LE CHANT DU COQ
La "schme des adieux : de lit en lit, nn monsieur habillé ; mes amis les malades sont gênés. Oa -était des égaux et me voilà un monsieur. Pour le chauffeur, je suis un client futur, pour le garçon de café, l'homme ^u pourboire. Mes talons de bottines me geTient sur ces dalles fait'es pour des pantoufïles : pour les infirmiers je ne suis plus le 33, je ^s monsieur Ja-ceb. Quant à l'interne... mais je me suis promis de ne médire de personne. Adieu les couloirs, je suis un étranger. Adieu les visions de la fièvre, les esprits vivaTits de ces murs, adieu la chapelle intime et 'fermée à clef, adieu l'aumônier que l'impiété de tous a fait poli et souriant, adieu la bonne infirmière, adieu la méchante ! adieu, chers garçons de saHe mécoïinus ^ charmants. Je reviendrai, amis pâles des lits, je reviendrai jeudi. Et je suis revenu.
Il y en a deux de morts ; l'arabe a failli mourir, il a la mort sur la face ; on a opéré he petit garçon boucher, si di^ingué. Il a ^erdu sa gaieté et sx)n esprit : sa grand 'mère est feien inquiète -et toute cette jolie famille p^arisienne pauvre est près du fe.
Adieu ^^aicore 1 je ne reviendrai plus : il faut que
je voyage ! on me recommande le Midi pour la toux, pour la faiblesse : je partirai et quels tracas pour régler mes affaires, trouver un peu d'argent. Trimballer des tableaux lourds de leurs cadres chez les acheteurs, alors que ma pauvre épaule cassée ne peut remuer une chaise ; ...mais j'entrevois l'azur. Bon courage. Visiter les gens spéciaux qui s'occupent de l'indemnité due à mon ace dent, discuter avec les éditeurs, remercier des amis, accepter et refuser les invitations, acheter des malles, toucher des chèques. J'entrevois... Bon courage ! j'entrevois le soleil et la mer, les pins et les wagons que j'aime, et le travail en paix que j'adore. Peindre et faire des vers et l'azur ! l'azur ! j'entrevois l'azur ! Mais vous, chers pauvres malades... Pour vous, le pavé des rues ! Que ne puis-je emmener toute la salle Grisolle, et aussi, les directeurs et tout le personnel.
— Monsieur 33 ! je voudrais vous conter mon histoire.
« La dame qui vient le dimanche n'est pas ma femme. C'est elle qui m'a apporté la Légende des Siècles de Victor Hugo, mais elle n'est pas ma femme. A ce propos, avant de partir, je voudrais })ien que vous m'expliquiez encore pourquoi on appelle le livre que vous m'avez prêté la Bible, car enfin — il y a plusieurs histoires là-dedans, des histoires de rois et des poésies... Si vous pouviez m'apporter quand vous reviendrez des livres explicatifs là-dessus, ça m'intéresserait beaucoup. Je vous dirais, monsieur, que je n'ai pas toujours
été limonadier rue Montorgueil . . . Et puis comment ce livre est parvenu jusqu'à maintenant sans destruction ? c'est extraordinaire, ça... Vous dites -que vous croyez ce qui est dans ce livre-là et que vous n'aimez pas la Légende des Siècles. Quelle différence faites-vous 1 hein ?... donc je n'étais; pas limonadier puisque j'étais peintre en bâtiments. Un jour j'ai trouvé du travail chez un bon patron. C'était un bon patron, vous me comprenez ! il m'avait pris en amitié et sa femme et ses deux enfants et j'étais très heureux. Mais... il y a toujours un «mais» dans la vie... il n'y a pas de bonheur parfait... quand même on trouverait le bonheur on s'arrangerait bien pour l'abîmer. Vous savez ça mieux que moi : l'homme est toujours un peu inquiet : je n'ai jamais vu un homme heureux qui ne se fit pas de bile pour une chose ou pour une autre. Mon patron était alcoolique. Je comprends qu'on boive si ça fait plaisir quand on n'a pas de responsabilité, car il y a des médecins qui défendent de boire mais il y en a d'autres qui disent que ça donne des forces contre l'anémie. Moi je n'ai jamais bu mais qu'est-ce qui me défend de boire ? Votre bon Dieu... je n'y crois pas... alors !... alors !... au nom de quoi me défendez-vous ? quoi que ce soit. Votre morale ? au nom de quoi la morale ? Les juges ! au nom de quoi ? il n'y aurait que votre bon Dieu, c'est le dernier rempart de la société dans votre société. Ah ! je comprends que vous y teniez, vous, les bourgeois, car vous êtes un bourgeois. Si ! si !
vous êtes \in bourgeois. Oh ! j' Tois bien, allez ! vous êtes plus instruit Cfue moi, mais j'afi 4* œil, allez ! Mais ce que je ne comppefnds pas «c'est qu'il y ait des bourgeois qui ne soient pas pour le Bon Dieu puisqu'il est le dernier rempart de la société. On dit à ça que Jésus -"Christ était révolutionnaire de son temps ! c'est-y que les anarchistes se croient chacun un petit bon Dieu ? Ah ! Ah ! c'est drôle, ça hein ! mais s'ils se croient un petit bon Dieu, pourquoi ne sont-ils jamais d'acoord, «car Jésus-Chïist était d'accord av^c les saints. J' dis xies bêtises. J'ai ma jugeotte, allez ! Encore j' comprends qu'on soit anaixîhiste quand on n'est pas bourgeois, mais un bourgeois anarchiste si ce n'est pas un apôtre, c'est un crétin. Alors un bourgeois qui n'est pas pour It Bon Dieu, dernier rempart de 4a morale ou -de la société bourgeoise, c'est un crétin, mais je ne suis pas un bourgeois, bien entendu. Je vous dis oe que je pense parce que vous êtes un brave homme et puis, comme vous «nous quittez, vous ne pouvez pas me faire de tort. C'est égal ! j' voudrais bien que vous veniez nous voir ru^ Montorgueil, ma femme et moi. Ma femme qui n'est pas ma femme ! Je vous disais donc que le patron était alcoolique... Pardon ! pour en finir, remarquez que maintenant la société bourgeoise est pour le bon Dieu parce qu'elle a compris que c'est son dernier rempart : il faudrait étudier le Ixm Dieu, nous autres, les anarchistes, pour déawolir le dernier rempaii;. Tout est là ! en Russie les anar-
chistes sont croyants et ont nais le bon Dieu de leur côté, c'est intelligent, ça ! lis veulent dire que la morale est de leur côté et qu'ils se battent pour la morale. Maintenant la guerre de 1914 a mis toutes questions au plus sini|)le : «tes-Fous pour ou contre le bourgeois, c'est-à-dire pour ou contre la morale du bon Dieu, la seule qui ait un sens ; nous ne sommes pas en Russie. Il y a aussi la morale qui dit : le meilleur jc'est le plus utile, mais ça c'est une question de point de i/Me personnel. J'ai bien réfléchi là-dessus, he patron était saoul la plupart du temps 1 moi j'avais tellement pitié de sa femme et de ses enfants que je faisais son travail en plus du mien en cachette 1 la femme ne le savait pas ; il faut croire qu'elle s'en doutait, car elle me montrait beaucoup d'estime. Enfin il a fait faillite et chacun est parti de son eôté. Vous allez voir !
<i Je me suis marié car lua homme ne peut pas rester sans femme, comme de jnste ! J'avais épousé ma femme de ménage. A^h 1 monsieur ! comment pourrait-on savoir qui on épouse, puisque <fuand on a vécu avec son ifrère on s'aperçoit à quarante ans qu'on ne le connaît pas : on est tous des hommes, chacun a des bras et des jambes et il n'y a pas un qui ressemble ii l'autre. Voyez ! Au bout de dix jours de mariage je lui dis : « Anaïs ! tu me trompes 1 tu n'as pas les eheveux arrangés le soir comme ils étaient le matin, — Et pourquoi que je te tromperai pas ? qu'elle me fait. — Parce que tu as juré £délité dans le
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mariage ! — A qui que je Tai juré ! qu'elle me fait. » Vous voyez encore la question de la morale, monsieur. Sûrement qu^elle ne l'avait pas juré devant Dieu, puisqu'on ne s'était pas marié à l'église. Vous me direz à ça personne n'est assez anarchiste pour permettre à sa femme de le tromper parce qu'on ne s'est pas marié à l'église : il n'y a plus de bourgeois ou pas bourgeois ici. Oui, ça donne à réfléchir ! Un serment d'honneur, ça ne compte que pour les hommes, mais enfin ! il y a l'honnêteté naturelle aussi ! Anaïs me dit : « Laisse-moi faire ! le vieux chez qui je fais le ménage n'a pas d'héritier ; si tu veux, le magot sera pour nous. — Je ne mange pas de ce pain-là, que je lui réponds. — Eh bien, alors, il n'y a qu'à divorcer, car je n'ai pas envie de renoncer à mon avenir pour tes beaux yeux ! »
« Me voilà encore sans femme ! Sur ces entrefaites j'apprends que mon ancien patron est mort et que sa femme a une boutique de peinture rue d'Aumale. Je vais la voir et je lui dis : « Madame André, on me dit que vos affaires ne sont pas brillantes ! Je viens vous proposer une chose : mettons-nous ensemble, je ferai marcher le commerce et j'élèverai vos enfants. » Elle me dit : « Vous êtes nn bon homme, les enfants ne seront pas malheureux avec vous. — Je ne vous parle pas de mariage car il vaut mieux se tâter avant <le se lier. » Je n'étais pas plutôt chez elle que je vois par quel côté ça clochera : les enfants étaient très gâtés. Ils n'écoutaient aucune de mes obser-
valions. Le plus jeune était particulièrement mauvais, il volait toujours quelque chose. Un jour je le vois prendre des sous dans le tablier de sa mère. Je le suis, je le vois acheter une glace à la vanille chez un marchand de la rue. Je lui saisis le poignet et je l'amène à la maison :
« Demande-lui comment il a acheté cette glace à la vanille.
— Ne martyrise pas cet enfant-là.
— Enfin ! il faut qu'il dise où il a trouvé des sous pour acheter cette glace.
— Ah ! on voit bien que tu n'es pas leur père.
— La question n'est pas là ! où a-t-il trouvé cet argent ? eh bien î je vais te le dire. Il l'a trouvé dans la poche de ton tablier. Il a l'habitude de voler, je l'ai constaté maintes fois.
— Eh bien ! ce n'est jamais que son argent qu'il prend puisque c'est le mien. »
Quand l'enfant fut parti et sans punition, je dis :
« Ne prends pas leur parti quand je leur ai fait une observation ou tu n'en feras rien de ])on.
— Qui t'a demandé de t'occuper d'eux ?
— Comment ! qui me l'a demandé ? c'est mon devoir, je pense ! Sache donc que je ne suis ici que pour ces enfants, car j'ai toujours eu pitié d'eux.
— Pitié ! pitié ? je suis là ! et je suis leur mère ; tant qu'il y aura du pain à la maison, ce sera pour mes enfants.
— Je vois qfa'il n'y a nea à tirer de raisonnable des femmes. Va ! je te laisse te débrouiller, mot je m'en vais.
— Va-t'en, si tu veux ! j'ai toujours de F estime p?Oiur toi. Pour ce qui est de donner un second! père à mes deux garçons, jamais je, ne le ferai, car les hommes sont trop durs.
Me voilà encore sans femme. A ce moment-là je reçus une lettre de la première^ Anaifi.
Mon cher Louis,
Mon vieux est naort ;. le magot est à moi. Si tu as encore un peu d'amitié pour moi^ tu n'as qu'à venir à Nice, noua mènerons la bonne vie tous les deux.
Celle qui t'aime toujours,
Anaïs..
Je ne me fais pas meilleur que je suis. J'ai pensé ceci, j'ai pensé cela ; je me suis dit : « En somme, ei\e est riche ! au' nom de cfuoi condamnerais-je cette femme-là sur la manière dont l'argent «st venu. Elle n'est pas pour le Bcoi Dieu, moi non plus ! alors quoi ? » Aw fond j'ai toujowi^s AÎmé Anaïs. Bon ! j'arrire à INice, Noua Toiià maifi e« femme comme si il n'y aurait pas eu divorce. Un jour on loue une automobile pour faire «ne balfeidfe.
« C'est à toi de payer cette lots-ci.
— Je ne suis pas bien riche.
— Tu n'as pas d'écoacmies ?
— Non 1 pas encore.
— Ah!
Ek bien j'ai compris que cette femme ne m'avait appelé à Nice que paicce qu'elle croyait <|ue j^' a vais des économies. Let soir même jie l'ai quittée, jje suis revenue à Pairia. Je lui avais dit <ju« je n'avais pas^ d'économies mais j'en avais. La. preu/ve^ en est que j'ai acheté- un fond de: limonadier. Oui ! je me suiâ fait bistro : une maison que j'ai relevée ! Je l'ai revendue l'année suivante. J'en ai racheté une autre. Et ainsi de suite. Tout allait bien. De loin je surveillais madame André. Celle que j'appelle madame André, la mère des deux garçons, l'ancienne femme de mon ancien patron. J'apprends qu'elle est dans la misère ! Bon ! je lui achète un kiosque de journaux : elle vient me remercier et nous voilà bons amis, en tout bien, tout honneur, comme de bien entendu. Nous n'avons jamais cessé d'être amis depuis. Malheureusement la maladie est arrivée : quand on est limonadier, la première chose à faire c'est de ne pas coucher avec ses bonnes. C'est facile à dire, mais difficile à faire : il y avait une petite brune dans la maison qui me faisait plaisir à voir. Vous devinez le reste, elle ne voulut plus rien faire après. Moi j'étais malade, elle disait qu'elle avait mal aux dents. Il ne me restait qu'à fermer boutique. Qu'est-ce que je fais j'écris à madame André, c'est elle qui tient la boutique depuis que je suis ici et les enfants
gardent le kiosque de journaux. Ah ! j*en ai des tracas, mais à l'hôpital on oublie tout, c'est la position horizontale !
Tenez, on vient d'amener un aveugle ici. Il arrive du Brésil : il a attrapé mal aux yeux dans une usine, on l'a mal opéré. Ses patrons et les médecins pour se débarrasser de lui Font envoyé à Paris. Il a fait le voyage tout seul. Il est paralysé du côté droit. Le pauvre diable ! je crois qu'il est en train de devenir fou !