UN AUTRE AFFAMÉ
Je veux étrangler le prêtre et créer une nou-
tienne
LE ROJ BOMBANCE 297
vellereligion, dont je serai le pape... et peut-être le Dieu !
SAINTE POURRITURE
Durant les nuits, je me visse au cou une lune décharnée, verdâtre et pensive... et je peigne avec mes longs doigts fureteurs la chevelure des campagnes en mal de luxure végétale ! Dès l'aurore, je fixe sur mon cou un rouge soleil levant, comme tête de rechange, et mes regards brûlants sèment et fécondent ! Je fais éclater d’une chiquenaude, les ovaires... etaussitôt un fœtus jaillit hors d’une puante gélatine jaune! O Bourdes revenants, c’est moi, Sainte Pourriture, qui souffle en vous et vous donne la voix ! Chantez donc, à tristes cornemuses funéraires |!
ANGUILLE
Sans s’en douter, chacun de nous porte dans son ventre un petit singe noir, aux yeux lunaires, qui s’esclaffe en gambadant, avec forces malices et cabrioles de bateleur !... Ce petit singe noir grignote nos muscles, fait craquer nos os comme des noix et boità même dans la tasse ébréchée de notre cœur... N’ayons paspeur.. Rions plutôt... Un soir viendra, où, passant tout à coup son nez dans notre gorge, il viendra s’accouder entre nos lèvres, et... pour ne point se blesser les bras, il nous arracherales dents ! Ce n’est vraiment pas la peine de l’attendre!
a mn
SAINTE POURRITURE
Je suis le fumier divin qui engraisse la terre... Je suis l’haleine chaude que les plaines vaporent, comme les cuves pleines d’un moût infernal !.…
Je suis l’engrais sublime qui féconde les vallées bouillantes de bitume... Mon geste embrase les marais et les met en ébullition. Je préside à la prodigieuse parturition des terres grasses toutes chargées d’excrément..…. Hors d’un ovaire élastique, puant et mystérieux s’élève mon corps formé de buées pestilentielles.… et Ja terre brune aux mille nuances charbonneuses et lustrées… la terre ruisselante de sucres brûlants se lézarde et éclate sous mon pas velouté de feu !...
L’argile blonde et rousse, l'argile soyeuse et charnelle suinte pour moi une liqueur abominablement écœurante !..
O prodigieux excréments de l’homme qui faites éclore des fruits d’or 1...
O sève jaune des œufs longtemps couvés, où mijote le corps déplumé d’un poussin vivant !.…..
O menstrues, philtres sataniques de l’amour éternel !... O désirantes liqueurs fétides, qui jaillissez hors de la matrice délabrée par le fœtus !.…
Je suis la vie incessante qui pullule dans la mort successive des cellules épuisées !... Je suis la vie des foules qui se renouvelle dans la mort des individus !...
Je suis l’Eternité au ventre large et ténébreux
comme l'estuaire du Gange par une nuit étoilée… Je suis l’Eternité qui se nourrit en grignotant un rosaire éblouissant de constellations et desiècles !.…. Interminablement!...
Je suis la Mort qui enlace la Vie en tête-bêche!.…. Je suis la Mort dans la Vie, accouplées !.…..
Je suis la Vie fragile et délicate toute trempée de nostalgies, qui se pâme dans les bras de la Mort aux formidables seins adamantins !...
Je suis le baiser crépitant et sauvage que la Vie terrassée subit en plein entre ses cuisses lâches, tout en pleurant — comme une vierge — ses yeux de crépuscule infini !.…
ESTOMACREUX Que la Justice, l’Egalité et la Liberté règnent enfin sur tous les estomacs et dans tous les intesins! Tonnerre de Brest! Ah! te voilà, Bombance !.. Tuons le Roi!
UN AFFAMÉ
Oui !. Tuons le Roi! (A part.) J’ai plus de force et plus d’esprit que ce vil Estomacreux... Je le tuerai demain pour me mettre à sa place!.., En attendant (criant très fort) : Vive Estomacreux !.… À bas Bombance !... Tuons-le !.…
SAINTE POURRITURE, en désignant du doigt les Affamés,
Je suis l’auteur de la résurrection !...Je suis la
Déesse de la Fécondation et de la Destruction !.….
La Déesse aux mille bras et aux deux têtes !.… Tous ces spectres vivent et dansent dans mon haleine fétide comme des atomes dorés dans un rayon de soleil !... C’est moi qui crée et pousse en splendeur les plantes gluantes aux pistils érectiles tels de mignons phallus !... C’est moi qui accouple les fleurs obscènes, plus chaudes et désirantes que des vulves !... Devant l’éternelle réalité de la nature, je suis la force absolue et unique qui demeure toujours identique à elle-même !... Et je me manifeste dans l’éclosion d’une rose, dans la décomposition d’un cadavre, dans le sourire d’un enfant et dans le hurlement d’une tigresse en rut!... Je suis la Déesse triomphante des orgies et des alcôves.. et je danse d'un pied léger entre les coupes de l’alcool et du poison, et sur les oreillers baveux que les couples défoncent ! Quand je parais, le rythme de la vie s'accélère frénétiquement, et la Destruction hâte ses ravages...
Ce trident symbolise ma triple force : Création! Destruction !... et Régénération!...
Ce que vous appelez « la mort » n’est que l'un des innombrables changements dont la succession est la vie!
Ne dites pas : « Nous mourrons demain! Je vis! J'étais mort!... » Mais dites plutôt : « Je suis une parcelle du cadavre éternel et vivant de la nature! »
ESTOMACREUX
Où est donc Bedaine !... Tuons-le !...
BEDAINE, toujours caché sous la table, murmure en faussant sa voix.
Bedaine est mort!
UN AFFAMÉ
Non, non! C’est impossible !... Cherchons-le et tuons-le!.…. (À part.) Je veux bien le tuer pour abolir son église et ses saints! Car: je suis assez savant pour fonder une nouvelle religion dont je serai le pape,.… le messie.. le Dieu !.. Et les vierges immaculées viendront m’offrir leur pucelage !.…. SAINTE POURRITURE, se tourne vers la fenêtre ouverte et
appelle d’une voix monotone,
Ptio!l... Ptioo... Ptioooo!.….
LE VAMPIRE PTIOKAROUM, entre par la fenêtre et se per-
che sur le bras droit que lui tend Sainte Pourriture, dont la rouge tête solaire à des sourires càlins et maternels.
Me voici!
SAINTE POURRITURE
Ptio!.… C’est pour toi que je les ai ressuscités !.… Ils pourrissaient comme du chanvre, et les voilà, tous en marche, ces cadavres déambulants et inassouvis, vers l’éternel renouveau de la faim et de la soif! Ptio!... Ptio!... As-tu bu quelques lampées de sang humain ?.… As-tu trouvé dans ces bons vins sucrés quelque saveur inattendue... quelque pensée profonde ?.…
LE VAMPIRE PTIOKAROUM, fixe de ses yeux roads le Roi Bombance, ses Ministres et ses Vassaux, qui, reculant tcou- Jours devant les hyènes d'Estomacreux, se sont peu à peu couchés par terre en se glissant sous leurs baignoires reenversées.
Pas fameux, ce vin écarlate! Pas de fumet!.… Petite mère. j'ai bien sommeil !.…
SAINTE POURRITURE Vite... ta lecon!.…
LE VAMPIRE PTIOKAROUM, en sommeillant, il dit pérniblement sa leçon comme un enfant entre les bras de sa mère d’une voix niaise et monotone.
J'ai appris par cœur quelques pensées de morribonds, que j’ai lues dans leur sang... Désir! Diésir. Ferveur sacrée de la faim éternelle !.… Désirrer toutes les viandes de laterre, avec des dents aiguës.
SAINTE POURRITURE, à part.
Ils ontperdulesleurs... maiselles repousseront !!..
LE VAMPIRE PTIOKAROUM, s’efforcant de ne pas fermaer ses paupières,
Rencontrer lextase partout! en toute chose!
et l’aimer éperdument!.. Désirer toute la natuire les bras ouverts, les lèvres tendues !… Embrasséer dans un vaste rêve d'amour les hommes et les chcoses... sans s'arrêter à la possession. S’user darns le désir effréné de toutes les apparences succulerntes et lumineuses du monde !.….
Ce désir est-il bon ou mauvais? Qu'importe !.…, L'essentiel, c’est de désirer! …
Il s’endort,
SAINTE POURRITURE
Vraiment, tu en sais plus que moi, Ptiol... Tu fouilles dans les artères comme dans Îles rayons d’une bibliothèque! Au fait, les hommes ne sont sages qu'au moment de l’agonie!.. Bravo, Püo!... Continue.
LE VAMPIRE PTIOKAROUM, se réveillant.
Car toute sensation est une présence, et la splendeur des choses ne vient que de Pardeur que vous avez pour elles. La saveur d’une pulpe est dans la bouche et non dans la chose mangée, comme les beautés de la nature sont dans les yeux qui la contemplent!.… Nos lèvres affamées ont poivré et sucré tous les mets... Nos regards ensoleillaient la mer, enrichissaient le firmament... divinisaient les cimes des montagnes... exaltaient la nudité des femmes! Notre palais et notre langue désirante mürissaient les blés, sucraient les raisins et préparaient les vendanges futures... Car nos sens divins sont les seuls soleils de la naturel.
Qu'importe d’où vient l’extase... si l’extase vient? Le devenir, voilà la seule religion!
Quand vous regrettez quelque chose. c’est déjà un germe de mort que vous portez en vous!
SAINTE POURRITURE
Ptio, voyons, ne truque pas!... Car voilà un moribond un peu trop spirituel!
LE VAMPIRE PTIOKAROUM, continuant sa leçon, d’anine voix monotone.
S’enrichir de désirs de faims et de soifs infinies. … voilà toute la torture délicieuse, tout le bonheuur mélancolique et toute l'essence amère de l’'humaanité!.. A-t-elle un but?... Un but?... Le mondde ne saurait en avoir parce qu'un but est une limite. …. L’espérance d’un festin magnifique est la consééquence d’un certain degré d’activité sanguine !.
Et pour avoir été mille et mille fois leurrées, leurs cellules désirantes n’en sont pas plus découraagées !...
Le vampire Ptiokaroum s’endort, e et demeure insensible aux caresses dde Sainte Pourriture.
SAINTE POURRITURE, se tournant vers (é Affamés qui oront cerné de toutes parts le Roi, ses Ministres et ses Vasisamux ensevelis sous leurs baisnoires, aperçoit tout à coup le cacadavre de l’Idiot ; alors haussant la voix, elle reprend sa carantilène.
Cest moi qui chauffe les phosphores du génie e et de la démence poétique en des crânes élus pouur qu’ils passent, porteurs de feu astral!
Pour qu’ils passent, honnis, giflés, conspués pæar la foule! Cest moi qui les damne à de tripleles enfers! Mon haleine fétide donne le rythme deles beaux chants... les divines cadences du génie !.! Mon haleine . fumier vivifie les roses idéales! Mon haleine gonfle, soulève et lance en plein cielel, telles des cataractes d’Etoiles, les merveilleux poèmes ivres de luxure,d’orgueil, d'amour et d’:amm-
bittion!.… torrentiellement, jusqu’au Zénith! dans l’imfini où le temps et l’espace perdent leur noml!.…. Vive donc l'éternel délire du génie! Vive donc l'étternelle faim d’impossible bonheur !.…
ES3TOMACREUX, debout sur la baignoire renversée sous laquelle est caché Bombance.
;Avec tous nos dentiers consolidés, nos mains puissantes onglées de haine... faut dépecer le roi, fauut remâcher Bedaine!
Criant à pleins poumons.
À bas les rois, les lois!
nos maîtres les ancêtres !.… les réîtres et les prêtres!
A bas les rois, les lois!
Oh ! que la Justice, Egalité et la Liberté règnent enhfin dans tous les intestins !.
SMINTE POURRITURE, faisant grimacer sa rouge face solaire.
Justice chauve au nez crochu sous des bésicles!.
Liberté de désirer en vain et de mourir, tels des épois, sous la faux de la Mort !.
Holà! « Justice »,« Liberté », «Egalité », grands maots sonores! Holà! vieux Don Quichottes casquués de sang, qui passez, bottes fangeuses et maanteau bleu, caracolant sur vos coursiers d’apothaéose! Holà! Don Quichottes mourants, à la reescousse |
Si les moulins à vent de l’Impossible n’ont pas
Ce sang coule en ruisseau rouge. Le ruisseau s’enfle en torrent immense, et, inondant la scène, tombe en rideau suprême sur la tragédie.