CUISINIERS DU BONHEUR UNIVERSEL
Cet acte se déroule au mêmerond-point. Chaude nuit d'été sillonnée d’étoiles filantes. Au fond les ténèbres, épaisses sont violemment trouées par les verrières flambantes du château, dont les murailles se découpent de plus en plus nettement sur le fond bleuissant du ciel. Dans le chemin de ronde, derrière les créneaux, des valets de cuisine se promènent — comme des guetteurs — en portant sur l'épaule une très longue fourchette d'argent qui semble piquer les étoiles clignotantes.
À gauche—à vingt pas de la rampe—se dresse le trône provisoire du Roi Bombance juché sur une haute estrade circulaire dont les degrés sont couverts d’un tapis boueux. Devant le trône, à six pas de la rampe, un gros tronc d'arbre mort ouvre ses trois branches pétrifiées, comme un candélabre.
A droite — à trois pas de la rampe, il y a un banc de marbre circulaire surmonté d’un buste de Ripaille, couronné de radis. Des corps humains dorment couchés dans leurs manteaux, pressés l’un contre l’autre, par groupes de trois ou quatre.
Les échos lointains répercutent de minute en minute le mot d’ordre « Sauce Tartare tar... tare ! » que les valets en sentinelle derrière les créneaux se lancent d’un bout à l’autre du château.
L’IDIOT, entre par la gauche tout en examinant des cailloux qu’il tire de sa poche.
Les Bourdes appellent ceci des Météores ou des Bolides.. Ce sont des miettes de pain sidéral!.. Oh! que d’étoiles filantes dans le ciel !.. Les bonnes vieilles disent que tout désir conçu durant leur chute... J’y crois... et je veux même essayer. (// muse, la face au ciel...) Voilà !....Oh! qu’elle est lumineuse et grosse !... (L'on entend le cri des valets guelteurs : « S'auce Tar.….. tare ».) Je désire une femme qui sache sourire et pleurer sans orgueil et sans grimaces.. avec la vaporeuse délicatesse d’un paysage printanier.…. Une femme dont la chevelure résonne sous la caresse comme les cordes d’une lyre !.. Eh bien, où est-elle? Pas de femme du tout... Désirons encore ! Ah ! (Une seconde étoile Jilante sillonne le ciel noir)... Je désire de toutes mes entrailles revoir encore une fois ma pauvre mère. (penstf, le front courbé) pour m’agenouiller devant elle et embrasser ses mains pâles durant l'éternité... Maman !... maman !... Petite mère, si douce et si triste, où es-tu ?... Oh! dis-moi, es-tu heureuse enfin? As-tu conquisle paradis que tu as mérité ?.. (Une troisième étoile filante.) Belle étoile filante, foudroie-moi, brûle mon cœur !.. Je veux mourir (cri lointain : Sauce Tartar.…..tare...tare.….) pour la revoir. Je donnerais mon sang, ma vie, toute une éternité heureuse, pour une caresse de ma mère !.. (Z’/diot s’en va à pas lents. Les corps
endormis se tordent en proie au cauchemar, et
leurs sursauts coïncident avec la chute des étoiles.
Les vitrages s’embrasent de plus en plus.) Je L'a-
dore, petitemère, tu le sais! mais je t'adore bien ?
plus, ô toi, mon fossoyeur futur!
Tandis que l’'Idiot s'éloigne, l'on voit une petite flamme glisser bas des créneaux, en suivant l'escalier extérieur qui descend en zigzag sur la paroi de la grosse tour du château. Un cuisinier, la tête enveloppée d’untablier blanc, s’avance vers la rampe, en balançant un quinquet, sur les groupes endormis.
SYPHON Vermicelle! (La main en cornet sur la bouche.)
Vermicelle ! Réveille-toi !.
VERMICGELLE, sursautant.
Me voilàt Les choses vont très mal. Estomacreux a parlé hier soir aux Bourdes ameutés, sur la Place des Huiles ! Ils sont furieux contre vous !.. Ils veulent forcer les portes du château, et vous massacrer ! Cest déjà trop d’avoir attendu huit jours ! Ils disent que vous les avez trahis |
SYPHON
Cré nom de Dieu! Comment faire ?.. Il faut les calmer. Encore quelques heures et le Festin sera prêt! Regarde. (// montre les vitrages flambants.) Ce sont les fours! Dis-leur que je veille à la cuisson de vingt mille veaux !
VERMICELLE Ne m’avez-vous rien porté ?
Autour de lui Canard, Croûton se réveillent.
S Y PHON, en se hâtant.
Tiens, mange !
Il lui jette un morceau de viande succulente qu’il dépèce à coup de pierre et qu’il dévore goulument.
ESTOMACREUX, se réveillant à l'autre bout de la scène, s’étirant et reniflant.
Hélas ! Ce n’est que l'odeur ! Je rêve toujours un rôti !.. huit jourssans manger ! C’esttrop ! (Réveillant Butor, Massue, Requin.) Ce sont des traîtres !... Et nous nous sommes livrés dans leurs mains !.….
VERMICELLE
Regardez donc comme ils travaillent dans les cuisines. (£n désignant les vitrages rouges.) Il y a plus de vingt mille veaux sur les landiers, paraît-1l !... :
ESTOMACREUX Imbécile ! Est-ce que cela te remplit l'estomac, de voir ces vitres en feu ? Les Marmitons se moquent de nous en se gavant !... Somme toute, Bombance ou les Marmitons, puisque la faim demeure! Vous êtes tous des lâches ou des vendus, comme eux... Je vous laisse le choix.
MASSUE Oui, nous ne pouvons plus pactiser avec eux, car nous n’avons eu que des promesses !.., Il ne fallait pas destituer Bombance. Dieu! quelles crampes !….
REQUIN Et puis ce n’était pas le moment propice. L'hiver sera terrible... Voilà déjà les miasmes des élangs qui empestent cette contrée satanique !.:. Mon fils Bougron s’est tordu hier soir, en proie aux convulsions des possédés... Ah! si nous pouvions émigrer. et rejoindre nos femmes et nos enfants dans le royaume des Crotules !
VERMICELLE Il faut allumer le soir des grands feux autour de la cabane, pour chasser les fantômes frénétiques qui entrent dans les corps endormis et leur suce le sang !
REQUIN Tu as raison, mais où trouver le bois? Bombance nous en distribuait à Pautomne... et l’on mangeait bien de temps en temps sous son règne ! CANARD Ah ! ces sacrés Vassaux ! C’est pour les empiffrer que l’on nous a coupé la nourriture ! J’en ai vu qui dormaient béatement sous les étoiles, gavés ! REQUIN Ce n’est pas vrai ! Ils sont aussi affamés que
nous. Moi, j’en ai vu deux tomber de fatigue et de faim, et râler.
Un autre, pris de vertige, est tombé mort dans un fossé sous les remparts. Son cadavre était desséché comme un hareng-saur. En vérité, ce sont eux les traîtres, ces sacrés Marmitons de malheur ! Ils nous turlupinent en se bourrant !| CROUTON Chut ! Ils pourraient nous entendre !
ESTOMACREUX Tant mieux ! Il y a trop longtemps que nous mâchons leurs promesses en silence ! Je m’en vais le leur crier sous le nez.
MASSUE Oui ! Oui ! Il faut leur montrer les poings !
VERMICELLE Non ! non ! Attendez donc un peu !
ANGUILLE Chut ! Du calme ! Mes amis ! Faut pas se disputer. Pas de division entre nous !
LE ROI BOMBANCE, amaigri, les jambes molles, d'une pàleur cadavéreuse, justaucorps et maillot crottés, s’avance en traversant la scène de gauche à droite. Il s’appuie sur l’épaule du Père Bedaine, dont le ventre triomphal détonne parmi les silhouettes des courlisans et de tous les Bourdes affamés.
Par... ici... Suivez-moi |
VERMICELLE Comme il est brave ! Il n’a même pas son manteau... etil ne fait pas chaud ce matin !.. Il chancelle, le pauvre !.… Il a dû bien mal dormir cette nuit, sur un lit de feuilles pourries !... Le voilà bien récompensé d’avoir cru à ces infâmes Marmitons !... Il a l’air fiévreux. La faim lui a probablement donné de l’insomnie !... Ù ANGUILLE Quel convoi funèbre de mannequins brisés! (Tous s’inclinent, religieusement, en silence de part et d'autre.) Il ne se tient pas debout. Regarde comme ses jambes flageolent, Estomacreux!
ESTOMACREUX | C’est un bon roimalheureux,un cœur trop noble et trop généreux !
ANGUILLE Ah! bah!... c'est un imbécile. Car il n’avait qu’à se ficher de vous et de tous, comme le père Bedaine.
VERMICELLE C'est vrai, le malin a su conserver son ventre de jadis !
CROUTON Crétin !Idiot ! N’insultez pas le ventre de Bedaine!
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Le père Bedaine souffre d’hydropisie, le pauvre! | et c’est un saint !... Quant au Roi, qu'il souffre un peu comme nous ! C’est juste !.. Après tant d’indigestions ! LE ROI BOMBANCE, à Bedaine.
Ces chers Vassaux !... Ils voulaient tout d’abord se révolter contre moi, et me déclarer la guerre ! Mais je me suis hâté de leur expliquer mon traité conclu avec les Marmitons,et, sans trop
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comprendre, ils m'ont suivi tous comme des toutous ! Ils sont encore plus abrutis que moi, par
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la faim ! Il y a seize joursqu’ils nemangent un bout ‘4 de viande ! (Se tournant vers les Vassaux.) Sui- | vez-moi, allons nous reposer, là-bas, en attendant l'heure du dîner ! ( A Bedaine.) Ils ont remis tout }] espoir en moi ! Oh! mon cher Bedaine, ne me quitte pas, car je me sens défaillir..… Ton ventre me soutient, repose ma vue, et pacifie mon déses-
poir. À propos, tu ne m'as jamais dit comment tu t’arrangeais pour lui conserver sa rondeur habituelle, tandis que mes joues se creusent d'heure en heure !.….
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; BEDAINE Eh ! Eh! le bon Dieu me protège !
ANGUILLE s’est prêté à donner le bras à Soledor, qui
traîne derrière lui, par la bride, Foin, son coursier squelettisé.
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Sire, Bedaine est farci de prières succulentes
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comme une dinde. Les prières gonflent son ventre et le bombent comme une coupole... non !plutôt comme un tambour ! Hier soir, je me suis couché dessus pendant l’averse et je l’ai entendu ronronner, ce beau ventre,commela nef d’une cathédrale, pendant les messes solennelles !
LE ROI BOMBANCE, riant douloureusement, Ah! mon cher Bedaine, as-tu entendu ?... Mais toi, mon Anguille, comment fais-tu pour conserver ton esprit dans cette famine épuisante?
ANGUILLE, imitant les gestes onctueux de Bedaine,
Le bon Dieu me protège! La faim enlumine violemment les cerveaux comme le soleil fait des vitraux qu'il frappe! Veuillez appuyer votre auguste oreille sur le ventre de Bedaine et vous me trouverez le plus véridique des historiens! Couché sur le flanc, et l’oreille contre l’ombihic de votre chapelain, à la manière des pâtres etdes guetteurs.…. vous entendrez, je vous le jure, le piétinement confus d’une armée en marche !
Je veux parler des canards déambulants (e/ fait clapper sa langue) et de certaines perdrix parfumées dethym que le révérend père va dénicher tous les soirs dans le creux d’un arbre. Hier entre autres.
VACHENRAGET Oui, oui, il fait la chattemitte et festine en cachette, le pignouf!.,
mt
Silence, ma vieille Vache! (A Bedaine, avec un mi-sourire.) Bedaine est un saint! Toutes les nuits les Saints Anges viennent lui servir des diners paradisiaques !..
LE PÈRE BEDAINE, les mains onctueusement entrelacées,
comme pour exprimer le jus d'une orange divine.
Jésus n'oublie pas les innocents et les petits
oiseaux.
ANGUILLE
Il engraisse même les grives à votre intention!
LE ROI BOMBANCE Ah !{s’affaissant avec des soupirs et des frissons) je meurs!
LE PÈRE BEDAINE, chancelant sous le poids mort du Roi. Au secours! Aidez-moi! Il s’est évanoui!
LE ROI BOMBANCE, se redressant lentement, se frottant
d'une main l'estomac et de l’autre les yeux, au milieu des Valets et des Vassaux ameutés par ses cris.
Ce n’est rien! Un petit étourdissement !.… Il reprend sa marche lentement, suivi du cortège de squelettes.
CARPEBLEUE Allons-nous diner bientôt?. Ah! que je souffre! Ces manants se portent mieux que nous | La faim leur est coutumière.. et ils n’ont pas leurs chevaux et leurs serviteurs à nourrir!
Ils s’en vont tous faire halte sur le banc