Scène première. — La chambre du roi Le roi Cophétua. — Mario
LE ROI
Quelle heure est-il, mon bon Mario?
MARIO
M est six heures, Sire. Sur les champs et la ville le soleil prinlanier s'avance dans sa gloire et, déjà, l'activité des humbles s'agite comme un essaim d'abeilles dans un rucher.
LE ROI
J'ai mal dormi, Mario. Au seuil de la journée, je suis las et pesant comme un enfant perdu, le soir, au fond d'un bois.
MARIO
Votre Majesté pouvait rester au lit une heure ou deux encore.
LE ROI
Et mes pauvres, Mario? Et notre promenade accoutumée dans la fraîcheur matinale? Et notre messe, à nous deux, dans l'une des blanches églises des villages voisins? Pourquoi renoncer aujourd'hui à ce qui m'est depuis tant d'années un plaisir et un devoir de chaque jour? Passe-moi mon pourpoint.
MARIO
Cette journée n'est point pareille aux autres. C'est aujourd'hui que devant les seigneurs de la Cour, devant les rois étrangers et les nobles princesses qui sont vos hôtes, vous avez promis de vous déclarer et de choisir notre reine.
LE ROI
Les pauvres ont faim tous les jours, Mario, et jamais je n'eus tant de raisons de prier. Dis-moi laquelle te plaît le mieux?
MARIO
A moi, Sire?
LE ROI
Oui, à toi. La sagesse éclaire les vieillards. Ils savent déchiffrer mieux que les jeunes hommes les mystères cachés sous un brillant visage.
MARIO
Mais... Votre Majesté n'a donc pas fait son choix?
LE ROI
J'y ai pensé toute la nuit. Elles sont toutes également jolies et spirituelles. Leurs pères sont égal&ment riches et puissants.
MARIO
Eh bien?
LE ROI
Je n'en aime pas une et pas une ne m'aime. Elles n'aiment que ma couronne, Mario. Mais leur petit cœur ambitieux est plus sec qu'un briquet.
MARIO
Pressez un de ces cœurs sur le vôtre, Seigneur, et vous l'enflammerez.
LE KOI
A quoi bon, si le mien est plus froid que la neige?
MARIO
Tout à l'heure, pourtant, vous prendrez par la main l'une de ces princesses et vous lui offrirez...
LE ROI
Mario, Mario, que ma vie était douce avant ce jour fatal et ce choix odieux ! Toujours libre et léger comme un oiseau sauvage, ma seule volonté dictait mes actions. Je cueillais le plaisir comme on cueille au passage une fleur dans la haie qui borde le chemin. Mais l'amour, Mario, l'amour, le bel amour, je l'ignorais encore et mon cœur l'attendait comme on attend un ange lorsqu'on est enfant et qu'on prie à genoux dans une vieille église avec la printannière ivresse des yeux vierges, avec le pur désir de la beauté des cieux. Je l'attendais ici, dans ce palais royal, comme si sa main blanche allait ouvrir la porte, écarter la tenture et m'appeler sans bruit; je l'attendais au fond du jardin, sous les arbres, comme si son pied nu devait jaillir des roses et son visage clair attirer mon visage dans un baiser sans fin.
IVIARIO
C'est un rêve d'enfant.
LE ROI
Il est encore le mien. — Donne-moi mon manteau.
MARIO
En attendant l'amour qui n'est pas arrivé...
LE ROI
J'ai fui le mariage? Parbleu! C'était mon droit. Vivre tous les jours que Dieu donne, sans amour, avec la même femme, avec les mêmes ringards, avec b même bouche, avec les mêmes bras, avec les mêmes bavardages et les mêmes grimaces, pouah! c'est verser du fiel dans le vin pétillant de la vie, c'est mâcher du sable dans tous les mets du banquet!
MMUO
Mais vous avez juré à votre noble mère que si vous n'étiez pas marié à trente ans...
LE ROI
Je tiendrai mon serment! J'aurai trente ans ce soir. N'ai-je pas convié tous les rois mes voisins et les princesses leurs filles? Et ne me suis-je pas engagé à choisir tout à l'heure dans une assemblée solennelle... le diable les emporte! Sortons, Mario! As-tu m^on escarcelle? Double ou triple la somme accoutumée. Tu n'as pas mis un crêpe à mon chapeau?
MARIO
Un crêpe à votre chapeau ?
LE ROI
Pour porter le deuil de ma jeunesse et de ma joie. — Viens! nous partons. Mais nous irons d'abord saluer notre mère.
(Ik sortent.)
Scène II. — L'appartement de la reine Ermengarde En scène: Ermengarde, Cophétua, Mario.
ERMENGARDE
Ainsi, votre choix n'est pas fait, mon fils?
COPHÉTUA
Mon choix n'est pas fait.
ERMENGARDE
Comment donc allez-vous procéder tout à l'heure? Prendrez-vous la première que vous rencontrerez ou la belle qui portera des saphirs dans sa chevelure? Tirerez-vous au sort ou jouerez-vous aux dés la noble enfant qui doit devenir votre femme? Fi donci cela n'est digne ni d'un roi ni d'un honnête homme.
COPIIÉTLA
Hélas! je n'aime point.
EUMENGARDE
Avez-vous bien creusé jusqu'au fond de votre âme? Parfois on y découvre, plus minces que des fils, des racines étranges qui porteront plus tard, au sourire du jour, de larges fleurs de pourpre, rayonnantes et parfumées. Le Destin sème en nous des graines invisibles; les unes sont des roses, des lys et des pivoines; les autres de la ciguë, de l'eupfiorbe ou d'ignobles ronces; nos caprices, nos folies ou notre prudence écrasent les unes et font croître les autres. Un noble et pur amour est tout prêt à germer, peut-être, au fond de vous.
COIMIÉTLA
Sur ma foi, je l'ignore.
ERMENGARDE
Si votre coeur n'a point parlé, que la raison se fasse entendre.
COPHÉTUA
Que dira-t-elle? J'écoute.
ERMENGARDE
O! mon fils, mon doux roi, la raison tout d'abord vous félicitera du silence de votre cœur, car elle
n'aime point que l'aveugle amour règle les fiançailles des rois. L'amour trouble la vie des hommes ordinaires, mais chez 1er, rois, hélas! il accable l'htat de sombres tragédies. Puisque, grâce au Destin, votre cœur est muet, c'est à l'intérêt du royaume qu'il faut demander un oracle.
COPHÉTUA
L'intérêt du royaume? Mère, c'est une idole ridicule et terrible. C'est un chat empaillé qu'encensent gravement de graves imbéciles; mais, parfois, c'est un sphinx aux mâchoires sanglantes. Ses t.'.igmes obscures, seul Œdipe les devine et quiconque se trompe, l'horrible bête le dévore.
ERMENGARDE
Vous serez un Œdipe, je vous y aiderai.
COPHÉTUA
C'est cela, aidez-moi.
ERMENGARDE
Eh bien! considérez, mon fils, votre royaume. N'a-t-il pas pour rivale éternelle la Nordlande? Leur jalousie a fai- couler depuis des siècles trop de fleuves de sang. Tous les autres Etats nous sont plus étrangers. De notre fier royaume et de l'altière Nordlande, tes deux frères ennemis, l'un des deux est
de trop à la surface de la terre. Or, le roi de Nordlande a pour seule héritière sa fille Dolciane. Epousez-la, mon fils. Elle est douce, elle est belle. Et quand vous dénouerez sa ceinture dorée, le beau royaume de Nordlande sera votre lit nuptial.
COPIIÉTL'A
Ma mère, il sera fait selon votre conseil.
ERMENGARDE
Dans notre glorieux royaume d'Astremonde, les siècles à venir glorifieront sans fin ce mariage conquérant qui nous livrera la Nordlande mieux que vingt guerres et cent batailles.
COPHÉTUA
Ah! j'aimerais autant...
ERMENGARDE
Taisez-vous, mon héros! Vos valeureux ancêtres secoueront de dépit leurs vieux os dans leur tombe, car vous ferez par vos baisers ce qu'ils n'ont pu faire à grands coups d'épée. Embrassez votre mère, galant vainqueur de la Nordlande! Ai-je votre parole?
COPIIÉTUA
Commç vous avez mon seul amour.
ERMENGARDE
Bien! bien! Les jeunes gens flattent les vieilles femmes. Votre seul amour! Ah! vraiment! C'est ainsi qu'on parle à quinze ans, lorsque derrière vingt buissons, vingt amours haletants vous guettent. Eh ! votre seul amour ! Epousez Dolciane. Le lendemain matin, nous en reparlerons. Adieu, mon fils chéri. Vous sortez?
COPIIfiTUA
Oui, comme d'habitude. Venez-vous, Mario?
(Ils sortent)
(Ermengarde frappe un timbre. Une dame d'honneur paraît.)
ERMENGARDE
Mandez au roi de Nordlande que Je serais heureuse et honorée de recevoir son salut avant qu'il descende au jardin.