BRUNE PORTAL ARE
des!.… la lampe... ïl faut la rallumer.. (77 se frappe le nez à plusieurs reprises.) Ote-moi donc cette lune de devant le nez...
ALKAMAH, d’une voix lente et sinistre.
Ce que vous voyez, n’est pas la lune... C’est la tête de Sainte Pourriture, patronne de la contrée...
Alkamah rajuste son bandage sur son œil droit.
CANARD, criant dans le fond invisible du réfectoire.
Lâche-moi!... Lâche la baignoire, ou je t’assomme, sale Vermicelle ! Croûton, Dents-Pointues, défendez-moi contre Vermicelle... [l veut m’arracher le cadavre de l’Idiot!.. Victoire !...Je m'en vais l’avaler tout entier.
ALKAMAH, le bras tendu vers les étangs qui s’enténèbrent à mesure que la lune se cache derrière un nuage.
C'est l'heure maudite. Regardez ! Les Moulins du Démon allument leurs cœurs de phosphore.
L’un après l’autre! (l’on voit, au loin, sur les étangs, de petites flammes rouges qui palpitent fièvreusement.) Et les sorciers aussi allument leurs chandelles qui sont faites de la graisse des cadavres.. Sainte Pourriture est disparue... mais elle va revenir bientôt... Elle s’approchera des vitrages et vous pourrez voir son corps de fumée torse. et sa tête camarde et tuméfiée qui verdit graduellement avec l’agonie des astres.
nd nn men En
ANGUILLE, se penchant hors des vitrages.
Elle n’y est plus... Filéel.. Sainte Pourriture, oubliez-nous!
LE PÈRE BEDAINE, ivre et chancelant.
Oubliez-nous !…
ALKAMAH, enchevêtrant diaboliquement ses gestes aux
lueurs falotes du brasier agonisant.
Je me souviens... de la première fois que je l'ai vue !... Un soir là-bas, au fond du couloir... dans . l'antique chambre nuptiale de l'Empereur Astralor, père du Roi Bombance.. L’impératrice, jeune, fascinante et coquette au suprême degré,avait longtemps ravagé l’empire par le fer aigu de ses regards et le feu de sa luxure éparse au gré de son odorante chevelure et de ses gestes trop nus... Fut-elle prodigue de ses lèvres brûlantes tant magnifiées par les rapsodes ?.. Certes, l'Empereur en savait plus que moi... et affectait même cyniquement un insolent et philosophique cocuage. C’est, disait-il souvent, dans le lit impérial que mes vassaux bienaimés viennent déposer leurs hommages... L’impératrice mourut un soir, nul ne sut comment ni pourquoi. Son époux s’en soucia à peine, et c’est bien distraitement qu'il ordonna de la laisser pourrir dans son alcôve, de fermer à jamais la porte de la chambre nuptiale sous de triples cadenas, et d’en Jeter les lourdes clefs dans un puits insondable.…
Trois jours après, comme il venait d’assister, les mains jointes, mais les yeux rêveurs, à la messe funéraire, tout à coup, la formidable horreur de la décomposition inonda le palais, éclatant par bouffées puantes et torrides, suintant hors des lézardes et des fissures invisibles.
L'Empereur fit aussitôt renverser les vantaux de la porte et invita tous ses courtisans chamarrés à le suivre dans la chambre pestilentielle ; puis, cambrant sa taille, la tête haute et le sourire fleuri parmi nos faces tordues d’angoisse et de nausée, il tira les rideaux pourprés de l’alcôve, en disant solennellement :
« Que le plus ardent d’entre vous embrasse une dernière fois la bouche auguste de l’Impératrice |... ,»
Personne ne bougea. Dans la pénombre crépusculaire du grand lit nuptal, le cadavre apparut !.…. Masse informe et jaune, grouillant comme une plage nocturne sous les ‘sinistres flux et reflux de la mort... Sur cette marée de vermine, se penchait élastiquement un fantôme de fumée, dont la cime ronde et verdâtre semblait tomber de sommeil, comme la tête d’un ivrogne sur la table vineuse d’un cabaret... (Après une longue pause.) Ce fantôme... C'était Sainte Pourriture !.…
D’un pas automatique... l'Empereur entra seul dans l’alcôve, en laissant retomber derrière lui les rideaux sanglants... On ne le revit plus.
Ce soir-là, les Moulins du Démon faisaient tourner leurs ailes de vampire plus vite que d’habitude.…. Leur cœur de feu saignant dansait dans les ténèbres... Satan moulait de la cendre humaine. farine de sorcières !... Et ces moulins allaient si vite... si vite que leurs ailes phosphoreuses accrochèrent tout à coup la Grande Ourse en plein ciel et la jetèrent bas, toute embrouillée, pêle-mêle,avec des matasses bitumeuses de nuages.
LE PÈRE BEDAINE, se lève péniblement, avec une rage sourde.
Tu as de l’éloquence, ami !... Mais au nom de tous les Bourdes, je t’impose silence, car tout repas où l’on dit ou écoute de belles choses. porte...
préjudice à l’estomac..…
|(GUEULETON Tais-toi, donc!...Teshistoires portent malheur.
ANGUILLE, debout, étend son bras droit vers les Etangs du Passé, l'index et le petit doigt raidis, écartés comme deux cornes, et crie très fort.
Jebrave toutes les maléfices de Satan-meunier!… Je veux bien me poudrer les joues avec sa farine! Je détourne ton mauvais œil, ô Lune, et je romps ton enchantement. (Au même instant, la lune se délivre violemment des nuages et apparaît deux fois plus grande qu'auparavant. Sa face camarde, verdätre et crayeuse, court rapidement de gauche à droite dans le cadre des vitrages, en prome-
nant sur la table un faisceau de lumière sinistre et aveuglante qui glisse sur Alkamah et va bientôt atteindre Butor.) Qu’y a-t-il donc ?... Vous ne voyez pas? Oh! que le niveau des étangs s’est abaissé !... Vont-ils se dessécher ?... Dieu, qu'ils étaient profonds !.. Ah ! non, je metrompe... les Etangs du Passésont pleins d’eau jusqu'aux bords. et tout, tout est descendu !.. Les plaines environnantes. les berges. les plantes rivulaires.. tout le paysage est descendu des milliers de brasses audessous de nous !... Les montagnes et les nuages galopent à l’horizon. . Suis-je fou ?.. Le Château tourne autour de moi... Et la lune grandit... La voyez-vous ?.… Elle est trois fois plus grande que tout à l’heure ! Elle grandit toujours !...
ALKAMAH, baissant la voix.
C’est Sainte Pourriture qui s’avance vers nous en glissant sur les Etangs…
ESTOMACREUX, avec une voix étouffée, Anguille, Anguille.. pousse donc les volets.
Ferme- les avec les cadenas!
ANGUILLE, poussant les volets.
Que c’est lourd!... Aide-moti, Gueuleton !.….
GUEULETON, poussant aussi, avec des jurons, des crachats et des hoquets.
Canaille de Syphon!... Son elixir m'a cassé les jambes. Il faut barricader... Etouffons cette
fente... car la une maudite se glisse sous les vantaux, comme une chienne enragée.. pour nous empoisonner avec sa bave verte... et nous mordre les jambes!... Quelle puanteur!... L'on étouffe…. Ces Etangs sont infects…
ALKAMAH
En effet, depuis plus de mille ans, leurs eaux ont avalé un nombre incalculable de cadavres... Leurs haleines purulentes tressées en un vent phosphoreux d'orage font tourner là-bas les moulins! Et leur vitesse augmente avec le nombre des cadavres.. L'an passé vingt mille cadavres!.,. mais le nombre doublera l’année prochaine... car la peste ravage le royaume des Crotules.. de l’autre côté des Etangs.
ESTOMACREUX, flottant dans la somnolence lugubre et torturée du cauchemar, bredouille d’une voix étouffée.
La peste... ravage... le Royaume des Crotules. (Répétant machinalement.)Lapeste...ravage...Ils… mourront.. tous!... Ma femme!... et mon fils!…
BUTOR, ivre-mort, les yeux exorbités,
Ces traîtres de Marmitons ont oublié l’essentiel..
Ils devaient nous servir des femmes jeunes, chaudes
et succulentes d’amour, aux seins bombés et fumants de désir !.…
LE PÈRE BEDAINE, ivre-mort,
Les femmes... ce n’est pas commode à tenir sur une assiette!
ANGUILLE
Encore moins à digérer! Elles révolutionnent l’estomac et l'intestin! .… Il faut du moinsles assaisonner par ces sauces amères inventées par les poètes...
LE PÈRE BEDAINE Je les ai goütées... dans ma jeunesse! Pouahl Elles sont très pernicieuses.. Le Ciel vous en garde... Sauce d’amour!... Sauce d’idéal!... Très ragoûtantes, vraiment... mais débâcle assurée pour l'intestin!
A ce moment, les trois Marmitons, qui ont agonisé plaintivement durant toute la scène précédente, poussent un grand cri de détresse et meurent. Tous les convives, ivres-morts ou délirants, s’endorment, en proie au cauchemar, parmi les exhalaisons méphitiques.
SYPHON Bourdes... mes Bourdes!.….
TOURTE Pitié! Secours !.… BÉCHAMEL Je meurs !... Bourdes, mes Bourdes!...
ALKAMAH, avec un geste prophétique et des yeux visionnalires ,
Je vois en ce moment venir de tous les points de l'horizon... les vers monstrueux... les scarabées et
les limaces.. les crapauds.. toute la truandaille marécageuse... à la conquête de vos corps !.…..
ANGUILLE, encore lucide, ricanant et piétinant.
Oh!ce sont mes amis. les vers gras et longs comme des andouilles..… les scarabées... Qu'ils soient les bienvenus... les jolis escargots musulmans en prière à plat ventre, léchant la terre et traînant derrière eux leurs mosquées portatives et leurs tapis tissés d’argent!... Et tous les vieux crapauds, mâles et femelles, qui le soir se soulagent à croupeton, le cul dans l’eau et les poings sur les hanches ainsi que des commères, en croquant les étoiles, ces belles noix dorées qui craquent sous leurs dents!
ALKAMAH Ils sont en marche tous... scarabées et limaces… escargots, vers et crapauds, pour conquérir ce château en ruines et dormir dans vos corps pourris- Sants ESTOMACREUX ,bredouille machinalement. Les lueurs falo-
tes du brasier éclairent confusément, de minute en minute, # son énorme silhouette vautrée au haut bout de la table.
Aïe! Aïe! Anguille!.. Ne peux-tu pas me soulager ?... L'on me donne des coups de pioche dans # l'estomac! Défends-moi!.….
Il sursaute, en proie aux nausées de 4 l'iudigestion formidable et de l'ivresse.
ANGUILLE 4 Mais c’est Bombance qui creuse sa fosse dans4
ton ventre!... Mazette!... tu es un beau cimetière
de Rois!
ESTOMACREUX, en se tordant.
Oui, oui, je l’ai avalé tout entier. plié en deux! (Durant une trêve rapide des affres douloureuses, tl sourit orqueilleusement.) Malin, n’est-ce pas! J’ai là-dedans toute l'intelligence et toute l’autorité du monde ! En vérité, un beau crâne ! Il est énorme ! Aïe! Aïe ! Il me semble que je suis en train d’accoucher d’un royaume... Mais par où donc ? Pas moyen de le digérer! Il faudra le vomir! Ah ! non Jamais! (/{ s’assoupit en balbutiant.) La peste. Royaume des... Cro... tules! Elixir... Syphon.…. la Peste!
ALKAMAH, se penchant sur la table et tirant par la manche Anguille,
Ecoute... Ecoute... Je la sens venir ! Elle est là... dehors... Sainte Pourriture. Elle glisse entre les joncs ! Elle tâtonne sous les vitrages.. Bientôt dans quelques instants, elle brisera les vitrages… et tu la verras paraître, dodelinant sa tête camarde et verdâtre !
À ce moment, l’on voit passer, entre le brasier et la table, une énorme silhouette trapue qui trébuche, tombe, et se relève parmi les cadavres des Marmitons, de Massue et de Requin. C’est Canard qui
s’efforce de tourner le haut-bout de la table et d'atteindre les vitrages.
LE ROÏI BOMBANCE
CANARD
Où est le Ciel ? (D'une voix délirante.) Où sont mes Etoiles bien-aimées ?
ANGUILLE Ah ! Canard est devenu fou! Il parle avec la voix même de l’Idiot qu'il vient de dévorer ! Les poètes sont vraiment trop remuants... mon cher Canard, je parie que l’Idiot pouffe de rire dans ton ventre, en lançant au ciel ses strophes d’amour par la cheminée de ton gosier ! Bedaine, regarde donc, Ca-
nard est fou de poésie ! Ah!
CANARD
Ma tête est lourde... et ma gorge est empestée | Ouvrez donc les vitrages.…
GUEULETON, lui barrant le chemin, Fiche-nous la paix ! On n’ouvre pas les vitrages !
CANARD, sanglotant.
Oh! qui me rendra ma voix d’or qui seule inclinait vers moi les langoureuses châtelaines toutes trempées de clair de lune, à leurs balcons ? Et mes strophes d'amour qui mollement berçaient les insomnies brûlantes des vierges divines ? Oh ! léclat stellaire de leur sourire dans les ténèbres orageuses de l’alcôvel O toi, fantôme léger qui glisses sur les Etangs, merveilleuse dame verte... j'aime ton corps élégant de brume et ton visage exténué ! Emporte-moi loin d'ici dans tes bras |
GUEULETON
Tu n’ouvriras pas !
À ce moment, les volets s'ouvrent très lentement, comme sous une poussée invisible et sournoise.
C'est le vent ! Anguille, cadenasse donc ces maudits volets !
ANGUILLE, résistant à la poussée et refermant les vitrages.
C’est la lune qui veut entrer... Elle donne de légers coups de hanche, comme une danseuse syrienne blanche et toute nue!