REQUIN
Vil boyau d’égout j’en ai assez de te voir vautré devant moi comme un pape!
GUEULETON, râflant toutes les portions de Massue et de Requin, et les avalant, avec furie.
Holà! séparez-les ! Cest dégoütant !...Pasmoyen
de manger en paix!
Après quelques feintes, les deux lutteurs s’étreignent à pleins bras. Requin chancelle un instant sur le point de tomber. Tout à coup, Massue glisse sur une écorce et s'écroule pesamment entraînant avec lui Requin. Des beuglements, des jurons et des râles sifflants. Les lames des deux coutelas luisent par instants sur l'énorme pelote humaine qui bondit
et roule vers les cuisines où les Marmitons se sont enfermés,
ANGUILLE, grimpant sur la table et applaudissant. Massue est le plus fort! Il écrase Requin!
Bravo! Etouffe-le!.…
CROUTON, grimpant sur la table.
Dieu! quelques muscles puissants! Ils vont s’embrocher!... Séparons-les !...
ANGUILLE Non, non! laissez-les faire. C’est très amusant! Oh! Oh! (Avec jote.) Requin a la joue ensanglantée !... Massue lui dévore le visage.
VERMICELLE Séparez-les !...
Il lance une écuelle sur les lutteurs.
ANGUILLE, repoussant Vermicelle.
Non ! Il ne faut pas les arrêter... C’est une vieille rancune |
LE PÈRE BEDAINE, se levant lentement de table, la bouche pleine.
Il y a bien longtemps qu’ils avaient un gros mot d’acier à se dire !..
ANGUILLE, tirant Bedaine par la manche.
Regarde. Ils sont écarlates comme les grappes fabuleuses de la Terre Promise... Cest la Mort qui les écrase dans sa cuve... sous ses pieds d’airain!
Oh l'ils sont immobiles... embrochés !... tous les deux !..
Les Bourdes se pressent tous en cercle
autour des cadavres. Anguille et Bedaine sont debout sur la table.
LE PÈRE BEDAINE Vois, Massue frissonne encore... Non... fini !. Ils se désenlacent.. Tiens ! tiens !.. comme deux époux, ensanglantés par leur amour au lendemain de la première nuit de noces!.
ANGUILLE Mais ils ne feront plus l’amour.. Ah !. Ah !, Au fond, se trouvant d’égale force, ils se sont supprimés... (est la justice !. Tant mieux... nous mangerons davantage.
LE PÈRE BEDAINE, prenant une attitude sacerdotale, la bouche encore pleine, lève le bras droit, avec entre les
doigts un morceau de viande — pour bénir les deux cadavres.
Requiem Æternam !.…..
ANGUILLE, bouscule violemment Bedaine et le renverse sur les autres Bourdes pour regagner sa place.
Aer |:
CANARD, se trouvant face à face avec Anguille,
Tu dois rendre la seconde portion de veau !.…. Bourdes, mes amis, les Marmitons sont vendus aux Forts! Ils protègent Gueuleton et Anguille en nous grugeant... Au fait, nous n’avons pas besoin d’être
servis à table .… Destituons les Marmitons !..
SYPHON, ouvrant la porte de la cuisine et s’avançant sur le seuil.
Je ne demande pas mieux !
TOURTE, derrière lui.
Que tous ceux qui veulent s’enrôler comme Marmitons et Valéts lèvent Le doigt !
CANARD Divisons-nous par escouades ! Oui! Nous servirons tous, à tour de rôle.
ANGUILLE Par qui commencer ? Qui fera la division ?
CANARD Tirons au sort!
BUTOR
Au diable votre sort aveugle! Finis là, Canard ! (Le menaçant.) Mon Estomac n’a pas de temps à perdre. Si ça les amuse de nous servir à table, laisse-les donc faire, idiot |
GUEULETON À plus tard les discussions et les contrôles !.… VERMICELLE Non! Holà! Syphon! Tourte! Béchamel !... vous
êtes responsables des portions qui manquent | Rendez-nous un compte exact de tous les veaux !
SYPHON, criant à pleins poumons.
Valets, entrechoquez chaudrons et cremaillères! (Un fracas formidable fait sursauter le château des caves aux greniers.) Plus fort ! Encore trois fois! Suffit !... 0 Bourdes, voici l’Elixir Divinisant que je viens d'inventer pour vos palais augustes ! J'ai vendangé toutes les Terres Promises ! J'ai exprimé le jus de tous les fruits du Paradis ! Vous pourrez savourer d’un seul trait tous les vins de la Terre ! Haut-Brion ! Chambertin ! Médoc ! Leoville ! Barsac ! Preignac ! Markbrunnen ! Latour! Champagne! Laffitte ! Graves ! Sauterne! Xéres! Amontillado ! Clos-Vougeot ! Jus-de-Vierge nostalgique! Lait de matrone ! Sueur de veuve inconsolée ! Buvez l’Elixir Divinisant !
Une centaine de Valets défilent le long de la table, portant chacun, en bandoulière sur son dos, une outre colossale formée de la peau entière d’un cochon, dont ils tiennent, serrée entre les mains,
lune des pattes de devant percée en guise de goulot.
J’ai songé en outre qu'il n’est rien de mieux que le hareng saur et les œufs recuits pour faire pétiller la soif dans les gosiers. Holà, Valets, portez les corbeilles! (Se fournant vers les Bourdes.) Vous pouvez en manger à volonté. (Aux Valets porteurs d'outres.) Remplissez les brocs! O mes Bourdes, m’accuserez-vous encore d’imprévoyance ?
ANGUILLE, levant très haut son broc.
Je bois à toi, Syphon.…. à toi, le plus savant etle plus inspiré des cordons-bleus !
Tous boivent avec force jurons, crachats et cris d’allégresse.
BEDAINE, à Butor.
Prends donc les œufs trapus... Ils sont plus friands que les autres. Moi, je choisis les plus allongés… (clignant de l'œil à Anguille) par esprit de sacrifice!
VERMICELLE Des œufs! Des œufs!... Nous devons être ser-
vis avant vous. Nous sommes ici plus de cent qui n’ont encore rien mangé!
BUTOR, le poing brandi.
Tais-toi donc, sacrée pie-grièche!... Egalité et justice! L’on doit distribuer les œufs et les harengs comme tous les mets précédents.
ANGUILLE
Et tant pis pour les éclopés et les impuissants!..
SYPHON, brandissant très haut sa casserole d’or sur le brouhaha de l'ivresse grandissante.
Et maintenant, Bourdes bien-aimés, j'ai Pinsigne honneur de vous servir les merveilleuses conserves des viandes royales et princières !.…
Quatre Valets sortent lentement de la
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cuisine en portant sur leurs épaules une longue baignoire d’or massif en forme de sarcophage, qui exhale une odeur aigrelette et des vapeurs bleuâtres sur lesquelles tourbillonnent de grosses mouches vertes semblables à de vivantes émeraudes. Dans la profondeur des cuisines illuminées, l’on voit osciller d’autres baignoires d'or, moins riches que la première, sur les épaules de Valets invisibles,
Valets !... Entrechoquez chaudrons et crémaillèresT:.: |
ANGUILLE
Cest pas la peine, mon vieux Syphon! Écoute!… Coup sur coup, trois éclairs aveuglants incendient le réfectoire. La foudre éclate au loin, avec un fracas terrible, qui se répercute interminablement dans les souterrains du château.
LE PÈRE BEDAINE, se frappant le ventre.
Sainte Pourriture, oubliez-nous!
BUTOR, attrapant les mouches vertes avec son chapeau, en guise de freloche, Oubliez-nous!... (S’adressant au bas bout de la table.) Silence, Estomacs inodores!.….
SYPHON, haussant la voix.
Bourdes bien-aimés, voici d’abord de la viande royale à l’étouffade!.. C’est le corps auguste de Bombance... Un mets rare, unique au monde.
Inouï! Un mets aux saveurs inimaginables!... Vous
n’en mangerez jamais plus !... La portion sera nécessairement très petite!...Je vous recommande aussi d’en siroter le jus, et de faire soigneusement passer chaque lambeau sur la voûte de vos palais.. car vous n’ignorez pas, j'espère, que le sens du goût varie dans toutes les parties de la boucheks
VERMICELLE, brandissant son broc et dansant le long de la table.
Bombance,
Te mangerons dondaine !
Bon ! Gai !.
Te mangerons dondé !.
CANARD, ivre-mort.
Oh! que ça sent bon ! Donnez-moi vite un bout de Roi.
ANGUILLE, s'adressant à Bedaine.
N’as-tu pas entendu? (/ndiquant la porte fermée du perron.) L’on a frappé tout à l’heure, trois
coups.
Les éclairs se succèdent. La chaleur est devenue torride.
GUEULETON
Anguille, je te donne ma portion... Cette viande ne me dit rien qui vaille…
ANGUILLE Merci, ma Gueule... vois-tu, les Marmitons auraient plutôt dû nous offrir en spectacle, Bom-
banceet ses vassaux enchaînés... ou mieux encore le bras tendu comme des mendiants.
BUTOR
Comme des chiens! N’avons-nous pas longtemps rôdé autour de leurs festins, en grelottant dans nos cabans troués? (Frappant un grand coup sur la table.) Chaudron du Diable ! C’est à eux de ramasser les miettes et de lécher les écuelles. Où sontils? (Délirant d'ivresse.) Vous ‘me volez, Syphon !
SYPHON
Voyons, je vais vous servir toute la cour, Roi, ministres et vassaux, savamment cuisinés à l’étouffade. Que puis-je faire de plus ? (S’adressant aux Valets.) Sortez des cuisines! Avancez donc! Et vous, déposez celle de Bombance au haut bout de la table!
Les quatre Valets lentement déposent la première baignoire d’or sur la table, entre Anguille et Bedaine. Les autres Valets défilent lentement à droite et à gauche en portant les autres baignoires d’or vers les profondeurs invisibles du réfectoire. Cependant Syphon file dans la cuisine dontilreferme la portederrière lui.
ESTOMACREUX, qui durant toute la scène précédente a louvoyé entre les Valets, s’élance à ses trousses, mais pas assez vite; et le voilà piétinant de rage, les yeux collés à la serrure.
Bourdes, venez donc voir ce que font ces trai-
tres de Marmitons !
Butor,Gueuleton, suivis d’autres Bourdes, s’élancent en bousculant les Valets vers la porte des cuisines.
Ils s’empiffrent de brandade ! Ils ont mis de côté les chapons et les dindes truffées... le potage Béchamel! La Sauce Tartare! Les salmigondis.… et les tourtes de riz au safran. Ils nous grugent la meilleure partie du festin et nous laissent la Charogne Royale! Allons! Sus! Renversons la porte!
Sous l'effort des Bourdes, les vantaux tombent. Brouhaha de lutte. Fracas de chaudières et de landiers. Une fumée grasse et aromatique s'échappe de la cuisine et embrume le réfectoire déjà embué par les haleines des convives et les vapeurs incandescentes des baignoires funèbres. Pour obtenir cette obscurité croissante il faut déployer graduellement sur la rampe une série de gazes verdàtre et de crêpes noires qui estompent les contours et gazent délicatement les voix, La seconde partie du Ille acte n’est que cauchemar fumeux des convives ivresmorts. Les mouvements d'ensemble, les gestes et les voix, rêvés plutôt que vécus par les Bourdes, doivent se perdre peu à peu et s’enfoncer dans un brouillard sinistre de terreur et de remords hallucinant.
BEDAINE, aux Valets qui déposent la seconde baignoire con-
tenant Vachenraget,
Faites passer! Merci.
ESTOMACREUX, s’attablant à la place de Massue,
Ne les assommez pas! Enchaînez-les.(Brouhaha, de lutte dans les cuisines.) Apportez-les donc ici
r MÉRE
2704 2220 ee Pom
bâillonnés et ligottés, pour qu’ils agonisent lentement de rage en contemplant notre ripaille! (Les Bourdes rentrent en foule dans le réfectoire en portant les trois marmitons ficelés comme des andouilles qu'ils déposent par terre entre le brasier et la table.) Ah! les voilà donc ces Marmitons traîtres et crapuleux! Vils frelampiers, vous me preniez pour un jobard? (Leur crachant au visage). Tenez ! En vérité, je puis bien le dire, je possède enfin le Bonheur des Bonheurs! (//se lève en chancelant d'ivresse.) Que peux-tu désirer encore, Ô mon vieil Estomac, lutteur infatigable ? (Il se frappe l'estomac.) Eclate donc enfin de Joie! Voilà mes rivaux, étendus à mes pieds, en guise de crachoirs... et voilà, devant moi, le Roi Bom-
bance mon ennemi, emprisonné dans un plat d’or, et cuità point, dont je vais savourer le joli cœur friand, avec délices! (Z{ boit un grand coup.) Oh! viens donc à moi, Bombance! (// ricane en plongeant les mains dans la baignoire d’or.)Que je te donne l’accolade, avant de te croquer !
Au même instant, trois éclairs livides lézardent coup sur coup la pénombre du réfectoire. Le tonnerre éclate effroyablement à l'horizon des Etangs. Les mèches du grand bassin de cuivre suspendu s’éteignent Des bouffées de vapeur chaude et noires rendent impénétrable l'obscurité à travers laquelle se traîne une voix sombre et lamentable,
ALKAMAH Au nom de Dieu... à boire !. à boire !... Donnez à boire !.. De l’eau... du pain, au pauvre pèlerin.
: Le bruit d’un gros bourdon accompagne la voix,
Anguille, vite, rallume le lampadaire sur ta tête;
| ESTOMACREUX agrippe-toi à la corde !.
ALKAMAH À boire ! A boire!t... Au nom de Dieu !.…
ANGUILLE, grimpant sur la table et s’accrochant à la corde du lampadaire,
Pas moyen... Il n’y a plus d’huile dans Ja
lampe !.
BUTOR Pas possible ! Vite ! Rallume ! Artificier de malheur !
Cependant, l’atmosphère s’est un peu éclaircie et l’on distingue vaguement les silhouettes.
ALKAMAH, s'approche de la table en s'appuyant lourde-
Au nom de Satan!...Je veux boire... (77 renverse un convive ivre-mort, el s’assied sur son escabeau à la gauche de Butor, regardant droit devant lui les vitrages ouverts sur les Etangs du Passé.) Où est le maître de céans?
Nul ne répond... sauf la lune qui,appa-
| ment sur son bourdon, avec un beuglement de rage. raissant tout à coup entre les nuages,
L 3 20 En pre Pt
dans le cadre des vitrages, jette un faisceau de lumière verdâtre et crayeuse sur le pélerin Alkamah, dont la silhouette noire et pointue se dessine nettement (à contre-jour)tandis que les ténèbres s’ammoncellent à droite et à gauche.Tous les profils informes et tumultueux des convives tressaillent un instant et se figent..
Les chansons, les râles, les jurons et les hoquets des convives ivres-morts déferlent assoupis vers le bas-bout de la table, comme un ressac fatigué sur la grève.
ANGUILLE D'où viens-tu, pèlerin de maléfice? Quel démon t’a coiffé de ce pignon fuligineux? Tu vas nous attirer la foudre ! (A/kamah ne l'écoute pas, tout occupé à laver un bandage plein de sanie qui lui couvrait
l'œil sanguinolent.) Tiens... Qui ta dégondé le cabochon ?..
ALKAMAH, d’une voix sombre.
C'est le roi Crotule, que Dieu et Satan lui pardonnent! La plaie est vermineuse... Jai bien préparé un cataplasme de froment frais, de miel, de graisse de chapon...Il faudrait ajouter à cela de la crème, du gras d’anguille blanche... le tout saupoudré de chair de bœuf desséchée, pilée, réduite en poudre dans un four... Mais vois-tu... je préfère manger tout cela... car la plaie estinguérissable!.…
BUTOR, ivre et hoquetant, s’efforce en vain de se lever de table.
Anguille... je t’en prie... ferme donc les vitra-