‹ Le roi Apépi (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · I. E ROI Al'Hl'I · texte numérisé non relu

I. E ROI Al'Hl'I

franchement avec Horace; mais parlez donc raison à un amoureux. Autant vaut jouer un air de flûte à un poisson. Amoureux et poissons, j'en ai fait la fâcheuse expérience, sont les gens du monde les plus difiïciles à persuader. Je répéterai pourtant mes tentatives; je reviendrai à la charge dans un moment propice, et tu auras avant peu de mes nouvelles.

Mais, soit dit sans reproche, je regrette amèrement d'être venu à Lausanne ; tu ne te doutes pas du triste service que tu m'as rendu en m'y envoyant, des journées orageuses et des nuits agitées qu'y passe ton vieil oncle, qui t'embrasse. »

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cette lettre, c'est-à-dire à dis heures du matin, Horace, transgressant toutes les lois du pays, accourait au chalet, où Mme Véretz le reçut. Il était hors de lui, et la première chose qu'il fit fut de partir d'un grand éclat de rire.

— Chut! lui dit-elle vivement, en lui pinçant le bras. Oubliezvous qu'on ne rit jamais ici le matin ?

Horace jeta un baiser passionné dans la direction du sanctuaire, et il dit a Mme Véretz :

— Chère madame, allons-nousen bien vite dans le fond du jardin, car il faut absolument que je rie.

Dès qu'ils furent installés dans la charmille :

— Oh ! décidément, reprit-il, cette aventure est par trop plaisante !

— Quelle aventure? de quoi s'agit-il ?

— Ah! mon oncle, mon pauvre oncle !

Et il se mit à rire de plus belle.

De grâce, expliquez-vous,

lui dit Mme Véretz.

— Eh ! oui... « Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris!... » Je sais mon La Fontaine aussi bien que lui.

— Qui est la poule? demanda-t-elle.

— Imaginez-vous qu'il est éperdument, follement amoureux d'Hortense.

Mme Véretz bondit.

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— Vous me faites un conte à dormir debout ! s'écria-t-elle.

— Écoutez plutôt, écoutez, s'il vous plait.

Et là-dessus il lut à haute voix les deux lettres, en s'interrompant par intervalles pour donner un libre cours à sa gaieté.

Le premier mouvement de \[me Véretz fut. de rire aussi,

second d'écouter avec une religieuse attention, le troisième de prendre des mains d'Horace les lettres qu'il venait de lire et d'en vérifier les passages les plus intéressants. Il est bon de n'en croire que ses yeux.

— Oh ! mon pauvre oncle, s'écriait-il, voilà donc son fameux secret ! 11 a dû refaire dix fois

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son épitre avant de l'envoyer ; il craignait que ma mère ne se moquât de lai. Et regardez un peu la peine qu'il se donne pour plaisanter et comme malgré lui le sérieux de sa passion se trahit. Ah ! oui, il a « des journées orageuses et des nuits agitées. » Je le conçois. Voyez, je vous prie, comme tout s'explique, les incohérences de sa conduite, ses rougeurs, son trouble, ses accès bizarres de sauvagerie, les impolitesses qu'il vous a faites, lui si poli, si esclave des bienséances ! Il a juré de ne plus remettre les pieds ici, comme le papillon se jure de ne plus retourner à la flamme de la bougie. Chaque matin il se dit :

« Qiiittons Lausanne, partons. »

Et il n'a pas le courage de partir. Et pourtant il ne peut tenir en place, il promène ses amoureux soucis sur la lac. Xous nous demandions ce qu'il allait faire en Savoie. Eh ! parbleu ! il va à Meillerie, pour y contempler h rocher de Saint-Preux, pour y raconter ses douleurs à

ve grande ombre. Puis il se v.ii de nouveau : Partons! 11 ne part pas, et chaque jour il recommence à décrire sa lointaine et monotone orbite autour du chalet, où son cœur est resté.

— Eh oui ! c'est bien cela, dit Mme Véretz. Il faut croire que les planètes aiment le soleil et que pourtant il leur fait peur.

C'est pour cela qu'elles tournent c:i cercle autour de lui.

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— A vrai dire, répondit-il en reprenant son sérieux, ce n'est pas tout à fait ainsi que les astronomes expliquent la chose.

— Dieu les bénisse ! dit Mme Véretz.

Et, à ces mots, elle coula doucement dans sa poche la lettre du marquis, qu'Horace ne songeait pas à lui redemander.

— En vérité, reprit-il, j'aime et je respecte mon oncle, et je me fais une conscience de me moquer de lui. Mais, là, i! m'est impossible de b plaindre. 11 s'était chargé d'une vilaine mission, et notez qu'il se flatte encore de gagner la partie ; il caresse je ne sais quel vague espoir... Dieu ! qu'il me tarde de conter cette histoire à Hor-

tcnse ! Va-t-elle s'en divertir !

— Si vous m'en croyez, mon cher Comte, vous ne lui en toucherez pas un mot, un seul mot, répliqua gravement Mme Véretz. Rions entre nous comme deux écoliers, mais vous savez qu'Hortense n'aime pas à rire. C'est une vraie sensitive, et ce qui nous amuse pourrait bien I.i blesser ou la chagriner.

— Dieu me garde en ce cas ! . . .

Toutefois votre défense m'afflige. Elle est si bonne, cette histoire ! Convenez qu'on en pourrait faire une jolie comédie.

Il faudrait l'intituler :

Le renard ou le diplomate pris 1:11 piège.

— Le titre serait peut-être un peu long, dit-elle. Bah ! quand

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nous composerons notre affiche, nous aviserons.

Là-dessus il la quitta ; mais il se dit en rentrant chez lui :

« C'est égal, je trouverai tôt ou tard un moment pour en parler à Hortense. »

11 était près de dix licurcs du soir. La mère et la tille étaient seules dans leur salon.

Mme Véretz brodait au tambour.

Mme Corneuil rêvait, enfoncée dans ujie causeuse ; comme elle ne méditait pas, il était permis de parler.

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— C'est donc demain le grand jour, lui dit sa mère, en levant le nez de dessus son ouvrage.

— Que voulez-vous dire ?

— M. de Penneville est accouché de ce soir, à terme ou avant terme, je ne sais. Ce qui est certain, c'est que demain nous avalerons l'enfant. Il m'a certifié que son manuscrit se composait de soixante -treize feuillets, ni plus ni moins ; tu sais qu'ils sont de conséquence, ses feuillets. Deux heures d'horloge, nous ne nous en tirerons pas à moins. Ce diable d'homme a la voix si claire, si retentissante, qu'on entend sans écouter ; bon gré, mal gré, les oreilles s'imprègnent. Tu es une heureuse femme, ma chère ; M. de

Miraval l'a dit. tu as le talent de dormir sans en avoir l'air.

— Voilà une plaisanterie d'un goût douteux, riposta Mme Corneuil avec hauteur.

— Je ne t'en fais pas un crime, on se défend comme on peut contre Apépi ; chacun s'arrange à sa manière pour ne pas

I recevoir la pluie... Mon Dieu !

ce cher garçon peut avoir des

travers, cela n'empêche pas qu'il ^ n'ait un cœur excellent et le

reste ; cela ne l'empêche pas non

plus d'être adoré.

— Eh î oui, je l'adore, répliqua Mme Comeuil d'une voix aigre, ou du moins M. de Penneville m'est infiniment cher, et je vous prie de n'en pas douter.

Mme Véretz se remit à bro-

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der, et après quelques instants de silence :

— Bon Dieu ! quel dommage !

— Qu'est-ce encore ?

— Q.ucl dommage que l'oncle ne soit pas le neveu ou que le neveu ne soit pas l'oncle !

^ De quel oncle parlezvous r

— Du marquis de Miraval.

— De ce conspirateur ? de cet affreux vieillard ?

— Tu ne l'as pas bien regardé, il n'est pas affreux du tout. Le regard est charmant, la voix est jeune, la main potelée et coquette, une vraie main de diplomate ou de prélat. 11 te déplaît donc beaucoup r

— Infiniment.

— Tu es injuste, très injuste.

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: a plusieurs genres de mérite.

D'abord il est marquis, l'autre n'est que comte, et les comtes courent les rues. Ensuite il n'a pas soixante mill; livres de rente, il en a plus du tripb.

— Deux cent mille, dit Mme Corneuil. A quoi vous arrétcz-vous là ?

— Autre avantage : s'il lui plaisait de convoler, il n'aurait pas besoin de faire agréer son mariage à sa mère. Nous aurons beau faire, Mme de Penneville ne nous agréera jamais. Tu verras qu'elle se brouillera avec son fils, et ce sera une mauvaise note pour toi. Le monde en pareil cas prend toujours le parti des mères. Et puis M. deMiraval n'est pas un antiquaire, c'est un

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