LE LIEU! ENANT FOSTER
Du calme, capitaine Barbouf !
BAUBOLF
Du calme, capitaine Barbouf! Vous êtes joli avec votre calme î Avez-vous perdu deux mille ducats? Je voudrais vous y voir.
fosti:r
Vous savez que je ne joue jamais.
BAUBOLF
Non, par les culottes de Jupiter, — qui ne sont que de la Saint-Jean devant celle que je viens de prendre I Non, non, mon fiston, vous ne jouez jamais. Vous n'êtes qu'une peiite iille suçant du sucre d'orge, un bébé bien sage ronflant dans son maillot. Vous ne jouez jamais. Ni dés, ni cartes. Que faites-vous de vos sacrés dix doigts quand vous ne manipulez pas votre épée? Brodez des pantoufles, Poster, vous ferez du moins quelque chose. Mais vous restez là comme un buffle au soleil, les bras croisés sur votre ventre de deux sous, qui est tout juste aussi gros que celui d'un moustique, ou bien vous tambourinez sur vos cuisses de squelette avec vos doigts qui valent à peu près des aiguilles à tricoter. Est-ce qu'il ne vaudrait^ pas mieux gagner honnêtement au lansquenet de quoi vous payer quelques flacons de vin des Canaries, avec une jolie fille qui vous embrasserait à tire-larigot en tortillant vos grandes andouilles de moustaches? Vous finirez mal, Poster. L'officier i;ui thésaurise sa paie est un triste crocodile qui finira par se jeter à l'eau dans un accès de spleen-tremens. Allons. Vous devez bien avoir dans votre poche trois ou quatre ducats qui s'embêtent comm.e des lézards dans leur trou quand le temps est à la pluie? envoyez-les faire un petit tour dans le monde. Je leur
servirai de cicérone, mon bon Poster; je les conduirai... je les conduirai...
FOSTER
Où les conduirez-vous? capitaine Barbouf.
BAUBOUF
A la cantine, morbleu, oii ils danseront un délicieux petit quadrille avec les bouteilles de Xérès de la mère Picheprune. Comme cela, voyez! Tra, la, la, la, la, la, saluez et passez de l'autre côté! Tra, la, la, la, la, la, par ici, les chères mignonnnes avec leur joli chapeau de cire verte ou rose! Oui ou non, Poster, avez-vous envie de me prêter deux ducats?
FOSTEU
Je n'en ai pas la moindre envie, capitaine Barbouf. Et pourtant les voilà, — afin que vous m.e laissiez tranquille.
BARBOUF
Vous êtes un incivil maroufle, lieutenant Poster. Je crève la soif comme un hippopotame égaré dans les sables du désert et vous n'êtes pas fichu de me passer vos deux ducpts d'une manière affable. Fi, monsieur! Je devrais les rejeter avec miépris. Mais, ie ne connais point la rancune. Je vous pardonne vos façons de pélican perché. Et, pour toute réparation.
je me contenterai de vous inviter — gracieusement, Poster, remarquez-le bien, — tout à fait gracieusement, — à vider avec moi un ou deux gobelets de Xérès, dans l'espoir que vous apprécierez la délicatesse de mes sentiments militaires. Allons, Poster, venez-vous?
POSTER
Merci. Je préfère demeurer ici.
BARBOUF
Vous êtes un incorruptible mufle î Un onagre bâté ! Une boîte à musique pleine de marches funèbres I Je boirai donc seul ou avec quelqu 'autre.
(Entre Randolfe.)
BAiNDOLFE
Ah! Barbouf! Comment! vous n'êtes pas devant le comptoir de la mère Picheprune? Mes félicitations! A propos, quand vous p'aira-t-il de régler notre petit compte?
BARBOUF
Dès demain, capitaine Ran:!olfe; dès demain, s'il plaît à Dieu. Il est dur de payer deux mille ducats: perdre pareille somme, autant perdre une bataille. Ai-je eu la guigne, hein? Cochonnerie! Cochonnerie! Accordez-moi d'abord la revanche, Randolfe, et si, par le derrière de Belzébuth, je perds encore,
foi de Barbouf, tout sera payé avant la fin de la semains, dussé-je engager mes bottes et ma chemise. Le mois ne finira point, mille tonnerres, sans que tout soit payé jusqu'au dernier liard, quand je devrais chercher cette somme, sou par sou, dans le crottin de mon cheval. Allons, Randolfe, mon bon Randolfe, vous êt^-s un frère. Rentrez avec moi dans la boîte, nous sifflerons ensemble un peu de Xérès. Ça va?
RANDOLFE
Merci. Je veux tenir compagnie à Poster.
DARBOLF
Comme vous voudrez. Salut à la compagnie !
(Il chante.) (1)
Il était un flacon qui cherchait un hanap, Il était un hanap qui cherchait un flacon, Glou, glou, glou, glou, glou, glou... wttî Chez la mère Picon!
(// sort.)
RANDOLFE
Quelle brute î
POSTER
Il n'est pas bien méchant. On ne le déteste point dans la compagnie, qu'il égaie de son langage imagé.
(1) Voir à l'appendice : musique n" 5.
«VNDOLFE
Pas méchant! pas méchant! Ma foi, je le veux bien. Mais les officiers de son espèce donnent de trop fâcheux exemples. On dit le roi bien résolu à purger son armée de ces gens-là. Ce capitaine a déjà encouru son mécontentement. II est incorrigible. Je ne doute point qu'il ne soit bientôt cassé.
FOSTER
Le roi sera loué. Pourtant, je plaindrai ce malheureux officier.
RWDOLFE
Et pourquoi, je vous prie?
POSTER
Parce que l'homme est faible et que souvent ses vices ont des causes lointaines dont il n'est pas le maître. Savez-vous si cet homme n'a pas souffert des siens, n'a pas lutté contre eux?
RANDOLFE
Il n'a jamais lutté qu'à la table de jeu, avec le roi de pique ou la dam.e de cœur.
POSTER
Vous êtes bien sévère.
LE RO! COPHÉTUA 63
IIWDOLFE
Et vous, bien indulgent.
FOSTKIt
C'est ainsi que diffèrent les sentiments des hommes. Ce qui fâche les uns fait la pitié des autres.
UANDOLFE
Bien. Croyez-moi, Poster : ce que le roi fera sera, ma foi, bien fait.
FOSTER
Mais n'est-ce pas le roi que j'aperçois là-bas?
UANDOLFE
Où donc le voyez-vous?
FOSTER
Tout ?.u bout de la place. Je ne me trompe point. Voyez don:, capitaine! Avec qui marche t-il? C'est une mendiante, une femme en haillons. Va-t-il la faire entrer avec lui au palais?
RANDOLFE
Le roi, tous les matins, sort avec Mario et fa:( l'aumône aux pauvres. Il nous est défendu soit de le
64 l.E ROI COPHÉTUA
reconnaître, soit de le regarder. Eloignons-nous, Poster.
(Ils rentrent dans le corps de garde. Entrent Cophéiuu et Rosamie qui marchent l'un à côté de l'autre, suivis de Mario; au moment ail ils arrivent à la grille, la sentinelle s'est écartée; elle ne reviendra qu'après qu'ils l'auront franchie.)
COPHÉTUA
Tu t'arrêtes, Rosamie?