LE COUSIN JOSEPH
La beauté du cousin Joseph fit l'orgueil de toute sa famille. Quand Gualbert était jeune, il était joli garçon, mais sa mère elle-même déclarait que la beauté de Gualbert ne valait rien auprès de celle du cousin Joseph. La nature qui a fait des hommes trop longs et d'autres courts, qui a mis des faces pâles sur des cous de hérons, des faces vineuses sur des cous d'éléphants, avait, paraît-il, bien proportionné les membres du cousin Joseph entre eux et ceux-ci avec sa figure. Ce cousin Joseph que Gualbert n'avait jamais vu était pour lui comme un dieu mystérieux. Quand il le vit, il avait soixante ans, il était veuf, il avait plusieurs enfants et l'air d'un marchand de vins qui ressemblerait au peintre Rochegrosse. Ajoutons que pour ressembler au peintre Rochegrosse il faut couper les cheveux en frange sur le front et la barbe en pointe. Le cousin Joseph ne se privait pas des plaisirs que lui donnait cette ressemblance. Le cousin Joseph, sentant que sa beauté n'impressionnait pas Gualbert, essaya sur lui l'efîel de quelques centaines de photographies. Il y avait le cousin Joseph en soldat, le cousin Joseph en chasseur, le cousin Joseph en canotier.
le cousin Joseph en habit noir, le cousin Joseph à la campagne, au balcon au milieu de ses enfants, au milieu de ses amis, le cousin Joseph de dos, de face, de profil, de trois quarts, en lumière, sans lumière, le cousin Joseph à Taurore, au crépuscule, à midi, sous la lampe, sous le gaz, sous l'électricité. Gualbert, qui avait l'esprit de contradiction, jugeait que son vieux cousin avait eu dès l'enfance l'air qu'il avait gardé : Tair d'un marchand de vins qui ressemblerait au peintre Rochegrosse. Le cousin Joseph était marchand de vins.
Dans son enfance, le cousin Joseph était sculpteur. A l'âge où d'autres ont les prix du collège, il avait eu ceux des écoles de sculpture, et ce qu'il montrait alors de talent faisait bien augurer de celui qu'il devait avoir un jour. Il satisfaisait assez le goût de son temps pour qu'on prévît qu'il satisferait le goût des temps à venir. A vingt ans il avait encore du talent, mais il avait surtout du cœur. Le cousin Joseph ne gardait rien pour lui qu'il ne dût partager à l'occasion. Son atelier de sculpture était un asile aux sculpteurs sans atelier, son repas, celui des camarades. Pendant les fêtes, noble, souriant, un peu triste, il semblait ne se réjouir que de la réjouissance d'autrui. On l'avait dit au cousin Gualbert et l'attitude de Joseph limonadier rendait vraisemblable les récits qu'on faisait de Joseph artiste en sculpture. Il paie les services d'employés que la maladie a empêché qu*on lui rende, et mieux
que tout autre limonadier ceux qu'on lui rend. Sa fille Georgette lui ressemble en ses vertus et les complète ; elle sait calmer d'oa miot fes discussions, distribuer la justice sans exciter de -murmures et admiinistrer avec autant d'éxjonomie que de générosité. Ses fils ont de l'habileté dans l'esprit et dans les mains. Heureux dans ses seiatiments, le cousin Josepli ne le fut pas dans sa «arrière, les uns nuisirent à l'autre. L'amour de la sculpture ne s'accomimode .pas toujours djes aim£)urs des sculpteurs. Cousin Josepii eut lies siennes à vingt ans. Aux assiduités d'un bsel homme et qui ressemble à Rochegrosse, quelle femme eut pu résister? Il épousa la mère de son enfant et comme il leur voulait plus de bonheur que les récompenses annuelles n'en donnent aux artistes pauvres, il tenta d^ rallea' chercher en Amérique. L'Amérique en ce temps-là c'était encore l'Eldorado, un EUdorado de chèques ! La misère d'abord ébranla sa foi dans le Paradis transatlantique. Pourtant un jour un grand bazar de la 5® avenue commanda des poupées de cire pour parer une vitrine aux fêtes du Christmas, et cousin Joseph intéressa par la représentation des célébrités mondiales : Sarah Bernhardt, le général Boulanger, etc.. D'autres commandes annuelles l'enrichirent. Tant mieux, car le cousin aurait bien souffert de ne pouvoir donner à ses quatre enfants l'éducation dont il les jugeait dignes. 11 avait vraiment bon cœur. Il avait tant de cœur qu'il ne sut pas refuser à sa femme un
ruineux retour en France. Napoléon de cire, Rodin, Sadi-Carnot firent le voyage sur l'eau sans en être endommagés.
Après 1889, en matière de poupées de cire, l'Exposition Universelle avait excité des curiosités que le Musée Grévin ne parvenait pts à satisfaire. Des poètes ont noté alors TefTroi que leur causaient les exhibitions de poupées dans des caves ; des philosophes ont disserté sur les spectacles de cire ; des suffrages ont été ralliés par
' un tableau « l'Homme et la poupée ». La moralité et l'immoralité possibles de la reproduction par la cire ont été mises en balance par un prédicateur. La mode y était : cousin Joseph en profita et pour s'enrichir plus vite il exploita à la fois deux passions de l'homme : celle des poupées et celle de l'alcool. Gualbert n'a connu que par
^ ouï-dire la biographie du beau cousin et ne le fréquente que depuis peu. Aujourd'hui il gagne vingt mille francs par an dans un grand café du boulevard. Les poupées furent vendues. Il est veuf et se vante de réjouir malgré ses soixante ans une maîtresse qui l'aime pour sa beauté et non pour son argent. Quant à la sculpture, il ne la néglige pas le dimanche, il s'intéresse à ses grand-prêtres à l'époque des Salons ; il est persuadé que le lendemain de sa mort tous ses amis de l'Institut suivront son cercueil fleuri. Son intérieur est celui d'un bourgeois qui aime les plâtres peints, sa table est exquise, il verse de bon vin avec plaisir ; il comble ses enfants, et
ses petits yeux gris se mouillent quand il en parle. Ses mœurs sont patriarcales.
« Et Georgette ? lui dit Gualbert, jeune homme aux allures protestantes, en découpant une aile de dinde au foie gras. Ne la marierez-vous pas ?
— Sais-tu, petit, qu'elle m'est très utile au café, répondit cet excellent cœur en trempant sa moustache grise dans un Bourgogne (grande récolte 1903).
— A qui sera-t-elle utile quand elle ne le sera plus à vous, cousin.
— Sois tranquille, petit, sa dot est là. Mais tu ne peux imaginer combien sa présence est nécessaire ici. Elle seule peut accorder Paul et Lucien et j'aime tant la concorde. Tu ne peux savoir combien j'aime la concorde. Ah ! me séparer de ceux que j'aime !... Un jour viendra où je m'en irai, comme tout le monde. Que deviendra ma maison si Paul et Lucien ne s'entendent pas ? Elle seule peut...
— Georgette sera-t-elle moins conciliante mariée ?
— Ma parole 1 tu en parles à ton aise ! un ménage de plus sur ma maison. C'est ça ! et puis que Paul se marie aussi ! que la fantaisie prenne à Lucien de se marier. Et alors ! et alors ! et alors ! »
Gualbert park ^,ic sagesse mais sa conduite est légère. A moins d'invitations particulières il n'approche guère les personnes graves qu'aux enterrements ou aux époques des grandes fêtes : au Nouvel An ou à Pâques par exemple. Gualbert n'aime point les gens qui le connaissent trop et il soupçonne la famille de propager l'écho de ses fautes. Il faut qu'on l'admire et les cousins se décident à le faire plus lentement que ses amis. Cependant l'on dîne bien chez le cousin Joseph et à défaut d'admiration Gualbert accepte un bon repas. Le voici donc à la table du limonadier.
« Eh bien, petit, tu vas être satisfait. Ma Georgotte se marie.
— Ah î tant mieux ! je nae faisais mal l'idée qu'il y eut des limites à vos sentiments de paternelle bonté.
— Oui I elle se marie à un jeune Anglais, un garçon très digne,.., beaucoup de cœur... beaucoup d'avenir... Je dois avouer que les renseignements qu'on m'a donnés sont excellents. Il est employé à la coupe dans une grande maison de tailleurs. Sa famille est très unie, très respectable ; il est d'une bonne conduite, d'un bon caractère.
— Comment les deux fiancés se sont-ils connus ?
— Ici ! au café ! il l'a vue à la caisse ! ils s'aiment ! elle est très heureuse.
— On a tort de penser mal des niariagas
d'amour. On prétend que les orages de la passion ne s'accommodent pas du calme d'un ménage et il est vrai que les excès de l'amrour amènent ceux de la haine mais il n'est pas moins vrai que les souvenirs de ces excès cimentent une amitié amenée par les expériences de la vie. L'amitié est le bonheur des époux et l'amitié c'est l'agonie de i'amour.
— Tu parles bien, petit ! mais la question n'est pas là... Non! la question n'est pas là... Franchement... ce garçon-là ne me plaît pas.
— Ah!.,.
— Non ! il ne me plaît pas. Il a dîné ici et il ne s'est pas tenu convenablement.
— Ah ! bah ! et cette morgue britannique ?
— La morgue britannique 1 Ah ! je t'en ficherai de la morgue britannique ! Au dessert il a sauté par-dessus la table en ne s'appuyant que sur un pouce. Il n'a pas cessé de faire des calembours en français comme un rapin : il a enlevé sa veste. Enfin : il s'est mal conduit !...
— Oh ! comme vous connaissez mal les Anglais, mon cousin ! n'en avez-vous pas fréquenté en Amérique ? Toutes ces plaisanteries sont reçues en Angleterre, et c'est un honneur qu'un Anglais vous fait de se tenir chez vous en enfant gâté : il vous prouve ainsi qu'il se considère comme en famille. Tenez ! j'ai des amis qui ont de très belles relations à Londres. Mais, très belles ! de hauts négociants, des banquiers, des magistrats...
— Toujours de la pose, Gualbert ! ah ! tu es bien de ta famille, toi, tout pour le décor ! ta mère n'a jamais été qu'une mondaine ratée, ta grand'mère mettait de la politesse partout, ta grand'tante Adèle n'estimait que les hommes décorés. Les grades passaient avant le cœur chez vous.
— Pour en revenir à mes amis... Tan dernier ils ont invité aux fêtes de Noël deux nobles Anglais de passage à Paris. Deux vieillards démodés et magnifiques, des habits noirs, des favoris blancs, du ventre, de rares bijoux et précieux. Eh bien ! vous le croirez difficilement ! à une heure du matin ces messieurs qui avaient bien cent vingt ans à eux deux jouaient à sautemouton au risque de briser les objets qui ornaient les consoles.
— Je n'en crois rien ! tu veux absolument que Georgette se marie. Vous êtes tous les mêmes dans ta famille : vous ne reculez pas devant un mensonge pour arriver à vos fins. Falguière m'a dit un jour : Joseph, tu sais, l'artiste menteur est un mauvais artiste. »
Quelques mois après, Gualbert et le cousin Joseph se rencontrèrent derrière le corbillard de la tante Jeanne. Gualbert avait un vrai chagrin de la mort de la tante Jeanne. Il avait passé ses vacances de collégien chez elle et la tante Jeanne lui apprenait des chansonnettes, ou plutôt des bribes qu'elle se rappelait des chansonnettes de jadis. La tante Jeanne avait la voix fausse et les
airs des chansonnettes étaient invraisemblables, mais Gualbert ne peut pas s'en souvenir sans être attendri. C'est la tante Jeanne qui a appris à Gualbert à danser et Gualbert reconnaît que s'il n'a pas fait honneur à la tante comme chanteur en répétant ses refrains il s'est fait remarquer comme danseur ; il le ferait encore s'il ne jugeait pas que les tangos nécessitent plus de travail qu'ils n'en méritent.
Le cousin Joseph, solennellement vêtu de noir, disait en pleurant :
(( La tante Jeanne était une excellente femme. Quelle excellente femme ! Vois-tu, petit, c'est une génération qui s'en va. Les générations nouvelles sont égoïstes : il n'y a plus de cœur. Oh î l'excellente femme !
— Vous l'avez bien connue ?
Le cousin Joseph s'essuie les yeux.
— Je l'ai vue une fois à l'enterrement de la tante Amélie et une autre fois à l'enterrement de ma mère. J'avais six ans.
— Oui ! c'était une excellente femme ! La morale a reçu bien des assauts depuis un siècle. D'autre part, l'instruction universelle ou censément telle... Quand marions-nous Georgette avec son Anglais ?
— Avec lui, jamais ! un homme qui saute pardessus les tables après dîner !
— Mais c'est l'humour anglais, Joseph !
— Tu ne vas pas m'apprendre l'anglais, je pense !
— Pas l'anglais, mais les Anglais à ce que je vois.
— Petit, je vais h- linc. ^ ut cu des renseignements déplorables sur lui. D'abord il n'a pas de métier, ce n'est qu'un employé.
— Eh bien ! sa femme suivra avec lui les fluctuations de sa destinée.
— De plus il est ivrogne, voleur, menteur, sale, paresseux, violent, inconstant, coureur. Et ma petite Georgette ! elle va être bien malheureuse avec cet ostrogoth-là.
— Voilà bien des défauts ! un seul d'entre eux suffit à un individu de l'humanité moyenne. D'où tiens-tu ce tableau ?
— ' De source sûre ! d'une femme qui est venue tout exprès pour me les apporter et qui est sa propre maîtresse. Une personne très bien et une jolie fille par-dessus le marché.
— Vous êtes bien naïf, cousin Joseph... ou plutôt... il n'y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.
Gualbert a revu son cousin. Georgette est mariée avec l'Anglais. « Cette petite n'a pas de cœur, dit Joseph ; je crois qu'elle préfère son mari et son enfant à son père. Je ne compte plus... je ne compte plus, ma parole ! »