‹ Le roi de BéotieChapitre 42 sur 46 · REPRISE BES HOSTILITÉS ET DES NUITS SANS LUNE · texte numérisé non relu

REPRISE BES HOSTILITÉS ET DES NUITS SANS LUNE

Première eonsidération.

Puisqu'il est entendu que vous n'avez pas su conserver la santé, e' est- à-dire la force d'éviter une congestion pulmonaire, ou le triomphe absolu de Dieu en vous, c'est-à-dire du moral sur le physique, je vous amène au banquet des malades le banquet des râles nocturnes, l' estaminet du diaJ)Ie blanc, je vous offre une stalle à l'orchestre de tous les e«dns de la douleur. Espérons qu'on ne profitera pas de ma maladie pour défigurer comme à l'ordinaire par des fautes d'imprimeurs laaa... mjes...

A l'heure où les geas qui servent de piédestal à Jkos gastralgies allument d'un geste univaïsel toutes les lampes d'un coup, les lits devant la splendeur féerique de ce spectacle ne peuvent rester modestes grâce à la blancheur de leurs centimètres, les vieux lits de justice sur lesquels des pverntres ont mis les rois de jadis. Ils ne le peitveaart mais pour être opéras, ils s'animent, ils se parent doucement tous les jours à six heures moins dix. Je vous présenterai le jeune pierrot

grenat étalé sur mon inexistante descente de lit, masque noir forme oblongue et plate. Chapeausoulier. A la même heure, on donne rendez- vous... donne rendez-vous aux petits seins des draps, aux petits vers solitaires agités, draps, le tout de la grosseur d'une marionnette, sauf pierrot grenat qui est un vrai mannequin et puisque nous parlons théâtre... qu'elles se plaisent à me laisser dormir, je vous prie, les personnalités suivantes ! le nez poilu du vieux au-dessus des béquilles, le portrait vivant de la dame en peluche bleue... qui me taquine de son év^entail, plusieurs amis et amies grandeur nature et représentatifs d'eux-mêmes, le paysan bouffon et aveugle qui fait ce qu'il peut pour me faire rire et appelle « gobelet » certain seau d'eaux sales. Tousser tout seul î non pas ! entrez donc quand la lune aura tracé le cercle concurrent de celui des électrodes : le spectacle quotidien du soir sera donné.

Encore deux lits divans en comptant de gauche à droite transformés en maître-autel au bas du mur Louis XVI élégamment recourbé vers le haut. Élégance sinistre ! on dirait qu'on a honte de la maladie, de la pauvreté et de la douleur comme si cela n'était pas la vie, la racine de la vie.

Si tant de grâce est pour les visiteurs, croyezvous que les femmes, pas encore tout à fait veuves, qui viennent ici en mâchonnant des larmes, gardent d'autres souvenirs de vous que celui des maladies que vous ne guérissez pas et si c'est

pour nous, nous ne demandons, sachez-le, que le soleil, un peu de bonté aux serviteurs et de sollicitude aux docteurs. Mais tant de Louis XVI ! luxe ! Ah ce luxe économique : économique ! vous m'avez compris ? vous économisez toujours votre cœur et votre pensée et vous préférez bâtir des monuments qui coûtent vingt millions plutôt que de nous aimer pour deux sous. J'entends toujours la voix de ce philanthrope sortant mille francs d'un portefeuille pour un homme en disant : « Qu'il crève ! » C'est mon époque humanitaire par peur des hommes et pas même guérie de la sécheresse du cœur par les fléaux d'une guerre dont les effets furent aussitôt taris. Toutes ces grâces Louis XVI prouvent que le gouvernement connaît au moins les gens qu'il emploie et tâche de suppléer par de la peinture à l'huile à tout ce qu'il sait manquer à leurs façons.

Une fenêtre la nuit ! Grillage derrière lequel je suppose un balcon où le Christ se flagelle luimiême. Devant le grillage mais ni plus ni moins réel râle et sommeille un brave homme qui est peut-être laveur de vaisselles. Le Christ est mort sur la croix pour faciliter la vie morale de ce malade et aussi celle des docteurs sans sollicitude. Le Christ plus vivant derrière cette croisée Louis XVI que les vieillards des « petits ménages » et chanteurs de rues qui écrasent les lits. Le Christ regarde leur pauvre joie, car c'est l'heure divine des repas et moi je quitte ma bande de mannequins vivants pour me préparer à tousser. C'est

l'heure de la gi'ande quinte. Jésus, hypergtorieux et nous, le désespoir fait hommes ! Il ne rayonne pas à moins que ce soit, cette électricité, sob nimbe alors trop pale. Et tous les chiens blancs des draps lèvent le museau avec inquiétude, ils lèvent le museau pour baiser les murs.

Le Docteur. — La ponction ce matiîi. Vous n*avez pas d'eau !

Le lendemain, 1®^ externe. — Vous avez un souffle. Comptez!... 31... 33... Respirez... toussez.

Le surlendemain, 2® externe. — Il n'y a plus qu'uTi léger frottement... Comptez !... 31... 33... Respirez... toussez.

ht jour suivant, 3® externe. — Un peu d'adhérence... Comptez... 31... 33... Respirez... toussez.

Le jour suivant, 4® externe. — Comptez... 31.,. 33... Respirez... toussez... Cet homme a de l'eau.

Le jour suivant, le docteur. — Eh ! bien ! on va bien... hein ?... Comptez... 31... 33. Respirez, toussez... Il a encore des crépitements... Remarquez, messieurs, le côté gauche du malade,.. Eh bien ! ça ne vous dit rien ?

Un externe. — On lui a fait une ponction : il n'a rien. Voulez-vous une aiguille ?

Le docteur. — Non t on va Je 4ais»er tranquille cette semaine.

Page 1