‹ Le roi BombanceChapitre 12 sur 56 · LE PORTEUR DE MENU · texte numérisé non relu

LE PORTEUR DE MENU

Ce déjeuner coûte à la cuisine de l'Etat Intestinal deux cents sols, seulement deux cents sols!

LES AFFAMÉS

À bas le menu du Roi? Assommez le porteur!

Il insulte notre estomac affamé!

LE ROIÏI BOMBANCE

TOURTE Oh! non! C’est un menu dégoûtant ! Je n’en voudrais pas! Bœuf braisé aux Bourdes! Pouah!.. On voit bien que ce déjeuner a été conçu par cette brute de Vachenraget!…

SYPHON

Et puis il est indigne de la Fourchette Royale! Pas la peine de promener cette saloperie!.…

ESTOMACREUX

Cest un menu grossier! ... Le Roi fait des économies! Assommez le crieur !.… Echauffourée.

LE ROI BOMBANCE, s’avançant vers la rampe avec ses # conseillers, tandis que le cortège défile à gauche et dispa- # raît. :

C’est vrai, ce menu est ignoble et indigne de la #

Fourchette Royale. Ah! pauvre Ripaille ou es- & tu? Toi, du moins, en savais composer d’admira- à bles. (S’adressant à Vachenraget, tristement.) Tu ne sais que crier. et tu n’as pas de style (en lisant | la pancarte coloriée, qui danse sur l'échaufjourée à des vendeurs et du porteur) et... pas même d’or- | thographe!... Quelle horreur! Ah! où sont les | beaux menus du temps deRipaille?...(Æ£n tapantsur | l'épaule de Poulemouillet.) Te souviens-tu de ce fameux menu du jour de Pâques, l’an dernier?

VACHENRAGET Sa Majesté n’a peut-être pas oublié que la mer- |

e 12 ARRETE Fe LM eee E I A TVARY SE DPI TES SERRES RENE PET -

veilleuse sauce tartare de ce festin coûtait à elle seule dix mille écus d’or aux coffres de l'Etat! De pareilles dépenses me sont interdites aujourd’hui.

Grommelant de rage sourde.

POULEMOUILLET, ne l’écoutant pas, en extase.

Voilà des chiffres éblouissants qu’il est beau d’afficher pompeusement pour stupéfier les estomacs furieux des Bourdes !.. (Faisant claquer sa langue). Oh ! comme la foule souriait d’aise à nous voir manger à la table royale derrière les grands vitrages ! Je vois encore dans ma mémoire ces innombrables faces pâles, mais heureuses, qui contemplaient, en extase, notre sublime et colossale goinfrerie, suivant du regard le va-et-vient de nos fourchettes et nos bouches infatigables masticant ferme, éructant et crachant très loin les noyaux des fruits confits! Et cependant l’on promenait dans la foule de grandes bannières de velours rose qui portaient le menu royal écrit en lettres d’or et de pierreries l.… Le style en était si succulent et doux que tous les affamés en savouraient longuement la lecture, en se pourléchant les babines comme des chats!

ANGUILLE, ricanant.

Dis plutôt en se pourléchant les oreilles ! Leurs langues étaient assez allongées par la faim !.….

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nt 7 D gr

Les crieurs chantaientles merveilleux détails du menu sur une mélopée si berçante et avec de tels accents mélodieux que la foule se pamait de délices en un beau rêve, tout ruisselant et parfumé d’idéales sauces !.….

POULEMOUILLET, en extase, les yeux confits de tendresse.

Ah ! le beau temps, en vérité, où les Bourdes s’endormaient au ronron soyeuxde vos fritures!.…

LE ROI BOMBANCE, préoccupé et soucieux,

Les Bourdes étaient alors plus pâles et plus exténués qu'ils ne le sont aujourd’hui. La providence digestive de Punivers les gratifiait — dès la naissance — d’une anémié exténuante et de fièvres intermittentes qui épuisaient leur volonté, et brouillaient leurs cerveaux. Hélas ! les Étangs du Passé ne dégagent plus ces terribles vapeurs jaunes dont la vertu tour à tour soporifique et exaltante leur donnait des airs de somnambules et de noyés !.… On les voyait, par les beaux soirs de pleine lune, processionner dans la campagne, blancs et chancelants fantômes, les bras tendus vers l'infini, tout en chantant des strophes lamentables d’amour qui endormaient leur faim incurable ! Ils révaient jour et nuit, dans le parfum exaltant de nos regalias !...

ANGUILLE Ils ont trop longtemps rêvé !…

LE ROI BOMBANCE Jamais assez rêvé !... Le rêve rouille l'estomac. Voyez-vous, aujourd’hui, ils se portent trop bien… Ils ont les joues plus roses qu’autrefois.

ANGUILLE C’est la fièvre qui colore leurs pommettes! .…

POULEMOUILLET

Les poètes, eux aussi, nous ont abandonnés !

Leurs chansons berçaient un peu le désespoir des estomacs ! Car ce sont parfois de fameux enchanteurs de serpents...

Les vendeurs ambulants rentrent violemment en chassant devant eux le porteur de menu,qui tombe assommé.

LES VENDEURS AMBULANTS Crève donc, vil estomac !

LE ROI BOMBANCE, avec tristesse.

Fini le truc du menu ensorceleur ! Fini le trac du jeûnel.. À propos, où est le père Bedaine ? car il faut dire des prières pour le repos de Ripaille et de son auguste Intestin. Les intestins défunts se

vengent parfois de nos estomacs indifférents et oublieux |...

VACHENRAGET

Que sa Majesté ne soit pas en peine. La Reine Trempette priera pour lui dans son château des Jambonneaux.

A propos où est mon courrier ?

Il se tourne et apercevant un valet qui tient, soulevé par les deux coins inférieurs, son tablier bondé de rouleaux, va lentement s’assoir sur un tabouret, en lui faisant signe de s'approcher.

LE VALET Sire, voici le parchemin de sa Majesté la Reine } Trempette.

LE ROI BOMBANCE Non! donne-moi les rapports des Grands Cuisiniers du Royaume. D’abord les affaires intestinales de l'Etat et puis les tendresses conjugales !... (7/ déroule des parchemins.) Oh! pauvre petite Trempette ! (Réveur.) Elle doit bien mal manger, sans cuisiniers, sans provisions, au fond de ce château désert! (// commence à lire l’un des parchemins, et pâlit aussitôt). Désarroi dans les Cuisines !.…. Révolte des Grands Chefs et des Marmitons!... Les fournisseurs échappés !. Les caves vidées !... Les greniers incendiés!.. (// sanglote.) Ah! pitié ! pitié de moi! Comment faire? Que me conseillez-vous ? (A Vachenraget et à Poulemouillet.) Non! pas la peine! Vous êtes des imbéciles et des imprévoyants ! Oùest mon sage Bedaine ?

POULEMOUILLET 11 a suivi le cortège funèbre, pour empêcher les Affamés de dévorer les cierges de saindoux!.…

} LE ROI BOMBANCE, détache « La Succulente » de sa ceinture et la présente au valet,

Prends mon épée! Ce pommeau me laboure l’épigastre! Je ne puisréfléchirsans une pleine liberté d’estomac!.. ({{ déboutonne son pourpoint, pète et role bruyamment.) Ah! (Soupirant d'aise.)Donne- | moi le parchemin de la Reine. (I le déroule et LE à haute voi : ) « Mon gros pet chéri, j’ai dû

m'éloigner encore un peu de toi, vu l'esprit de révolte qui fait sursauter lintestin du Royaume, Avec quelle douleur, penses-tu ! Je me suis rendue toute seulette, en diligence, à ma villa des Jambonneaux. Heureusement, Concombre m’asuivi!.. Tu sais bien, Concombre c’est le gentil petit cuisinier que tu as décoré, l’an dernier, après le festin de Pâques!... Concombre me confectionne des sauces délicieuses et me sert à table avec adresse. Toutes mes servantes m'ont quittée ; aussi mon tout jeune cordon-bleu doit-il se multiplier. (Hier, le malin a déniché un grand coffre plein de Ichoses exquises qu'il me serait doux de partager lavec toi!... (/Z soupire.)... Laisse donc là tous ces estomacs pourris, tous ces intestins inodores et Lvient vite manger de succulentes perdrix, boucheà bouche, comme autrefois, durant notre voyage de Inoces!.… Viens m’aimer à table etm’embrasser avec la belle bouche juteuse de salmis! Ah! je suis Lencore bien lasse du voyage! Les cahots de cette [maudite diligence m’ont broyé les cuisses affreuseñ

38 LE ROI HOMBANCE

ment!... Je n’ai même pas la force de soulever ma fourchette à table : c’est Concombre qui mâche soigneusement les gros morceaux et me les glisse entre les lèvres, bouche à bouche, en becquée!.. Viens . vite, mon gros pet doré, m’aimer à table et me manger au lit. Ta petite reine Trempette. » Quel estomac plein de finesse que celui de ma femme ! Oh! le joli intestin amoureux, intelligent et parfumé. Vraiment il faut la rejoindre ! Je mangerai toujours un peu mieux qu'ici!

VACHENRAGET

Oh! de grâce, ne partez pas, Sire! Songez que l'Estomac Universel est attaché au vôtre! Vous laissez l’Intestin du Royaume dans les mâchoires des Affamés. |

ANGUILLE, bas au roi.

Dépêchez-vous de rejoindre la Reine, car ce Concombre pourrait bien l’avaler. Elle doit être plus appétissante que jamais!

Pendant la lecture, la foule s'est lentement écoulée.

Grand Dieu, que dois-je faire? (S’adressant tour. à tour à Vachenraget, à Poulemouillet et à Anquille)... Taisez-vous donc! Je vous. demande un conseil, un seul! et vous m’en donnez cent! A qui

croire! Pas la peine d’avoir des conseillers! (Criant.) Silence! Je m’en vais réfléchir.

Fermant les yeux, il s'endort et ronfle paisiblement aussitôt après. Mais des grands cris le réveillent en sursaut.Ilouvre les yeux et tremble de voir venir la foule des Affamés qui pousse devant elle un pâtre haïllonneux.

LE GUETTEUR

Sire! Sire!

LE ROI BOMBANCE Qu’y a-t-il de nouveau ? Il n’y a pas moyen de laisser réfléchir son estomac.

LE GUETTEUR

Tous vos vassaux arrivent! J’étais en sentinelle sur les remparts à la porte de l’Anus, quand tout à coup j'ai aperçu leur cortège lamentable qui suivait la Route Intestinale.…

Non, ce n’est pas possible ! Si tu mens... si tes yeux ne t'ont pas dûment servi, je te condamnerai à la bastonnade... à l’estrappade! Qu'on prépare les chevalets à brodequins!

VACHENRAGET

Qu’on mette au feu les coins de fer ! A la broche! A la broche!

LE ROI BOMBANCE Gare à toi! Si tu mens! (Wenaçant.) Sacrée

Lo LE ROI BOMBANCE

frousse que tu me donnes! Car, enfin, je ne pourrai vraiment pas leur donner à manger. Je n’ai presque plus d’or dans mes coffres de chêne. A peine de quoi payer mes valets de cuisine, les ministres de mon Estomac avec les arrérages des soldes. Non, ce n’est pas possible! O Vachenraget, ma Vache, est-ce que tu y crois ? Faut-il croire ? POULEMOUILLET, qui s'approche sans avoir entendu les paroles du roi, en se frottant les mains joyeusement.

Les vassaux ! Quelle chance! Nous allons enfin déjeuner | Ah ! bah! Nous déjeunerons pire que d’habitude.

ANGUILLE Vous ne mangerez pas du tout |

Et bien moi, je ne crois pas aux fredaines de cette

brute.

LE GUETTEUR

Sire,je vous le jure !.. Je les ai vus s’avancer tous à la file, très lentement...Ils sont très las. Les chevaux harassés de fatigue trébuchent et chancellent en crachant du sang, si bien que l'on peut apercevoir un sillage rouge sur la blancheur de la Route Intestinale... Quelques-uns semblaient moribonds de fatigue ou de faim, le torse entraîné par le poids de la cuirasse, à plat sur l’encolure du cheval qu'ils embrassent convulsivement !…

RE

LE ROI BOMBANCE, en se frappant le front.

Mais c’est naturel !.. (27 compte sur les doigts, niaisement). 1] y ahuit jours qu'ilsnemangent pas !. LE PÈRE BEDAINE

Vous leur aviez promis d’expédier des détachements de Marmitons à baudet, avec force victuailles et boissons de distance en distance, à la Montagne Crèmeuse, au défilé de l'Ombilic, et le long de la grande Route Intestinale !.

LE ROI BOMBANCE, irrité.

Cela n’a pas été possible ! Et maintenant, il faudra leur donner à dîner !.. Ah ! ben oui, quelle farce, je n’ai pas de quoi les empiffrer !.…..

POULEMOUILLET

Eux surtout, qui sont si ripailleurs, et qui n’ont

pas mangé depuis huit jours |.

VACHENRAGET

C’est très simple ! Vous n’avez qu’à ne pas les recevoir ! |

LE ROI BOMBANCE, tremblant, la tête entre les mains.

Mon Dieu, que vais-je devenir ?... Ma Poule, que me conseilles-tu ?.

POULEMOUILLET

Prenez garde, Sire ! Si vous ne les recevez pas, ils se révolteront en masse ! Ils sont nombreux et puissants |

Vache, ma vache, conseille-moi !

VACHENRAGET, se tournant vers le guetteur.

Combien de temps, dis-tu, qu’il leur faudra pour atteindre l’Anus ?

LE GUETTEUR Un bon quart d’heure !

VACHENRAGET

Eh bien, Sire, ordonnez vite de barricader la porte de l’Anus, avec le convoi funèbre de Ripaille qui doit précisément passer par là en cemoment!…,

LE ROI BOMBANCE C'est un sacrilège! Pauvre Ripaille !.…

VACHENRAGET

Raison d'Etat Intestinale!.….. Si vous le permettez, Sire, je ferai entasser devant l’Anus tout le bataclan, funèbre, l’attirail des cuisines, les broches, les landiers monumentaux, les batteries de marmites et de casseroles géantes. Les fourneaux seuls encombreront et boucheront la porte! Et du haut des remparts, on les assommera à coups de carottes et de pommes de terre!

CANARD

I n’y a plus de carottes! et pas une pomme de terre!... Le convoi est déjà remisé!.….,

LE GUETTEUR

D'ailleurs, les Vassaux doivent être déjà sous l'Anus, à cette heure.

Tu mentais donc tout à l'heure!

Qu’on l’embroche!..….

LE ROI BOMBANCE, effaré.

Et moi qui n’ai pas encore déjeunél.….

Il tremble, les yeux égarés.

POULEMOUILLET, s’avance en jouant des coudes, pour ouvrir un passage à Tourte, Syphon, Béchamel, qui le suivent.

Siret Sire! Trois marmitons sollicitent une audience au nom de vos Bourdes bien-aimés, dont ils sont les ambassadeurs !

Qu'ils s’avancent!.. Comment s’appellent-ils ?.…

ESTOMACREUX, aux Bourdes, Criez donc! criez!… LES AFFAMÉS

Ce sont nos représentants les Marmitons!..

Vive Syphon!.… Tourte! Béchamel!.…. Vive les Marmitons!

LE ROI BOMBANCE Et bien, que désirez-vous? Vite, dépêchez votre

affaire! (Les fixant.) Ah! Je vous reconnais! Vous êtes les trois marmitons que Ripaille exila, à la suite d’une révolte dans les cuisines.

VACHENRAGET, furieux.

Et qui furent justement inculpés d’une tentative

d'empoisonnement royal!

TOURTE, SYPHON, BÉCHAMEL

C'est une calomnic ignoble qui ne peut atteindre

notre dignité reconnue de maîitres-cuisiniers. BÉCHAMEL, à Syphon.

Non, parle donc, tout seul.

TOURTE Oui, cela ira plus vite !.…

SYPHON

Et c’est en qualité de maîtres-cuisiniers que nous Yenons vous proposer une solution au problème qui agite tous les estomacs, et qui sauvera Etat d’une fâcheuse crise intestinale! …

Mais, il vous faut démontrer votre compétence de maïîtres-cuisiniers, car, sous le gouvernement culinaire de Ripaille, vous n'avez fait que rincer des marmites.

SYPHON

Naturellement, car Ripaille ne voulait pas de

collaborateurs, Il était jaloux de garder pour soi

toute la responsabilité et tous les honneurs de son grade suprême. Pas moyen de confectionner une sauce, sous ses ordres!

Et alors, comment êtes-vous passés maîlres-

cuisiniers ?

SYPHON

Nous avons tellement suivi de près le travail savant et inspiré de Ripaille, qu'il nous est aujourd’hui aisé de préparer des boudins inimitables et des sauces divinisantes !... D'ailleurs, sa Majesté connaît les conditions désespérées de lIntestin Universel, le désarroi des cuisines...

Je sais! Ce sont là des hors-d'œuvre dégoütants ; passons aux plats solides ! Que m'offrezvous ?

SYPHON

Que sa Majesté veuille bien nous livrer la pro priété absolue du Château Royal, et mettre à notre disposition les coffres du trésor culinaire, les réfectoirs, les basses-cours, les pressoirs,les granges, les boulangeries, les celliers, les vergers et les parcs aux bestiaux.. tous les domaines de Ripaille pendant vingt-quatre heures.

LE ROI BOMBANCE Quelle farce !.. et pourquoi faire?

SYPHON Nous nous engageons, sous peine de mort, à offrir à sa Majesté, aux vassaux, aux ministres et à tous les Bourdes affamés, un festin assouvissant et définitif qui comblera tous les appétits !

LE ROI BOMBANCE Et que ferai-je pendant ces vingt-quatre heures ? SYPHON Nous ferons transporter votre trône dans le parc ! La température est douce ! Sous ce chêne, par exemple ! Qu’en dites-vous ?.. (Le Roi se tait, en prote à la plus vive perplexité.) Et vous continuerez, Sire, à gouverner, à rendre justice et à recevoir les hommages de vos Bourdes bien-aimés, selon votre royale habitude.

LE ROI BOMBANCE Oh ! que je suis malheureux ! Je serai bientôt chansonné et moqué de mes ennemis! Je deviendrai la risée de mon peuple! Et d'autre part comment pourrez-vous empiffrer tous les affamés ? SYPHON Nous les empiffrerons tous, foi de cordons bleus, et si largement qu'ils pourront vous rendre les

suprêmes honneurs avec le pur encens de leurs estomacs reconnaissants.

Votre proposition est généreuse,.mais je ne puis

ER OR OS Rent ‘En

vous livrer les cuisines et les caves avant d’avoir donné à dîner aux vassaux qui n’ont pas mangé depuis huit jours !

SYPHON

Prenez garde, Sire, les retards sont parfois très funestes! L’Intestin du pays est dans nos mains. Si vous refusez de nous livrer sur-le-champ tous les domaines de Ripaille.(Parlanttrès bas à l'oreille du Roi)... Tout est prèt! nous lâchons contre vous la révolution de tous les estomacs.

LE ROI BOMBANCE, pälissant d’épouvante,

Mais oui, je veux bien!... J'accepte, mes chers Marmitons... Pardon !... Je voulais dire mes chers Cordons-Bleus!... Très volontiers. Le Château est ouvert! Vouspouvez y entrer.(J/{ se fouille dans les poches). Voici la clef des coffres. Vachenraget, ma Vache, va doncleur ouvrir les caves, les greniers etles basses-cours... Et toi, ma Poule,conduis donc ces chers Cordons-Bleus dans mes vergers aux asperges !..… Vite, valets, chassez la foule hors du jardin royal. :

VACHENRAGET, le teint bilieux, les yeux féroces. Mais Sire! Sire! Est-ce possible?

LE ROI BOMBANCE, tremblant,les yeux furtifs,

Oui, silence ! Obéis, ma Vache!...

POULEMOUILLET, à Vachenraget et aux autres qui voudraient protester.

Faites silence, obéissez au Roi!

Syphonse dirige vers le Château, suivi de sous-chefs et des valets de cuisine.

LE ROI BOMBANCE, aux valets.

Allez vite dévisser lesgradins del’estrade et transportez le trône ici! Prenez garde de culbuter mon auguste chaise percée... Mettez-y de l’eau tiède parfumée de roses! (S’adressant à Tourte.) On pourra disposer ma sellette royale, là à l'ombre de ce chêne, précisément où vous disiez!.…

TOURTE

Vous serez à merveille. Le grand air vous don-

nera de l'appétit.

LE ROI BOMBANCE,avec un long soupir.

I ne manque pas ce matin !.….

TOURTE

Et du coloris aux joues.

ESTOMACREUX, à Syphon qui revient du château en jouant orgueilleusement avec un énorme trousseau de clefs d’or.

Alors, tout va bien?... Je viens avec vous au château ?...

SYPHON

Mon cher Estomacreux, attends donc un peu !.….. Il faut que je réunisse le conseil des Marmitonis !..

Tu seras infailliblement nommé, ce soir même! Je te le promets!

ESTOMACREUX, irrité.

Gare à toi! Les Bourdes m'’appartiennent. Je puis les révolter contre vous!

BÉCHAMEL, à Syphon.

Voyons, viens vite!... Lâche donc cet imbécile! C’est un brailleur et un ambitieux grossier!

SYPHON, à Béchamel.

Tais-toi! Voyons, Estomacreux est l’ami et le maître de nos Bourdes!.…

BÉCHAMEL

Je m'en fiche! Viens vite! Lâche-le donc!

Tourte est de mon avis!

Béchamel et Syphon retournent au château, Estomacreux s'éloigne par la droite.

LE ROI BOMBANCE, posant sa main sur l’épaule de Tourte.

Vos compagnons ont l'air très intelligent!.…. Et vous aussi!. . Mais enfin je suis curieux de savoir comment vous vous tirerez d’affaire...car à propos de festins, avouez qu’il y a des difficultés !.…

Le Roi, tout en causant familièrement avec Tourte,bras dessus bras dessous, se dirige vers le chêne à gauche, où Îles valets disposent hâtivement lestréteaux et les gradins du trône,

5o LE ROI BOMBANCE

‘ LÉ PÈRE BEDAINE, venant de côté gauche, vers la rampe, et appelant d'un geste Anguille, Veux-tu venir, avec moi, et me tenir compagnie ? J’ai de quoi.

| Il se passe voluptueusement une main sur l'estomac, faisant clapper la langue.

Chut !... Filons avant que le Roï ne nous aperçoivel!.. Vois-tu — c’est un imbécile! et l’on ne peut rien attendre d’un Intestin Royal qui s’abandonne, sans bruit, aux premiers parvenus de la

cuisine!

Ils filent du côté gauche.

LE ROI BOMBANCE, contemplant son trône.

À merveille! C’est parfait! (77 monte lentement sur l’estrade, en piétinant sur les gradins pour en constater la solidité. De temps en temps, il se passe une main sur l'estomac comme pour réprimer des hoquets douloureux et des crampes d’appétlit. Enfin, ils’assied sur le trône et, tenant dans sa main droite la fourchette d’or appuyée sur la cuisse droite, en quise de sceptre... il pète et rote trois fois bruyamment.) Toi, mon très cher Vachenraget, assieds-toi là, près de mon pied gauche... car l’heure n’exige pas d’action violente ! Tu pourrais tout gâter si je te Jaissais les pleins pouvoirs de premier ministre.

Ces pleins pouvoirs te sont dévolus, à toi, mon très doux Poulemouillet! Assieds-toi là, près de mon pied droit. Oui! D'ailleurs, vous n’aurez rien

à faire, ni l’un ni l'autre, car les événements s’imposent, et il faut leur obéir!

VACHENRAGET, s'inclinant, avec des murmures de rage.

Tiens! Voici le coutelas du pouvoir.

Il tend le coutelas incrusté de rubis à Poulemouillet qui est assis à droite du roi, et va s'asseoir à la gauche du roi.

POULEMOUILLET Oh ! tu peux bien le garder. Je n’ai rien à couper avec! Ah! si javais le couteau du dessert!

LE ROI BOMBANCE, bäillant avec tristesse.

Tu as raison, ma Poule!

VACHENRAGET, bourru, Prends-le tout de même!

Tous les autres sous-chefs, courtisans, valets, porteurs de broches, etc., se disposent à droite et à gauche sur les gradins du trône, — Le trône est adossé à un grand chêne, de guingois, sur le bord de l’allée, à droite. Les gradins sont disposés de façon à ne pas cacher la vue du perron du Château qui forme le fond de la scène.

Les vassaux entrent deux par deux, en basculant sur leurs grands coursiers recrus de fatigue etsquelettisés par la faim.

Ils ont des mines hâves et verdissantes.

Leur maigre corps voûté danse sur la vaste selle, entraîné de ci-de là par le poids des énvrmes cuirasses en forme de chaudron. Les chevaux efflanqués, portent sur le ventre des segments de cercle

CE

sanguinolents, tracés par les éperons.

Soledor tournant son cheval vers les gradins du trône,avec un grand éclat de voix furieuse qui va flütant en agonie,

SOLEDOR

Honneur et Gloire soient rendus à sa Majesté le Roi Bombance, Boyau sacré du monde, Intestin des Intestins, grand Estomac du Royaume des Bourdes !...(Baissant la voix, peu à peu, de fatique, el s’accrochant à la crinière de son cheval, pour ne pas tomber.) Oh ! par pitié donnez-nous à manger, Sire.

Pendant ce discours, les autres vassaux, entrés en scène, se disposent à droite et à gauche du trône, affalés sur l'encolu-e qu’ils embrassent pour rester en selle. Les haleines sifflantes des hommes et des chevaux efflanqués accompa-

gnent le crescendo violent et l'agonie flùtée de la voix de Soledor.

CARPEBLEUE, éperonnant son cheval, d’un grand effort d’étriers, se pousse en avant, cassant sa voix rauque, par éclats qui finissent en notes balbutiantes.

Sire ! Sire ! À vous tous les hommages de nos grands estomacs dévoués et reconnaissants. Intesün des Intestins !.. (Avec un cri arrogant.) Mais !.. de grâce! par pitié!... au nom de vos entrailles bénies de Dieu, donnez-nous à manger !.… Du pain, du pain, par pitié! Il y a huit jours que nous n'avons pas mangé !.. C’est une infamie, une trahison |.

SOLEDOR

Sire, vous nous avez promis — dans vos derniers parchemins — d’expédier à notre rencontre des escortes chargées de victuailles ! Vous nous avez promis — sur la foi de votre sceau ombilical — de disposer des relais confortables de cent lieues en cent lieues, sur la grande Route Intestinale.. et nous n'avons rien trouvé. C’est une offense impardonnable faite à des Rois, des Princes et des Chevaliers chus de l’Intestin de Dieu !.. (Haussant la voix.) Donnez-nous à diner, sur l’heure ; sans quoi nous ameuterons contre vous toutes les cuisines de la terre. Car tous les estomacs sont révoltés par le jeûne déshonorant que votre fourchette leur impose !.…

Mon estomac aussi est révolté par le jeûne !.… Tiens, il parle bien. C’est la faim qui le rend éloquent ! Oui (haussant la voix, avec des gestes pacifiants), le jeûne est vraiment déshonorant !…. Mes chers vassaux, chers protecteurs, fils, frères et neveux de mon auguste Estomac, sachez qu’un festin somptueux et succulent vous a été préparé... Mais il faut attendre encore un tout petit moment! Car je n’ai plus mon grand Rüpaille !... Et j'ai un nouveau chef, un peu somnolent !.

SOLEDOR, affalé sur l’encolure, sanglotant,

Ah! pitié. Je me meurs ! Je vais cracher mes

boyaux, pour les remanger ! — (A son cheval.)

Mon pauvre Foin, tu vas mourir aussi !.…

Quelques chevaux de serviteurs s’agenouillent et meurent étalés.

FRETIN, s'avançant vers le trône sur un cheval aplati et transparent de fatigue et de faim.

J’ai là, dans ma besace d’or, trois parchemins du Roi Pétard et du Prince Crotule, dont ilme faut vous donner lecture immédiatement.

LE ROI BOMBANCE Oh! non, ce sont là affaires qui ne pressent pas. Nousles traiterons au dessert! ... (A Vachenraget.) Donne donc lecture de ces parchemins à mon premier ministre digestif Poulemouillet !... Ma Poule, écoute cette lecture attentivement, mais garde-toi bien de prendre une décision à leur sujet.

FRETIN, dont le cheval tombe et meurt.

Les voici !.…

VACHENRAGET, déroulant le premier parchemin.

À Sa Majesté le Roi Bombance, Boyau Sacré, Intestin des Intestins, Estomac auguste du peuple des Bourdes, honneur suprême, gloire triomphale, plénitude heureuse et succulente dans tous les orifices de son corps !

FRETIN, lâchant son cheval mort, se dégourdit- péniblement les jambes et les bras, se traîne à {âtons autour des gradins, ramasse un objet, avec une feinte indifférence et le cache dans un trou du pourpoint, sous sa cuirasse.

Filons!

OX Qt

CARP EBLEUE, descendant aussitôt de cheval.

Qu'est-ce que tu as trouvé, Fretin ?

FRETIN Rien, Rien! Un caillou rose.

Il cache derrière le dos la carotte dont

il a pu mordre un bout.

LE ROI BOMBANCE, descendu sournoisement du Trône, que Vachenraget continue la lecture à sa droite et Poulemouillet écoute en sommeillant à sa gauche.

Continuez la lecture. D'un geste rapide, il arrache la carotte à Fretin et la dévore.

FRETIN, les yeux haineux.

Non, non, rendez-la moi! (7! poursuit le Ror.) Je me meurs de faim!

LE ROI BOMBANCE, avec un geste mystérieux, le doigt sur la bouche, soudain entouré de tous les vassaux et de leurs serviteurs à pied et à cheval.

Ecoutez-moi bien! Vous ne savez pas que moi, Roi Bombance... moi!

VACHENRAGET, sommeillant, répète toujours la première phrase du premier parchemin,

Boyau Sacré ! Intestin des Intestins...….

LE ROI BOMBANCE Moi, moi! Je n’ai rien avalé depuis deux jours! (Tous s’écartent épouvantés: les uns sont pris de convulsions et tombent la face contreterre). Cest... (à part) un mensonge... mais utile! (Haussant la

voix.) Oui, mes chers vassaux, je me meurs de faim !

Tous tombent à la renverse, évanouis,

SOLEDOR, qui était encore à cheval.

Ah! nous sommes perdus! Le Roi n’a rien

mangé! Le Roi Bombance se meurt de fain !

Il lâche l’encolure et tombe par terre évanoul.

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