‹ Le roi de la BazocheChapitre 2 sur 20 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

i8 LE ROI DE LA BAZOCHE.

— Par saint Babolein, s'*éctia celui à cjili s'adressaient ces paroles , maître Paulin, vous avez raison, et me rappelez k propos le devoir de ma dignité. — Or çà, qu''on s'empare de cet homme, et qu''on le conduise dans les caves du Châtelet!...

Goelle avait été désarmé ; il se trouvait a la merci de ses adversaires ; il fut entraîné aussitôt et jeté, à quelques minutes de là, dans un cachot infect.

Goelle , ordinairement si audacieux , commençait à s''inquiéter sérieusement de sa position. 11 ignorait en quelles mains il était tombé, et ce titre de Majesté donné à Tuo de ses adversaires ne semblait pas fait pour le rassurer.

11 fallait se résigner cependant, et malgré répouvante mystérieuse qui s''était emparée de lui, il prit assez bravement son parti.

C'était la première fois que la peur troublait son esprit ce grand gaillard qui l'avait menacé était toujours devant lui : il voyait son œil vif briller dans Tombre de la prison ; il entendait sa voix impérieuse bourdonner h son oreille.

Quel était cet homme?

Le lendemain, quand on vint Penlever de son cachot pour le conduire devant le tribunal qui devait le juger, c''était lui encore qui présidait.

Goelle frissonna.

Et cependant le tribunal devant lequel on Pamenait n''avait rien d''imposant. — Quelques clercs grotesquement pare's, assis sur de mauvais escabeaux; un grand garçon aux cheveux rouges, dont les épaules étaient couvertes d*'un long manteau de pourpre rapiécé en plusieurs endroits. — C'était tout!

Goelle aurait souri en toute autre circonstance ; mais il avait peur.

Pendant trois jours, les mêmes cérémonies se renouvelèrent, et chaque fois que Goelle se trouva en face de Thomme au manteau de pourpre, le même effet fut produit.

Enfin, il fut fouette devant les clercs du Ghâtelet assemblés, on lui confisqua son arquebuse, sous prétexte qu''il pouvait en faire un mauvais usage, et il fut mis en liberté, avec injonction de quitter la capitale avant le coucher du soleil.

Goelle s''enipressa d"'obéir, et le jour même il retournait en Normandie, plein de haine contre les clercs du Châtelet en général, mais conservant, au fond de son cœur, une terreur secrète à Pendroit du président de leur tribunal!

Tel était notre homme au moment où commence cette histoire.

Goelle avait gardé d''assez vilaines habitudes, et dans le pays il était généra-

lement connu comme un tireur (Tor. — Quand ii y avait quelque mauvais coup à tenter, il était rare qu'ion ne s'*adressât pas à lui, et quand on s*'adressait à lui, il était rare qu''il refusât.

Goelle songeait sérieusement à l'avenir : il voulait se ramasser pour sa vieillesse une honnête aisance, et il faisait tout ce qu'il pouvait pour atteindre ce but.

Dès qu'il fut entré dans la grotte creusée au roc même, il s'installa de son mieux, apprêta la nouvelle arquebuse qu'il devait à la munificence de ses protecteurs et attendit sa victime.

Â. une heure de là, deux jeunes gentilshommes sortirent de V'ernon et s''acheminèrent également vers le manoir du sire de Longueville.

Il pouvait être six heures.

Il régnait de toutes parts un calme harmonieux, au milieu tluquel on entendait le chant des oiseaux gazouilleurs. et le murmure berceur du fleuve qui passait à leurs pieds.

Celait une heure enchantée.

Sur les deux rives de la Seine, les chênes séculaires penchaient leurs fronts toufiFus sous les derniers rayons du soleil, et découpaient vigoureusement le feuillage sombre de leurs branches sur le fond

bleu du ciel. On ne rencontrait plus déjà que quelques rares voyageurs, ou de distance en distance des pâtres qui chassaient leur bétail devant eux. Une senteur pénétrante, s*'élevant des flots calmes, allait se mêler aux parfums que le vent apportait de la plaine, et au-dessus de celte paix de toutes choses planaient les notes argentines des clochers prochains qui sonnaient Tangelus.

Soit que le spectacle qu'ils avaient sous les yeux exerçât son influence sur Pesprit des deux cavaHers, soit qu''iis se fussent abandonnés un moment aux préoccupations que leur inspirait leur position respective, les deux gentilshommes n'avaient

point encore échangé une parole 'depuis leur sortie de Vernon.

De ces deux jeunes gens, l'un pouvait avoir trente ans, le second en avait vinglcinq à peine.

Le premier était grand, robuste, d'une taille svelle et droite, et sa physionomie accusait une audace peu commune, que tempérait cependant l'extrême douceur de son grand oeil bleu. Il avait, de plus, ta main élégante et fine, la jambe merveilleusement tournée, et son front, sur lequel éclataient les signes d'une noblesse originelle, était couronné par une foret de cheveux du plus beau rouge.

Il s'appelait Mardoche de Vandrille.

Le second était moins grand et moins robuste; son œil était vif pourtant, et lançait de temps à autre de rapides étincelles; mais toute sa personne annonçait une* délicatesse native, que l''air pe'nëtrant de la campagne n'avait pu faire disparaître ; son visage était du plus pur ovale, et ses cheveux noirs, qui tombaient de chaque côté de ses tempes, en faisaient vivement ressortir Péclatante pâleur.

Il s''appelait Gaston de Brionne.

Mardoche et Gaston avaient été élevés ensemble ; ils s'étaient aimés de bonne heure, et bien qu'ils fussent sépares depuis quatre années, bien que Mardoche habitât la capitale, où il était clerc du

Chàtelet , et que Gaston n''eut jamais quitté les environs de Vernon, ou il n''elait rien du tout, sinon comte de Brionne, les deux jeunes gens ne s''etaient pas perdus de vue.

Chaque fois que Mardoche revenait au pays, sa première visite était pour le jeune comte; chaque fois qu'il s''en retournait, la dernière main qu"'il serrât au départ était celle de Gaston.

Il lui eut volontiers dit ce que le poète Charles Fontaine disait à Jean Touchet, lieutenant particulier d''Orléans :

Je n'ai amitié qui me touche.

De plus près, ami, que la tienne. Bien éprouvée, par la nwenne, Ainsi, coeuno. l'or à la louche.

Ils s''étaient voués Pun à Pautre un dëvoùment profond, et la mort seule pouvait rompre les liens sacrés qui les unissaient. — Du moins le croyaient-ils ainsi!

Et cependant ils allaient encore une fois se séparer.

îMardoche retournait à Paris, où l'attendaient les plaisirs de la capitale, tandis que Gaston allait s attacher plus que jamais à la province de Normandie, par son hymen avec sa cousine, Ja charmante Blanche de Haricourt.

Blanche était la nièce du premier président du Parlement de Piouen ; elle possédait une fortune princière; c'était le

plus riche parti qui fut alors au pays de Normandie 1

Mais ces considérations n'étaient point de celles qui pussent tenter Gaston de Brionne ; il y avait une cause secrète à cet hymen, dont la conclusion ne remontait pas à plus d''un mois : seulement, personne, iusqu''à cette heure, n''avait été mis dans la confidence.

11 s''ëtait accompli à ce sujet, au château du président de Haricourt, d''étranges mystères, qui avaient bien occupé l'imagination des bons bourgeois de la petite ville de Vernon.

Il y avait un mois a peine, Gaston de Brionne devait épouser la fille du sire

de Longueville, et Blanche de Haricourt était mourante,

Gabrielle de Longueville et Blanche étaient liées depuis leur plus tendre enfance; elles avaient été élevées avec Gaston , et ne s'étaient jamais quittées. Gabrielle allait fréquemment passer des journées et des nuits au chevet de Blanche; les plus habiles médecins veillaient près de cette dernière ; mais aucun remède n'avait été assez puissant pour la rappeler a la santé. — Enfin, une nuit la pauvre enfant allait mourir, Gabrielle tenait une de ses mains dans les siennes, et elle pleurait!

Il y eut un moment d'hésitation singulière.

Blanche regarda Gabrielle d''un œil où brillaient les dernières ardeurs de la vie ; une larme trembla un moment sous ses paupières pâles, et sa main serra celle de sa jeune compagne avec un mouvement violent et fébrile.

— Gabrielle, dit-elle, je vais mourir.

— Mourir!... rëpe'ta la jeune fille.

— Encore quelques heures, et tout sera fini pour moi; mais je ne veux pas partir en emportant dans Pautre monde le secret terrible qui m'a tuée...

— Que dis-lu?...

— Ecoute-moi...

Blanche promena un moment son re-

gard effaré à travers la chambre ; puis elle se pencha haletante a Toreille de Gabrielle et murmura tout bas quelques mots qui parurent jeter Tépouvante dans le coeur de cette dernière.

Ce fut tout.

Après cet aveu, Blanche s'affaissa inanimée sur elle-même, et Gabrielle, qui la crut morte, appela toule la maison à son aide...

Mais la nièce du premier président ne mourut pas ; le lendemain une crise favorable s''opérait, et, un mois après, les médecins annonçaient a son de trompe qu''ils Pavaient sauvée...

Et, pour que personne ne doutât de l'état satisfaisant de la convalescente, on faisait savoir a toute la contrée que la gente Blanche allait s''unir au jeune et charmant comte Gaston de Brionne!...

Il y avait déjà une demi-heure que les deux cavaliers avançaient sur la route, et c''est à peine, disions-nous, s'ils avaient échangé une parole.

Le moment approchait cependant où les deux amis allaient se séparer, Mardoche pour prendre la route de Paris, Gaston pour se rendre au manoir de Longueville : déjà Ton apercevait à quelque distance l'endroit où le chemin se bifurque ; encore quelques minutes, et il faudrait se quitter.

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