ROSALIE
Je n'irai pas plus loin, sire. Je n'ose pas. Laissezmoi m'en aller.
COPHÉTUA
Oui, je le vois, tu trembles. Pourquoi? Parle: pourquoi?
ROSAiMIE
Je ne sais pas. J'ai peur. Tout me fait peur ici. Ce palais... ces soldats... Ma place est sur la route où je mendie mon pain avec les malheureux.
COPHÉTUA
Est-ce moi que tu crains?
LE ROI COPHÉÏUA 65
ROSAMIE
Oui... Non! Non... Tout de même un peu, un peu, un peu.
COPHÉTUA
Non, non, ma Rosamie, tu n'as pas peur de moi, je le lis dans tes yeux. Et quant à mon palais. . .
ROSAMIE
Oh ! oh ! il est terrible.
COPHÉTUA
Non, il n'est pas terrible. Il est très grand, il est peut-être un peu sévère aux yeux d'une fillette qui a vécu avec les oiseaux dans les bois. Mais tout y est très beau et très doux ; tu verras î Viens donc I Entre avec moi.
ROSAMÏE
Hélas î c'est cette grille.
COPOÉTUA
Cette grille?
On dirait l'entrée d'une prison.
COPHÉTUA
Si quelqu'un t'entendait, tu le ferais sourire.
«OSAîiïlE
N'y a-t-ii pas... du sang?
COPIIÉTLA
Dieu! que tu es peureuse! Depuis qu'on a construit cette grille personne n'y a jamais perdu une goutte de sang. Tu rêves, Rosamie. Voyons! que peux-tu craindre? Seul ici, je commande et chacun ^ 'obéit. Quiconque te verra marcher à mes côtés, craindra de t'offenser de peur de m 'offenser moimême. Allons! reprends ma main; nous entrerons ensemble.
lUJSAMIK
Allons, puisqu'il le faut...
COPHÉTUA
Ah!... tu n'auras plus peur?
UOSAMIE
Non. Je n'aurai plus peur.
COPUÉTUA
Tu me suivras partout?
U()SAi\liK
Jusqu'au milieu des flammes.
(Ils montent l'escalier, Mario les suit. Rentrent Randolfe, Foster et Barbouf, qui tient un gobelet à la main.)
BARBOUr
Eh bien, Tavez-vous vu?
POSTER
C'est à n'y rien comprendre.
BARBOUF
Il l'a prise par la main et lui a fait monter l'escalier avec lui. Une fille en haillons 1 Une petite gueuse ramassée Dieu sait où! Parlez-moi donc des rois d'une vertu austère!
RANDOLFE
Capitaine Barbouf!
FOSTi:i{
J'ai cru voir le malheur entrer dans ce palais.
BARBOUF
Ce n'est que le plaisir. Et quel plaisir! Fi! Fi! Oh, du plus bas étage!
RANDOLFE
Taisez-vous, capitaine.
BARBOUI^
Ce sont les habitants des plus nobles palais qui se plaisent à barboter dans les ruisseaux les plus fan-
geux. La chose prête à rire, mais elle est naturelle. Le bas cherche le haut, le haut cherche le bas. Ainsi s'en va le monde depuis les jours lointains de l'arche de Noé, où l'on vit la girafe entrer avec ses puces.
HANDOLFE
Je vous dis de vous taire.
BARBOUF
Ce Xérès est exquis. Poster, à ta santé ! (// vide le gobelet et sort)
POSTER
Capitaine! le roi de Nordlande, et le roi de Tongrie, et le roi de Thuringe!... Dois-je avertir le poste?
RANDOl.FE
Non; gardez-vous en bien. Ils sont en escapade. (Les trois rois arrivent à la grille.)
GOLDMAR
Une belle journée, n'est-ce pas, capitaine?
ItVNDOLFE
Oui, sire.
GOLDMAR
Nous nous sommes fait ouvrir la poterne tout au bout du jardin, afin de revenir par la grande esplanade. C'est une promenade agréable et fort saine. — Dites-moi : n'est-ce pas le roi Cophétua qui est rentré ici, il n'y a qu'un moment, avec... comment dirais-je?
LK ROI DE TONGRIE
Une femme en guenilles.
GOLDMAR
Oui, une mendiante.
RANDOLFE
Sire, c'était le roi.
GOÏ.DMVR
Voilà qui est étrange.
(Ils montent l'escalier.)
Scène II. — Une salle du palais. Salle de marbre. Fenêtres et portes-fenêtres voilées de mousseline, qui laisseront voir plus tard un jardin merveilleux. Au fond, au milieu, une niche élevée, comme dans le célèbre tableau de Burne-Jones.
Une porte à droite, donnant sur un couloir. — Au milieu de la salle, une table et deux sièges.
En scène: pages et domestiques. — Entrent Cophétua, Rosamie et Mario.
COPHÉTUA
Nous sommes arrivés. Tu vas manger ici.
KOSAMIE
O mon Dieu ! que c'est beau ! Quelle salle splendide ! Ces murs de pierre sont pareils à des miroirs où la lumière flotte comme elle fait sur l'eau des étangs au soleil. Et ces arbres en fleurs... ces vases,... ces statues,... ces vastes draperies où l'or et la soie chantent des hymnes lumineux!... Lorsque j'étais petite, chez ma bonne grand'mère, j'ai possédé des livres pleins de belles images, qui me faisaient rêver. Mais jamais dans mes rêves, je n'ai imaginé ces splendeurs merveilleuses. C'est un palais de fée, si ce n'est pas un songe plus beau que tous les autres.
COPIIËTUA
Oui, tout est beau ici. Tu as raison. Mais les habitants du palais ne voient point ces merveilles. Les regards émoussés par leur vue journalière n'en aperçoivent rien. Parmi tant de splendeurs, ils demeu-
rent aveugles et la beauté qui frappe tes regards ingénus leur est toujours voilée. Et moi, j'étais comme eux. Au contact de ton âme si fraîche et si vibrante, voici que mes yeux s'ouvrent comme tes yeux d'enfant et j'admire avec toi tout ce que tu admires.
r.osAMii:
Mais que fais-je au milieu de toutes ces richesses, moi, pauvre mendiante, qui porte mes pieds nus sur ces tapis royaux ? Oh ! je leur fais injure !
COPHÉTUA
Tu fais ce que tu dois, puisque tu fais ce que je veux. Hé, Mario!
MAHIO
Sire!
COPDÉTUA
Vite! laiguière, le bassin, la serviette. (Trois pages apportent ces objets.) — Veux-tu laver tes mains de la poussière de la route et faire resplendir leur divine blancheur? (Elle se lave les mains.) — Allons! sur cette table, que l'on mette un couvert. Va, Mario, demande quels sont les mets que l'on peut nous servir sur l'heure. (Mario va parler à an domestique.)
UOSAMIE
Comme cette eau sent bon ! Je crois plonger mes mains dans un monceau de violettes.
COPHÉTTJA
L'eau d'une source fraîche qui chante au fond des bois n'est pas moins merveilleuse. Mais les hommes qui vivent dans ces forêts de pierre, que sont les grandes villes et les palais des grands, suppléent pgr l'artifice à la nature absente.
ROSAMIE
Admirable prodige!
COPHÉTUA
Certains hommes ne s'en peuvent accommoder! Pour eux, l'enfant des bois surpasse les princesses. Oh ! Us sont un peu fous. Ils veulent aussitôt du bel enfant des bois faire... Eh bien, Mario?
MARIO
Il y a du saumon, du pâté de gibier, une poularde froide à la gelée d'orange et de la crème d'amandes.
Bien! Que l'on serve ici le poisson, la poularde et la crème. Je veux de l'eau fraîche et du vin de Chy-
pre. Allons I Dépêchons-nous. (On dresse rapidement la table.) Si prompts qu'ils puissent être, nos valets sont trop lents. Le désir est un aigle et l'effort est un bœuf. Les plus patients des rois veulent être servis quand l'ordre formulé flotte encore sur leurs lèvres. Dieu, fort heureusement, n'est pas aussi pressé. — Ah ! enfin, le repas est servi ! — Mario, qu'on dépose les plats sur le bout de la table! — Que tout le monde sorte! Tu fermeras la porte et, dans le corridor, tu posteras des gardes pour que personne n'entre. Tu m'as entendu? Va.
(Tout le monde sort.)
MARIO
Mais, Sire, si la reine...
COPHÉTUA
Non I La reine pas plus que nulle autre personne ! C'est mon ordre formel.
MAUIO
Bien, Sire; j'obéis.
(Il sort.)
HOSAMIE
Quel est votre dessein ? Que prétendez-vous faire?
Oh ! pas te dévorer, — mais te faire manger et ic servir moi-même.
KOSAMIE
Vous allez me servir, moi?
CX)PHÉTUA
C'est ma fantaisie. — Viens, prends place à la table. Comme écuyer tranchant, ce seront mes débuts. Je suis un apprenti travaillant sous les yeux de sa petite amie. Tiens ! voici le saumon ; voici le vin de Chypre.
ROSAMIE
Que c'est joli ! C'est un repas de rose et d'or.
COPHÉTUA
Mais, est-ce bon, du moins?
ROSAMIi:
Oh î c'est délicieux.
COPHÉTUA
Cela te change un peu de tous les fruits sauvages qu'on mange dans les bois?
ROSAMIE
Ils étaient bons aussi.
COPHÉTIIA
Dans ia félicité, tu ne dédaignes pas les amis des jours sombres. Ton petit cœur est noble, ma douce Rosamie. — Si je te proposais de dîner tous les jours ici, dans ce palais, dis, accepterais-tu?
ROSAMIE
je serais bien heureuse ! Dans ce palais féerique tout est si beau, si bon! ... Et pourtant... Et pourtant... sans vous, Sire, je crois que je regretterais bientôt mes bois sauvages.
GOPHETIÎA
Si c'était avec moi ?
nos AMIE
Avec vous? Avec vous, ce serait le bonheur!
COPHÊTUA
Ce serait le bonheur !. . . Je ne puis pourtant pas te servir tous les jours, petite Rosamie. Tu sais, je suis le roi. Il nous faudra chercher d'autres combinaisons...
S40SAMIE
Sire, vous vous moquez de votre humble servante... Hélas! je sortirai tantôt de ce palais pour reprendre la route où les pauvres mendient. Mais, je n'oublierai pas, jusqu'au seuil de la mort, que vous êtes venu, comme un ange du ciel qui m'aurait, pour une heure, ouvert le paradis.
COPHÊTL'A
Pourquoi partirais-tu? Tu peux rester ici si tu veux, Rosamie. Eh bien, y consens-tu? Tu ne me réponds pas? Quoi! tu baisses la tête et je crois que tu pleures. Il ne faut pas pleurer, petite Rosamie, car tes pleurs me font mal. T'ai-je donc fait souffrir?
ROSAMIE
Oh ! vous êtes si bon !
COPnÉTUA
C'est cela qui t'afflige?
ROSAVIII-:
Pourquoi m'avez-vous fait entrevoir le ciel même? Je me sens si heureuse que je voudrais mourir.
COPnÉTUA
On ne doit point mourir lorsque la vie est belle. Il faut vivre et goûter le bonheur que Dieu donne,
d'un cœur joyeux et confiant. Je veux te faire entendre une douce musique pour rendre encore plus doux tes rêves les plus doux. (// va frapper un timbre. Mario paraît à la porte.)
Emporte cette table! Qu'on ouvre les fenêtres! Que les musiciens chantent une romance, là, dans \%. galerie.
MARIO
Quelle romance, Sire?
COPUÊTUA
Celle que j'écrivis l'autre soir dans ma chambre pour saluer l'amour que mon cœur attendait sans le connaître encore. (Mario sort. Les serviteurs sortent. — Par les fenêtres ouvertes, on aperçoit un jardin magnifique.)
O doux anges de Dieu, le ciel n'est pas plus beau l
COPHÉTUA
Oui, ces jardins sont beaux. Ces pelouses moelleuses, ces corbeilles de fleurs aux couleurs éclatantes, ces bassins, ces jets d'eau qui fusent vers le ciel, ces terrasses de marbre aux blanches balustrades, ces statues rayonnantes, pures comme des lys qui seraient devenus des dieux et des déesses, ces tonnelles légères gorgées de roses blanches, doux
abris parfumés pour les cœurs amoureux, ces beaux arbres, enfin, aux feuillages mouvants, les uns droits, élevant vers le ciel leur fierté et le frémissement divin de tout leur être, les autres tendrement inclinés vers la terre, et plus loin, dans le fond, le parc ombreux et frais, où sous les voûtes bruissantes s'enfoncent les larges allées qui vont vers l'invisible à travers le mystère, oui, ces jardins sont beaux. L'aspect qu'on en découvre de toutes ces fenêtres est un miracle unique au monde. Tu vois, dans cette salle, au haut de ces degrés, cet étroit banc de marbre? C'est de là qu'on jouit le mieux de ces splendeurs. Il est doux d'y rêver, surtout lorsqu'un doux chant enchante les oreilles. Monte là, Rosamie. N'aie pas peur. Assieds-toi. Les tendres lèvres des chanteurs vont te chanter de tendres choses. Moi, assis à tes pieds, je te regarderai longuement en silence.
Première strophe
Premier chanteur
La vie est si belle, et si fraîche, et si tendre,
Par ce matin de printemps embaumé,
Qu'on croit au jardin voir les roses t'attendre
Comme un baiser parfumé.
(I) Voir à l'appendice : musique n'' 4.
Deuxième chanteur
Les blancs papillons, vivants flocons de neige,
Dans l'air léger tourbillonnent joyeux; Ce sont tes pensers ou tes désirs, que sais-je? Dansant autour de tes cheveux.
Deuxième strophe
Premier chanteur
L'azur lumineux n'est qu'un chaste sourire Qui dans tes yeux trouve un chaste miroir.
Deuxième chanteur
Dans ton âme en fleur, mon âme en fleur respire ïvre de joie et d'espoir.
Premier chanteur
Les cieux éblouis et la terre ravie
Ont, en s'aimant, créé ce doux séjour.
Ensemble
Si belle et si fraîche et si tendre est la vie Qu'y vivra sans fin notre amour!
COPHÉTUA
Eh bien, es-tu heureuse?
ROSAMIË
Oh ! c'est le paradis.
COPHETUA
Oui, c'est le paradis. Mais il est dans nos cœurs bien plus encore qu'autour de nous. Ce palais peut crouler, ces jardins disparaître, toute la beauté de l'univers, je la porte en mon cœur avec ta douce image. Viens ici, Rosamie; reviens auprès de moi et penche ton visage aimé vers mon visage, plonge tes chers regards jusqu'au fond de mes yeux: regarde ! tu verras le divin paradis qui rayonne en mon âme.
HOSAMIE
Le même paradis resplendit dans mon cœur.
COPnÉTUA
Je le vois, Rosamie, au fond de tes prunelles. Ne ferme pas les yeux! J'ai soif de ton regard. C'est lui qui crée le ciel dans mon âme éblouie. Bénie, bénie soit l'heure où je t'ai rencontrée! Avant de te connaître, j'étais un pauvre roi lassé de sa couronne. Mon cœur et l'univers étaient tristes et secs, pareils à des jardins dévastés par l'hiver. Je t'ai vue, Rosamie, et maintenant ma vie est une fête céleste. Tout est joie, et lumière, et musique, et printemps! Je suis fier d'être roi pour t'offrir mon royaume. Je suis heureux de vivre pour te donner ma vie. Heureuses
sont mes mains qui ont pressé les tiennes ! Heureux sont mes regards qui ont bu tes regards! Bienheureux est mon cœur qui bat contre ton cœuri Bienheureuses sont mes lèvres qui vont baiser tes lèvres !
(Il l'embrasse.)
ROSAMIE
O mon maître, o mon roiî... J'étais une pauvresse mendiant sur la route...
COPnÉTUA
Sous mon manteau de roi, mon sceptre et ma couronne, j'étais, o Rosamie, aussi pauvre que toi.
ROSAMIE
Et je suis, à présent, plus heureuse qu'une reine...
COPHÉTUA
Pour la première fols, je suis vraiment un roi.
ROSAMIE
Dans vos bras...
COPUÉTUA
Dans tes bras...