LE PIANO FANTOME
Le environs de Guichin sont à vingt kilomètre» à la ronde parsemés de villas et de bourgades dans la vetdure. L'été les routes prennent une grande animation. Les automobiles étrangères croisent les bicyclettes : on a même vu un aviateur ! La rivière, une des plus jolies de France, est bordée de châteaux ; et les châtelains pèchent en canot ou organisent de petites régates. Un dimanche matin que la campagne semblait dormir sous le soleil, deux hommes titubaient sur U grande route de X. à 18 kilomètres de Guichin : Proche l'organiste et son employé Péronneau. L'organiste et marchaiid luthier Proche louait des pianos aux Guichinois en villégiature et aux étrangers de passage ; chaque jour il allait à la campagne accorder ses pianos et s'il ne parvenait pas à satisfaire sa clientèle, il la partageait avec Péronneau. C'était deux petits hommes bruns toujours ivres qui avaient tous deux le talent de ne jamais laisser voir qu'ils l'étaient à la clientèle, mais qui, une fois sur les routes, s'en donnaient à cœur joie de folies et de chansons. La plupart du temps ils marchaient à pied, ayant dépensé dans les cabarets l'argent de leurs retours par la diligence.
« Monsieur le recteur, sauf votre respect, n'allez pas si vite ! n'allez pas si vite. Vous allez trop vite.
— Eh quoi donc î mon brave Proche î c'est vous. Vous n'êtes pas venu pour les vêpres dimanche dernier. Nous ne pouvons pas vous garder comme organiste.
— Vous voyez bien que vous alliez trop vite, monsieur le recteur, puisque vous vous êtes arrêté. Ne pourriez-vous pas nous donner de quoi prendre un verre, nous n'avons plus un sou.
— Moi, encourager l'ivrognerie 1 jamais de la vie... Tenez, voilà quatre sous, mais c'est une indignité.
Ils burent de ns une auberge où il y avait un marchand de poissons dont la charrette était devant la porte. Proche et Perronneau donnent au marchand de poissons un véritable concert de flûte et flageolet : ils avaient toujours dans la poche quelque instrument. Ils contèrent aussi de plaisantes histoires : l'histoire du pianiste qui avait perdu son contre-ut, l'histoire du diapason qui rend fou et mille autres de leur répertoire. Le marchand de poissons, enthousiasmé, ne voulait plus les quitter : « Où allez-vous ? N'allezvous pas à Z*** ? » Proche et Péronneau se souvinrent justement cfu'il y avait à Z*** le piano d'une comtesse qui n'était pas d'accord. On partit dans le soleil matinal. Les paniers de poissons sautaient, .mal amarrés sur la haute voiture ; Proche et,. Péronneau contaient l'histoire de a Que
veux-tu ? » ci d«' (f De quoi je me mêle ? » Ils arrivèrent au château de la comtesse Barberin et sonnèrent à la grille après s'être assurés mutuellement en se respirant au visage qu'ils ne sentaient pas trop Falcool. La grille était close. \h firent le tour par le parc, mais la petite porte était attachée avec deux tours de chaîne et un gros cadenas. Alors Proche s'écria :
« Quelle bande de fripouilles ! il me faut mon piano de cinq cents que j'ai acheté deux cents, je n'en donnerai pas vingt francs, mais je l'ai loué cinquante. Il me faut mon piano. Je sauterai par-dessus le mur, mais j'aurai mon piano accordé ou non. »
Péronneau, qui était moins ivre quo> .<»on maître, fit observer que le mur était haut, qu'on n'aurait pas d'avantage à enlever le piano puisqu'on ne pourrait pas le transporter faute dc^ camion.
« De quoi te mêles-tu ? qu'est-ce que tu veux dire ? crois-tu que j'aie envie de le transporter sur mon dos? Je vais le vendre. Je vais le vendre! si je ne le vends pas dans ce bourg-ci, je le vendrai ailleurs. Crois-tu que nous ne trouverons pas une 'charrette à bras pour le pousser. Va me chercher une charrette à bras... je vais fumer une cigarette. Quoi ! de la rouspétence ! d»» quoi te mêlestu? qu'est-ce que tu veux? J'ai un piano derrière ce mur. Est-il à moi, oui ou non ? eh bien s'il est à moi j'ai le droit de le vendre. Va me chercher une charrette à bras ou je te donne tes huit jours comme à un vulgaire marchand de poissons. Ah 1
je n'ai pas de tabac !... laisse faire, quand j'aurai vendu le piano de la comtesse Barberin, nous en aurons du tabac et du tabac fin encore pour rentrer en ville. Va me chercher une charrette à bras 1 tu rapporteras aussi une échelle ou deux ! plutôt deux qu'une.
— Où vendrez-vcus ce piano-là ce matin, patron.
— De quoi te mêles-tu ? Qu'est-ce que tu veux? Depuis quand les opérations commerciales sont-elles dirigées par les sous-ordres ?
— Sous-ordre, moi... il m'a traité de sousordre l
— Allons, ne pleure pas et viens. Il y a une villa en construction sous le paratonnerre de la chapelle Sixtine. Si le diable ne vient pas nous tirer par le pan de notre habit, je veux en sortir quatre échelles et deux charrettes à bras.
A midi l'accordeur et son employé tombaient dans un massif de rhododendrons et s'y endormaient profondément, oubliant une charrette à bras et une échelle de l'autre côté du mur.
Ils furent éveillés par les aboiements d'un chien et les jurements d'un homme.
« Le temps d'aller à la messe et on est envahi par les rôdeurs. Qu'est-ce que vous fichez là, vous autres.
— Hein ! laissez-moi dormir ! de quoi vous mêlez-vous ? Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Déguerpissez d'ici ou je vais chercher la gendarmerie.
— Faites excuse, monsieur ! nous étions venus accorder le piano de madame la comtesse Barberin et, charmés par la beauté de la propriété, nous nous sommes endormis dans ce massif.
— Le piano ! ah ! vous êtes monsieur Proche ? Mais madame Proche est venu elle-même le chercher, elle disait qu'elle voulait le vendre à la femme du juge de paix. Elle doit l'avoir vendu : cinquante francs, je crois.
— Ah ! la salope !