vie la plus heureuse n'est qu'un paradis intermittent.

Le marquis, immobile sur le seuil, salua gravement son neveu, en lui disant :

— Eh quoi! je te déranger Tu n'as jamais su dissimuler tes impressions.

— Ahl mon oncle, répondit-il , comment pouvez-vous croire?... Je vous avoue que je ne m'attendais pas... Mais, je vous prie, par quel hasard?...

— Je fais un voyage en Suisse. Pouvajs-je passer à Lausanne sans venir te voir?

— Convenez, mon oncle, que vous ne passez pas, reprit Horace; convenez que vous êtes beaucoup plus qu'un passant, que vous arrivez ici tout exprès.

— Tout exprès, tu Tas dit, mon garçon, repartit M. de Miraval.

— C'est donc à un ambassadeur que j'ai l'honneur d'avoir affaire ?

— Oui, à un ambassadeur, très ferré sur rétiquette et qui demande qu'on le reçoive avec tous lô égards qui lui sont dus et selon toutes les r^les du droit des gens.

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Horace s'était remis de son trouble ; il s'arma de philosophie, lit bonne mine à mauvais jeu.

Avançant un siège au marquis :

— Asseyez-vous là, monsieur l'ambassadeur, lui dit-il, dans le meilleur de mes fauteuils.

Mais, au préalable, embrassonsnous, mon cher oncle. Si je ne me trompe, il y a deux ans bien comptés que nous n'avons eu le plaisir de nous voir, due pourrais-je vous offrir, pour vous être agréable? Je crois me souvenir que vous avez quelque goût pour le Champagne frappé, que c'est votre boisson favorite.

Oh! n'allez pas vous imaginer que nous soyons ici dans un pays de sauvages; on y trouve

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tout ce qu'on veut ; vous serez satisfait à l'instant.

11 tira à ces mots un cordon de sonnette : un domestique parut; il lui donna ses ordres, qui furent promptement exécutés, quoiqu'on accuse les Vaudois d'être un peu lents.

Cependant M. de Miraval contemplait son neveu avec une satisfaction mêlée d'un sourd dépit. Il lui sembla que ce beau garçon bien découplé avait encore embelli. Sa barbe courte était du plus beau noir ; ses traits, jadis un peu mous,avaient pris de la fermeté, de l'accent ; ses j'eux, d'un gris bleuâtre.

Vêtaient allongés; son teint s'était halé. bronzé, et cette p.itine brune lui allait à merveille.

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Son sourire, plein de douceur et de mystère, était charmant; on eût dit ce sourire indéfinissable que les sculpteurs égyptiens, dont la Grèce a eu de la peine à surpasser le génie, imprimaient souvent aux lèvres de leurs statues. Tel sphinx du musée du Louvre aurait reconnu Horace à son air de famille et l'eût avoué pour son parent. Il est tout naturel que l'on prenne le teint des pays que l'on habite et quelquefois aussi le visage des choses qu'on aime.

« Maître sot! pensait le marquis tout fâché, tu as la plus fière tournure, la plus belle tête du monde, et voilà tout ce que tu en sais faire. Ah ! si à ton

âge j'avais eu les yeux, le sourire que voici, quel parti j'en aurais tiré! Non, aucune femme n'aurait pu me résister... Mais toi, que répondras-tu à la Providence quand elle ta demandera compte de tous les dons qu'elle t'a faits? Tu lui diras :

Je m'en suis s£r^•i pour épouser Mme Corneuil... Eh ! maître sot, te dira-t-elle, tu as sottement commencé par où les autres finissent ! »

Horace était à mille lieues de deviner les secrètes réflexions de M. de Miraval. Après l'émotion désagréable du premier moment, il était rentré dans son naturel, et son naturel était d'avoir du plaisir à revoir son oncle, car il l'aimait beaucoup.

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