LES MÉMOIRES DU PÈRE VAUBOIS
« Nécessairement... mais ce n'est pas à soixante- <louze ans qu'on se met à écrire ses mémoires ! on a beau avoir l'intuition, il n'en est pas moins vrai, comme l'on dit, je n'ai pas assez d'instruction, vous comprenez bien ? J'aurais bien des petites choses à vous dire sur Charleville, car j'étais un commissaire de police consciencieux et pas pusillanime pour ce qui est du courage. Demandez au docteur Trassin ! malheureusement il est mort ; il vous dirait que je me suis laissé brûler la main au fer-mocautère sans que la douleur m'ait fait dire un mot. Mais tenez, en allumant le feu ici à la bibliothèque municipale comme tous les matins, ma main s'est enflammée et je la regardais sans même souffler dessus. Charleville n'est pas un petit pays comme ici. Maintenant, simple particulier, ça m'est égal de sortir avec une pèlerine bleue et des sabots, mais c'est que là-bas je ne sortais jamais que ganté, ,savez-vous. Une loge de cinq places au théâtre pour moi seul : j'avais mon écharpe tricolore, ma photographie en cas de besoin et mon petit <:arnet de famille comme je l'appelais. C'était un petit carnet où je notais tout ce qui me venait
aux oreilles de l'un et de l'autre. J'entrais dans les boutiques et je disais : « Si des fois vous n'aviez pas le temps de venir faire une petite déposition, ne vous gênez pas ! Appelez-moi quand je passe. Je suis là pour faire régner l'harmonie ! »
Un jour h ville fut infestée par une bande de voleurs. Il n'y avait pas autant de gendarmes qu'à présent, nous n'arrivâmes pas à mettre la main dessus. Le procureur nae fit venir : « Vaubois, me dit-il, vous n'arriverez donc pas à mettre la main dessus ? — Pardon, que je réponds ! Monsieur le procureur, je donnerais plutôt ma démission ! » Maintenant, attendez, attendez, vous allez Voir.
0 y avait à ce moment-là un mendiant, un petit bonhomme qui avait un bâton et deux ou trois personnes m'avaient dit : « Il fait des menaces à ceux qui lui refusent ! » Un jour je le rencontre et je lui fais des observations. Voilà qu'il le prend de haut.
« Qui êtes-vous ? qu'il me dit.
Et moi je lui montrai ma casquette galonnée, en me promettant de me venger.
— Est-ce que vous connaissez ça ?
— Non ! qu'il me dit.
Je vois que j'ai affaire à une forte tête.
— Eh bien vous allez apprendre ce que c*est ; c'est la casquette du commissaire.
Nous portions des casquettes à l'époque. Je hii demandai ses papiers. Malheureusement ils étaient en règle : âge, trente-sept ans ; profes-
sion, portefaix ; natif d'Azincourt ; rien à dire. Je fis prendre des renseignements comme ça se fait de parquet à parquet : ça se connaît, on n*est jamais à court : rien sur le bulletin n^ 2, un peu de braconnage et c'est tout. Le petit bonhomme était insaisissable. Pourtant }e réussis à l'arrêter le soir même pour vagabondage et le voilà au violon !
Attendez, c'est ici que ça commence.
A quelque temps de là on me rapporte qu'il iiisait : « Les gendarmes et les commi-ssaires., quels imbéciles ! ils arrêtent les gens qui ne font rien, mais les voleurs ils les laissent courir car ils ne sont pas fichus de les trouver. »
Justement la bande des voleurs avait eu l'audace de voler jusque dans la mairie ; ils avaient volé une échelle et puis ils étaient allé casser un vitrage dans l'église ; ils avaient tenté une effraction sur les troncs. Je me dis : a Toi, mon gailUrd, tu en sais plus long que tu ne veux en dire, attends un peu...» c'est ici que vous allez voir... écoutez-moi... Je dis à un de mes moutons : a Procure-toi une blouse, une vieille blouse, et à moi aussi et des sabots... tu trouveras ça n'importe où ! » Je mets un bonnet et un chapeau, et lui de même ! et nous voilà grimés tous les deux et pas très reconnaissables. J'arrive chez le procureur. Le procureur était un homme pusillanime : le voilà qui pousse la porte de toutes ses forces, la porte de son bureau, pour m' empêcher d'entrer, et qui pousse des cris parce qu'on
m .iviii^ iiii^sr- jiMMiit'i : (( N'ayez pas peur, que je lui dis, monsieur le procureur, ça n*est que moi, Vaubois ! » à travers la porte. Le procureur alors fut très étonné et il sourit, car il savait que j'étais un bon serviteur : « Donnez seulement l'ordre à deux gendarmes qu'ils me jettent de force au violon tel que je suis, monsieur le procureur, et j'aurai nos hommes ! » Le procureur voulut bien se prêter à cette petite scène là et nous sommes entrés au violon, mon mouton et moi, la tête la première. Le petit mendiant était là. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un violon ?... vous n'avez jamais vu ça ? eh bien imaginez-vou» qu'il ne fait pas plus clair là-dedans que dans un caveau à bois ; il y a un seau pour les besoins, et une couche pour la nuit. Voilà ! Le petit mendiant était couché sur le lit de camp, tout le long^ du mur !
(t Ah ! que je suis malade ! que je me mets à dire en déguisant ma voix, bien entendu, que je suis malade, que je suis malade ! Ah l les sales gendarmes ! le sale monde !» et je vins me coucher près de lui et je faisais claquer mes sabots sur le lit de eamp. « Ah ! que je suis malade» que je disais donc en déguisant ma voix, et je crachaisà terre.
Et le petit mendiant qui était là me dit :
« Pour sur ! ce sont des sales gendarmes ! et des imbéciles ! ils arrêtent des gens qui n*ont rie» lait, mais, pour les autres, ils les laissent galoper.
— Quels autres ? que je dis.
— Mais les voleurs, pardi.
— Les voleurs... vous les connaissez donc ?
— Si je les connais... parbleu î
— Vous dites... mais vous ne les connaissez pas plus que les autres.
— Je ne les connais pas ! qu'il dit ! Je ne les connais pas, le Frisé et Milord et tous les autres ! €t la maison là-haut à la Terre Noire î
Vous comprenez bien que mon mouton ne perdait pas son temps. Il était couché sur le lit de camp à faire semblant de gémir ; il dressait procès-verbal contradictoire. Moi, sans faire ni une ni deux, je me lève et je fais semblant d^ trébucher sur la porte. C'était un signal. Je n'avais pas envie de rester là jusqu'à demain. Les gendarmes nous ouvrent. Le petit bonhomme était stupéfait ; mais il ne dit rien. J'allais tout de suite chez le procureur (en civil, cette fois, bien entendu) et je lui dis : « Monsieur le procureur... je tiens nos hommes. Voilà. »