SCENE III
M. IKLÉ, M. JOSEPH, M"^® JOSEPH.
M. IKLÉ
Entrez par ici, mes cousins, c'est le salon ! on va boire un petit verre : j'ai du marc de mon pays ! Avez-vous vu mes parents avant de partir ? ils sont bien... oui ! j'ai reçu une lettre de mon père : la récolte de chanvre a été bonne cette année et il y a eu beaucoup de fruits. Mon frère s'occupe de charbon de terre. S'il plaît à Dieu il réussira dans la pierre, il est fait pour la pierre. On dirait que tu as changé, Joseph ; tu as grandi ! Eh bien à quand le premier bébé ? on travaille pour ça ? allons ! Marie ! apportez le marc... Marie ! Marie !... elle est sortie...
M. JOSEPH
Oh ! pour la repopulation, je ne dis pas ! mais pour le plaisir, demandez-lui ! moi, je ne dis rien !
M"^® JOSEPH
Sî VOUS ne donnez pas plus pour le baptême du premier que vous n'avez donné pour les noces, nous ne vous ruinerons pas, pour sûr !
M. IKLÉ
On croit que j'ai de l'argent et je n'ai rien !
M™® JOSEPH
Vous avez vendu un vieux meuble que vous aviez quatre mille francs et vous avez une rue à vous. Vous êtes propriétaire de toutes les maisons de la rue, ici !
M. JOSEPH
Quand ta bonne s'est mariée, tu lui as fait cadeau d'une bague de cent cinquante francs.
M°^® JOSEPH
Sans doute elle avait bien servi monsieur ton cousin ! mais moi je ne voudrais pas le servir : ce n'est pas qu'on n'ait pas besoin de monnaie ; nous sommes plutôt pauvres en arrivant dans la capitale, mais on sait ce que c'est que servir pour une bague de cent cinquante francs. C'est la mode de Paris.
M. IKLÉ
({>a à une armoire titrée pleine (T objets d'art, en sort trois petits verres sales et une bouteille. Silence.)
Si ça plaisait à Eugénie, ma femme, je vous
prendrais bien comme bonne ! mais elle est très contente de la sienne et j'ai peur qu'elle ne veuille pas s*en séparer, ma cousine.
M"^® JOSEPH
Combien me donneriez-vous ?
M. IKLÉ
Puisque vous êtes ma cousine, je vous donnerais trente-cinq francs et bien nourrie ; vous coucheriez dehors.
M°^<^ JOSEPH
Je n'ai jamais servi à moins de quarante francs à Guéret, moi, monsieur !... et à Paris on donne cinquante. Et puis je ne coucherai pas avec vous comme l'autre, faut pas croire.
M. JOSEPH
Ça ! non !
M. IKLÉ
Ma femme ne voudrait pas et puis vous voyez bien que je plaisante... allons ! un petit verre de marc du pays ! Tu ne fumes pas, Joseph : tu n'as pas de pipe ? veux-tu que je te prête une pipe. Attendez que je donne un coup au feu. Le poêle est très mauvais, je l'ai réparé hier, mais il ne fonctionne pas. Alors, tenez ! j'ai une affaire, décidément, j'ai une affaire à vous proposer (il change de ton). Journellement des personnes de mérite quittent leur pays natal où leurs légitimes ambitions ne trouvent pas à se satisfaire, elles viennent à Paris, attirées par la facilité
qu'offrent les grands centres aux gens actifs désireux de faire leur fortune en peu de temps. Ces personnes se trouvent souvent arrêtées dès leurs premiers pas par des difficultés qui pourraient paraître insurmontables et qui le sont en réalité : 1° manque de capitaux ; 2° manque de relations ; 3° manque des connaissances de la vie parisienne. Il n'en est pas ainsi pour vous, mes cousins : vous arrivez à Paris ; vous débarquez du pays de la Creuse (un beau pays, un peu montagneux, mais bien cultivé), vous arrivez chez le cousin Iklé, vous vous dites : il va nous aider. Eh bien oui ! je vais vous aider.
M. JOSEPH (donne un coup de coude à sa femme)
Ah ! mille dious ï intelligento, puto !
♦ M. IKLÉ
Les qualités commerciales sont la correction^ l'ordre, l'économie, l'habileté en affaires. Qu'estce qu'un commerçant qui n'a pas au moins l'une de ces qualités ? rien, ou presque rien, sinon moins que rien. Ces qualités, Joseph, tu les as et je crois que ta femme les a également. Mais qu'est-ce qu'un commerçant qui, ayant les qualités du bon commerçant, n'a pas une base d'opérations solide, et je n'entends pas par base d'opérations solide l'argent monnayé, j'entends un commerce dans lequel il ait à défaut d'entente spéciale un excellent conseiller, j'entends une boutique dont le propriétaire soit suffisamment
intelligent et indulgent pour n'être pas trop dur dans les paiements au début.
M. JOSEPH
Ah ! mille dious ! mille dious ! cousin, tu es un hrave !
M. IKLÉ
Voilà : j'ai une petite bicoque ici dans le faubourg ! cette bicoque a un magasin ! on m'a proposé souvent de me la louer, à cause du grand avenir de ce faubourg et des facilités d'agrandissement que je puis donner, étant le seul propriétaire des maisons du voisinage. J'ai répondu : « Je ne suis pas un propriétaire vulgaire, je suis le père de mon quartier. Mon quartier n'a pas d'épicier digne de ce nom, je ne louerai qu'à un épicier digne de ce nom. »
M"^« JOSEPH (ba^ à Joseph)
Prends garde, Joseph.
M. IKLÉ
Cet épicier, ce sera vous, madame Joseph ! et qui empêchera, pendant que vous prendrez soin de la boutique que Joseph trouve un petit emploi au gaz ou à la mairie de l'arrondissement ? J'ai des relations, moi, je peux lui faire avoir quelque chose. Plus tard, quand vous vous agrandirez, il y aura besoin d'un homme à la maison, d'une tête solide ; alors il quittera son emploi, il reviendra près de son épouse.
U^^ JOSEPH
Et alorsse ? quelles conditions faites-vous ?
M. IKLÉ
Je prends tout sur moi ! je suis votre cousin^ je suis votre ami, je suis arrivé avant vous à Paris, j'aide les nouveaux venus. Voilà ! ça te va-t-il, Joseph ?
Mille dious ! si ça me va !... tope-là ! mille dié ! nous aurons du bon vin dans la cave.
M™® JOSEPH
Vous prenez tout sur vous, mais ça ne dit rien. Laisse-le parler, Joseph, et pas de menteries, vous savez, parce que vous savez, je n'aime pas qu'on me mente, moi !
M. IKLÉ
Je vous établis épiciers, je me fais commissionnaire, c'est-à-dire que je me charge de vous fournir toutes les marchandises avec des latitudes pour le paiement. En revanche, vous signez un bail... et à de bonnes conditions ; vous pouvez avoir confiance en moi. Je ne vous demanderais qu'une chose en échange des grands services que je vais vous rendre : vous vous chargez de hausser la maison d'un étage.
M"^^ JOSEPH
Hausser la maison d'un étage ! et pourquoi
donc ça ? Elle n'est donc point assez haute, votre maison.
M. JOSEPH
Tenez ! au pays il y avait un homme qui a commencé comme ça avec un cousin à lui... il est riche à plus d'un million aujourd'hui.
M. IKLÉ (à part)
Je crois que ça mord. (Haut.) Eh bien ça vous va-t-il, madame Joseph ?
Ça dépend !
M. IKLÉ
Je vous mets la fortune en main et vous répondez « Ça dépend ! »
M"^® JOSEPH
Laissez-nous réfléchir quelques jours. On ne peut prendre une maison chat en poche comme on retourne une omelette, dame ! Il n'y a pas de bonne soupe sans beurre.
M. IKLÉ
Eh ! bien ! je vous laisse dix minutes ! débrouillez-vous ! J'ai besoin de tabac, je vais aller chercher du tabac. Il est trois heures, à trois heures dix je serai remonté. En deux ans vous pouvez faire votre affaire si vous voulez m'écouter. Dame ! quand on a une occasion en main, il n'y a qu'à marcher. Vous savez ! il y a un proverbe
qui dit : « L'occasion est là ! l'occasion était là ! l'occasion ne reviendra pas ! » Ne vous gênez pas pour prendre du marc. La boisson est le luxe de la maison, ici ; ça ne coûte pas bien cher !
M. JOSEPH
Toi ! tu es un homme capable ! tu es riche à millions ! je te prédis que tu iras jusqu'au billion, au trillion et même au quatrillion. Ah ! mille dious ! que tu parles bien !... tu te rappelles quand nous allions chercher des nids dans la montagne ? mais que tu parles bien, nom de chien ! que tu parles bien. J'aurai jamais cru ça de toi !
(M. Iklé sort.)