BONNES INTENTIONS
La présence de Dieu dans les différents sanctuaires ne se manifeste pas chez les mêmes dévots par de mêmes émotions. Des affiches dénoncent l'existence des voyages pieux et celle des agences qui les organisent vers les sanctuaires les plus émouvants. Je respecte, j'admire, j'aime l'ardeur des pèlerins pour la connaissance de Dieu par ses multiples aspects. Je ne les veux croire ni des habitués, ni des sensuels, ni des gourmands de sentiments pas plus que je ne fais du savant devant la vérité, de l'explorateur devant la terre inconnue. Vraiment, il y a de beaux caractères dans la pépinière de Dieu... j'en ai fréquenté... j'en fréquente... dans celle du diable aussi... c'est troublant. Je ne puis parler de ces fortes âmes que l'espoir de s'approcher de l'Œil et du Cœur de N.-S. transporte souvent pauvres d'argent bien au-delà des gares, en Italie, en Espagne. Je ne veux pas parler davantage des ffdèles de nos fêtes paroissiales à Paris qui à Sainte-Geneviève et à Saint-Sulpice le 2 et le 19 janvier, à Saint-Médard le 8 juin, à Saint-Eustache le 29 septembre, à Saint-Roch le 16 août, à Notre- Dame-des- Victoires en tous temps et certains
dimanches au Sacré-Cœur apportent leur zèle d'organisateurs dans les processions, leur calme douleur résignée, qui se connaissent et se reconnaissent sans se saluer, déplorent dans les coins le malheur des temps, notent les coups de la vengeance de Dieu ou les miracles de sa Miséricorde. Je ne veux parler que d'un seul de ces pèlerins des églises parisiennes, j'en veux parler, car personne ne s'aviserait de le faire.
Il est si petit, il a si peu de corps qu'on ne le remarque pas ; il a les traits si rougeauds, si ronds, si effacés qu'il semble n'en avoir aucun. Plus de cheveux, pas de moustaches, point d'âge. A-t-il un nom ? « Il est ici tous les jours », me dit un Suisse près de qui je m'enquérais de lui parce qu'il avait parlé à un prêtre trop gaiement en l'appelant « Monsieur » en s'excusant, en bredouillant. « Oh ! c'est un monsieur très bien : il est très donnant... toujours ! tenez ! le voilà à la chapelle Saint- Joseph en train de pleurer. Il fait toutes les églises de Paris comme ça. » Je le regardai : il a la bouche mince et méchante, les yeux sans vie... ou plutôt... oui plutôt... plutôt pervers... ma foi ! Ses habits sont élégants mais fatigués. Son chapeau a coûté cher à quelqu'un mais pas à lui ! son pardessus est superbe mais ne lui va vraiment pas assez ! Le voilà qui s'essaie à l'onction près du suisse : c'est un comédien ! Tiens, il sourit ! Oh ! quelle souffrance secrète, quelle naïve bonté ! c'est un philanthrope par désespoir et par habitude. Non ! Il n'est pas
pareil aux dévots. Je le surnomme le « petit homme des églises », c'est le héros de cette histoire -qu'on m'a contée.
A tout petits pas assez rapides, il tourne autour de la nef dans une église d^ fauboui'g : il ne piie pas, il est dur et orgueilleux ; il cherche la sacristie, elle est devant lui, il la cherche encore, il est myope ou distrait. « Sacristie ! ah ! c'est là ? » Il hésite encore, il entre ; il s'arrête ; il attend qu'on le remarque, mais qui le remarquerait ?
« C'est un mariage ?... c'est pour un enterrement ?... » Le petit homme des églises prend beaucoup d'onction et de politesse.
« Je... c'est... non... moins important que... excusez-moi, monsieur l'abljé, c'est mon agenda... un petit service que... pouvez -vous... ce n'est pas un livre de messe... les monuments de Paris... mon agenda ne mentionne dans ce quartier que Saint- Jean de Belleville et Saint- Joseph de Ménilmontant. Est-ce qu'il y a d'autres égHses ?
— Il y a boulevard de la Villette la chapelle de la Vierge dans une imprimerie. 11 y a rue de Bagnolet l'église flamande de la Sainte- Famille : il y a près du canal Saint- Martin...
— Je la connais... je suis désolé... merci... je la connais... désolé... mais si 1 mais non ! oh ! ne me reconduisez pas. »
Le prêtre l'a pris pour un étranger qui visite Paris et peut-être pour un fou s'il l'a vu te remettre à pleurer sans savoir pourquoi.
Depuis qu'ils n'étaient plus retenus par les
devoirs de la guerre, les hommes de cette époque songeaient à ceux de la famille : au mariage ! et on demandait à Dieu de consacrer les unions plus souvent que jadis, les douleurs de la guerre ayant attendri les cœurs et les ayant rapprochés du Consolateur Divin. Un samedi vers midi le grotesque petit homme des églises entra à Saint- Joseph de Ménilmontant, sanctuaire neuf mais souillé par les foules comme une école communale. Les cortèges de noces étaient plus nombreux que les prêtres et moins nombreux que les chapelles de la grande église.
« Bénissez tous les fidèles qui sont venus recevoir le Sacrement de mariage, disait le petit homme à genoux sur les marches d'une chapelle. Donnez-moi un peu d'intelligence aujourd'hui et je ne mangerai que des légumes ce matin, un peu d'intelligence car je ne comprends rien de rien. Saint Joseph, donnez-moi des pensées plus chastes car l'obscénité est dans mes yeux, dans mes oreilles et dans ma tête. Sacré-Cœur, donnez-moi l'amour de l'humanité, disait-il ailleurs, car je me réjouis de son malheur et la méchanceté et la vengeance sortent de moi naturellement, »
Il avait parlé à la moitié des saints honorés d'autels en ce lieu et s'apprêtait à visiter le& autres quand il fut arrêté par les cortèges nuptiaux. Alors derrière chacune de ces nouvelles familles il médita sur ses malheurs possibles priant Dieu de les détourner d'elles. Toujours priant, toujours pleurant, il arriva près d'une
porte grande et close et près d'une chapelle qui eût été claire si les vitres en étaient restées blanches et qui devait être égayée un jour par les boiseries d'une consécration. A cette grotte sans miracle deux marches conduisaient que deux cierges n'éclairaient pas. Là trois malheureux attendaient un prêtre : il vint sans faste portant un livre. Un ouvrier noir le suivait plus fait pour servir les morts que les vivants. Oh ! le pauvre mariage que voilà ! pas de chaises ! pas d'amis ! un témoin, un seul, bossu, falot, louche et blond, accroupi sur un prie- Dieu :
« Rébecca... patriarches... pas de brutalités... Dieu d'Israël... la femme forte... Jésus-Christ... »
Le prêtre lit très bas. Le grotesque petit homme des églises n'écoute pas ; il regarde la triste humanité, la robe et le chapeau secs que cette servante mariée a cousus en suivant la mode vaguement, et, le teint rougi par la timidité ou par des travaux militaires récents, ce garçon de €afé endimanché. Le prêtre dit très %'ite : « Mettez votre main droite sur celle de votre épouse. Vous êtes unis devant Dieu. »
« Enfants, mes enfants ! pense le grotesque petit homme des églises, enfants de ce peuple. Il y avait un ami à votre noce, mes enfants. Mes prières valent celles d'une foule, ma prière est plus forte que celle des mondains impies, mes enfants. Vous n'avez pas eu de messe mais vous avez eu des prières amicales. Bénissez-les, mon Dieu.
— Attendez-moi là, dit simplement le prêtre. Je vais jusqu'à la sacristie chercher le registre des mariages. Vous savez signer ? à la bonne heure !... je... n'ai pas parlé des bagues... houm î Attendez-moi là... »
Alors l'époux dit devant Dieu :
— Tu le connais le petit vieux qui est vissé derrière depuis le commencement. Si ! tu le connais, va ! t'as toujours aimé les vieux. Il pleure parce que tu t'maries tiens, c't'idée.
— T'avais promis qu' c'était fini après le mariage.
— T'as juré qu't'en avais jamais eu d'autres que moi. A preuve qu'on se mariera à l'Église, t'as dit. On se mariera par le prêtre, à preuve que j'suis pas une saleté. Eh bien ! ça fait que t'es deux fois plus saleté.
Le témoin bossu et blond mettait les doigts dans le nez. C'est un savetier de la rue de Tlemcen qui a troqué contre l'apéritif et le déjeuner une matinée de travail et de gain.
« Et toute ma vie je prierai pour eux : ils ne me verront pas et Dieu les comblera de prospérité. Ils me devront le bonheur et nul que Dieu ne le saura. Saint Joseph n'était pas plus riche quand il prit Marie devant Dieu... devant Dieu... devant Dieu, »
Ainsi pensait le petit homme des églises et malgré l'envie qu'il en avait il n'osa pas avec le témoin bossu et blond signer le registre apporté par le prêtre.
Une heure après au milieu d'ouvriers bruyants et résignés le petit homuie des égUses rêvait devant un couvert de fer^ une table en marbre l)lan€, un plat de haricots roses et une carafe d'eau. Il ne comprit ni la présence debout, à cette table, du marié qu'il avait béni, ni les paroles qu'il lui disait.
« Alors ! c'est-y à Madame que vous en avez ? D'où donc que vous la ccau^aissez, Madame ? Vous pouvez y faire société à Madame car nous autres on va bouJSer ailleurs, pas, Charles ?
— Laisse-le donc, disait Charles, tu vois bien que c'est un louftingue.
— J*aime pas beaucoup qu'on se foute de mjoi. »
Le petit homme des églises n'eut ni le courage d'achever son maigre repas ni celui de l'abandonner,, m celui de répondre aux paroles brutales des hommes, au regard douloureux de la pauvre mariée solitaire. Vaguement il devinait toute intervention nuisible, toute explication inutile. Le premier pas vers la sainteté est la conquête du calme intérieur, il s'essaya à retrouver ce qu^U en avait perdu.
Le Bttême soir, dans une chambre d'bôtel, rue des Amandiers, un garçon de café enlevait son habit de travail :
(( Je te ferai paxler ! Je t'en ferai tant que tu finiras par parler ! )>
Il y avait une voix qui venait du mur, de la nuit, des épaules, et qui disait :
« Pas celui-là, j*te dis, Alfred ! Pas celuilà. »
Le petit homme des églises s'appelle M. le marquis Mesmin €r€sccnt Lepan de la Cres^onoyé.