PLACE DE LA MADELEINE
Je soussignée Diane de Montfermeil, s^engage à partager les bénéfices et les charges de ma maison de modes, connue sous le nom Maison Caroline Berard, aç^ec Mademoiselle Alice Horviller, habitant 46, rue Botzaris, aux Buttes-Chaumont, mon amie et ma collaboratrice , ce à dater de son mariage.
Signé :
Diane de Montfermeil dite Caroline Berard.
La direction des pensées était la même, non celle des promenades, on s'engagea à faire coïncider celles-ci le dimanche suivant. Alice avait des cartes d'adresse ; Léonce se promit d'en faire imprimer gratis par l'imprimeur de l'Entrepôt Voltaire.
Rapidement, Léonce remplaça chez lui les repas copieux et les digestions faciles par le jeûne et les maux d'estomac, le silence par le bavardage, et le bavardage en argot par un pathos mélancolique ; à l'Entrepôt Voltaire, les plaisanteries par la méditation, la ponctualité par les distractions, l'exactitude par les retards, la mollesse par une sorte de brio léger, enfin les soirées
d'art dramatique par Tattente nerveuse des visites qui étaient fréquentes et irrégulières. La mère fit sur la fiancée possible une enquête qui vérifia ses dire^. La concierge de la rue Botzaris avec un sourire, répéta la leçon de la généreuse locataire sut la maison Caroline Berard. La mère ne rencontra Caroline Berard qu'après treize demandes qui la faisaient moquer du personnel. Diane de Montfermeil était une grosse blonde à fossettes qui promenait dans chacun de ses salons, ses airs dolents et ses diamants avec activité.
« Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! ...je me rappelle... une copine de pension, nous avons fait un peu la bringue ensemble. Elle est si drôle, cette petite ! Diane de Montfermeil ! quelle histoire sensationnelle ! Oh ! Oh ! Ah ! faites pas attention, je ris ! c'est ridicule, c'est une habitude pour montrer mes dents probablement : elles sont fausses ! mais certainement tout ce qu'elle voudra, la pauvre chérie : on s'arrange en famille. Non ! elle n'est pas là aujourd'hui. Oh ! Oh î Oh ! Oh ! Eh ben ! dites donc ! je veux être de la noce, hein ! j'espère qu'on m'invitera au moins, il faudra être rigolos ! Venez donc par ici, je veux vous montrer ce que nous faisons cet été. Croyezvous si ce n'est pas un amour ce petit paradis-là : c'est correct, c'est comme il faut, il est très bien ce modèle-là. Ravissant, ravissant, ravissant, tout plein, je sais à qui ça plaira : à M^® de Berg, elle a tant de goût ! faut savoir s'arranger dans la vie. Moi j'ai trop d'idées, ça m'rend folle,
tiens il n'a pas de nom ; je vais l'appeler Diane de Montfermeil, c'est imprévu comme votre visite ! Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! c'est égal ! elle est bien bonne ! Ça c'est ma collection de petites poupées ! c'est à moi, ça ! Je les adore tout plein, oh ! mes petites poupées, mes petites poupées, elles sont bien arrangées, hein ? »
Le croisement des ordres, des appels de téléphone, des demoiselles pressées et tranquilles, les odeurs de la dame, celles du vernis et de la colle, ahurissaient la pauvre vieille de Belleville : elle était charmée et se crut convaincue, elle partit chargée d'un présent dans un carton : un chapeau de mariage pour dame âgée rouge, doré, orné d'une aigrette blanche.
Ni l'Entrepôt Voltaire, ni la maison Caroline Berard, ne furent représentés aux noces ; l'un des conjoints n'était plus de l'une, le second n'avait jamais été de l'autre. Le lendemain sur l'oreiller du lit de jeune fille qui était devenu le sien, Léonce trouva non pas une chevelure adorée, mais une enveloppe cachetée :
« Léonce !
Je t'ai menti ! Je t'ai trompé ! Pardonne ! Je t'aimais. Je te voulais coûte que coûte ! Je t'ai
aimé le premier jour ! Je suis honteuse de moi en voyant tes chers parents qui sont des gens de premier choix comme de raison, moi ! moi ! si indigne du baiser de ta mère ! oh ! mon Léonce adoré ! Oui, je t'ai menti, menti, menti, menti ! J'ai été chez CaroHne Berard, ça c'est vrai ! Et je suis son amie, la belle avance ! Elle n'a été bonne qu'à m' engager dans une affaire qui n'est pas profitable. Mon chéri, c'est le commencement de tout. On était toutes les deux à sec, à l'époque, et tu ne peux savoir ce que c'est, quand on veut rester honnête. On est hors de sens, on a le diable au corps. Alors, tu vois... On s'est promis que la première mariée aiderait l'autre, et elle a fait sa pelote, alors par lubie, elle a imaginé le papier signé Diane de Montfermeil, qui n'est pas son nom, mais une divagation, comme tu penses bien, et j'ai accepté par bêtise. Oh ! que je suis coupable, mon gros chéri, mais je me punis et pas à bon marché, je m'en vais et ça me coûte gros. C'est fini, ma vie est brisée. Je donne mon bonheur par remords, car je n'en dormirai plus. Hélas, que faire ? Tu m'as dit que tu avais perdu une bonne place par l'amour qui t'avait tourné la tête, mais que ton singe te reprendra quand tu voudras de son propre aveu à lui. Cela étant, en conclusion pratique, va voir ces messieurs, et mets-moi tout sur le dos. Moi, je ne sais ce que je ferai, je suis plus embarrassée que toi, ayant fait le coup, et n'osant plus profiter du mariage ; car à quoi servirait -il de rester,
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puisque lu sui:< .' li ne s"en suivrait que des chicanes, par conséquence de la gaffe. Peut-être une fois morte, lu comprendras combien je t*aî aimé, puisque j'ai été jusqu'à raconter des sornettes, par l'amour que j'avais. Alors tu iras sur ma tombe m'apporter ton pardon avec un bouquet de fleurs. Adieu. En définitive, je préfère mourir ! Si tu me pardonnes, écris-moi à mes initiales poste restante, rue Sainte- Anne.
Ton Alice. »
L'amour a du prix pour ceux qui l'ont ignoré longtemps et le mariage est sacré pour les simples : « Ça c'est plus soigné comme blague que la chronologie de Chilpéric ! »
« Ça ne fait rien. Reviens. Je t'aime comme avant. »
Cette première réponse inspirée par le cœur fut jugée trop brève par l'esprit. Les quatre pages de la deuxième commençaient par ces mots :
« J'ai toujours eu de la déveine. Ma mère a un caractère désagréable. Il faut bien la connaître. Mon vieux est infirme depuis » Et n'en contenait pas d'un autre ton.
Celle que reçut Alice Horviller, ressemblait aux semonces méritées que les pères de théâtre adressent à des fils qui n'en tiennent pas compte : (( Madame, j'étais loin de m'attendre, etc.. »
En cherchant un linge pour essuyer son binocle, Léonce s'aperçut qu'il n'en portait pas d'autre que sa chemise. Il n'en fut pas étonne, les grandes
émotions n'en comportent pas de moindres^. Le rasoir guidé par une main sûre, enleva à sa face les poils qui n'y devaient pas paraître^ sans entamer ni les touffes correctes et décolorées au menton, ni la chair rose et jaunâtre. A la fin de l'opération, des décisions irrévocables avaient remplacé les hésitations. C'était :
1^ ne pas augmenter sa douleur par celle de sa mère en en faisant sa confidente,
2° d'aller se plaindre de Caroline Bérard à son ancien patron.
Rue Oberkampf la rapidité de ses, pensées moins clairement formulées par lui qu'ici par moi, accélérait celle de ses jambes vers le salut. Un procès à la grande modiste ! Cette intention satisfit plus à sa vengeance que ne l'eût fait son exécution ; le bon sens et l'orgueil s'accordaient pour l'approuver ; la puissance et les capacités nécessaires lui manquaient, mais non à Monsieur Pompe et à Monsieur Ligier dont il espérait l'appui.
Les raisons de nos actes ne sont pas celles qu'expose notre muette éloquence. Que tout homme interroge « l'autre « qui agit pour lui avec des causes que lui-même ignore. Si le cerveau abrite nos pensées, nos arrières-pensées, la conscience et ses ombres, le fait-il de cet « autre » mystérieux dont les actes sont attribués à l'individu, dits par lui « spontanés » et ne semblent jamais soucieux que d'eux-mêmes. Ah ! bonhomme bénéfique ou maléfique, mais certaine-
ment falot, toi qui n'es pas moi et crois l*être^ qui es-tu, bonhomme affreux ? où logcs-tu, toiy Tautre ? l'autre L quelquefois j ai cru ta vie finie en moi mais tu as ricané pour la proclamer. La simplicité de l'homme fait la complexité de « l'autre » et réciproquement. La isimplicité est ma vertu, c'était celle de Moireau. L'autre n'ayant pas de pensées anime d'intentions celles de son compagnon qui lui sont étrangères ; l'autre ayant des pensées, le compagnon les ignore. Moireau n'aurait-il pas rougi, s'il avait connu la comédie que « l'autre » lui faisait jouer sur un théâtre dont je dois lever le rideau. « L'autre )) pensait : « Impossible procès réussir. Patron salaud s'ennuie, adore scandale. Aveu vérité avec demande simple de réintégrer impossible. Fierté. Dignité. Demander conseil pour procès excellent. Offrira place acceptée d'avance. » Moireau pensait : « M. Pompe est un père pour ses employés, il va me dire comment me conduire pour ravoir ma femme. »
Cependant l'ardeur même que Léonce mettait à ces projets les devait dissiper. Le temps va son chemin et l'esprit va le sien sans que Tun s'occupe de l'autre. Le carillon de l'église Saint-Ambroisf* qui repeuplait périodiquement les trottoirs du boulevard Voltaire avait signalé aux restaurateurs et aux employés l'heure de leur réunion.
« Eh bien ! mon vieux, on est à la tête de la société Bérard et C®, c'est le comble de la richesse en pleine exécution, là, hein ? mais ça n'a pas
l'air d'aller... faut pas être bien subtil pour voir sur votre figure...
— Ça va. »
Le nombre des questions venues d'un groupe le dispensa d'y répondre. La froideur qu'il ne se donna pas la peine de déguiser par un de ses sourires n'étonna pas : les employés ne sont pas habitués à un autre mode sinon aux accès de bienveillance et aux plaisanteries grivoises. Mais « l'autre » de Moireau était si troublé qu'il changea ses projets et Moireau le fit de sa route. Moireau connaissait la vie du Rayon et ne voulait pas qu'il le fit de la sienne et tandis que la peur des commisérations hypocrites et des apartés railleurs ramenaient Léonce chez sa maman « l'autre » sentait confusément que l'amour indispensable ^>^à l'existence et sufTisant à l'emplir arrangerait au mieux celle de Moireau.
L'œil du père suivait une lettre froissée dans la main de sa femme couchée. Le beau mariage est la dernière ambition d'une mère chimérique pour un iils qui les a déçues toutes comme jadis le père. Montée le matin au logis de sa bru pour connaître la fin de ses misères, une lettre oubliée lui en avait appris de nouvelles. De plus haut est la chute plus elle est douloureuse. L'amour
€St un voile de ses duperies et de ses chagrins, et Léonce n'était qu'amoureux, mais les yeux de la vieille n'avaient de voiles ni devant la triste vérité ni devant les affreux mensonges. Grelottant de fièvre dans son lit elle y cuvait ses douleurs récentes et les plus anciennes. Léonce entra comme un enfant coupable et sortit de même sous prétexte de quinine. Il rapporta trois journaux mais il aima mieux écrire et déchirer des lettres chez sa mère et chez sa femme où il les transporta le soir que de lire. Le guet des fiacres, des tramways, des rares passants, la contemplation des arbres des Buttes-Chaumont dont la cime coupait le ciel étoile, emplit une partie de cette seconde nuit de noces, le sommeil le fit de la journée suivante. Le surlendemain à deux heures du matin, Alice, radieuse et bien mise, fatiguée et parfumée, se rendit à son mari muet de surprise et ivre de bonheur. D'abord à des paroles dont l'incohérence dénotait la plus grande émotion, la réponse de l'épouse fut un sourire protecteur et attendri, celles qu'elle devait faire aux demandes étaient préparées.
— (( La plus belle et la plus gentille ! On ne s'en fait pas une idée comme c'est coquet ! As-tu reçu ma lettre ?
— Quelle lettre ? Ah oui ! je t'ailirme que c'est faute de temps que je ne suis pas allé à la poste restante. En toute franchise, mon chéri, voyons, en définitive à quoi sert-il ! Il faut être raisonnables. Écoute-moi bien, tu vas me promettre
de ne pas faire d'extravagances par fureur de jalousie. Hein ? J'ai bien réfléchi que c'est moi qui t'ai fait perdre ta place... Si, si ! J'ai bien remarqué ! Je voudrais tant que tu comprennes ! Il est juste que ce soit moi qui te rembourse et intégralement. Je n'ai pas plus d'orgueil, qu'il n'est raisonnable, mais c'est l'honnêteté. Ah, je suis honnête, va. Tu verras, tu ne me connais pas. Rien de plus beau que l'honnêteté. Conséquemment je suis allé chez Caroline Bérard lui reprocher sa conduite, tu sais, n'est-ce pas... Alors elle m'a promis un mot de recommandation pour Giroux la maison de couture et finalement elle me l'a écrite et voilà ! Écoute, mais écoute-moi donc, reste tranquille au lieu de m'embrasser à ce point-là toutes les minutes. Oh ! ce qu'il est gentil !
— C'est égal ! des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit, comme dit Hernani, mais ça a-t-il une idée, une petite idée de rentrer chez votre mari à deux heures du matin, première grande coquette.
— Eh bien écoute, tu vas voir. Tiens regarde. Ils ont tant de confiance en moi ces tas de bonnes gens de chez Giroux, qu'ils m'ont fait une avance pour la bonne raison que j'étais à sec. Je ne vois pas le mal qu'il y a, à accepter une avance de ses patrons, n'est-ce pas ? »
Il y avait cent francs dans le réticule qu'elle ouvrit et referma.
— Ah non ! ça c'est pour moi, tu comprends,
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je n'en ai pas plus que de raison. Il faut que je fasse figure, le grand genre, le genre mondain, la crème fouettée. Il faut que j'ai un chapeau du soir pour les avant-générales, les répétitions des couturières, comme ce soir... et tous les faux frais... si tu savais... c'est à douter de tout, mais tu peux être tranquille.
— Dis donc ! J'espère naturellement que tu m'furas des billets de faveur... Oh mais, c'est épatant.
— Sois raisonnable, mon loup ! J'ai dit que je n'étais pas mariée, histoire de rire, j'ai eu peur que ça ne produise pas du tout bon effet de l'avis même de Caroline Bérard : suppose que ça ne leur plaise pas que je sois mariée... donc, il est très important que tu ne te montres pas pour ne pas gâcher tout. Et puis à quoi sert-il ? Puisque tu auras ta petite femme à toi dans notre petit nid. Oh ! non, oh ! non, pas ça... je suis si fatiguée... »
A ceux de mes lecteurs qui devinent le cours de cette histoire et médisent de sa vraisemblance, la véritable profession d'Alice et qui doutent qu'elle l'ait choisie le lendemain de son mariage et l'ait attendu pour le faire, je réponds qu'Alice a trente ans, que comme les ouvrières de Paris, n'ayant pensé qu'à l'amour, à sa poésie, à ses profits elle est prête à tout ce qui tient à lui, que plusieurs filles de Paris ont d'autant plus de hâte de donner à un mari ce qu'elles ont refusé à un amant qu'elles se croient en droit de le donner à un amant
quand elles l'ont fait à un mari. L'espérance du mariage maintient les filles à ce dont sa réalisation les libère. La transformation inattendue pour son mari, était attendue par un autre sans doute. Une femme qui ne repousse pas complètement l'idée d'une vie galante ne le fait pas de ceux qui pourraient l'y aider. Au bureau de placement de l'amour, beaucoup de femmes retiennent leurs^ serviteurs sans les engager. Alice n'était probablement pas seule à préparer sa chute.
Moireau qui n'avait de relations qu'avec les fournisseurs de l'Entrepôt Voltaire songea à les utiliser en leur offrant ses services, mais il craignit de révéler indirectement à ses anciens collègues l'aventure matrimoniale et attendit le courage de les affronter avec la bienveillance de M. Pompe. Une vraie douleur devait le lui donner en anéantissant la valeur des contingences : les appointements du prétendu mannequin étaient irrégulièrement reçus mais relativement considérables. M"^^ Moireau s'habilla avec autant de richesse que sa belle-fille et avec plus de discrétion. De savants médecins tentèrent -dans une maison de santé célèbre de rendre la vie aux membres engourdis du père paralysé. Léonce ne quittait ni ses vêtements d'intérieur, ni sa casquette pour aller chercher des provisions dans un filet de bouteilles ou échanger au cabinet de lecture des romans lus contre ceux qui ne l'étaient pas encore. Son cou était déshabitué du faux-col et sa peau du rasoir. Or cette famille qui adorait
Alice lui inspirait un dégoût dont les marques eussent été visibles pour d*autres. Trois mois après qu'elle y fut entrée elle l'abandonna pour toujours. La noble douleur de Léonce qui Ta débarrassé des plaisanteries, de l'argot, de l'art dramatique, et des petites bouderies, lui a valu à l'Entrepôt Voltaire le grade de chef de rayon qu'il a préféré au suicide.