‹ Le roi Cophétua; drameChapitre 4 sur 30 · Scène III. — Les jardins du palais · texte numérisé non relu

Scène III. — Les jardins du palais

Dolciane, Marmorande et Fragolette se promènent en cueillant des fleurs.

MARMORANDE

Non, ce n'est pas cela du tout. J'étais vêtue d'une robe de perles et d'un manteau de pourpre, et chausée de souliers faits de plumes de cygne. Je montais

lentement un escalier d'albâtre veiné d'azur et d'or aux exclamations d'un peuple ivre de joie. Au haut de l'escalier, m'attendait un beau prince, qui plaça sur ma tête un diadème d'or, tandis que résonnaient des m.usiques suaves. Voilà, je vous le jure, le rêve merveilleux que j'ai fait cette nuit. N'est-ce pas un présage? Je ne sais; mais mon cœur en est tout enivré.

FRAGOLETTE

Voyez-vous? Voyez-vous la petite ambitieuse? Déjà reine dans ses rêves ! Ah ! chère Marmorande, il faut que je t'embrasse! Moi aussi, j'ai rêvé.

DOLCIANE

D'une couronne royale?

FRAGOLETTE

Non, pas d'une couronne.

DOLCIANE

Du roi Cophétua?

FRAGOLETTE

Vous brûlez, belle amie ! Pourtant, ce n'était pas précisément de lui. J'étais là-haut, sur la terrasse du palais, et mes regards erraient sur ce noble jardin. Tout à coup, des nuées d'oiseaux resplendissants remplirent l'air de chants et de battements d'ailes.

Une lumière magique éclaira tout le ciel. Et des milliers de roses lumineuses et parfumées se mirent à pleuvoir de tous côtés autour de moi. Je me pris à trembler et je fermai mes yeux, qui s'emplissaient de larmes, cependant que des voix, sur une musique céleste, chantaient comme à l'église quand mugissent les orgues: « Jeune reine, salut I Ton royaume t'attend! »

MARMORANDE

Oh ! chère Fragolette, te voilà reine aussi. Laissemoi t'embrasser à mon tour.

DOLCIANE

Quel beau rêve!

MARMORANDE

Et toi, chère Dolciane, les rêves de la nuit ne t'ont- Us pas aussi apporté la couronne?

DOLCIANE

Si! J'ai rêvé d'une couronne.

MARMORANDE et FRAGOLEITE (ballant des mains)

Elle aussi I Elle aussi ! Quelle joie I

FRAGOLETTE

Nous voilà reines toutes trois.

MARÏMORANDE

Les beaux rêves qu'on fait dans ce palais charmant! Parle donc, Dolciane. Dis-nous quel fut le tien.

DOLCIANE

Le mien n'était ni beau, ni doux! il fut terrible.

FRAGOLETTE

Oh!

MARMORANDE

O! pauvre Dolciane, tu ne seras pas reine.

DOLCIANK

Je l'étais dans mon rêve.

MARIVIORANDE

Vraiment?

FRAGOLETTE

Vraiment? Voyons!

DOLCIANE

Le roi Cophétua me tendait sa couronne.

MARMORANDE

Rien que cela^

FRAGOLETTE

Ma belle, laissez-la donc parler. ,

DOLCIANE

Mais un charbonnier, sale et furieux, soudain, empoigna la couronne, la jeta sur le sol et, la foulant aux pieds, la brisa, proférant des jurons si horribles que je m'évanouis. Et je me réveillai toute baignée de larmes.

MARMORVNDE

Oh! pauvre Dolciane!

FRAGOLETTE

Tu ne seras pas reine.

DOLCIANE

Qu'en sais-tu, ma chérie?

MVRMORANDE

Ah!

DOLCIANK

Le premier objet que je vis sur ma table quand je rouvris les yeux...

MVR\IORANDE

C'était...

FRAGOI.ETI K

C'était... quoi donc?

DOLCIANE

C'était une couronne.

MARMOIUNDE et RAGOLETTE

Une couronne! Une vraie couronne?

DOLCIANE

Une couronne exquise de myosotis, que mon père, je crois, avait envoyée à sa fille.

FRAGOLETTE

Oh! comme c'est gentil!

DOLCIANE

Ce n'est pas tout.

MARMORANDE

Allons !

DOLCIANE

Pour descendre au jardin, j'ai pris la galerie de marbre noir et vert et le salon de cuir de Cordoue, où sommeille, sur son perchoir d'ébène, le perroquet du roi. Vous devinez?

MARMORANDE

Mais non!

FRAGOLETTE

Non!

DOLCIANE

Ce gros perroquet vert, je crois qu'il est cousin des sorcières de Macbeth. Il m'a crié trois fois : <( Salut à toi, reine d'Astremonde! »

MARMORANDE et FRAGOLETTE (éclatant de rire)

Ah! ahl ahl ahlahl ah!

FRAGOLETTE

Et l'affreux charbonnier, tu ne Tas pas revu?

DOLCIANE

Il dort, sans doute, dans les caves.

MARMORANDE

Taisez-vous ! Taisez-vous !

DOLCIANE

Pourquoi?

MARMORANDE

Chut! C'est le roi!

(Entrent Cophétua et Mario.)

FRAGOLETTE

Le roi Cophétua et son vieil écuyer !

DOLCIANE

Comme il a l'air pensif!

MARMORANDE

Il médite le choix qu'il fera tout à l'heure.

FRAGOLETTE

Je crois bien qu'il m'a regardée I

DOLCIANE

Allons donci II n'a pas encore levé les yeux.

MARVIORANDE

Viendra-t-il par ici?

FRAGOLETTE

Notons bien laquelle de nous il regardera la première: nous connaîtrons son choix.

(Un page amène au roi Cophétua un grand lévrier.)

DOLCIANE

Regardez I Regardez! C'est son plus joli page avec son lévrier.

FRAGOLETTE

Oh ! le charmant jeune homme !

MARMORANDE

Oh! le bel animal!

DOLCIANE

Connaissez-vous son nom?

FRAGOLETTE

Le nom du joli page ou celui du beau chien?

DOLCIANE

Le nom du lévrier.

MARMORANDE

On l'appelle Oriflamme.

DOLCIANE

Oh! le beau nom! Voyez! II est mince, élégant et fier comme une épée. Il ondule des reins comme une longue flamme attentive à la brise.

MARMORANDE

Le roi Cophétua le caresse et le baise avec une tendresse à nous rendre jalouses.

FRAGOLETTE

Si nous chantions une chanson afin de l'attirer ici?

MAH.MOKA^DE 1)

Trois douces filles de rois...

TOLIES ENSEMBLE

Hirondelles, hirondelles, Hirondelles dans le ciel !

MARMORANDE

Trois douces filles de rois Sont perdues au fond des bois.

DOLCIANE

Elles cherchent leur chemin...

ENSEMBLE

Hirondelles, hirondelles, Hirondelles dans le ciel !

DOLCIANE

Elles cherchent leur chemin En se tenant par la main.

(1) Voir à l'appendice : musique n" 1.

FRAGOLETTE

Voyez-vous, dit la première...

ENSEMBLE

Hirondelles, hirondelles, Hirondelles dans le ciel.

FRAGOLETTE

Voyez-vous, dit la première, Là-bas luire une lumière.-

MARMORANDE

Ahl c'est là, dit la deuxième...

ENSEMBLE

Hirondelles, hirondelles, Hirondelles dans le ciel. ^

MARMORANDE

Ah ! c'est là, dit la deuxième, Qu'habite celui que j'aime.

DOLCIANE

L'autre dit : <( Partez, mes sœurs.

ENSEMBLE

Hirondelles, hirondelles, Hirondelles dans le ciell

DOLCIANE

L'autre dit : (( Partez, mes sœurs I Je reste ici, car je meurs.

ENSEMBLE

Hirondelles, hirondelles, Hirondelles dans le ciell

COPHÉTUA

Salut ! belles princesses ! Votre chanson est fraîche et cristalline, et lumineuse comme la rosée du matin sur le cœur parfumé des roses. Si les ailes des papillons chantaient en vibrant dans l'air tiède, elles chanteraient comme vous. Et si les rayons du soleil caressant les fleurs virginales des narcisses et des lys pouvaient murmurer des poèmes de grâce et de mélancolie, ils seraient vaincus par vos lèvres, car on entend, quand vous chantez, la musique de la lumière.

FRAGOLETTE

Ohl que de compliments!

COPHÉTUA

Vous êtes trois printemps également exquis.

MARMORANDE

Il faudra bien choisir, pourtant, l'une de nous.

COPOÉTUA

Tout à l'heure! tout à l'heure! Laissez-moi donc jouir une dernière fois de votre triple grâce.

DOLCIANE

Sire, vous plairait-il de cueillir avec nous des fleurs dans le jardin?

FRAGOLETTE

Nous vous chanterons des chansons de plus en plus délicieuses.

COPIIÉTLA

Non, charmantes sirènes. Vous chanterez sans moi. Si vous voulez cueillir des fleurs, vous le ferez en mon absence. Car je vais, selon l'habitude, ouïr la messe dans un village avec mon bon vieux Mario. Je suis fort en retard. Adieu.

(// sort avec Mario.)

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