TOME I
de Longueville, situe à quelques lieues seulement, sur les bords de la Seine.
On était au commencement de septembre ; la journée avait été magnifique ; la nuit s''annonçait par les plus caressantes promesses.
Ces trois hommes portaient le costume du peuple de cette époque ; ils étaient vêtus de serge grossière, coiffés d''une sorte de bonnet fourré, et l'un d'yeux soutenait sur son épaule droite une arquebuse du plus nouveau modèle.
Pendant près d''une heure, ils marchèrent avec vitesse, comme s'ils eusst nt pu se croire attardés ; mais quand enfin ils aperçurent, a une petite distance, le ma-
noir du sire de Longueville, dont les tourelles élancées s''échappaient gracieuses d*'un bouquet de tilleuls, celui qui portait Parquebuse s'arrêta et fit signe à ses compagnons de Pimiter.
L''endroit oii ils venaient de s'arrêter ne manquait pas d''un certain charme pittoresque.
A gauche s''élevait une petite colline à
pente douce, au pied de laquelle coulait
la Seine; à droite, une plaine boisée; enfin, en face, le manoir.
La demeure du sire de Longueville remontait au commencement du xiv" siècle.
On n"'ignorc pas que c'est vers le retour des croisades (|ue fut introduit en France
le style oriental. A partir de ce ir»o;j!ent, les architectes que Louis IX avait amenés avec lui en Syrie, afin qu'ils pussent, sur les lieux mêmes, étudier les modèles de rarchiteclure sarrasine, renoncent à rimitalion servile et ignorante des monuments romains ; de l'intersection du plein cintre nait l'arcade; les fenêtres descendent plus près du sol, et abandonnant les Formes carrées, s'arrondissent en élégantes ogives.
L''ogive règne en souveraine dans toutes les constructions du xiv*' siècle ; vous la verrez partout, vous la reconnaîtrez de loin a son air coquet et gracieux, tantôt enveloppant les contours nerveux des hautes fenêtres de nos églises, tantôt
montant (Pëtage en étage le long de nois petites tourelles à culs-de-lampe; ici, elle veille à chaque côte de la porte d''enlree de nos manoirs féodaux ; là, elle dort paisible et recueillie au-dessous du iiiaitre-autel de nos chapelles.
Cette habitation avait été construite dans d''étroites proportions; ce n''était point un château, c''était tout simplement un manoir.
Il n'y avait point la de pont qu''on put lever le soir après le coucher du soleil; une sentinelle était raren)ent placée en vedette »:ur le faîte du donjon principal, car, rians les temps de guerre, le manoir se trouvait trop petit pour ser-
vir d'asile aux vassaux , et ceux-ci ne se trouvaient point obligés (Vy venir faire le guet. Mais Tarchitecte qui avait élevé cet édifice avait pris soin de lui donner en élégance ce qui lui manquait en force.
Aussi, à voir ces formes frêles et délicates, ces murailles blanches se tordre avec souplesse, en décrivant une ellipse autour des tourelles élancées; à voir ces toits bleus s"'élever en cônes arrondis audessus des arbres, on eut dit de loin un nid de pie perché sur les hautes branches d''un peupher.
L''homme à Parquebuse avait d'abord paru inspecter les lieux avec un soin
particulier; enfin, il avisa une sorte de rocher dont la base s\'ivançait jusque sur la roule, et sourit en le montrant a ses compagnons.
— Le feu de saint Antoine me darde, s'écria-t-il avec une gaîle de bon aloi, c'est Satan lui-même qui a placé \h ce rocher pour nous servir de retraite ; or ça, compagnons, ne perdons pas de temps, et hàtons-nous avant qu'on nous voie.
— Bah! le béjaune n'est pas près de venir, fit observer le plus jeune de la petite bande.
— Possible...
— • Est-ce que tu aurais peur, mon vieux Goelle?
— J''ai peur de le manquer.
— Tu es cependant !e meilleur arquebusier du pays.
— On sait cela mais, depuis mon
*retour , c''est la première fois qu''il
m'arrive de prêter les mains a un coup pareil.
— Et ta main tremble...
— Je ne dis pas non.
— Corbœuf... Goelle, te voila dans de bien mauvaises dispositions pour gagner les deux écus d'or que Ton t''a promis.
— C'est ce que nous allons voir, re-
LE ROI DE LA BAZOCHE. !l
pondit Phomme à Tarquebuse; suivezmoi, Ht ne restons pas plus longtemps ici, où Ton peut nous apercevoir du manoir de Longueville.
Sur ces dernières paroles de Goelle, les trois hommes quittèrent aussitôt la route et gagnèrent le rocher dont il vient d'être parlé. Quelques minutes après, ils y étaient installés.
Le rocher formait une espèce de grotlc dont Pouverture laissait à peine passage à un homme. Goelle se plaça sur le devant avec son arquebuse ; un des deux hommes demeura dehors pour observer, et le troisième alla prendre place derrière Parquebusier.
Goelle avait une cinquantaine d''années environ ; il était grand, sec et maigre, et portait sur son visage anguleux et blême les signes évidents d'une force musculaire remarquable.
Goelle était fort connu dans le pays ; on ne lui accordait qu^me confiance limitée; plusieurs fo's déjà il avait eu maille à partir avec la police normande.
Mais que lui importait la police , à lui?...
Il était aussi fin qu'acné, et il était bien plus courageux.
Il vivait tantôt ici , tantôt là, sans moyens d''existence connus, rançonnant le paysan, que son audace effrayait, ou les
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bons bourgeois, qui professaient une aversion profonde pour son arquebuse.
Goelle avait parcouru la Normandie dans tous les sens; un jour même, il s'était permis d''aller jusqu"";! Paris; mais a Paris, les choses avaient changé d"'aspect.... — Il avait trouvé là a qui parler, et Messieurs les clercs du Chàtelet s''étaient chargés de le rappeler aux égards que Ton se doit entre gens comme il faut.
Une nuit, Goelle était ivre, et il faisait sombre : la lune était à peu près seule alors chargée du soin d'éclairer les rues de Paris, et, cette nuit-là, dame Phœbé avait brûlé la politesse à la capitale.
Goelle avait résolu de partir le lendemain et de retourner a Vernon. 11 n''avait pas un seul écu dans sa jioche pour faire le voyage. — Il rentrait chez lui assez triste et battait les murailles.
Il venait d''entrer dans la cité par le pont Notre-Dame et allait enfiler la rue de la Pelleterie, pour se rendre derrière la Sainte-C^hapelle, où il demeurait, quand, au détour du pont, il s'arrêta tout à coup, et parut écouter avec attention un bruit qui venait vers lui de l'autre bout de la rue.
Goelîc avait son arquebuse, il se mit en posture convenable et attendit.
Quatre personnes s''avançaient vers lui.
et h Péclat de leurs voix fraîches et sonores, il jugea qu'elles étaient jeunes.
Quatre adversaires ne faisaient pas peur à Goeilc, quand il pouvait leur supposer la bourse bien garnie. — Il apprêta donc son arme et essaya de percer Pombre de son regard...
Cependant, les quatre jeunes gens avançaient en se tenant par le bras et en chantant quelque refrain bachique du temps.
C'étaient quatre clercs au Châtelet.,. Ils venaient de faire ripaille avec les habitants de la rue do Glatigny et rentraient dans la rue de Galilée...
Les joyeux compagnons! et comme
ils profliguaieiU, sans vanité, toutes les richesses de leurs vocalises nocturnes i...
Un surtout le plus grand, le plus
âgé, le plus fou!...
C'est lui qui avait verse les libations, — c'^est lui qui les avait payées, ce qui est mieux.
Gomme un qui prend une coupe, Seul honneur de son trésor, Et de rang, verse à la troupe.
Du vin qui rit dedans l'or...
Ils s'avançaient tous les quatre, gais, tapageurs, impertinents, sans crainte du danger qui pouvait les surprendre au détour de ces rues désertes et sombres,
et s''abimdonnant au Dieu qui veille sur les enfants prodigues et protège leurs folies....
Goelle les regardait venir et il souriait. — 11 ignorait à qui il avait affaire, mais cela lui était indifférent. Encore quelques pas, et un homme allait tomber, les trois autres prendre la fuite, et il pourrait s''approprier les dépouilles de la victime.
Goelle s''était caché dans Pembrasure d^me porte; il abaissa son arme, visa le groupe qui marchait et mit le feu...
ï>e coup partit!
Pour fjuc rcntreprisc de Phomme à
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Tarquebiise réussît, il fallait deux choses : (l''abord qu'un homme tombât frappe mortellement, ensuite que ses compagnons épouvantés prissent la fuite.
Rien de tout cela n'arriva.
\u coup d'arquebuse, le groupe s'arrêta irrité et proféra, d'une commune voix, un effroyable jurement, puis chacun lira son épée, et , guidée par le plus grand des quatre, la petite troupe se rua avec fureur vers l'endroit d'où le coup était parti!...
C'en était fait de Goelle!
La main de l'un des clercs s'était appesantie sur son épaule ; il venait de
tomber sur ses genoux et implorait merci.
— Merci, pour un chien comme toi, repartit le clerc en le repoussant du pied, je veux te tuer sans pitié, non avec la pointe , mais avec la poignée de mon épée...
Et comme le jeune homme allait exécuter sa menace, un de ses amis le retint.
— Eh quoi! lui dit-il avec un accent de gaîté qui contrastait singulièrement avec la situation, Votre Majesté irait se commettre avec un pareil manant; il faut livrer ce tireur d''or à la justice du royaume, ou le faire fouetter en place publique comme un vil truand qu'ail est.