LE TESTAMENT
— Nous sommes plus qu'amies, nous sommes sœurs, disait Anne Laghouat à ses deux compagnes, pourtant si l'une de nous mourait, son bien irait à sa famille.
— Nous sommes plus que sœurs et plus qu'amies, nous vivons ensemble depuis trente-trois ans et il n'y a jamais eu de querelles entre nous ; les sœurs se querellent et les amies se brouillent ; nous avons su travailler ensemble à notre métier de couronnes mortuaires, nous avons su mettre nos bénéfices de côté sans échanger d'autres paroles que des paroles de paix, disait Emilie Tanguy.
— Si l'une de nous mourait, son bien irait à sa famille : faisons notre testament pour déshériter nos familles, disait Catherine Tanguy.
Le jour qu'il y eût le choléra en ville, Anne Laghouat fut atteinte dans la nuit du 4 janvier au 5.
— Anne Laghouat, notre chère compagne, est malade du choléra et son testament n'est pas fait. Elle va mourir et son frère le douanier viendra réclamer son héritage. Que faire ?
— 0 ma chère Catherine Tanguy, ne parlez
pas d'argent devant nous au moment que nous sommes touchées par le malheur, disait Emilie.
— Laquelle de nous deux osera parler à Anne Laghouat ? Il le faut pour satisfaire son propre désir et nous épargner des ennuis.
— Parlez-lui donc si vous en avez le courage. Anne Laghouat se tordait sur son lit comme
une femme qui accouche. Le docteur secouait la tête tristement par politesse.
« Docteur, nous nous sommes promis de nous laisser l'une à l'autre en mourant le bien que nous avons gagné ensemble. Vous plairait-il d'aller chercher le notaire en sortant ?
— Il est trop tard, mademoiselle. Votre amie ne sera plus de ce monde dans un quart d'heure. Faites-lui écrire et dater le testament, elle en aura peut-être la force ; surtout, qu'elle le signe.
Anne Laghouat n'était plus que sueur et pâleur sur son lit et Catherine Tanguy lui présentait la plume.
— Anne, revenez à vous, retrouvez votre esprit, disait Catherine, écrivez votre testament ; vous n'auriez pas le cœur de laisser vos amies dans la peine si vous mouriez.
La malade se redressa et prit la plume en tremblant.
— Voilà une mauvaise action ; nous en serons punies, Catherine, disait la troisième.
— Non, non, ÉmiHe, disait Catherine ; ce qui est raisonnable n'est jamais mauvais. Écrivez, Anne Laghouat.
Anne Laghouat, appuyée sur son coude, n'avait plus la force d'écarter les cheveux qui cachaient le papier. Emilie voulait prier pour se faire pardonner par Dieu, mais malgré elle ses yeux étaient à la page blanche .Quand tout fut fmi, Catherine replaça la malheureuse dans ses draps ; elle avait les jambes froides.
— Mon Dieu, dit Emilie, elle n'a pas signé le testament ; il ne vaut rien.
Toute la nuit, Catherine et Emilie se regardèrent devant le lit de la mourante sans oser lui remettre la plume. Catherine s'y décida, mais Anne Laghouat était morte.
Quand la morte fut ensevelie, le douanier son frère fut chez les deux amies :
« La démarche que je fais près de vous ne sera peut-être pas de votre goût, mesdemoiselles. Ma sœur avait du bien, mais ce bien-là fut autant gagné par vous que par elle. Il n'est pas très logique que j'en devienne possesseur. Cependant ma situation ne me permet pas de faire le délicat : je ne suis qu'un douanier et je n'ai que ma solde.
— Monsieur, dit Emilie, c'est votre droit. 11 est bien douloureux de parler d'intérêt quand on est dans le chagrin.
— Emilie, dit Catherine, allez dans votre chambre et laissez-moi causer avec M. Laghouat.
— Mademoiselle, il ne s'agirait que de mon
bien-être, j'aurai peut-être le devoir ou le droit de faire le généreux, mais j'ai trois enfants et mes enfants pourraient légitimement me reprocher un jour un acte trop désintéressé.
— Monsieur, dit Catherine, votre sœur a fait un testament ; le voici.
— Ah ! s'il y a un testament ! je n'ai plus qu'à me retirer. Est-il bon ?
Il regarda le testament et il sortit. On ne le revit plus.
Emilie disait à Catherine :
« Nous avons volé ce pauvre garçon-là ! »