MADAME LA PRINCESSE
Vous rappelei'vous , Altesse Impériale , combien nous avons été émus tous deux du sort cruel fait à l'héroïne de ce récit? Si je Vai voulu conter ainsi à tout le monde, c'est 7ton seulement afin de prouver que ce qui parait le plus invraisemblable n'est souvent que trop vrai dans la vie, mais pour démontrer comment, étouffant les cris de la conscience, la vanité blessée, l'orgueil, dans sa démoniaque hideur, peuvent broyer des inno* cents.
Je dédie ce livre aux grands de la terre, qui se croient le droit de violer les lois mêmes et oublient, dans la griserie de leur arrogance hautaine, qu'au-dessus d'eux ily aplu^
grand qu'eux : Dieu! et qu'il leur mesurera su Justice à la mesure de celle qu'ils auront faite à leurs victimes.
Les cœurs de marbre font glace autow d'eux. C'est dans ces miroirs qu'il faut fo faire se pencher, pour qu'ils s'y voient tels qu'ils sont.
Toujours pour vous, toujours par vous Madame,
Perm, Sibérie, Octobre i885.
OYEZ donc comme le Roi a Tair épris !
— Vous trouvez?
— Suivez ses regards : il ne les peut détourner d'elle; aussi, comme toutes les femmes s'impatientent secrètement!
— Qui est-elle ?
— Vous ne le savez pas ?
— Comment voulez-vous qu'un oiseau de
passage comme moi, arrivant cette après-midi même de Paris et devant repartir demain matin pour rOrient, puisse le savoir !
— Mais, mon cher, c'est M™« de Mîneleko,V l'ambassadrice du Caucase, à peine mariée depuis un an. »
Ce court colloque avait lieu entre deux invités du grand bal qui se donnait à la petite cour de Thessalie pour célébrer simultanément les fiançailles des deux ravissantes filles aînées du Roi, veuf depuis plusieurs années.
L'exiguïté du royaume de Thessalie n'excluait pas une étiquette non moins rigoureuse que celle des plus grandes cours.
Les salles où se donnait le bal étaient constellées d'hommes en uniformes éclatants et de femmes en toilettes de gala. Parmi cette foule allant et venant, ceux qui attiraient le plus les regards de tous étaient sans contredit les deux couples de fiancés, lesquels, par exception à certains princes du sang, se faisaient remarquer par leur beauté vraiment rare.
Le premier, c'était la princesse Augusta de Thessalie et son cousin, le prince George de Pattenpoufif. Or, les Pattenpouff, à la fin de ce bon XIX® siècle, ont la chance immense des Cobourg dans le commencement. « Ils arrivent aux plus hautes destinées, disent les uns, par Tintrigue de
leur mère » ; les autres assurent qu'ils les doi?» vent à leurs réelles qualités...
Le prince George de Pattenpouff possédait une finesse, une régularité de traits que ne gâtait «n rien une taille grande et svelte.
La princesse Augusta avait un peu le type de sa grand'mère, Tlmpératrice des Hindoustans, ty^' type heureusement atténué par celui de la famille royale de Thessalie, si remarquable par sa beauté.
Mais l'éclat, le rayonnement de la fête était assurément la princesse Aline de Thessalie, fiancée au grand duc Ivan, frère de TEmpereur du Caucase. A , i \ i l ^
Arrêtons-nous un instant devant cette radieuse enfant qui ne comptait pas plus de dix-huit printenjps.
Etes-vous jamais, dans la brume du matin, resté en extase contemplative devant un soleil levant qui, en sortant de la déchirure des nuages, inonde, en se dilatant peu à peu, ce paysage d'un rayonnement toujours grandissant , toujours s'augmentant, faisant ainsi penser à cette Jérusalem Tensoleillée, à ce ciel où tout est lumière?
Tel Teffct que produisait la princesse Aline. Partout où elle passait, elle laissait après elle une traînée de lumière. Grande, frêle, elle avait
des traits que Phidias eût vainement tenté d'embellir. Ses yeux, d'un azur foncé comme les bluets des champs» au lieu, en ce jour, de briller de l'exubérance de leurs dix-huit ans, étaient voilés d'un nuage de mélancolie et de rêverie qui montrait que l'âme était loin de cette fête à laquelle le corps seul prenait part. Elle était si éblouissante de sa chair, de sa chevelure, de son expression, qu'elle eût éclairé les ténèbres même.
Ce sourire si doux, dont l'éclat s*épanouissait sur ce frais visage, cette royale inclinaison de tête qui semble l'apanage inné d'une Impératrice, ces mouvements tout à la fois vifs et ondoyants, la rendaient belle!... belle I... Aussi, en ce moment, Ivan Alexandrowitch n'avait-il d'yeux que pour elle, sans se préoccuper des méchantes langues qui, allant bon train, chuchotaient que dans sa suite, même à cette visite de fiançailles au pays de sa future, se trouvaient deux nébuleuses d'un palais royal certes moins prude que celui de Thessalie, charmants petits animaux à museau rose, qui, de leurs dents pointues, blanches comme du lait et enchâssées dans leurs gencives rouges et humides, grignotaient tout ce qu'elles ne pouvaient dévorer des possessions du grand duc.
Aline de Thessalie observait complaisamment
les mouvements de son père et ceux de M"" de MineJeko, Ivan Alexandrowitch, empressé auprès de sa fiancée, ne la perdait pas de vue; chacun des regards de la jeune fille était suivi de ceux du grand duc, qui ne se méprit point a ce çri d'admiration échappé pour ainsi dire aux lèvres de la princesse,
— « Vraiment, elle est bien belle!
— Pas autant que vous, princesse,— répondit fort galamment le grand duc. — Vous plaîtelle?
— Oh oui, beaucoup! et ma sœur Augusta partage tniièrement mon avis. L'ambassadrice possède un tei charme qu'il semble que personne n'y puisse résister; et pourtant, son mari est un véritable bourru, jaloux comme un tigre, qui, dit-on, lui rend la vie impossible.
— Mais, il me semble que... — commença avec un certain sourire Ivan Alexandrowitch, regardant du côté du Roi et de M"* de Mineleko. II n'acheva pas sa pensée.
-- Que sembie-t-il à Votre Altesse? » —dit Aline de Thessalie, d'un ton glacial, voulant lui bien faire comprendre qu'elle défendrait le Roi ît M»« de Mineleko envers et contre tous, et qu'à "occasion elle garderait un très grand ressenti- , ment à celui qui, même par la pensée, oserait ' ?orter un blâme contre ces deux êtres dont l'un
yGOO!
lui était si cher et l'autre si sympathique.
Le Roi, maintenant, ne parlait plus à M"* de Mineleko, celle des dames qui, dans le Cercle qu'il faisait, avait su le plus longtemps captiver son attention; il continuait cette corvée ennuyeuse, consistant à trouver deux ou trois mots aimables et différents pour chacune des femmes qui, s'inclinant jusqu'à terre sur le passage de Sa Majesté, rivalisaient à qui ferait le mieux, et en temps opportun, cette fameuse révérence cérémoniale, objet de tant de soins, de tant d'étude.
D'après le programme de cette fête royale, on savait qu'un quadrille d'honneur devait suivre le Cercle du Roi : les fiancés le danseraient ensemble, et le Roi avec une des ambassadrices.
La grande maîtresse, la comtesse de Langweilig, allait et venait, affairée, avec le comte de Leerkopf, le grand maître des cérémonies.
Comme toutes les autres femmes, elle jetait à la dérobée un regard envieux sur la beauté incontestable de la soirée : la nouvelle ambassadrice du Caucase, à laquelle le Roi ordonnerait sans doute de danser avec lui le quadrille d'honneur.
Ainsi, c'était cette arrivée d'hier que seule on remarquait, que seule on admirait ce §oir!... Grave outrage fdt au cœur de ces femmes indigènes qui, certes, auraient cordialement détesté
TE ROI DK THFSSVTJE
celle de leurs compatriotes à laquelle pareille fête eût été faite; aussi, comment le pardonner jamais à cette rivale venue du dehors, à cette étrangère préférée à elles toutes ! Quelle offense ! quelle haine!
Oui, elle était vraiment Tastre lumineux de ce firmament royal, cette Caucasienne élancée et souple, dont la chevelure bronzée comme une châtaigne mûrie par les rayons d'un soleil ardent jetait non moins de feux que le diadème de diamants et de rubis posé hardiment sur le kokochiiik de velours écarlate, et d'où s'échappait le lon^ et seyant voile de gaze de brousse lamée d'or.
i Quelle était la couleur des yeux de cette jfemme ?
j Comme le caméléon, ils semblaient changer Ide nuance suivant que, tour à tour, Témotion de •son cœur en avivait ou en amortissait la clarté. 'A un moment donné, la lueur qui en jaillissait était hardie comme le regard de Taigle qui cingle vers les plus haiftes régions des deux. Alors, quand, la prunelle 'dilatée, elle dirigeait son regard sur quelqu'un, il produisait Tefifet d'une commotion électrique. Puis, tout à coup, un sourire délicieux faisait naître sur son visage une expression mutine et malicieuse, semblable à celle des friponnes bergères de Fragonard et de
Watteau, et découvrait à travers des lèvres fraîches comme des pétales de rose, des dents d'une blancheur de neige.
Dans cette femme aux formes sculpturales et savoureuses, que le satin de sa robe un peu étroite moulait à ravir, tout était harmonie : depuis ses pieds mignons, emprisonnés dans de fins souliers écarlates, jusqu'à ses mains admirablement gantées, dont le délicat poignet d'enfant était pris et serré dans un superbe cercle de diamants qu^une Reine n'eût pas dédaigné.
Cette apparition féminine, vraiment ravissante, jetait des flammes dans les yeux de tous; les vieillards chamarrés de décorations, et dont les lèvres pendantes cherchaient à se dissimuler sous un sourire aimable, se ranimaient, se réchauffaient à sa vue. Les vivaces et jeunes aides de camp, par tous les avantages dont la nature les avait favorisés, s'évertuaient à attirer l'attention de cette étoile de la fête.
Le comte de Leerkopf, le. maître des cérémonies, était lui-même subjugué, tandis que la comtesse, sa femme, une coquette frisant de près la cinquantaine, sans pourtant ne rien perdre de ses prétentions à la jeunesse, à la beauté, avait, avec une grande acrimonie, relevé haut la tête lorsque le prince de Theiss, un des cousins du
Roi, lui avait dit avec enthousiasme, en montrant M"* de Mineleko :
— « Quelle jolie femme!...
— Mon Dieu! on ne parle que d'elle ce soir!
Ce que c'est que d'être « une nouvelle ! » — et la comtesse fit une moue dédaigneuse.
— Une nouvelle... à sensation, — dit en souriant le prince de Theiss.
— Et... à très mauvaise réputation! — exclama, avec acerbité, cette comtesse, acidulée comme un fruit vert quand elle entendait vanter la beauté et la jeunesse des autres femmes.
— Comment! elle a une mauvaise réputation?
— Exécrable, mon prince! C'est d'elle qu'on a tant parlé l'été dernier à Carlsbad.
— Parlé d'elle!... Avec qui? et qui Ta dit?... »
La comtesse, n'ayant pas un nom à fournir, saisit la balle que prennent toujours les calomniateurs aux abois :
— « Avecqui?... Monseigneur est bien naïf!... Mais... avec tout le monde... Qui Ta dit?...
Mais... tout le monde le dit... Voyez ses yeux, comme ils cherchent tous les hommes I »
Le prince de Theiss n'avait nullement fait cette remarque si défavorable à toute honnête femme ; mais, pour ne pas augmenter la fureur
10 LE ROI DK TIIRSS\LIE
de la douce comtesse, mégère devenue enragée devant l'admiration qu'excitait cette jeune beauté^ il changea prudemment le tour de la conversation.
— « Et elle vient de?...
— Elle est Caucasienne : voilà tout ce que je sais. Son mari est celui qui, il y a huit ou neuf mois, eut avec le prince de X.. . ce duel si célèbre pour lequel on allait l'envoyer prendre Tair dans le fin fond de l'Asie quand, a-t-on dit, — ajouta méchamment cette vipère, — l'Empereur se laissa attendrir par les prières... les faveurs mêmes de la femme du coupable.
— Comment? M™" de Mineleko était déjà mariée à cette époque?... Combien donc y a-t-ii de temps qu'elle a épousé le prince ?
— Un an. Le duel eut lieu très peu de mois aprè§ son mariage. Mais... d'ailleurs... cette toute jeune femme a de vingt-cinq à trente ans. (M"'^ de Mineleko en avait à peine vingt.)
— Ce duel était-il motivé par la légèreté de la princesse? ou était-ce de la part du mari l'effet d^une jalousie mal fondée ?
— Je rignore; mais, certes, sa femme n'a jamais dû beaucoup l'aimer. On la força à conclure ce mariage, brillant parti pour elle, dont la fortune était très médiocre.
— Mais il doit être terrible, ce mari 1 Un vrai Otello!...
— Pauvre homme 1 II souffre horriblement des constantes coquetteries de sa volage épouse^,
— Elle est si jeune !... si belle!...
— Cest affaire de goût I...
— Non, c'est un fait incontestable. Et son mari a l'air de Tadorer, « — dit le prince de Theiss, suivant des yeux M. de Minekko qui, appuyé contre un portant, causait distraitement avec M. de Brandt, ministre de Tlntérieur.
A chaque instant, il tournait ses regards du côté où se détachait la charmante silhouette de sa femme, choisie en effet par le Roi pour figurer avec lui au quadrille d^honneur. Sa beauté s'était accrue de cette distinction ; toute au bonheur du moment, elle dansait avec une désinvolture qui, tempérée par une grâce inouïe, lui donnait un charme inexprimable.
Tout à coup, comme elle faisait vis-à-vis au grand duc et à la princesse Aline, Ivan Alexandrowitch, profitant du moment où la dame est obligée de donner la main au cavalier qui se trouve en face d'elle, lui murmura très bas à Toreillc :
— « Savez-vous, princesse, que Waldemar de Heiligenthal assiste à cette fête? »
A ces mois^ elle devint d'une grande pâleur
1^ LE ROI DE THBSSALtE
et crut qu'elle allait tomber ; mais, se raidissant contre l'émotion qui l'envahissait, elle surmonta cet instant de faiblesse. Elle ne répondit rien au grand duc et, quand elle retourna auprès du Roi, la princesse de Mineleko avait complètement repris tout son empire sur elle-même.
Pourtant, à partir de ce moment, un fin. observateur eût pu facilement s'apercevoir que ses yeux semblaient vouloir percer la foule, comme pour y chercher quelqu'un.
^ ANDÎ3 que dans le salon principal du j- château se déroulaient tous ces inci- W^^. dents dont la gravité se fera bientôt sentir, un duo d'amour se roucoulait dans un petit bosquet attenant aux appartements où, non loin de la grande salle, on jouait au whist.
— M Ils sont toujours inexorables ! » — chuchotait a Forcille d'un beau jeune homme la douce voix d'une ravissante brune enveloppée d'un vaporeux nuage de tulle rose et dont les cheveux noirs, rassemblés en un gros noeud sur le sommet d'une tête fine et futée, donnaient à cette phyiiionûmie un cachet qui rappelait la dé- ^]I licieuse et mutine Pat tî. Un gros bouquet de camélias roses posé comme la dîva seule sait placer celui delà m Rosine du Barbier de Sthnlle i>, ; s'épanouissait au milieu des bandeaux de jais de h jeune fille,
— « Comment ! — répondit son cavalier, — vos parents se refusent même à écouter la moindre allusion à notre mariage, à ce mariage dont dépend le bonheur entier de notre vie.*. Vous m'aimez comme je vous aime, n'est-ce pas^ Walpurga ?
— Si je vous aime, Conrad ! Mais regardezvous donc dans cette glace, et voyez si, parmi tous ces princes et ces nobles, il en est un seul qui puisse vous être comparé 1 »
Effectivement, Conrad Haller, le malheureux soupirant^de la jeune comtesse de Heiligenthal, était un brillant cavalier. Blond comme un Saxon, superbement fait, portant beau, la taille haute et cambrée, la moustache longue et soyeuse qu^il retroussait crânement entre ses doigts longs et effilés, le jeune référendaire, dont les allures étaient plutôt celles d'un officier de la garde que d'un avocat, était sûr de pouvoir, comme son père, le chef du tribunal suprême de la Residenz (nom vulgaire donné à la capitale), aspirer un jour aux places les plus élevées de la magistra» ture.
Fils unique, il était un riche parti, plus riche de beaucoup que la plupart des princes, des comtes et des barons qui, emportés par les sons harmonieux de l'orchestre, tournoyaient en ce moment dans les salles de bal de cette royauté
LE ROI DE THESSALtE l5
de troisième ordre. Et pourtant, dans les minuscules comme dans les grandes cours de T Europe continentale, quand on n*est pas noble, on est presque un paria de la société ; ainsi le veut l'esprit vain et étroit de ces petits royaumes où Misère et O sont admises avec un titre quelconque, tandis que, si le hasard n'a présidé à leur naissance nobiliaire, les jeunes gens des familles les plus méritantes se voient souvent refuser même des invitations aux baîs du plus pleutre des princi lions.
Ainsi, ce jeune homme, d'une grande intelligence, capable d'atteindre aux plus hautes positions sociales, n'ayant ni parchemins, ni blason, était rejeté de la pauvre mais noble famille de Heiligenthal, qui sacrifiait ainsi à sa fierté le bonheur assuré de Walpurga. Or, si, ce soir-là, les deux jeunes gens pouvaient sans entrave aucune se livrer ensemble au plaisir de la danse, ils le devaîeni: à la tante de Mohrenberff, douairière à demi aveugle, qui chaperonnait Walpurga dont les parents étaient absents, retenus par une légère indisposition,
M"^« H aller, mère du beau Conrad, était la fille unique du pharmacien de la cour, lequel, en mourant, lut avait laissé une jolie fortune. Arrivée en âge de se marier, elle avait épousé un tout jeune homme, alors simple référendaire. De
rares moyens que secondait un infatigable amour du travail, avaient rapidement avancé cet homme dans la carrière du barreau quM s'était choisie ; au bout de trente ans d'une vie régulière et intègre, il se trouvait au plus haut échelon de sa position : il était juge de la cour, puis président du tribunal suprême.
Malgré la haute situation que son mari avait su lui faire, M"« Haller n'était pas heureuse. Dévorée d'ambition, elle ne rêvait à rien moins qu'à obtenir du Roi Tanoblissement de son mari, afin de pouvoir aller à la cour et d'y être traité * sur le même pied d'égalité que les princesses et les comtesses.
Mais, hélas I son désir ne semblait pas devoir se réaliser si promptement. Si parfois elle était admise au palais, c'était toujours dans les chambres d'à côté, dans la cohue des invités de cinquième ordre à l'occasion d'une fête extraordinaire. Parmi cette foule énorme, elle passait inaperçue. Jamais elle n'avait assisté aux réunions choisies.
Dès sa plus tendre enfance, Conrad avait toujours entendu les lamentations de sa mère; lamentations si souvent répétées que, même pour ce fils intelligent, ce préjudice dont il avait pour ainsi dire éprouvé le tort dès le sein de sa mère, avait fait naître en lui une sorte de resscn-
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liment qui alla s'augmentant quand, pour comble de malheur, il s'éprit d'une jeune fille noble dont la famille lui refusait la main, à lui qui n'avait d'autre noblesse que celle du cœur. Cette circonstance ne fit que leur rendre encore plus vif le désir qu'ils avaient de voir le Roi leur accorder cet anoblissement, abjet de toute leur ambition.
Conrad se disait avec amertume que, s'il se trouvait ce soir-là à la cour, il ne le devait qu'à la grande fête des fiançailles des princesses. Le Roi, voulant que le peuple eût sa part du bonheur qui se préparait pour ses filles, avait été large dans ses invitations. En effet, dans cette foule compacte, combien voyaient pour la première fois, et sans doute pour la dernière, les lambris dorés des salons du palais de la Resi- , denzl
— « Mon cher Conrad, il faut nous quitter, — dit Walpurga après quelques instants passés en tête-à-tête délicieux, loin des regards de tous, et cherchant ainsi à se consoler des obstacles qui s'opposaient à leur mariage. — Il est temps que je retourne auprès de ma tante; elle commence sans doute à s'inquiéter de mon absence, qu'elle trouve peut-être trop longue. Dans notre intérêt, il faut qu'elle n'ait rien de fâcheux à
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dire à ma famille. Reconduisez- moi donc au* près d'elle. »
Ec les deux jeunes gens, retournant dans les salles encombrées, se trouvèrent de nouveau entraînés par les vagues humaines.
LE RD! DE THESSÂLIE rC)
ni
ALGRÉ la présence de bien des beautés restées jusqu'alors incontestées, M«'« de Mineleko était toujours Tattraît qui captivait tous les regards.
Le Roi l'avait quittée* Maintenant au bras d'un des princes royaux, elle se promenait^ fraîche et gracieuse, soulevant partout sur son passage un flot d'admiration. Elle s'avançait la tête haute, le sourire aux lèvres, réellement heureuse et fière de ce triomphe toujours sensible à toute jolie femme arrivée à l'apogée de son éclat. Elle paraissait avoir complètement oublié Tanxiété que lui avaient fait éprouver les paroles d'Ivan Alexandrowitch, lorsque soudain, malgré l'attention toute complaisante qu'elle semblait prêter aux propos galants et vides que lui débitait son Altesse Royale, une vive terreur se peignit sur ses traits charmants :
yGoogl
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elle chancela, et dut, pour ne pas tomber, s'appuyer fortement sur le bras qu'elle effleurait à peine Tinstant d'avant.
— « Grands dieux ! princesse, qu'avez-vous donc?» — s'écria le prince royal, à qui Taltération subite de M®* de Mineleko n'avait point échappé.
Encore toute couverte de sa pâleur, Tambassadrice essaya de sourire :
— « Ce n'est rien... rien absolument; je suis sujette à des éblouissements, et...
— Alors, princesse, vous ne vous contentez pas d'en donner, — répondit fort galamment le prince, réellement fasciné par cette jolie femme. — Mais, sérieusement, n'êtes-vous pas malade ?
— Nullement. J'ai ressenti un léger malaise, bien vite passé, et sans aucune importance. Que je suis donc peinée d'avoir ainsi effrayé Votre Altesse! » a jouta- 1- elle, en voyant le prince attacher sur elle des regards remplis d'inquiétude.
« Nadjeska Ivanojpna », ces seuls mots, jetés à son oreille par la voix grave d'un homme passant rapidement à ses côtés, la flamme pas-> sionnée des regards qu'il lui avait lancés, avaient suffi pour éveiller dans la belle ambassadrice tout ce trouble, inexplicable pour tout autre que pour elle.
Il y avait déjà un an que la princesse n'avait
LE ROI DE THESSALIÇ 2 r
aperçu ce spectre de Banco» et voilà que, à la ^première grande (ête donnée à cette cour de [Thessalie où elle venait seulement d'arriver, lui apparaissait celui qui Tavait aimée d'un amour délirant; celui auquel elle s'était fiancée et à qui son père Tavait refusée pour la donner au plus riche de ses soupirants.
— it Que Votre Altesse veuille bien me laisser un instant, je sens que je ne pourrai me remettre que si je suis seule », dit-elle tout à coup, en voyant au loin les yeux suppliants que fixait sur elle rétranger, dont Tattitude humble mais passionnée semblait lui dire : « Renvoyez le prince, je vous en supplie ï il faut que je vous parle L,> »
Le prince, grand seigneur dans toute l'acception du mot, conduisit la jeune femme dans un salon éloigné où le bruit de la foule ne pouvait même venir la trouver, puis» saluant profondément la princesse, il se retira discrètement.
Son Altesse venait à peine de disparaître derrière la lourde portière, que Tétranger était déjà auprès de l'ambassadrice. Un instant il resta debout, silencieux, absorbé dans une véritable contemplation; M^* de Mineleko, muette, son éventail devant les yeux, la tête légèrement inclinée, le devinait plutôt qu'elle ne le voyait. A la fin, ces mots s'échappèrent des lèvres de l'étranger ;
— Il Vous le voyez, madame, je ne suis pas mort encore!... »
Lentement, douloureusement, M"« de Mine- Icko releva la tête.
— « Je vous en prie, — dit-elle avec douceur, — oublions le passé, et entretenons-nous comme de vieux amis.
— Quoi! — dit-il, — vous voulez que j'oublie un passé qui m'est resté si cher, bien que le rôle que vous y avez joué soit si odieux !!!..•»
Il ne put continuer, tant était grande Tindîgnation peinte dans les yeux de la princesse qui, levée précipitamment, le regardait avec une sorte de défi porté aux paroles injurieuses qu'il venait de prononcer. Puis, se ravisant, elle prit subitement un ton de badinage peu en harmonie avec l'altération de sa voix .
— « Allons, comte, ne jouons pas ici la tragédie ; offrez-moi votre bras et faisons un tour dans la salle de bal. Voulez-vous danser un qua^ drille avec moi ? »
Le jeune homme, interdit par tant de sangfroid, jeta un coup d'œil glacial sur la belle ambassadrice :
— « Adieu, madame, puisque yous n'avez rien autre à me dire !...
— Adieu donc. »
Comme elle allait s'éloigner, l'étranger, d'un
LE ROI DE TkESSALIE ^3
élan passionné se jetant au-devant d'elle, Tobli» gea à rester:
— u Non, — dit-il, — non... vous ne pouvez me quitter ainsi ! Il faut, avant, que vous me disiez ce que vous vous refusez à me dire depuis un an. Que fîtes-vous, quand fut rompu ce mariage que nous avions décidé avec tant d'amour, avec tant de bonheur?... Rien alors ne vint amortir cet arrêt cruel, le malheur de ma vie! pas une parole bienveillante ne tomba de vos lèvres sur la plaie saignante de mon cœur! pas un mot de consolation ne me fut envoyé pour m'aider à supporter ce supplice horrible. Une lettre sèche et froide de votre père m'annonçant, comme une chose toute banale, toute ordinaire, que : « des circonstances récemment survenues empêchaient cette union », voilà tout ce que Ton crut bon de me jeter à la figure comme explication d'un bonheur perdu... d'un bonheur volé!... Quand, après une telle missive, fou de désespoir, je courus chez vous, éperdu, suppliant un domestique pour qu'il me laissât parvenir jusqu'à vous; quand, à force de prières, il se laissa toucher et alla vous porter ma carte, que fîtes-vous ? Froide comme un marbre, vous refusâtes de me recevoir. A toutes mes lettres, confidentes de mes peines, de mes angoisses, vous ne daignâtes pas donner la moindre ré-
ponse capable de calmer un cœur dont vous vous jouiiez si facilement! Mais, vingt-quatre heures plus tard, vous quittiez Nice, et, peu de temps après, tous les journaux publiaient vos fiançailles avec le richissime prince de Mineleko.
« Ily a un an de tout cela, madame!... Un an de souffrances, de luttes, de désespoir ! ... Je voulais vous oublier, je ne l'ai pu. Ce soir, je vous ai en mon pouvoir : vous ne me quitterez pas que vous ne m'ayez donné cette explication que je suis en droit de vous demander : je le veux, je Texige!... »
Un regard hautain de M"** de Mire'eko coupa court à cet entretien, dont la violence semblait s'accroître à mesure que le comte parlait.
— « Monsieur, cessez, je vous prie, ces plaisanteries ; je veux vous quitter, et j'attends de votre courtpisie que vous me rameniez de suite dans les salons. ^
— Nadjeska... Nadjeska Ivanowna!... ayez pitié de moi!... ne me poussez pas à bout!... Ne voyez-vous pas que je deviens fou?... Qui jamais aurait pu croire qu'un jour vous me repousseriez ainsi!... Avez- vous donc oublié vos serments d'amour?... Avez-vous oublié
es jours divins passés sous ce ciel chaud du Midi?... Ces soirées où, enlacés, nous valsions infatigables, heureux de nous sentir dans les
LE ROI DE TMESSALie iS
bras l'un de Tautre!... heures bénies où nous échangions des promesses d'une fidélité qui devait être éterneHe!.,
« Mais laissons là ces souvenirs, aussi chers que pénibles à mon cœur. Je vous vois donc!,.* Quel effet me produit cette rencontre!.., et pourtant, je ne puis dire qu'elle rallume en moi un amour mal éteint, car jamais je n'ai eu d'autre pensée que vous, je vous le déclare devant Dieu!..- Librement je me suis donné; librement vous m'aviez choisi entre tant d'autres; de quel droit m'avez-vous repoussé?
— Monsieur de Heiligenthal, si vous ne me laissez pas partir, j'appelle. Pour le moment, vous outrepassez les bornes de toute convenance; j'aime à croire que cet accès de folie s'arrêtera dès que vous aurez fait appel à votre bon sens, à votre raison; alors, vous verrez combien^ plus que jamais^ toute rencontre entre nous est devenue impossible ; et j'attends de votre galanterie chevaleresque la promesse que vous ne ferez aucune îentauve qui nous mettrait en présence Tun de Tautre*
— Vous croyez que je m'en irai?.,,
— Je vous en prie!,.. Au besoin, même, je vous Tordonne-
— Eh bien, non ! je ne partirai pas! »
Puisj changeant de ton ;
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— « Nadjeska Ivanowna! il en est temps encore... Au nom du ciel... au nom de votre amour passé, écoutez-moi I — dit-il.
— C'est ce que je ne ferai pas, comte, je m'y refuse absolument.
— Et pourquoi ?
— Pourquoi?... Parce que je suis la femme d'un autre, et que rien de ce que je fais n'est caché à mon mari. Si le prince de Mineleko se doutait de ce qui vient de se passer entre nous, il saurait me débarrasser de vos assiduités.
« L'ouï-dire ne vous a donc pas appris qu'on ne plaisante pas avec Boris Michailowitch, prince de Mineleko ? Or, je ne suis pas de ces femmes qui appellent le malheur et le scandale sur la tête des autres.
— Et c'est de moi, madame, que vous voulez écarter un malheur?... Allons donc! c'est une ironie.
— Oui, je veux empêcher un malheur, et un malheur irréparable, car si mon mari vous voit ne faire la cour, il vous provoquera en duel, et alors...
— Il est vraiment bien temps d^avoîr pour moi une si grande prévoyance. Mais qui donc autre que vous, madame, m'a écrasé sous le poids du malheur qu'il me faut traîner? Était-ce comme une preuve de votre sollicitude pour moi
LE ItOI DE THESSALIE 1J
que VOUS coosentues à mettre en paraiièle avec ma pauvreté eî mon amour, les millions et la siiuation du prince de Mineleko? Était-ce encore par sollicitude, par amour mênie, que vous vous 'mîtes du côté où la fortune faisait pencher la balance et que vous n'hésitâtes pas entre celui qui vous apportait richesses et honneur et celui qui ne pouvait vous oifrir que pauvreté et..,
— Ah! Waldemar, vous êtes dur!,., vous êtes cruel ! — s*écria ia jeune femme, ne pouvant plus soutenir le rôle qu'elle s'était imposé dans cette comédie. — Ne voyez-vous pas que, moi aussi, je suis à bout de forces? n'avez- vous donc d'yeux que pour vos souffrances à vous, et faut- il que vous soyez aveugle ainsi sur celles des autres!
— Mais alors... Nadjeskai.* vous m'aimez encore ! Ah ! dites-le-moi... que vous êtes toujours à moi de cœur! dites-le-moi, et je pars sans murmurer !..< — s'écria le jeune homme, touché enfin par la véritable douleur peinte sur les traits de la princesse-
— Non î Non!.,, je ne le dirai pas; je ne peux pas le dire : ce serait trahir mon mari...
— Est -il besoin que vous me le disiez ? Je le vois, je le sens 1 tout en vous le prouve ; votre 5ejn palpitant, vos lèvres blêmes, l'expression anxieuse de vos traits quand tout à coup je me
suis dressé devant vou^! Nadjeska Ivanowna, ne mentez pas 1... vous m^aimez I... vous m*aimez!... Sans cela, que vous importerait que votre mari pût me provoquer en duel ? — ditil avec toute la fatuité d'un homme qui n'admet pas un seul instant qu'une malheureuse femme puisse trembler pour un autre que pour lui.
— Ce n'est que tout dernièrement — continua Heiligenthal — que la vérité enfin s'est fait jour, que j ai connu ce qui a causé notre séparation. Quand la nouvelle s'est ébruitée que vous n'aviez renoncé à notre mariage que pour sauver votre père de la ruine et du déshonneur, quand j*ai su pourquoi vous aviez consenti à le briser, notre bonheur, et que j'ai appris que vous veniez ici, un moment j'ai cru que j'allais devenir fou de joie. La froideur que vous affectez à mon approche, le trouble que vous paraissez en ressentir, le soin que vous mettez à m'écarter du chemin de votre vie, sont autant de craintes que vous avez pour le danger que je peux courir. Mais, ne tremblez pas : je serai calme, je serai prudent, car je vous aime ! car je vous veux! Quand je reçus de votre père cette lettre qui mettait à jamais un obstacle à nos projets, je devins furieux. Je voulais venir vous trouver, vous tuer, vous que j'aimais tant et que je perdais, votre père qui rompait cette union»
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et Tautre qui me volait Tunique désir de ma vie, le bien de mon existence ! Je voulais le tuer : n'importe qui il tût... Il me fallait du sang pour assouvir ma vengeance... Mais je suis tombé malade... Oh, oui! bien malade... peut-être même me trouvez-vous encore changé. Pourtant je suis guéri, de corps, du moins. Un seul but me reste maintenant : celui de vous posséder, de vous avoir à moi, malgré tout, malgré ce mariage, malgré votre mari dont je veux la vie, et que j'aurai! Nadjeska Ivanowna, je vais vous quitter, vous donnant le temps de choisir. Une seule observation avant de me séparer de vous : n'oubliez jamais que je suis aussi tenace que lui... l'autre... Quoi que vous fassiez, nous sommes liés l'un à l'autre ; notre union, scellée par un esprit invisible, est plus indissoluble que si l'Église elle-même l'eût consacrée. Après que j'ai été votre fiancé, vous n'avez plus à présent le droit de me repousser. »
Emporté par sa passion, il semblait prendre un amer plaisir à déverser le trop-plein de son cœur.
— « Mon mari! » murmura soudainement Mme de Mineleko. En effet, l'ambassadeur du Caucase, soulevant la portière qui masquait l'endroit où se trouvaient les deux jeunes gens, venait d'apparaître. Il s'avançait vers eux, le
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front chargé de nuages que l'absence prolongée de la princesse y avait amoncelés.
— « Merci, monsieur, — dit-elle tout haut à Heiligenthal ; — vous êtes dispensé de la corvée que je vous infligeais; voici mon mari, mon seigneur et maître ; c'est à lui qu'incombe la charge de me conduire au vestiaire, car je désire me retirer. »
Le prince de Mineleko avait cette figure soucieuse que Nadjeska savait être l'indice certain d'une tempête prochaine. Il offrit froidement le bras à sa ravissante compagne.
Heiligenthal, le cœur gonflé d'être ainsi congédié, resta cloué à la même place, suivant des yeux la jeune princesse dont la taille souple et élancée était à présent entièrement enveloppée dans le manteau de satin cramoisi brodé d'or que son mari venait de lui jeter sur les épaules- En voyant cette vaporeuse créature disparaître avec cet homme si peu fait pour inspirer l'amour^ le malheureux Waldemar fut envahi par un immense désespoir,
— « Qui donc suivez-vous ainsi des yeux?..^ La princessede Mineleko, sans doute ?..• » dit subitement une voix jeune et joyeuse, tandis qu'une main tombait familièrement sur Tépaule de
Heiligenthal. C'était un jeune secrétaire de
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Tambassade Arménienne, très lié avec la famille de Waldemar.
Cette apparition, qui l'arrachait au charme de ses pensées, ne laissa point de contrarier le comte dont la mauvaise humeur se trahit.
— « Ah ça! mon cher... la flirtation ne va donc pas?... Ne t'en prends pas à ta personne,, fort bien du reste, tout ce qu'il y a de mieux, même; mais seulement à un élément plus fort que toi, et dont le but est le même.
— Le Roi?... — murmura Heiligenthal à travers ses lèvres serrées.
— Damel oui... le Roi, — dit l'Arménien en souriant. — Quelle femme a jamais su résister à une Majesté?... Et qu'as-tu à lui offrir en compensation de la douce joie qu'elle éprouvera en se voyant préférée à toutes les autres femmes, dont la jalousie sera sans bornes contre cette accapareuse, bien involontaire, sans doute, des faveurs royales. Allons! viens souper... Quelques coupes de o cliquot » auront vite fait de ce lourd chagrin qui pèse sur ion visage. »
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'observateur, en effet, ne se trompait pas dans ses prévisions quand il affirmait que Tambassadeur du Caucase était dévoré de jalousie. Partout où les exigences de sa position lui faisaient un devoir de se présenter avec l'ambassadrice, partout il rencontrait matière à cette terrible passion. L'admiration que soulevait cette belle créature, le triomphe constant qui accompagnait ses pas, étaient pour lui un sujet de craintes, de soupçons, de tortures.
Nadjeska Ivanowna était la fille unique du prince Ivan de Narish, seigneur possédant de vastes terres sur les bords de la mer- Noire. Devenu veuf presque aussitôt après la naissance, de sa fille, cet homme, aussi instruit que dis-i tingué, se consacra entièrement à l'éducation de ce cher petit être. Pour se mieux acquitter de
cette sainte mission, il s'enfuit des grandes villes, et lui, le joueur invétéré, n'hésita pas à s'enfermer dans ces vastes solitudes, S'étant promis de donner à l'enfant une instruction brillâmes digne de la haute position qui lui était réservée, il l'entoura d'institutrices aussi habiles qu'éclairées; Pétersbourg et Paris lui en fournirent qui lui avaient été chaudement recommandées.
Habite écuyère^ la jeune princesse pouvait sans se fatiguer faire vingt lieues à cheval, ni plus ni moins qu'un oftlcier de cavalerie. La gymnastique et la danse trouvèrent en elle une élève aussi hardie qu'infatigable. Les exercices du corps n'étaient pas les seuls auxquels elle s adonnait avec délices : la littérature ancienne et la moderne, les sciences les plus abstraites, n'avaient rien de caché pour cet esprit aussi grand que la vaste nature qu'elle habitait; elle parlait correctement cinq ou six langues qui semblaient lui être naturelles; en un mot, cette fille de Tair, cette indépendante, avait tous les talents qu'on exige aujourd'hui des jeunes filles ks mieux élevées. Elle possédait de plus toute la beauté parfumée et sauvage des superbes femmes du Caucase.
Bien qu*ayant grandi loin du monde, au milieu des vastes steppes et des verstes infinies des
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terres prescjue sans limites de son père, elle fit, dès sa première apparition dans la capitale du Caucase, une sensation immense. Sa dix-septième année venait à peine de sonner, lorsque le prince de Narish la présenta à la cour. Dès lors, une foule de soupirants vinrent déposer leurs hommages sur Tautel élevé à cette charmeresse. La lice est ouverte. A qui cette fine main, si recherchée, décernera-t-elle la palme de la victoire? Tous les yeux sont tournés vers elle... chacun attend, et attend vainement...
Après une saison passée dans la capitale, le prince de Narish alla au printemps, avec sa fille, s'établir à Nice pour quelques semaines. La jeune princesse y rencontra le comte de Heiligenthal, appartenant à une des plus anciennes et des plus fières familles de la Thessalie, très bien en cour, mais qui servait dans Tarméede PEmpereur du Danube, voisin du Roi de Thessalie, sa mère étant une Danubienne, et lui Théritier du frère de celle-ci, vieux magnat sans enfant possédant une grande fortune.
Nadjeska Ivanowna aima de suite Heiligenthaï, avec lequel elle dansa à tous les bals; en fallait-il plus à ce jeune cœur ?
Bien qu'elle sût que son père la destinait au prince de Mineleko, homme de quarante ans à peu près, déjà dans une haute position et qui
venait récemment d'être nommé ambassadeur dans la capitale de Flandre, des promesses furent vite échangées entre Heiligenthal et elle- L'idée dd ce mariage, décidé entre eux, fut tenue secrète; personne ne la connut, pas même les familles intéressées.
Tout, jusqu'alors, semblait aller au gré de kurs*désirs; mais qui peut ici-bas compter sur le bonheur !,,• Avec son retour dans le monde, le prince Ivan de Narîsh avait repris ses habitudes de joueur» Grand nombre de s^s soirées se passaient devant les tables de baccarat des grands cercles de Nice. Déjà il avait essuyé quelques pertes assez fortes; c'était un avertissement, il le sentait, car chaque fois il se promettait de :^'arrachcr à cette terrible passion; mais chaque fois il y était plus violemment entraîné.
Un soir, malgré Tanimation du jeu et bien quHl gagnât, le prince paraissait plus anxieux que jamais; le malheureux comprenait qu'il était sur le bord d'un abtme où tout allait s'engouffrer : sa fortune, celle de sa fille. II veut se retirer : vains effbrts; il esc cloué à cette place par une force invisible. Tout change; en quelques coups de cartes la fortune entière du prince passe dans le camp de son partenaire; désespéré, il résiste encore à rinconstante déesse qui, sourde à ses vœux, le n Ta tue dans un pré-
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cipice plus profond, car, cette fois, son honneur y restera si dans les vingt-quatre heures cette dette de jeu, cette dette sacrée, n^est pas intégralement payée.
Un seul homnne peut le sauver : c'est de Mîneleko. Le prince le sait; il lui confie son malheur. Un télégramme l'appelle vivement auprès de lui. .
L'ambassadeur promet de tout payer séance tenante, mais à une condition : il sera le mari de la belle Nadjeska Ivanowna, que son père lui avait presque promise Tannée précédente ; mais la jeune fille avait toujours hésité à accepter ce parti. Mineleko, du reste, ignorait complètement ses secrètes fiançailles avec Waldemar. Savait-il même qu'il y avait au monde un Waldemar de Heiligenthal !...
Bien que terrifiée par le désespoir de son père adoré, la malheureuse Nadjeska Ivanowna hésite pourtant encore à faire le sacrifice de soii bonheur. Un combat se livre en son cœur entre Tamour qu'elle a pour son père infortuné et celui qu'elle a juré à Télu de son choix ; mais le souvenir de la tendresse, du dévouement de Narish, les pleurs qu'elle lui voit répandre' remportent enfin : elle s'immole. Elle sera à jamais malheureuse, mais elle aura sauvé Thon* neur de son père bien-aimé !
Pourtant, l'holocauste n'est pas consommé I... Comment faire connaître la vérité à Heiligenthal?... Un moyen lui reste peut-être... tout lui direl Mais cette confidence n'abaissera-t-elle pas aux yeux de Heiligenthal ce père qu'elle désire que tous vénèrent ? Que faire alors?... Elle «e jette avec désespoir au cou du prince de Narish en lui disant tout, et le prie d'écrire à Waldemar qu'une raison majeure vient mettre un obstacle infranchissable à la réalisation de leur mariage.
Heiligenthal, affolé, blessé au vif, accuse la pauvre Nadjeska Ivanowna : « C'est la cupidité, le désir des honneurs, l'espoir de trouver un époux plus riche, qui la font agir aussi odieusement! » Il est déterminé à se venger; mais le malheureux, qui avait aimé sa fiancée avec toute la violence d'un cœur jeune encore, avait trop présumé de ses forces. Ébranlé par ce coup inattendu, il fut pris d'une grave maladie qui le cloua sur un lit de douleur. Pendant quelques semaines, il resta entre la vie et la mort,
L'oublia-t-il, pendant les mois où les circonstances les tinrent éloignés Tun de l'autre?...
Hélas 1 non... jamais une minute ne s'écoula qu'il ne pensât à ce trésor perdu, et perdu sans «spoir.
Esprit flottant, cœur sans grands principes,
Waldemar n'avait encore eu qu'une profonde sensation dans sa vie . : Tamour sincère qu'il avait voué à Nadjeska de Narish. Cet amour de son cœur et de ses sens, devons-nous dire, — ^ surtout des sens, — pour elle, aurait-il vibré à nouveau si le sort, par malheur, n'avait voulu qu'elle vînt à la cour de Thessalie ? C'est ce que nous ne saurions trop dire. Toujours est-il que l'éblouissante apparition de cette femme superbe fut comme une commotion magnétique qui traversa l'esprit de cet homme faible, n'ayant jamais su maîtriser aucun de ses sentiments.
Ce charmant cavalier, ce Lovelace sans principes, habitué aux conquêtes faciles, crut qu'il aurait aisément raison des résistances de la belle Nadjeska; n'écoutant, comme nous l'avons dit, que la voix de son fol amour, il se dit que cette charmante créature qui lui échappait serait à lui, coûte que coûte. Pour se fortifier dans cette résolution, il chercha à se persuader que c'était non seulement son droit, mais encore son devoir, et qu'il n'y pouvait forfaire sans manquer à l'honneur. Dès ce moment, il ne pensa plus qu'aux moyens qui lui faciliteraient la réussite de son entreprise.
Qu'advint-il de Nadjeska, quand, à la fleur de son dix-neuvième printemps, elle épousa cet homme sérieux qu'elle estimait sans l'aimer?
Quelle serait désormais son existence, liée à celle de ce mari de vingt ans plus âgé qu elle^ et qui^ depuis longtemps déjà, avait épuisé la coupe des plaisirs d'une existence qu'elle ignorait encore et qu'elle avait hâte de connaître !
Toute neuve aux jouissances et aux impres* sions de la vie, elle voulait sortir, courir, jouir de tout, cherchant à oublier ou à amoindrir la perte de cet homme adoré dont son cœur était plein, et auquel, même aux premiers jours de son mariage, elle n'avait cessé de penser.
Mais elle était si jeune lorsqu'elle l'avait aimél... Avant vingt ans, les sentiments n*ont pas encore la force qu'ils prennent quand les années viennent affermir les caractères, et l'amour d'alors n'est à celui de plus tard que comme l'écume légère qui monte à la surface du brasier bouillonnant des passions profondes qui nous consument alors.
Peu à peu s'effaçait ce souvenir qu'elle avait cru ineffaçable. De grands devoirs, les devoirs sacrés de la maternité, emplissent seuls son âme; cet amour, qui aujourd'hui serait sacrilège, elle le déverse sur la tête chérie de ses deux fillettes jumelles, bébés qui, dix mois après son mariage, semblaient nés pour animer ce foyer et japporter à la mère les joies que Tépouse y eût en vain cherchées; car Nadjeska n'était pas
heureuse!... Et, pourtant, elle n'aurait pas mieux demandé que de Têcre, si son mari eût été moins jaloux, moins soupçonneux I
Malgré les adorateurs que sa beauté lui attirait sans cesse, malgré les méchantes langues dont la haine essayait de ternir cette étoile qui les éclipsait, la jeune femme était restée fidèle à ses devoirs d'épouse.
A l'époque où commence notre récit, treize mois de mariage avaient passé sur la tête du prince et de la princesse de Mineleko, dont les caractères primitifs ne s'étaient guère modifiés.
Malgré les circonstances, Nadjeska Ivanowna, mariée, était restée ce que nous l'avons vue jeune fille : gaie, enjouée, toujours avide des plaisirs que sa jeunesse n'avait pas encore goûtés. Elle était bien encore l'enfant naïve que M. de Mineleko avait épousée.
Au contraire, le prince se ressentait de la politique très difficile qui, en ces derniers temps, agitait l'Europe entière -, son humeur, au lieu de se réchauffer au contact de ces trois êtres qui ornaient son toit, n'en était devenue que plus sombre, plus chagrine.
Ignorant l'amour que Heiligenthal avait eu pour la princesse, de Mineleko souffrait pourtant d'une idée fixe.
Cette enfant, qu'il avait épousée, qu'il aimait
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ardemment, ne pouvait rien éprouver pour lui, homme d'un âge déjà mûr, aux favoris noirs et corrects d'avocat, à la lèvre rasée, estompée par de courts poils bleus.
Il le sentait bien, il était sans attraction marquante, sans rien de ce physique de jeune premier qui produit toujours une telle sensation sur les jeunes filles sortant de pension ; aussi, tou3 ces hommes plus séduisants les uns que les autres et papillonnant autour de sa chère Nadjeska Ivanowna, sa lumière, sa vie, tenaient-ils en éveil sa nature inquiète.
Que de scènes de jalousie, n'ayant d'autre source qu'une foule de chimères que son imagination aux abois était ingénieuse à lui suggérer, la pauvre Nadjeska n'avait-elle pas déjà subies depuis une année entière !...
Rappelé à la raison par cette femme dont le caractère éminemment droit donnait un formel démenti à ses soupçons injurieux,de Mineleko reconnaissait invariablement ses torts, et toujours, après les avoir avoués, ce farouche Otello implorait humblement un pardon qu'il voulait mériter désormais par un dévouement et une confiance sans bornes.
Nadjeska, n'écoutant que son cœur bon et indulgent, oubliait tout devant le chagrin de cet homme réellement malheureux, qu'elle menaçait
pourtant parfois de quitter, elle et ses bébés, avec lesquels elle irait vivre dans ses terres de la mer Noire qui lui appartenaient maintenant, le prince de Narish étant mort d'une attaque d'apoplexie huit jours après le mariage de sa fille, sacrifice devenu inutile. Le destin seul a de ces coups I...
De Mineleko, toujours inquiet, toujours soupçonneux, surveillait, pour ne pas dire espionnait, sa jeune femme ; son rôle auprès d'elle était bien celui d'un agent de la police secrète.
Jusqu'à leur arrivée en Thessalie, rien n'était venu motiver sérieusement ses soupçons, car ce duel avec X..., en Flandre, était tout bonnement un effet de la jalousie du prince ne reposant sur aucune cause sérieuse, sauf que Nadjeska s'était plainte que X... fut trop aimable pour elle. Mais, à présent, cette ombre qui le hantait sans raison prenait un corps, qui, chaque jour, se dressait plus distinctement : c'était l'ombre du Roi... de ce Roi subjugué, fasciné par la prmcesse... sa femme, à luil...
EVENUE M"* de Mîneleko, Nadjeska Ivanowna n'avait jamais pu perdre rhabitude que dans sa jeunesse elle avait contractée dans les steppes de son père. Pour elle, monter chaque jour à cheval était un besoin, une nécessité, un bonheur. Généralement, son mari l'accompagnait dans ses promenades ; mais si l'ambassadeur, retenu pour une raison quelconque, ne pouvait le faire, elle partait sans lui et, suivie de son groom, se livrait tout entière à ce plaisir, un des seuls qui lui fussent restés.
Or, dès le lendemain du jour où le prince avait été reçu officiellement par le Roi et où celui-ci, comme veuf, était venu à l'hôtel de TAmbassade rendre sa visite à M*"® Tambassa-
drice (i), Sa Majesté les avait rencontrés faisant leur promenade équestre. Depuis, était-ce le hasard qui,chaque matin, mettait le Roi sur le passage du prince et delà princesse? D'abord, de Mineleko essaya d'étouffer la jalousie qui, de nouveau, le mordait au cœur ; mais à la suite de ce grand bal des fiançailles où, enivré de la beauté de la nouvelle ambassadrice, qu'il »voyait pour la première fois dans toute la splendeur d'une toilette de gala, le Roi n'avait ni réprimé, ni caché l'intense attraction que cette femme exerçait sur lui, l'ambassadeur s'était dit que, cette fois, sa jalousie reposait sur des bases sérieuses, car tout le monde, la plus naïve des jeunes filles ainsi que le plus insignifiant des lieutenants, avait remarqué ce qui, toute une nuit durant, lui avait enlevé un sommeil que son cœur ulcéré cherchait en vain. Nul doute :1e Roi était éperdument amoureux de lambassadrice.
Charles-Ferdinand de Thessalie, âgé de quarante-cinq ans, dans tout l'épanouissement de sa maturité, était un bel homme, dont le prestige s'accroissait encore de sa dignité ; car les rois, les reines et les princes paraissent tou-
(i) On sait qu*une ambassadrice doit toujours, selon le ceirémonial de la cour, recevoir la première visite d'un Roi veuf; tandis que c'est elle qui serait obligée de la faire au palais, si une Reine vivait.
jours plus beaux qu'ils ne le sont en réalité.
Lorsque, le lendemain matin, M. de Mineleko, selon son habitude, entra dans la chambre de sa femme, celle-ci, à l'air de son mari dont les traits décomposés annonçaient assez quelles luttes il venait de subir, vit bien qu'une scène terrible allait éclater.
Le sommeil de Nadjeska Ivanowna n'avait pas été moins agité que celui du prince. Sa rencontre inattendue avec son premier fiancé la tourmentait plus qu'elle ne voulait se l'avouer, car elle avait tout à craindre de la jalousie si connue de son mari. Pour le moment, cette pensée l'occupait plus que le souvenir des attentions du Roi, caî'ce qui inquiète, ce qui effraye, hante beaucoup plus Tesprit que ce qui le flatte et le charme.
« -— Avez-vous bien dormi ? — demanda à sa femme M. de Mineleko, dont les lèvres effleurèrent froidement le front que lui présentait Tambassadrice.
— Admirablement, — dit-elle; — j'étais brisée de fatigue.
— Fatigue résultant de toutes les coquetteries dont vous avez bombardé le Roi...»
Nadjeska Ivanowna, stupéfaite, regarda son mari.
« — H me semble — dit-elle fièrement — que,
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devant Tévidente adoration de Sa Majesté, je n'avais pas à me donner grand mal pour l'attirer! »
Phrase imprudente, que le dépit lui arracha.
^ — Ah! vous avouez donc qu'il est épris de Yous ? — rugit le prince.
— Mon Dieu! allez-vous encore recommencer? Est-ce une nouvelle scène folle qu'il va me falloir subir! Je vous en préviens, j'ai déjà mal à la tête; si vous continuez, vous me donnerez une -de ces migraines qui vous tracassent tant et que vous provoquez toujours. Je vous prie donc de me laisser. »
Pour forcer son mari à quitter sa chambre, Nadjeska Ivanowna tira violemment le cordon <ie sonnette suspendu près de son lit ; aussitôt, sa camériste accourut. A. l'entrée de cette domestique, M. de Mineleko, tout boudeur, tout maussade, s'en retourna dans son cabinet de travail, où il essaya vainement de cacher sa préoccupation à ses secrétaires, qui se tenaient près de lui afin de recevoir les instructions que l'ambassadeur pouvait avoir à leur donner après Ja lecture de son courrier.
Nadjeska Ivanowna savait que jusqu'alors le prince avait ignoré ses fiançailles secrètes avec Heiligenthal. Et comment aurait-il pu les connaître? elles avaient eu lieu à Nice. De plus, Hei-
ligenthal, n'ayant jamais paru dans la capitale -du (laucase, était inconnu au prince; le hasard seul aurait donc pu l'en instruire. Mais, plus de doutes : ce secret était au pouvoir d'Ivan Alexandrowitch, qui se trouvait à Nice en même temps que Nadjeska Iwanovna et semblait ne rien avoir oublié de toutes ces circonstances. Il se rappelait, en effet, la cour assidue que Waldemar faisait alors à la belle princesse, aussi était-ce avec un malin plaisir qu'il lui avait mystérieusement jeté cette phrase : « Heiligenthal est ici ». Maintenant, pour l'ambassadrice, plus de repos! Les jours, les heures se passeraient à trembler. Qu'arriverait-il, en effet, si Ivan Alexandrowitch, avec ou sans intention, amenant la conversation sur le comte, venait imprudemment, devant de Mineleko, dévoiler toutes ces choses qu'elle tenait si profondément cachées dans son cœur? Heureusement que le jeune grand duc partait le lendemain même du bal des fiançailles, et qu'ainsi ses inquiétudes se dissiperaient.
Une heure s'était à peine écoulée depuis que l'ambassadeur avait si brusquement quitté sa femme, lorsque deux petits coups frappés discrètement à sa porte lui firent lever la tête. C'était Glascha, femme de chambre de la princesse, qui, «envoyée par elle, venait demander au prince s'il;
ne voulait pas, par cette belle matinée de prin*temps, venir avec elle faire une promenade à cheval.
Outre son tempérament jaloux, de Mineleko avait encore un caractère, rechigné et maussade. Il en voulait /urieusement à sa femme de lavoir, le matin même, si cavalièrement éconduit de sa chambre. Ce fut donc d^un ton hargneux qu^il répondit :
— « Dites à madame la princesse que n'ayant pas envie de sortir, il lui faudra ou rester ou se promener seule ».
Mais, à peine la camériste était-elle partie^ que de Mineleko, se rongeant Tâme dans sa propre fureur, se dit qu'il était réellement bien maladroit en laissant ainsi Nadjeska Ivanowna sortir seule; c'était lui, et non elle, qu'il punissait, en mettant des atouts dans le jeu de sa femme qui, hbre, ne manquerait pas de rencontrer son adorateur : ce Roi maudit qui, sans doute, se trouverait comme toujours sur son passage.
Seule, aspirant avec délices Pair printanier tout imprégné des senteurs des marronniers fleuris, des haies d'aubépine blanche, des roses sauvages, elle se laisserait emporter par la course rapide de son cheval, loin de lui, loin de leurs enfants; tandis que lui, et par sa faute, restait
seul, mâchonnant sa colère dans cette pièce où il étouffait.
La contrainte qu'il s'imposait le rendait de plus en plus furieux» car son aveugle jalousie lui montrait mille images plus invraisemblables les unes que les autres; enfin, n'y tenant plus, il rejette avec emportement les dépêches auxquelles il est en train de répondre : il lui reste encore plus de temps qu'il ne lui en faut pour le courrier du soir, et, donnant ordre de seller de suite Vengeance, son superbe cheval arabe, en moins d'un quart d'heure, sans être suivi de personne, pas même d'un groom, il s'élance dans la direction du petit bois où il sait que Nadjeska Ivanowna a Thabitude de caracoler, montée sur Rêverie , une magnifique jument anglaise.
La matinée est radieuse. Le del, d'un bleu pâle de turquoise, n'a pas un nuage. Lorsqu'il arrive dans la solitude de la forêt, les couvées d'oiseaux se jettent leur trille léger de branche en branche. Sur les pétales des petites fleurs des bois, la rosée brille comme des pointillements de diamant. Le gazon est étoile de marguerites et de boutons d'or; le coucou et la violette se mêlent sous les hautes herbes. Une senteur délicieuse s'exhale de cette terre printanière. Même
ce caractère constamment chagrin s^apaisc et se détend dans ce renouveau de la nature.
Subitement, dans le lointain, il voit le petit groom anglais de sa femme penché sur son grand cheval. Il a reconnu cette silhouette britannique à la raie nettement tirée derrière la tête sous le haut chapeau, à ce cou rouge serré dans son col •empesé. Comme il approche, il s'aperçoit que devant ce domestique deux personnes sont à cheval : un cavalier près d'une élégante et fine amazone... Qui sont-ils ?...A cette distance, Une les peut distinguer. Tout à coup, il bondit. Cette femme à la taille svelte, au buste superbement développé, c'est Nadjeska Ivanowna, c'est sa femme! Il Ta reconnue : c'est elle! tout le lui dit. Cette fleur rouge attachée au corsage, cette pochette découpée sur la poitrine de son costume -et de laquelle s'échappe un petit mouchoir de batiste, sont autant d'indices qui ne sauraient le tromper; puis, son cœur, sa jalousie ont parlé... C'est elle!!...
Le cavalier et Técuyère s'enfoncent de plus en plus dans les taillis épais de la forêt; bientôt ils disparaissent entièrement .
Où vont-ils?...
Cette pensée torture le malheureux mari. II ie saura, il veut le savoir.
Il anime Vengearice; sa course devient effré-
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née; mais, au lieu de prendre Tallée suivie pat le couple solitaire, il s'engage, dans un chemin parallèle. Subitement, ses yeux avides, qui furettent à travers les futaies, aperçoivent les deux promeneurs arrêtés sous un chêne aux branches , touffues.
Le cavalier qui escorte Nadjeska Ivanowna n*est pas le Roi !... c'est un jeune homme que le lecteur a sans peine reconnu : c'est Heiligenthal.
Quand et comment l'ambassadeur a-t-il vu cette figure qui n'a laissé que de vagues souvenirs dans son esprit? Il cherche, mais en vain. Soudain, il se rappelle. Cest ce jeune homme qui causait avec sa femme quand, la veille au soir, il la cherchait au bal de la Cour.
Encore un nouveau soupirant!... Quel peut être celui-là?... il faudra bien qu'il le sache.
Le jeune homme parlait avec une grande animation à sa belle partenaire, et si M. de Mineleko avait été moins jaloux, il eût pu facilement observer que la Princesse écoutait avec beaucoup plus de terreur que d'amour ce Roméo passionné.
Bien qu'ayant été très éprise de son premier fiancé, Nadjeska Ivanowna n'avait jamais eu pour lui une passion aussi profonde que celle que sa bSauté hors ligne avait inspirée au cœur de Heiligenthal.
Elle l'avait beaucoup aimé, sans doute ; mais c*est qu il Taimait tant I Son amour, à elle, avait, pour ainsi dire, jailli du sien; mais, depuis qu'elle était en Thessalie, le Roi, si séduisant, ne lui inspirait-il pas une admiration plus vive, plus sérieuse? Hélas I la jeune femme n'aurait osé se l'avouer, elle ne démêlait pas clairement ses propres sensations, mais elle sentait que, bien à son insu, la pensée de Charles-Ferdinand Tabsorbait tout entière. Waldemar n'était plus rien pour elle.
Et pourtant, quel déchirement n'avait-elle pas éprouvé quand, dans le temps, il lui avait fallu faire à son père le sacrifice de son mariage avec Heiligenthal!
Ce matin-là, tandis que de Mineleko les observait, Waldemar essayait par toute la force de son éloquence de rallumer, sous le coup de fouet de ses désirs en émoi, la tendresse qu*il avait autrefois fait naître dans le cœur de cette femme. Mais, plus maladroit qu'intelligent, il ne sut point s'apercevoir qu'en harcelant cette nature d'élite il froissait une âme tendre et fière que la douceur, les prières pourraient peut-être attendrir, mais que les menaces, les reproches, la force, rendraient invulnérable.
Nadjeska Ivanowna cravachait nerveusement les feuilles des arbres qui l'entouraient, tout en
écoutant Waldemar dont l'entretien éveillait en , elle les souvenirs brûlants du temps où son plus 'grand, son seul bonheur était de se trouver près de lui, de lui, Tépoux d'élection.
De Mineleko ne comprit point ce qui se passait dans ce cœur; il prit pour une coupable confusion les regards qu'elle détournait du jeune homme.
Elle aimait I... Et qui?... Celui-ci, ou le Roi ?
Pendant que l'ambassadeur était tout à son observation, la fleur rouge que la princesse portait à sa boutonnière s'en détacha et vint tomber à terre. Le jeune homme s'élance à bas de son cheval, ramasse fiévreusement Tceillet déjà à demi fané par la chaleur du corps de la jeune femme, et couvre ses pétales de baisers passionnés; puis, montrante Nadjeska Ivanowna ce précieux souvenir, il le met religieusement dans son portefeuille, non sans débiter probablement quelque phrase banale.
<c Comment! elle n'arrache pas à ce jeune homme cette fleur qu'elle ne devrait à aucun prix lui laisser? Donc, il lui plaît!... Ah! l'infernale coquette I » pensait de Mineleko. « Et elle se dit pure ! »
A part ceci, rien autre de grave ne se passa.
Peu après, les montures étant un peu reposées, les cavaliers rebroussèrent chemin et ren-
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trèrent en ville. Cependant, dans son ombrageuse susceptibilité, de Mineleko remarqua qu'ils se séparaient en approchant des quartiers peuplés de la Residenz.
Rentrée à l'ambassade, Nadjeska Ivanowna ne sut pas que son mari était sorti peu après ■elle.
Au déjeuner, le prince la questionna sur sa promenade. La princesse répondit évasivement •que le temps était si beau, Tair si pur qu'elle ^vait fait une sortie très agréable ; mais elle ne dit pas un mot de sa rencontre avec Heiligenthal. Ce détail n'échappa pas à son mari. Sî «lie était innocente de fait et d'intention, pour- -quoi se cacher ?
S'il lui en avait posé îa question, ne pouvait- •elle répondre : « Mais, si je ne parle pas d*un homme que j'ai pu rencontrer, n'est-ce pas parce que toute allusion de cette nature amène •sans cesse des tempêtes auxquelles mes nerfs fatigués ne peuvent plus résister? »
Ainsi, la chose la plus futile allumait dans ce •cerveau, toujours à Taffût, un soupçon grave que tout conspirait à entretenir.
Dans cette après-midi même, l'ambassadeur se rendit au Palais : il avait obtenu de Sa Majesté une audience particulière, pour lui communiquer des dépêches du pays qu'il représentait.
Reçu avec grande déférence, il dut pourtant attendre un moment que le Roi fût libre de Tentendre. Ce fut dans ce court intervalle qu'il surprit la conversation suivante, tenue sur le balcon desservant tous les appartements du rez-dechaussée de la résidence royale.
— « Hop Praslin ! hop Choiseul I a dît M"»® du Barry, — s'écria une voix railleuse; — moi, je dis : Hop le Roi! hop Heiligenthal !
— .El à propos de quoi dites-vous cela ! » — répondit une seconde voix.
La salle où se trouvait le prince de Mineleko était généralement vide, et les étourdis qui parlaient ainsi se supposaient dans Timpossibilité d'être entendus.
— « Pour deux raisons : d'abord, à cause de la foudroyante sensation produite sur le Roi à la vue de la belle ambassadrice du Caucase, et en.
. suite parce que dans le temps on la disait fiancée à Heiligenthal. Elle ne s'est mariée à un autre, paraît-il, que pour sauver son père. Est-ce vrai? Est-ce faux? Je n'en sais rien! Ballon que je lailce dans les airs ! Répondez-moi : Qui des deux champions arrivera bon premier dans les bonnes grâces de la princesse ? »
De Mineleko, vivemejit secoué par cette révélation, — car jusqu'alors il avait ignoré que sa femme eût été jamais fiancée avant qu'il ne
l'eût demandée en mariage, — allait s'élancer pour voir qui osait tenir de semblables propos, lorsque la porte des appartements royaux s'ouvrit à deux battants :
— « Le Roi ! »
Bien que terriblement agité, le prince redevint subitetnent le diplomate poli, froid et correct si considéré à sa cour.
Les affaires diplomatiques furent discutées avec une telle présence d'esprit, un tel sangfroid, que l'audience royale se termina sans que le Roi Charles-Ferdinand XVIII eût pu remarquer la moindre défaillance, la moindre préoccupation dans l'esprit de l'ambassadeur.
— « A propos, mon prince, — dit le monarque en prenant congé de lui, — comment va M"* l'ambassadrice ^près ses triomphes d'hier soir? Veni, vidi, Wci.'n est-ce pas que c*était bien cela, sa première entrée dans les salles de bal? Ah! vous devez être fier de votre femme, M. l'ambassadeur I »
ANS la rencontre à cheval surprise par M. de Mineleko entre sa femme et Heiligenthal, celui-ci ajouta encore à la frayeur que son entrevue de la veille, au bal de la Cour, avait inspirée à Nadjeska Ivanowna :
— « Vous me recevrez seul, en tête à tête, chez vous, ou je vous ferai, devant tout le monde, une cour telle que votre mari sera obligé de me chercher querelle », lui avait répété, à vingt reprises,.le jeune homme.
Nadjeska Ivanowna connaissait Heiligenthal; elle savait que son entêtement et sa détermination égalaient au moins la jalousie et le caractère soupçonneux de son mari.
Mon Dieu 1 mon Dieu ! qu'adviendrait-il de tout cela! Que pouvait-elle faire pour se tirer de cette pénible et dangereuse situation ? Se confier à un forcené comme son mari, il n y fallait pas
songer : c'eût été se précipiter tête baissée dans Tabîme. Refuser carrément, énergiquement de recevoir Waldemar dans les conditions qu'il lui imposait, c'était le pousser à faire quelque coup de tête. De quelque côté qu'elle se retournât, la pauvre princesse voyait le malheur planer sur elle.
N'était-il pas capable de tout, ce comte qui, lorsque le prince de Narish les lui avait demandées par écrit, avait affirmé avoir anéanti les lettres de sa jeune fiancée. Elle avait eu foi dans la parole donnée, et voilà que l'autre matin il les lui avait montrées intactes, heureusement avant que son mari ne les surprît, ces lettres dans lesquelles elle se moquait constamment de « l'autre adorateur, de Mineleko », et lui jurait, à lui, Waldemar, un éternel amour. Étourderie qu*elle paierait chèrement, par toute une existence de craintes, de remords! Inexpérience de jeune fille qui, avec la légèreté, la confiance de son âge, livre son innocence, sa réputation, le bonheur, d'une vie entière, à la merci, à la discrétion d'hommes le plus souvent vains et peu délicats.
Quand elle accepta la main de de Mineleko, ce dernier lui avait loyalement fait connaître son . caractère jaloux et emporté ; il la supplia de repousser sa demande si elle avait jamais aimé avant lui, et, terrifiée à l'idée de toutes les con-.
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séquences que son refus entraînerait après lui, mue aussi par la douceur de son cœur, elle eut • peur de peiner cet homme qu'elle sentait Taimer si profondément, et elle lui cacha la vérité!... Hélas ! oii Pavait entraînée ce pieux mensonge •,. dans quelle impasse terrible ne se trouvait-elle pas, et comment en jamais sortir?... Une seule des lettres écrites à son premier fiancé et envoyée par lui à son mari, et c'en était fait pour toujours de son bonheur, de celui de ses enfants I
Nadjeska Ivanowna avait prié Heiligenthal de la venir voir en simple visiteur, à Theure ordinaire où elle recevait à l'ambassade.
— « Je viendrai quand il vous plaira, seulement, jurez-moi que, étant avec vous, personne ne dérangera notre entrevue. Je veux que nous soyons seuls, absolument seuls.
— Mon Dieu! ce que vous me demandez là ne dépend pas uniquement de ma volonté; je ne peux pas vous le promettre. Je ferai tout mon possible pour vous être agréable, mais je ne m'y engage en rien. Qu'une circonstance fortuite survienne, qu'une visite inattendue se présente, que mon mari, auquel je ne peux refuser ma porte, veuille entrer...
— Oh! pour cela, je m'y oppose; moi présent, cet homme ne franchira jamais le seuil de votre appartement. Toutes les circonstances qui
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peuvent arriver, vous les arrangerez comme vous le voudrez, mais il faut que je vous voie seule. Ne m'objectez pas que vous ne le pourrez pas, je n'en croirai rien. Si vous le voulez, vous y parviendrez. Rien n'est impossible à la femme qui aime.
« En m*abandonnant, vous avez non seulement brisé ma vie , mais encore ma carrière , mon avenir. Sans que vous le sachiez, j'ai donné ma démission afin de ne pas vous quitter, à Nice, car l'armée me rappelait et il me fallait partir. Ah! je vous étonne? et pourtant cela est vrai ! Je Tai fait sans hésiter, bien que je susse qu'en agissant ainsi je perdais du même coup l'héritage démon oncle de ***, comte danubien, le richissime frère de ma mère, et sur les désirs duquel j'avais pris du service dans son pays. »
Le comte de Heiligenthal, comme bien des jeunes gens de familles nobles des petits royaumes voisins de Tempire du Danube, servait dans Tarmée danubienne.
Ce qu'il racontait était vrai. Après sa grave maladie, étant sans position, il avait trouvé un emploi dans l'administration des domaines thessaliens. C'est comme tel quMrêtait en ce moment dans la capitale, tandis que Nadjeska, qui ne se doutait même pas de sa démission^ le croyait toujours au Danube.
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— « Cependant, aî-je murmuré un seul instant lorsque votre amour m'était une douce compensation à tous mes sacrifices? — continua le jeune homme avec passion. — Aujourd'hui, il me faut un dédommagement à cette tendresse éternelle que vous m'aviez jurée et que vous avez violée. Est-ce trop demander, pour prix de votre cruelle trahison, de me recevoir seul, bien seul, ne fûtce qu'une seule fois ? Là, en tête à tête avec vous, je vous ferai connaître toutes les tortures que vous m'avez infligées et sous le poids desquelles Je succombe écrasé. »
Dans son égoïsme féroce et indifférent, Heiligenihal ne se doutait même pas des tourments, des angoisses que ce cri passionné pouvait infliger à cette femme dont le seul tort était de l'avoir aimé.
Pourtant, l'attitude de Waldemar était si désespérée que Nadjeska Ivanowna, à l'âge où tout en nous est bonté et indulgence, ne pensa pas à s'ofifenser de tant de reproches injustes, de tant d'exigences. Ignorante de la vie, de ses luttes, de ses déboires, elle eut peur. Nature essentiellement loyale et droite, elle sentit bien qu'il lui était aussi impossible de refuser que d'accorder ce rendez-vous. La seule chose qui fût en son pouvoir, c'était l'ajournement, les délais : il lui fallait laisser espérer, pour gagner du
temps. Si encore elle avait pu tout confier à son mari, espérer dans son appui, dans ses conseils!... Mais non ! là n'était qu'un danger de plus. Elle n'avait pas oublié qu'il y avait à peine quelques mois, elle s'était trouvée dans lAie semblable situation. Quel avait été le prix de sa confiance, de son abandon !
Le mari violent, n'écoutant que sa colère, avait de suite cherché querelle à ce jeune attaché d'ambassade dans la capitale de la Flandre ; un duel s'en était suivi ; de Mineleko avait tué le diplomate. Elle se rappelait rafiblement terrible suivi d'un tremblement afifreux qui s'était emparé d'elle, quand son mari rentrant lui avait dit : « Tu seras vengée ; après-demain, je tuerai X... » Oh I non^ non ! jamais elle n'aurait le courage de les renouveler, de les supporter, ces jours maudits, ces nuits d'effroi, ces heures d'angoisse qui avaient précédé le combat. Leur souvenir seul éveillait en elle mille terreurs. Un malaise inexprimable, une épouvante invincible l'envahissaient encore tout entière quand elle pensait à tout cela. Le martellement avant-coureur de la folie qui avait frappé alors son pauvre cerveau, affaibli par toutes ces préoccupations cruelles, recommençait violemment. Elle ne cessait de s'adresser aujourd'hui les mêmes reproches qu'elle se faisait alors.
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Valait-elle mieux qu'un assassin? n'était-ce pas elle qui avait causé la mort de cet être jeune et beau qui entrait insouciant et heureux dans la vie ? Par son indiscrétion, par son besoin de se plaindre, allait-elle encore exposer Texistence de deux hommes? Mais à quoi était-elle donc destinée!... Alors, elle réfléchit combien il y a d'ironie souvent dans les circonstances!... Combien, dans la vie, les choses les plus niaises, les plus futiles, coudoient souvent de près les événements les plus graves ! Oh ! si seulement elle pouvait quitter laThessalie!... partir pour un pays éloigné I... Mais Heiligenthal ne la suivraitil pas ?
Elle en était là des pénibles pensées qui l'obsédaient, lorsqu'une visite lui fut annoncée : c'était Walpurga de Heiligenthal, sœur de Waldemar.
ous savons que la Jeune comtesse Walpurga de Heiligenthal était Tamie, la compagne des princesses de Thessalie ; elle avait été présentée la veille au soir à Tarnbassadrice du Caucase.
Cette jeune fille et celles de la grande maîtresse de la cour thessalienne^ la digne comtesse de Langweilig, se partageaient les fonctions de demoiselles d'honneur des princesses royales, Walpurga en était la préférée. Jolie, mutine, amusante, elle divertissait les princesses par ses pétillantes et malicieuses saillies ; tandis que les Vieilles filles de la grande maîtresse (hélas ! depuis longtemps elles avaient toutes deux coiffé sainte Catherine!) étaient, grâce à Téducation donnée par « maman », devenues de tels éteignoirs que Walpurga, dans sa rieuse nature, disait qu'elle s'étonnait de voir que lampes et
bougies restassent allumées quand paraissaient ces deux automates, très convenables du reste, mais qui ne savaient remuer que quand elles étaient mises en mouvement par les ficelles maternelles. Ah ! il ne fallait pas plaisanter avec M^^ de Langweilig, dont le premier principe était que, pour être digne de paraître à la Cour, on ne pouvait assez se taire, ni trop peu bouger, Walpurga, elle, osait tout, disait tout ; et ceV«^ qjoique son cœur fût souvent bien triste, car eile n'avançait guère dans ses affaires d'amour. Souvent les jeunes princesses avaient parlé à leur père de l'anoblissement des Haller, en lui faisant bien comprendre pourquoi elles le désiraient tant. Mais Sa Majesté ne mordait pas à Thameçon.
Walpurga savait que son frère avait eu à Nice une petite flirtatior. avec M*"» de Mineleko, pourtant elle ignorait que leur mariage avait été si près de se faire.
Elle venait, ce jour-là, un peu l'envoyée de son frère, car à déjeunei:, quand leurs parents eurent quitté la table, Waldemar lui avait dit : « Walpurga, tu désires un titre pour celui que lu aimes ? Ne sens-tu pas où est la force qui pourra amener cette élévation ? »
Walpurga, d'abord, n'avait pas compris.
«— Que tu es donc peu clairvoyante l —
s'écria son frère. — A qui le Roi a-t-il fait une €our si assidue, hier soir ?
— A la nouvelle ambassadrice.
— Eh bieni crois-moi, fais-toi une amie intime de cette jeune femme. Va la voir dès aujourd'hui, et si tu sais profiter de mon conseil, je ne doute point que tes vœux ne se réalisent promptement. »
Waldemar, en poussant ainsi sa sœur à cette visite, travaillait autant dans son. intérêt que dans celui de la jeune fille. Pendant la nuit, tenu éveillé par ses pensées, par ses désirs, il avait fait ses calculs, dressé ses batteries. Il lui semblait qu'il était absolument nécessaire, pour la réussite de ses projets, qu'il eût dans la place quelqu'un sur qui il pût compter. Qui mieux qu'une femme pouvait, même inconsciemment, le seconder? Sa qualité seule de créature féminine serait un garant de sécurité pour de Mineleko, dont la jalousie, les soupçons ne sauraient être éveillés par la présence d'une amie de sa femme.
Or, Walpurga parut à Waldemar seule propre à bien remplir la mission qu'il allait lui confier. Ainsi, selon lui, cette jeune fille pouvait d'un i seul coup obtenir Tanoblissement de son fiancé^ ! j\ la belle ambassadrice s'y intéressait auprès | du Roi, et, par des questions posées par lui '
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adroitement, tenir Heiligenthal au courant des habitudes de la princesse.
Walpurga resta assez longtemps avec Nadjeska Ivanowna; elles causèrent de choses et d'autres, effleurant tout avec esprit et enjouement, mais, ni d'un côté ni de l'autre, le nom de Heiligenthal ne fut prononcé.
Dans cette même après-midi, Waldemar vint présenter ses hommages à la princesse.
Déjà plusieurs personnes se trouvaient dans les salons de l'ambassade quand il y fut introduit; ce contre temps, si contraire à ses désirs, fut un soulagement aux terreurs de la tremblante Nadjeska Ivanowna, qui n'appréhendait rien tant que de se trouver seule avec ce téméraire. Malgré sa détermination de lasser tout le monde par une visite prolongée au delà de la plus vulgaire bienséance, force fut à Waldemar de se retirer lorsque, vers quatre heures, de Mineleko, entrant dans le salon, vint rappeler à Tambassadrice que des visites officielles qu'aucun prétexte ne pouvait retarder les appelaient au dehors.
La princesse, après avoir gracieusement congédié ses hôtes auxquels elle exprima tous ses regrets de les quitter, partit avec son mari pour les réceptions dans lesquelles on les attendait.
En rentrant chez elle, grande fut sa stupeur
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quand elle trouva sur un meuble de sa chambre une lettre de Heiligenthal, qui lui était arrivée pendant son absence. La faire vivement disparaître fut pour elle l'affaire d'un instant. Quel 'danger! quelle imprudence de lui écrire ainsi! Que serait-il arrivé si cette missive était tombée entre les mains de son mari qui, depuis leur mariage, avait toujours décacheté ce qui était adressé à sa femme?
Aussitôt qu'elle fut seule, elle rompit anxieusement le cachet qui scellait l'enveloppe; ces mots y étaient contenus :
« Puisque vous refusez de me recevoir en tête « à tête, je viendrai ce soir, après le départ de « votre mari pour le banquet des ministres. Vou- « lant vous laisser tout le temps nécessaire pour « votre dîner, je ne serai chez vous que vers neuf « heures. »
A peine eut-elle fini de lire cette courte et insolente missive, qu'une grande indignation, un profond mépris pour l'auteur de ces quelques lignes s'emparèrent d'elle.
Ainsi, cet homme était assez lâche, assez indigne pour espérer qu'il arriverait par la force ! Quelle opinion avait-il donc d'elle? Pour qui la prenait-il? Alors... c'était la guerre qu'il lui déclarait ! Eh bien, il verrait !... Par son dédain, elle l'écraserait dans cette lutte et le ferait céder.
' LE ROr DE THESSAHE 6g
I Elle s'approche de son bureau, écrit à la hâte une invitation pour une dame de ses connais- ' sances,et, afin d'être sûre de son acceptation, elle donne Tordre d'atteler vivement et de la lui ramener à l'Ambassade, où elle dînera et passera la soirée.
Elle se sentit plus calme à Tidée qu'une personne tierce serait près d'elle si Waldemar osait exécuter sa menace.
A aucun prix elle ne consentirait à le recevoir seul, tant qu'elle le saurait dans la*disposition d'esprit où il se montrait.
Sans doute, le dépit de cet homme vif et emporté était à craindre, mais, pour le moment, dans l'âme de Nadjeska Ivanowna la révolte avait pris le dessus sur tout autre sentiment, même sur celui de la prudence.
M™® de X..., que M"« de Mineleko avait fait quérir, répondit à l'appel de la princesse.
Quand Heiligenthal, le cœur tout gonflé d'un triomphant espoir, arriva chez l'ambassadrice, à la vue de cette dame il comprit le piège que Nadjeska lui avait tendu.
La violence de la contrariété qu'il en éprouva fut si grande, qu'il crut étouffer.
— « Madame de X..., dit la princesse lui présentant son invitée; — une de mes bonnes connaissances, qui vient me tenir compagnie
quand le prince est forcé de s'absenter. C'est si triste de dîner seule 1... N'est-ce pas, comte? » — ajouta malicieusement la jeune femme, en présentant sa blanche main au bien attrappé Heiligenthal, qui, selon la coutume thessalieniie, dut déposer un baiser sur ses doigts longs et effilés.
Nadjeska Ivanowna était si indignée qu'un vit éclair brilla dans son regard; on y pouvait tacilement lire : « Jamais! entends-tu bien?
jamais, cofitre ma volonté, tu n'extorqueras de moi ce que je ne donne que volontairement. »
Un instant, devant cette femme énergique, Waldemar se sentit contus, honteux. Mais bientôt la rage domina toutes les sensations tumultueuses qui surgissaient en lui :
« C'est donc ainsi qu'elle le traitait ? Alors, plus de scrupules! tous les moyens lui seront bons, et ce sera une guerre à outrance qu'il i entreprendra pour atteindre son but. »
Cependant, se cramponnant à l'espoir que peut-être M™® de X... se retirerait avant lui^il attendit, mais en vain, car Nadjeska Ivanowna avait, à l'avance, fait la leçon à son amie.
M°® de Mineleko avait été rarement aussi belle. La lutte qu'elle commençait et de laquelle elle voulait sortir victorieuse, répandait de vives
couleurs sur son visage, animé autant par IMndignation que par la malice.
Habillée toute en un frissonnement de dentelles blanches, sur sa poitrine s^épanouissait un bouquet de magnifiques roses-thé, sorties des serres royales d'Heligothek. Le Roi les lui avait envoyées avec un petit mot respectueux.
NE nouvelle torture était réservée au cœur du soupçonneux de Mineleko; vraiment, tout semblait concourir à rinquiéter.
Au banquet des ministres présidé par le Roi, le prince, comme haut dignitaire, occupait une des places d'honneur. Non loin de lui se trouvait le ministre des Beaux- Arts, homme dont la verve, souvent méchante, était très renommée. Tout à coup, l'attention de l'ambassadeur fut vivement attirée par une conversation piquante échangée entre le ministre et son voisin. Il comprit de suite qu'on parlait de sa femme :
— « Oui, elle est si belle que notre Roi en est tombé amoureux, à tel point que l'on dit...
— Que Ton dit... quoi?
— Qu'une seconde histoire renversée de Napoléon et de Joséphine va bientôt se dérou-
LE ROI DE THESSALIE yS
1er ici. Cette fois, ce sera la belle ambassadrice qui répudiera le mari légitime pour devenir Reine de Thessalie.
— Farceur, va ! A vous entendre, ne croiraiton pas toujours que toutes les improbabilités peuvent se réaliser ?
— Bast ! qui vivra verra I »
Ces paroles furent un coup de foudre pour le cœur torturé du prince. Devenu pâle comme la mort, il va parler, interpeller, corriger l'insolent I Mais l'étiquette, l'inexorable étiquette est là. Malgré l'indignation qui Tétreint, il se tait et couvre ses traits du masque impassible du diplomate toujours maître de lui.
— « Prince, comment va la belle ambassadrice ?... A sa santé !... » Et le Roi, faisant une gracieuse inclinaison de la tête, tendit son verre à de Mineleko.
De Mineleko répondit automatiquement, semblable à un mannequin qui, ayant Thabitude de se mouvoir, une fois le mécanisme remonté ne s'arrête plus, quelque tumulte qui surgisse en lui.
C'était donc vrai : le Roi était réellement épris de la princesse! ce jeune comte de Heiligenthal, qu'il avait vu un matin, n'était sans doutç que l'envoyé du souverain, t Maudit Roi!... Brute I...» Ces deux épithètes sont les
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seules que formule sa pensée aiguillonnée par une idée dont lai certitude devient chaque jour plus notoire. « D'ailleurs, quel autre oserait faire la cour à une fimime d'ambassadeur, pensait de Mineleko, tout imbu de ses- idées despotiques de. Caucasien, quand le monarque du pays soupire pour elle? Ah ! ignoble Roi ! »
, Quand;, assez avant dans la nuit, de Mineleko rentra chez lui, sa femme était au. lit. M"** X***, bien stylée dans le rôle qui lui avait. été. donnjé, était partie emmenant avec elle Heiligenthal, qui n'avait cédé qu*à la force des convenances.
Nadjeska.Ivanowna ne dormait pas loBsq^a son mari entra doucement chez elle.. A la vue du prince, la malheureuse, fatiguée de la lutte qu'elle venait de soutenir, se laissa aller à un mouvement de faiblesse nerveuse,. de.déâespqir.
— « Emmène-moi, partons d'ici*,, je t'en prie l ÉloignonsHioua à. jamais d*: ce. pays, de Thessaiiei »
BJottie,, serrée contre la large poitrine* de de Minelekov l'infortunée semblait y chercher un refuge, un soutien. Ses nerfs enfin déteadus ne 1 ui laissaient aucun espoir de quelqjLie. côté qu'elle se tournât; un seul aurait du IuL rester: soa mari. Aussi était-^e dans ses bcas qu'elle, sf était jfîtée, saQglotant.comme un enfant échappé à. ua danger.
LE ROI DB THeSSAUE yS
De Mineleko la regarda avec stupeur: « Qu'avait-elle? Aimait-elle le Roi?... D où lui venait cette peur? Pourquoi voulait-elle fuir ?... »
L'ambassadeur était trop mordu par la jalousie pour songer à être tendre, à être bon. Il fut maladroitement froid et guindé, et en ce jour où il lui eût été si facile de gagner à jamais la confiance et TafTection de sa jeune femme, il jeta lui-même les premiers jalons de son malheur.
Froissée de Fattitudè de son mari, la pauvre . liiadjeska Ivanowna, sentant qu'elle ne pouvait ni se confier, ni s'abandonner à celui qui eût dâ êtreL son soutien, son ami^ poussa un profond soupir et, découragée, se laissa choir sur ses oreillers. Tout était fini ! Seule, qu'allait-elle dÊvenh:? à qui se cramponner maintenant ?
ROIS semaines s'étaient déjà écoulées depuis l'arrivée du prince et de la princesse de Mineleko dans la capitale thessalienne. A force de tact et d'habileté, Nadjeska Ivanowna avait réussi jusqu'alors à tenir en échec le jeune HeiligenthaU
Un soir que, songeuse, elle se trouvait seule dans sa chambre, la princesse se sentit tout à coup envahie par une grande préoccupation, une profonde inquiétude. La journée avait été accablante, un soleil ardent avait dardé sur la ville ses rayons de feu ; et ce soir, l'atmosphère, toute chargée d'électricité, annonçait une tempête que de gros nuages noirs et cuivrés rendaient imminente.
La pauvre Nadjeska Ivanowna ne subissait pas seulement l'influence de la nature; ce qu^elle éprouvait était plus moral que physique.
Les assiduités de Heilîgenthal devenaient plus pressantes que jamais. La malheureuse était obligée de se l'avouer : bientôt elle allait être à bout de ressources. Le jeune homme, furieux du soin qu'elle mettait à l'éviter, se vengeait en faisant pleuvoir chez elle des lettres plus passionnées, plus compromettantes les unes que les autres. Que de finesse déployée pour qu'aucune ne tombât entre les mains de son mari !
Heiligenthal faisait tout pour arriver à une imprudence éclatante où se seraient efifrondrés d'un seul coup la réputation, le bonheur, la tranquillité de Nadjeska Ivanowna.
Dans chaque lettre, il réclamait comme un droit le rendez-vous qu'il avait d'abord sollicité; aujourd'hui, las d'attendre, il menaçait : « Si n vous vous obstinez à me le refuser, malgré « vous, je m'introduirai nuitamment dans votre i< chambre. »
« — Mais non, jamais — se disait Nadjeska Ivanowna — il ne serait misérable à ce point ! »
Puis, pour pénétrer jusqu'à elle, il fallait le pouvoir, et, la nuit, toutes les issues étaient ou fermées ou gardées.
Hélas! aurait-elle jamais pu croire qu'un jour cet homme, qu'elle avait tant aimé, serait la source de ses chagrins, de ses soucis !
Comme la nuit, triste et obscure, le cœur de
Nadfeska Ivanowna était rempli de sombres pressentiments.
— « Glascha, — dit-elle à sa femme de chambre sur le point de se retirer, — Glaséha, la fenêtre au bout du couloir est-elle bien fermée ?
— Hermétiquement, madame la princesse. »
A peine la camériste fut-^elle partie, que Nad^ îeska Ivanowna, ae lavant, ise glissa furtivement le long du corridor. Cette fenêtre, sur .le jardin, lui faisait réellement peur. Un homme résolu qui, par un moyen xjuelconque, se serait introduit dans le par^, pourrait y monter en se servant des treillages couverts de lierre qui se trouvaient, de ce côté4à, contre la maison. A^rès s'être assurée par elle-même que tout était bien fermé, qu'aucun danger n'était à craindre^ elle rentra plus calme chez elle. Pourtant ce ne fu qu'assez tard dans la nuit qu'elle se décida à se coucher.
Elle avait tant à faire dans le jour, qu'il lui fallait prendre sur ses nuits pour trouver le temps de ces mille petits rions qui som du res*sort de la femme. La chaleur étant accablante, elle passa un long peignoir de batiste et se mit en devoir de combler ces lacunes dans ses occu« parions ordinaires.
Vers onze heures, suivant son habitude, son mari vint lui dire bonsoir.
— « Vous ne vous couchiez pas encore? — dit-il.
— Non, mon ami, j'ai beaucoup de lettres à écrire. Et vous?
— Moi, j'ai une attaque si terrible de névralgie, que j'ai fait venir ce soir le Geheimrath Schlotz (le médecin du Roi). Pour me calmer, il vient de me frotter les tempes avec une mixture chloroformée et il m'a laissé un opiacé que je dois boire tout de suite. Je vais donc me coucher et essayer de dormir. Couchez-vous aussi, il est tard, et vous savez que vous avez promis aux jeunes princesses de les accompagner demain matin de bonne heure dans leur promenade à cheval. »
De Mineleko s'en alla, non sans avoir jeté sur safemme un regard plein de défiance. Le malheureux passait les trois quarts de sa vie à toujours soupçonner. Celte promenade à cheval avec les prinxresses l'inquiétait fort : le Roi y serait certainement! Sans doute même était-ce pour cela qu'il n'y avait pas été invité. Et là-dessus, sa tête galopait.
Arrivédans sa chambre, de Mineleko, réellement souffrant, prit sa potion et se frictionna de nouveau avec la mixture chloroformée. Lan-
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ciné fortement par le mal, il ne se coucha pourtant pas. Jamais il ne s'était senti si agité, si incapable de s'assoupir, même malgré le violent calmant dont il s'était oint le front et la potion qu'il avait prise.
L'idée de sa femme courtisée par le Roi, le souvenir de cette matinée où il Tavait vue à cheval escortée par Heiligenthal, surexcitaient ses nerfs et, plus que ses souffrances physiques, éloignaient de ses paupières alourdies le sommeil dont il avait si grand besoin. Pour lui, dans cette nuit d'insomnie, les heures succédant aux heures se passaient, mortellement lentes.
Un calme profond planait sur Tambassade.
Hormis lui, tous y reposaient paisiblement. La nature semblait l'inviter à un sommeiL par lequel la fatigue qui l'accablait pouvait seulement se réparer; mais plus le silence était grand, plus grand aussi était le tumulte de ses passions.
Sa pensée, semblable à un léger atome, était constamment ballottée par la houle de ses sensations si souvent contradictoires.
Seul dans le silence de la nuit, il scrutait le gouffre immense de son âme agitée où la colère, comme une seconde vie dans sa vie, tourbillonnait sans cesse dans l'enfer de ses passions.
LE ROI DE THESSALTE , 8l
Au dehors, comme une âme en peine, la tempête commençait à gémir.
Le ciel, assombri parle passage rapide des nuées enlevées par le vent, de place en place laissait apercevoir son azur marqueté de pâles étoiles dont Tépaisseur des ténèbres diminuait le brillant éclat.
De temps en temps, un nuage plus lourd se séparait comme une ouate qu'on divise, et chaque parcelle éparse s'en allait, s'évanouissant dans l'immensité de l'espace.
A intervalles égaux, un sourd grondemeiit se faisait entendre au loin ; un éclair flamboyant sabrait Thorizon, signe précurseur d'une tempête que la nature entière attendait.
Tout était noir. Seul, le disque blanc de la lune en son premier quartier laissait de temps a autre sa silhouette apparaître à travers» la voilure des nuages.
Malgré lui, de Mineleko pense à ces descriptions de l'Apocalypse, à ces anges aux ailes déployées, à ces monstres, hydres terribles dont le Livre saint donne la description... Vraiment, il a peur...
Toutes ces choses se heurtent dans sa tête endolorie; à peine sait-il s'il dort ou s'il veille.
Ses membres courbaturés par la fatigue lui refusent tout service ; plus l'esprit travaille, plus
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le corps semble voué à la torpeur, à Tinenie.
Ainsi que, dans une harpe, la corde fortement tendue vibre au moindre contact des doigts qui la pressent, ainsi son ouïe, merveilleusement développée par la sensibilité de ses neriis surexcités, est d'une délicatesse extrême, ûe 3on bureau, un papier tombe à terre: ce bruit, si léger qu'il soit, le fait tressaillir; un mouvement subit et convuisif s'empare de lui. ^
Il lui eut été impossible de dire depuis combien de temps durait cette sorte de léthargie, quand il lui parut que sa porte. «^.ouvrait, qu'un pas léger et glissant s'avançait vers lui.
Rêve-t-il qu-jone ombre tient .un fkmbeau élevé au-dessus de sa tête, ou est<e que réeilcment xjuelqu'un est devant lui ?
Cette femme, cette vision, veut-elle s'assurer si réellement le prince sommeille? Est-ce un vrai soupir qu'il entend s'exhaler là, auprès de lui, ou bien continue* t*il à être le )ouet d'un songe ? Et pourtant, ce souffle» si^chargé de tristesse, paraît sortir 4eia poitrine oppressée d'une femme.
Nadjeska Ivanowna peut-être ?...
Où est-il ?... Quel rêve ;fantastiquie J'emporte dans les vagues de Tincoanu ?
Par deux fois, il croit entendre son nom. Près de lui a.retenti cette phcase :
ff Baris... Boris Michallowitch t... dormezvous ?... J'iai peur... les pas d'un homme ont retenti* dans le jardin... Je vous «n^prie,' éveiliezvoust »
Son ouîe/bîen que subtile, ne perçoit rien... le murmure du vent, se jouant dans les rideaux de ses fenêtres, arrive seul jusqu'à lui.
■ Mon Dieu ! mon Dieu I si je pouvais le réveiller I . . . Mais non I ... il est comme foudroyé. . • Je tremble !..•. Que devenir? »
Ces sons, râles par une voix qu'étreint la frayeur, ce long sanglot douloureusement échappé d'un cœur meurtri, ne dépassent pas sa sensation physique, ne parviennent pas jusqu'à son intelligence. Inerte, le corps engourdi, il reste étendu, immobile dans un sommeil de plomb.
Une minute se passe, un nouveau soupir flotte encore, tremblant, épeuré!... les pas reprennent le chemin quMls ont déjà suivi ; ils s'éloignent... Plus rien!
Quoique anéanti par la potion opiacée, de Mineleko, sans s'en rendre bien compte, se demande vaguement si la voix qu'il a perçue est réelle ou s'il est sous l'empire d'une hallucination.
Où est-il ?... que se passe-t-il ?... Peu à peu la notion de la vie s'éteint complètement. L'eflFet
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anesthésique du chloroforme se fait de plus en plus sentir; son cerveau s'alourdit, ses paupières se ferment, ses idées deviennent confuses... Il ne pense plus... il dort profondément. Et pourtant, par une volonté plus forte que la nature, son esprit, survivant à cet engourdissement, reste seul éveillé et travaille encore !
UELQUE profond que fut le sommeil de 1^ de Mineleko, il ne put résister à un bruit sourd qui retentit dans le couloir une heure à peine après qu'il se fût assoupi. Il frissonne, il s'agite, il veut se lever; mais ses membres alanguis lui refusent tout service : il retombe inanimé. Dans l'écrasant sojnmeil qui l'accable, un rêve, bien réellement un rêve, cette fois, s'empare de lui.
Monté sur un vaisseau, il lui semble que dans sa tête retentit chacun des mouvements de tangage et de roulis que la houle des vagues imprime à un navire.
C'est comme un son saccadé qui, après un court arrêt, recommence plus lassant.
Et le rêve va toujours se déroulant :
Le vapeur gronde, sifBe, s'avance de toute la vitesse de sa machine. Ses fourneaux, activés
par un feu incessant, envoient, noire et épaisse, une fumée que crache à flots la haute et large cheminée.
L'hélice, plongeant profondément dans les remous des vagues, les chasse précipitamment loin les unes des autres, en laissant derrière elle un sillon creux et large, ourlé d'écume.
De Test, monte, douce et majestueuse, la lumière du soleil ; tout en est inondé. La lune^ aux pâles rayons éteints, descend lentement à rhorizon; les cieux polaires, encore constellés de leurs innombrables étoiles, versent surtout un enchantement magique qui plonge Tâme dans une indicible et mélancolique, rêverie.
« C'est ici — .a dit le grand poète— le. combat du jour ^t de. la nuit. «
De Mineleko, devant ce spectacle ;grandiose, 8ent,.comme les vagues de la mer^ sa poitrine tour à tour se gonfler, se dégonfler. Il contemple, il admire *, subjugué, il tombe à genoux et seul, devant Dieu, il adore le Créateur dans sa ma- :gnifique création.
Tout à coup^ sur cette mer, semblable à Notre-rSeigneur, une femme s'avance., traînant après elle le corps inerte dlun homme blessé ou mort. Cette femme, aux cheveux flottants sur les.^épaules, est surnaturellement belle. Un vêtement large et blanc Tenvelappe, comme d'un
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suaire, des pieds à la tête. La terceur brille dans ses yeux hagards; l'homme qu'elle traîne comme un fardeau «pénible est tout maculé de sang ; les bagues brillantes qui étincellent sur :les mains de cette vision, laissent apercevoir les taches d'un rouge noirâtre qui couvrent ses doigts nerveux et froids. Est-ce elle qui a assassiné cet homme dont le cadavre sembk rivéà^ses pieds ?
Rempli d'horreur, l'ambassadeur regardait convulsivement.
D'où vient cette malheureuse ?.•. quel est le crime de cet homme ? quel est ce châtiment ?
quels sont ses traits ?
Mais ces cheveux, si remarquables par leur beauté^ par leur couleur unique, sont ceux de sa femme ! Ces yeux profonds, d'un bleu foncé,, ces traits nobles et fiers, maintenant pâles et rigides comme un masque de marbre, appartiennent bien à Nadjeska Ivanowna. Il pousse un cri terrible. Effrayé, haletant, il se redresse];. ses cheveux sont collés à ses tempes, qu'une sueur froide inonde ; il se tâte, il se palpe :: dort-il^ dort-il encore ? Sa terreur est si grande qu'il reste là, cloué à la même plaœ.; ses efforts sont vains : ilne peut secouer la torpeur mortelle qui s'est.emparée de lui... Mais c'est un rêve,, une yisio»..« rien de ce qu'il a vu n'est vrai...
Sa Nadjeska Ivanowna!... son idole... son amour!...
Apercevant sa figure, que reflétait une glace placée devant lui, de Mineleko sent bien qu'il est maintenant éveillé et qu'il vient d'être le jouet d'un affreux cauchemar. Il respire... Soudain, un bruit insolite se fait entendre ; quelque^ chose d'anormal se passe... C'est là... près de lui... à deux pas... et alourdi, impuissant, il reste cloué à sa place. Une rage subite s'empare de lui et chasse les derniers vestiges de Tanesthésie.
Pendant un court instant presque complètement lucide, il saisit une lumière, et brusquement il pénètre dans le couloir où il a cru reconnaître un bruit de pas, que Ton cherche à dissimuler.
Quoique ses forces semblassent prêtes à l'abandonner, il se précipite. Rien : « il ne voit que la nuit, n'entend que le silence, » Pourtant, il lui semble qu'une ombre se dresse, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le décrire, qu'elle disparaît par la fenêtre au fond du couloir. Cette ombre a un corps; c'est un homme... Quel est celui qui, à cette heure, ose pénétrer chez lui? Il veut le savoir! mais le temps est sombre, il ne peut rien distinguer; en vain il compte sur sa lumière, qu'il tient élevée dans
l'espoir de suqjrendre un indice, un seul, mettant sur la piste du coupable ; mais le vei ami du fugitif, souffle cette dernière lueur et plonge dans de profondes ténèbres.
La tête violemment secouée par les toi ments de la journée, par la vision terrifiante la nuit, et surtout par cette ombre qu'il a c voir fuir d'une façon si étrange, il veut cour crier, ameuter la maison, mais il ne peut pa il ne peut pas! !... Un assassin se dresserait d vant lui, le couteau levé, qu'il ne pourrait rie rien! tellement il est alourdi, endormi.
Un malaise étrange s'empare de lui, Tinstir seul le guide en trébuchant jusqu'à sa chambi Là, dans ce demi-sommeil, un détail uniq s'imprime sur ce cerveau chloroformé : il a e tendu sonner une heure à la vieille horloge < château.
Il sent qu'il a un devoir impérieux à rempli mais le chloroforme a déjà fait surgir de no velles visions fantasmagoriques, et il ne se ra pelle pas... il ne se rappelle pas et il retom dans son sommeil léthargique tout plein d'hall cinations.
E réveil de de Minclekoiut terrible, le lendemain matin, quand il se retrouva tout habillé vis-à-vis de .son lit resté intact. Il ne sut ce que cela signifiait. Que s était* il donc passé? Avait-il rêvé ou avaic-il été le spectateur inconscient de CQtte scène lugubre ?
Il est encore grand matin; à peine six heures et demie.
Un à un, tous ses souvenirs se groupent péniblement dans sa pensée.
Cette fenêtre, il l'avait bien vue ouverte et une ombre s'y précipiter... Quel être donc^ sinon le Roi, aurait eu une pareille audace? La vindicte publique ne se plaisait-elle pas à affirmer que le monarque était amoureux de sa femme? M. de Mineleko pousse un cri de rage : plus de doute, Nadjeska Ivanowna le trahit.
Ambition, avenir, honneur, tout croulait de-
vant '^cette horrible découverte ; -car que .faire quand son rival est xin souverain, Je .souverain du pays auprès 4uquel on «.st accrédité ? S'il refusait de rester à son poste, il faudrait donner sa démission, et alors, en échange, en obtiendrai t-^il un autre «qoivàlant à celui -ci ?
Jusqu'alors il avait toujours douté; bien que soupçonneux, sa confiance était si .grande dans la loyauté de la princesse qu'il s^était reûi&é à croire que^cette femme aux regards si limpides^ si francs, pouvait s'oublier au point de manquor àsadigmté d'épouse, à son 'titre démène ; mais la réalité ^tait là indéniable : il avait vu un homme; cet'homme, honteux d'être découvert ^ s était 'sauvé ; sa fuite seule le trahit. Est-ce parce qu^onest roi qu'on peut se permettre de prendre la femme desautces?
11 reste longtemps plongé dans œs pénibles réflexions ; mais, se ravisant, il s'arrache au découragement qui s'emparait de lui. Il se dit que lui, l'homme énergique, lil fallait agir, aviser, pour acquérir une certitude. Il voulait .savoir si sa femme lui était fidèle, et, alors, .plus de soupçons offensants, plus de doutes injurieux. Mars, si .elle était coupable, sa vengeance serait grande-xomme l'rm.tnensité.
Pendant qu'il reste ainsi dans ses réflexions^ il lui semble entendre un va-et-vient insolite^
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surtout à cette heure matinale. Des portes s ouvrent et se ferment, des pas qui courent s'entendent de tous les côtés. Décidément quelque chose se passe.
Il sonne violemment,
Vassili, son fidèle valet, celui-là même qui avait servi son père, paraît aussitôt. Mais dans quel étatl... sa figure est terrifiée, livide, méconnaissable...
« — Monseigneur... monseigneur... Kassan... mon frère... mon pauvre frère, a été assassiné cette nuit même!... Ne le trouvant pas dans sa chambre et surpris de son retard, lui si ponctuel dans son service, je l'ai cherché partout, et l'ai enfin découvert dans le jardin, au pied de la fenêtre du couloir, étendu mort, raide mort!... Son visage disparaissait souç une épaisse couche de boue accumulée par la pluie de la nuit; ses bras, étendus comme dans une supplique suprême, étaient déjà froids de ce froid glacé et rigide de la mort. . . Ah ! monseigneur. . . monseigneur ! quelle perte pour moi!... »
Ce récit fut souvent interrompu par les sanglots que poussait Vassili. La désolation de ce vieux serviteur faisait mal à voir; de Mineleko
Im-meme en était atterre.
Cependant, malgré la pitié qui envahit son
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âme, son esprit inquiet se redresse ; il voit que • ce rêve, cette hallucination qu'il croyait être une chimère, sont bien une réalité, et cette ombre qu'il, avait cru voir s'élancer par la fenêtre prend un corps dans ce cadavre, qui apparaîr dans toute sa rigidité.
Toutes ces réflexions eussent été cruelles, imprudentes même à dire au malheureux frère.
— « Il faut de suite — répondit-il — s'assurer si tout espoir de vie est vraiment perdu et envoyer chercher un médecin ; puis, en même , temps, on fera prévenir le commissaire de police de toutes ces péripéties aussi étonnantes qu'effrayantes. Tiens, mon pauvre Vassili, mon pauvre brave, — ajouta le prince avec bonté, — voici quelques lignes de moi ; donne cette carte à l'un des valets, pour qu'il courre au plus vite la porter. »
Vassili, aveuglé par les larmes, étouffé par les hoquets d'un désespoir sans bornes, sortit en trébuchant.
Des pensées sans nombre découlant de cette triste découverte, se culbutaient dans l'esprit du prince de Mineleko. Ainsi, ce son, dans le co,uloir, il l'avait bien réellement entendu, la nuit précédente. C'est alors que le nieurtre aura été commis I... Fortement agité par toutes ces idées qui se succèdent sans suite, il sort de ses
appartements et va examiner minutieusement le couloir, qu'il regarde comme; le théâtre, de la. scène. Là, pas une tache de sang.qui puisse justifier ses crainte:»,, ses soupçons, rien d'anormal venant indiquer qu'une lutte a eu lieu,; seulement, à quelques places le tapis lui parait un. peu. froissé...
Après cette inspection, le prince de Mîneleko: se rendit à la chambre de sa femme.. Le heurt violent qu'il imprima à la porte réveilla ou parut réveiller l'ambassadrice, qui vint elle* même ouvrir ; car presque toujours, pendant la nuit, elle se tenait enfermée.
Nad[eska Ivanowna était horriblement pâle»
En peu de mots pressés, Boris Michaîlowitcb lui raconta tout ce qui se passait. En entendant l'histoire affreuse de cette effroyable nuit, elle poussa un cri terrible.
— « Kassan! notre brave et fidèle Kassan est mort ! et mort assassiné encore 1 Oh c'est impos«> sible.! . . . impossible I . . .
— Assassiné ou suicide... D'ailleurs^ le goiopmissaire de police sera ici dans un. instant : clest lui qui peut-être nous éclairera, sur ce doute affreux.. — Mais soudain, le prince s*arrêta,<reg9cy dant ébahi des éclaboussures de sang sur le socle du:bui5te de:la. princesse qui setOQuyaitr près.da
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là porte de sa chambre : — Qu'est ' ceci ? »
demanda-t-il à N'adjeska Ivanowna ?
L'ambassadrice se trouble, tressaille. — «Ceci?... Ah! je me rappelle... j'ai saigné du nez hier soir, et... et il en aura jailli sur ce marbre. »
Mais, en parlant elle tremble si violemment, qu'un affreux soupçon effleure le cœur du mari. Un étrange instinct fit qu'iJ se leva comme pour vouloir courir à la cuvette et faire disparaître les taches. Mais il s'arrêta en route et reprit sa froideur glaciale.
— « Je vous conseille, madame, — dit il avec raideur, — de laver ce marbre. Le juge d'instruction et la police, quand ils arriveront, feront .sans nul doute une visite domicilière. »
La princesse obéit. Allant à sa table de toilette, elle en revint avec une brosse couverte de savon. C'est en tremblant comme une feuille qu'elle accomplit sa tâche, qui réussit pleinement. Au bout de quelques instants, il ne resta plus trace de sang.
De Minelèko^ presque aussi agité qu'elle, quitta la princesse pour se rendre auprès du cadavre. Quelques minutes après, le commissaire arrivait suivi d'une foule de badauds, car, même dans la Residenz, les curieux abondent et surgissent de tous côtés quand il s'agit d'un événement à sensation.
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Les badauds restèrent bien entendu massés devant la poFte d'entrée, qu'on ferma sur eux.
— « Empêchez que qui que ce soit du dehors ne pénètr^ soit dans le jardin, soit dans le pa* Jais, » dit le commissaire ; et, pour s'assurer que ses ordres seraient fidèlement exécutés, il apposa des gendarmes devant toutes les issues. Ce déploiement de force et de précautions ne fut pas inutile, car la foule, qyi s'accroissait de minute en minute, devenait difiScile à contenir.
Accompagné d'un médecin qu'on avait vive- .
ment appelé, le commissaire, à côté duquel marchait à présent de Mineleko suivi de presque tout le personnel de l'ambassade, s'achemina vers la chambre où Vassili et plusieurs autres serviteurs avaient transporté leur camarade inanimé.
Kassan était étendu sur son lit; un drap, pieusement jeté sur l'infortunée victime, accusait de ses plis les lignes rigides du cadavre sur la poitrine duquel reposait un crucifix russe, que les mains dévouées de son frère y avait placé.
Le commissaire et le docteur se penchèrent sur le malheureux.
- — '« De la lumière ! » dit brièvement le médecin ; et les rideaux, religieusement fermés, furent aussitôt relevés.
Ce premier examen, très sommaire du reste,
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prouva que la colonne vertébrale avait été brisée comme dans une chute, et que, par conséquent, la mort, qui remontait déjà à quelques heures, avait été foudroyante.
—r « De ce fait, — ajoutait l'homme de Tart, — deux hypothèses découlent d'elles-mêmes. Ou cet homme s'est jeté volontairement par la fenêtre, et nous sommes en face d'un vulgaire suicide, ou il en est tombé accidentellement, à moins qu'il n'ait été précipité par une main criminelle, et alors nous avons à connaître et à chercher le meurtrier; car si la cause nous échappe, leffet est là, indéniable, dans toute son horreur. »
Devant cette accusation de suicide qui allait peser sur la mémoire de son frère, Vassili fut indigné.
— « Jamais, au grand jamais, Kassan ne se sera tué lui-même ! — s'écria-t-il, aussi affligé qu'outragé. — Mon pauvre fr^re avait trop de foi, trop de religion pour commettre un crime semblable. Ah! monsieur le docteur, si mon frère est tombé de cette fenêtre, c'est que quelqu'un l'aura poussé, soyez-en convaincu ! »>
Vassili parlait encore que de Mineleko, pâle de cette pâleur solennelle qui couvre le vis^e aux moments graves de la vie, s'avança vers le
représentant de la jastice et demanda qu'il lui fût permis» à son tour, de parlen
« — Cette nuit même, de mes yeux, j^ai vu, ou j'ai cru voir, un homme s'élancer par la fenêtre; mais le temps était si sombre, l'obscurité si intense, que je supposai m'êcre trompé; puis, l'impression du chloroforme, employé dans la soirée pour calmer des souffrances névralgiques, était telle que, malgré ma volonté, il me fut impossible d'agir : j'étais comme anéanti... » Et, brièvement, il raconta tout ce qui l'avait frappé pendant cette* torpeur impossible à maîtriser.
La déposition de de Mineleko fut regardée comme très grave et comme très importante par le commissaire qui, ne se rendant pas bien compte de rétat anesthésique du prince pendant la^ nuit précédente, trouva inexplicable que, même ayant seuJement.cru voir un homme s'élancer par la fenêtre, il n'eût pas réveillé toute la maLi-^ son et fait de suite les recherches nécessaires pour s'assurer s'il était réellement le jouet de la surexcitation de ses nerfs. Tout ceci lui semr^ blait au, moins très étrange, très surprenant, et peut-être allait-il communiquer ses réflexions au docteur, lorsque celui-ci s'écria subitement :
— « Regardez donc! mais regardez doncm
que je découvre après un second examen du mort ! »
A ces mots, tons les yeux se braquèrent anxÂenx sur la main du médecin qui désignait le cou du malheureux 'Kassan.
Là se voyaient clairement les marques de dix doigts fréwétiques par lesquels il avait sûrement été étranglé. Tout le monde restait silencieux devant cette découverte nouvelle.
— « Sapristi I une puissante poîgne a occasionné cette mort, — exclama le commissaire. — lie malheureux 'a dû passer de vie à trépas sans seulement avoir eu le temps de se reconnaître et de pousser un seul cri !...
— Si ces marques incontestables de strangulation me sont échappées d'abord, — dit le médecin, interrompant Texclamation tragi-comique du commissaire, — c'est que mon attention, portée en premier lieu sur le brisement des reins, m'avait empêché de songer à défaille la cravate de la victime. »
En efiet, le cadavre était encore vêtu ainsi que le commissaire l'avait trouvé à son arrivée.
Plus de doute, Kassan avait été étranglé ! Ce bruit sourd, que de Mineleko avait entendu, était celui de son corps traîné difficilement vers la fenêtre, d'où le cadavre fut jeté dans le jardin. L'homme que Tambassadcur avait vu sauter
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était donc, sans contredit, le meurtrier de son ^dèle serviteur.
— « Il n'y a pas un instant à perdre pour prévenir le juge de paix, — dit le commissaire, — et aussi pour faire porter ce rapport au Parquet afin de réclamer au plus vite la présence du juge d'instruction. De mon côté, en attendant ces messieurs, je vais procéder à une enquête provisoire. Qu'on m'amène les témoins. »
Une des premières choses à faire, et que Ton fit du reste, fut de rechercher s'il était encore possible de trouver et de suivre, dans le jardin, des traces de pas. Mais Torage de la nuit avait inondé le jardin et effacé ainsi toute empreinte. D'immenses flaques d'eau s'étendaient de tous côtés, tant sur le gazon que sur le gravier, aussi fut-il matériellement impossible de savoir si le coupable s'était enfui ou s'il fallait le rechercher parmi les habitants de la maison.
Toute la matinée se passa lugubre, agitée, à l'ambassade.
Le juge d'instruction arriva une heure après avoir été prévenu.
Les dépositions des témoins interrogés jusqu'alors étaient incohérentes, incomplètes, sans suite aucune. Il y avait point ou peu à apprendre de ce côté.
Pourtant, une des nourrices, qui couchaient
avec les bébés à l'étage supérieur, 'avait entendu du bruit et s'était même levée. Elle avait été à la porte de Glascha, la camériste de la prin-^ cesse, dont la chambre touchait à la sienne.
Mais celle-ci l'avait tranquillisée : leur maître, très emporté, très violent, faisait souvent des scènes à leur maîtresse, même pendant la nuit ; alors il se mettait en colère, et, pour un rien, il poussait les hauts cris.
— « C'est probablement lui que vous aurez entendu, et Kassan, qui couche au rez-de-chaussée, près la grande porte, veille si bien que vous n'avez rien à redouter, » avait ajouté la femme de chambre, cherchant à calmer la nounou. Du reste, tout était bien vite rentré dans le calme habituel.
Un garçon d'écurie thessalien, renvoyé récemment, donna des détails encore plus précis sur les emportements du prince. Mais il n'y eut rien à tirer des domestiques caucasiens de l'ambassadeur, et le juge d'instruction resta moralement convaincu, dans son for intérieur, que deMineleko, après avoir, dans un accès de rage, étranglé son vieux Kassan, en avait jeté le corps par la fenêtre, soupçon qu'il ne pouvait cependant pas déclarer ouvertement, les indices qu'il avait n'étant ni assez concluants, ni assez précis pour qu'il put formuler en règle une
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mise en accusation contre Boris Michaîlowitcb.
Quand vint rinterrogatoire de Glascha, cette fille fit force signes de croix, exécuta toutes sortes de contorsions, puis elle s'évanouit et eut ure assez longue crise d'hystérie pendant laquelle des phrases incohérentes, vides de sens et de mots, s'échappèrent de sa poitrine. Ce fut là tout ce qu'on put tirer d'elle.
La princesse de Minelcko, questionnée à-son tour, répondit qu'elle n'avait rien entendu, rien su de l'assassinat jusqu'à l'heure où san msn vint le lui annoncer le matin même.
— «Quand et par qui a été vue la victime pour la dernière fois, soit hier, soit dans la nuit? »' demanda le juge d'instruction.
Ce point était difficile à démêler, à éclaircir, Kassan couchant seul en bas.
Quand, après leur travail fini, 'tous les domestiques étaient remontés chez eux, lui aussi s'était dirigé vers sa chambre. Et depuis, pas un son^ pas un cri qui put attirer l'attention, fixer tes recherches.
Personne, hormis le prince et la nourrice^^ n'avait donc rien vu, rien entendu.
Le fait g^a^^e et compromettant qui avait «i fort impressionné le commissaire (de Mineleko se tenant coi quand il avait cru voh- un homme s^élancer par la fenêtre), frappa aussi ie juge
d'instruction. Mais tous ces soupçons se dissipèrent d'eux-mêmes lorsque le Geheimrath Schlotz, médecin de la cour, homme dont l'honneur et Fîntégriié étaient connus de tous, appelé auprès du Juge d*instruction affirma aux deux magistrats, sous la foi des serments les plus sacrés, qu'il avait laissé Topiacé chez de Minelcko et qu'avant de le quitter il lui avait lui-même frictionné les tempes d'une mixture anesthésique, dont les symptômes léthargiques décrits par le prince étaient bien ceux qui survenaient presque infailliblement après une pareille médication.
Dans ces circonstances, devant cette déposition du prince de la science, le récit de de Mineleko devenait plus vraisemblable et par conséquent on y ajouta foi. Dès lors, on ne songea plus à rinquiéter pour un événement dont il s'était trouvé le témoin inconscient.
A peine cette première enquête fut-elle terminée, que le prince et sa femme se rendirent dans le cabinet de toilette de cette dernière.
g^La jeune ambassadrice était très agitée, très impressionnée de tout ce qui venait de se passer, car elle était sincèrement attachée au pauvre vieillard mort. Se jetant sur sa chaise longue» elle paraissait accablée. Elle éclata subitement en pleurs convulsifs. De Mineleko, très effrayé^
lui administra de suite des calmants. Malgré le terrible soupçon qui lui avait effleuré Tesprit à la vue des gouttes de sang sur le socle de la statue, son cœur s'attendrissait d'une immense pitié à la vue des souffrances de sa femme. Et elle, croyait-elle son mari coupable du crime? ou son subtil instinct féminin avait-il démêlé que les soupçons du juge d'instruction se portant sur lui pourraient lui créer une situation dangereuse?
Subitement, de tendre, de Mineleko redevint froid, sombre. Nadjeska Ivanowna, s'apercevant de ce changement, tut effrayée ; un frisson d'alarme la parcourut tout entière.
— «A quoi pensez-vous, Boris Michaîlowitch? — dit-elle à brûle-pourpoint. — A. ce sang que vous avez vu sur la statue ? Je vous l'assure, sa provenance est telle que je vous l'ai indiquée.
— Nadjeska, dois-je, puis-je vous croire?
Ah I si vous saviez combien je suis consterné de toute cette terrible affaire !
— Oui, c'est affreux! affreux! » — dit-elle.
De Mineleko se tut pendant un instant; pift,
fixant son regard d'aigle sur sa jeune femme:
— « Nadjeska Ivanowna, — dit-il solennellement, — n'avez-vous réellement rien entendu cette nuit, comme vous venez de le jurer au juge
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d'instruction ? Est-ce bien moi qui vous ai appris ce meurtre?
— Mais je vous l'assure ! Je vous le jure, mon ami I »
Cependant, elle devint blême.
— « Et pourtant, Thomme que j'ai cru voir s'est bien certainement introduit chez nous 1 »
Nadjeska Ivanowna ne répondit rien ; puis, tout à coup :
— « Comment voulez-vous qu'on puisse pénétrer la nuit dans une maison dont toutes les issues sont si strictement fermées ? . — demandat-elle-
— On le pourrait, si quelqu'un de la maison était de connivence. Ahl Nadjeska, si vous saviez quelque chose et que vous le cachiez, votre culpabilité serait grande !
— Est-ce donc moi que vous allez soupçonner ? — s'écria l'ambassadrice, — Ah ! je me l'imaginai quand je vous ai vu regardant ce sang I Ou est-ce de nouveau votre épouvantable jalousie qui se réveille, pour vous inspirer la pensée que j'ai fait entrer un homme cette nuit ? Mon Dieu! quelle femme a jamais souffert comme moi, et cela toujours à propos de chimères! Pourtant, vous devriez le savoir, à la fin, que je ne vous tromperais pas pour un royaume! Pourquoi faut-il que la mort, que
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i'appelle à si granids cris, ne vienne pas me délivrer d^une vie que vous me rendez odieuse et â laquelle "seuies^mes pauvres petites filles me rattachent I »
Elle parlait avec passion, et^ xtevantcetle douleur si vraie, de Mineleko courba tristement la tête. Elle avait bien raison ! Que d'invraiscmblaticos, que d'improbabilités n'«vait-il pas forgées pour excuser les scènes outrageantes qu'il lui faisait I
— « Nadjeska Ivanowna, pardonnez-^moî et :aimez*moi-!... moi tout seuil Est<*ce sérieusement que vous affirmez que j'ai rêvé cette nuit! ♦
Son regarrd était si ardent, si (sinistre, que la princesse pâlit . Cependant, essayant de reprendre «a contenance, elle iui^it :
-^ Vous parlez en énigmes, mon ami, cl jamais je n'ai suies deviner. Je n'ai rien entendu cette nuit, je vous le répète. Ce que je pense, c'est que Kassan, en iaisanit 0a dernière ronde dans la maison, a peut-être cru entendre ou qu'il a réellement ontendu des voleursdans le jardia; qu'il s'est alors penché vivement. à la fenêtre et que, perdant l'équilibre, il sdra tomibé et se sera cassé les reins. S'il <s'est réellement trouvé ià des malfaiteurs, ce qui est presque certain, puisque quelqu'un a dû commettre l'assassinat, ils l'auront étranglé pour le forcer au.silence.
LE ROI DE THESSAUE lOJ
(c Si les vokurs n'ont pas osé. entrer dans la maison, c'est qu'ils vous ont probablement vu à la fenêtre, puisque vous dites y avoir été avec votre flambeau. Mais coupons court à ce pénible entretien; je vous saurai gré de me laisser seule un instant, car, réellement» après ces terribles émotions je me sens très souffrante, et j'ai un mal de tête à en devenir folk. »
Ce disant, elle se leva vivement et alla plonger dans une cuvette d'eau froide sa jolie figure,. toute meurtrie par les larmes et Tagitation ; puis, afin de pouvoir plus facilement écraser sur son cou long et flexible comme celui d'un cygne son éponge, toute imprégnée d'une eau parfumée» elle laissa glisser lentement son peignoir de mousseline. Alors, de l'élégant corset de satin rouge qui emprisonnait sa taille fine et cambrée, du mince liseré de dentelle qui se dessinait sur ses épaules nacrées, s'échappèrent son buste éclatant, ses chairs roses et blanches.
De MinelekO; ébloui, fasciné, ressaisi de passion, oublia pour un instant ses inquiétudes et la gravité terrible des circonstances.
S'élançant, il déposa un baiser brûlant sur ces seins de neige et jura à sa femme que tout ce qu'elle lui dirait, tout! tout! il le croirait aveuglément. L'ambassadrice souria tristement en peoxmaot son peignoir. Ei{e.savaitque.cet {iccès
de confiance ne durerait pas plus que les autres.
Après avoir quitté la princesse, rentré dans sa chambre, de Mineleko se mit à l'arpenter fiévreusement. Éiait-il vrai que le bruit qu'il avait cru entendre a échappé à tous, excepté à cette nourrice superstitieuse ? Était-il vrai que la princesse aussi, pendant la nuit, n'avait rien vu, rien su ? Mais cet éclaboussement sur le marbre, ce sang que sa femme, sur ses conseils, a si prestement lavé afin de le faire disparaître? Pourtant, Nadjeska Ivanowna lui a fourni une explication plausible. Pourquoi cette explication serait-elle fausse, après tout? Si elle Tétait, cependant, pourquoi nier ?
De qui vient ce sang? S'il y a eu lutte, c'est qu'alors la jeune femme a été attaquée ; mais par qui? Et comment se fait-il que Kassan soit mort ? Si, ayant entendu une lutte chez la princesse, il y est entré et que là l'assassin Tait frappé, Nadjeska Ivanowna le saurait. Et elle nie ! elle nie tout 1 Si elle ment, c'est qu'alors elle aime l'assassin et veut le sauver.
Un combat terrible entre le soupçon qui accable et l'amour qui excuse se livre en lui.
Si c'était le Roi! G^niment découvrir cette vérité, pour laquelle il eut donné dix ans de sa vie?...
Mais... au fait, ne connaît-il pas tous les aides
de camp du Roi, tous les dignitaires du palais ? Pourquoi n'irait-il pas les trouver, et adroitement faire auprès d'eux un commencement d'en quête ?
Sa résolution est prise.
Le voilà sur la petite place endormie et morte de Residenz-Siadt ; on y peut voir croître le gazon, qu'aucun pied indiscret ne vient fouler. En même temps que lui, un homme la traverse : c'est le comte Adlersward, aide de camp favori du Roi.
— « Tiens, — dit le comte, — cela se trouve à merveille ; j'allais précisément chez vouspqur m'informer de cette terrible affaire... »
De Mineleko, maîtrisant son agitation, régla ses pas sur ceux de Taide de camp. Après qu'ils eurent parlé de l'assassinat :
— « Comment va Sa Majesté, ce matin ?
— demanda-t-il à bout portant.
— Mais, comme toujours, très bien. Pourquoi ; •cette subite inquiétude pour une santé qui laisse rarement à désirer ?
— Pour rien... rien. Seulement, on m'avait dit qu'hier Sa Majesté s'était retirée de très Éonne heure et je craignais qu'elle ne fût indisposée.
— On vous a du cela ?
— Oui.
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— Eh bien ! on a eu tort. Sa Majesté a joué paisiblement au piquet jusqu'à une heure du matin. »
Une heure du matin!... C'était précisément à cette heure que l'homme avait sauté par la fenêtre ; il le savait, car, quoique à moitié endormi, nous nous le rappelons, il avait entendula grande cloche du château au moment où il rentrait dans sa chambre. Ce n'était donc pas Charles-Ferdinand.
Pourtant, de Mineleko se disait que si celui qu'il avait aperçu était le Roi, dans la crainte dune indiscrétion le monarque aurait donné à tous les aides de camp Tordre formel de dire ce qu'Adlersward venait de lui communiquer.
Pendant toute la journée, Tambassade, généralement si calme, tut le théâtre d'un perpétuel va-et-vient.
De Mineleko attendit la nuit avec une grande impatience. Cet homme, en général si intelligent, était à un tel point aveuglé par les soupçons et la jalousie qu'il se figura que l'individu qui était déjà venu ne pouvant, pendant le jour, trouver l'occasion de parler à la princesse, reviendrait peut-être la nuit pour se concerter avec son êfcnante ou sa complice, car, dans sa terreur et sa rage, il croyait fermement par moments que Nî^djeî^ka Ivanowna était l'une et l'autre.
Le dîner des époux se passa dans un silence presque absolu. Tous les deux étaient atterrés. Furtivement, Nadjeska Ivanowna regardait le prince, devinant probablement ce qui.se passait en lui.
Un tressaillement nerveux s'empare d'elle ; elle a peur ; ses yeux n'osent affronter ceux de son mari.
Quand l'heure où ils se séparaient toujours arriva, M"« de Mineleko se leva et, lui disant un tt bonsoir » timide, voulut sortir.
Le prince, à demi furieux contre lui-même de pouvoir la soupçonner et pourtant ne pouvant s'empêcher de le faire, eut un moment de revirement devant les beaux yeux si doux de sa femme.
— «Nadjeska Ivanowna, reste! — supplie-t-il.
— Veux-tu que nous passions la nuit ensemble ? Veux-tu que l'un et Tautre nous nous confiions tout, toutce que nous avons sur le cœur, comme aux premiers jours? — dit-il tout à coup, en la tutoyant, habitude qui rappelait aussi les premiers temps de leur mariage.
— Gomme vous voudrez, — répondit Nadjeska Ivanowna, — mais je suis si fatiguée que je vous serais reconnaissante si vous me laissiez reposer. »
L'ambassadeur n'essaya pas de la retenir-, il est vrai qu'il s'imaginait avoir tant à surveiller
cette nuit-là, qu'une solitude absolue lui était nécessaire, La réponse de sa femme, était pour son cœur jaloux, une confirmation qu'elle attendait quelqu'un.
A peine seul, de Mineleko poussa un profond soupir; il alla à une table sur laquelle se trouvait une statuette de sa femme, il la contempla avec passion. Quelle fut sa pensée ? 11 fut effrayé de Tanxiété qui le secouait, car si Nadjeska Ivanowna était coupable, la police le découvrirait tôt ou tard, et le plus terrible des châtiments écraserait cette ravissante créature que, malgré tous ses soupçons, toutes ses jalousies, il aimait par-dessus tout.
En ce moment, s'il avait ouvert la porte, il eût vu Nadjeska Ivanowna, très pâle, debout, l'oreille au guet, les mains convulsivement serrées contre sa poitrine.
Le prince était déterminé à veiller toute la nuit, et, voulant tout visiter par lui-niême, il fit le tour des appartements.
Plusieurs entrées donnaient accès dans l'hôtel de l'ambassade. D'abord, c'était la porte d'honneur pour les maîtres, les invités, les hauts visiteurs ; puis celle qui était réservée au service des domestiques, des employés, des fournisseurs. Enfin, une troisième, dite « petite porte dérobée », qui donnait sur k jardin, avec lequel
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toutes les fenêtres de la façade d'arrière étaient de plain pied.
Quand les pas des serviteurs se furent complètement éteints, quand un silence de mort sembla couvrir de ses ailes de plomb le palais tout entier, quand tout parut dormir, excepté ceux qui veillaient le cadavre, de Mine-, leko alla lui-même s'assurer que gens et choses étaient bien à leur place. Il sonda les croisées des salons, en consolida les verroux; il tâta et secoua fébrilement toutes les ouvertures qui, du reste, étaient solidement closes : rien à craindre de ce côté.
A chacune des deux portes principales était postée une sentinelle laissée par le commissaire, de police. Des domestiques caucasiens du prince causaient à voix basse avec elles.
L'entrée du jardin, issue dérobée qui paraissait plus propre à une visite clandestine, était confiée à deux colosses tartares connus pour leur dévouement, et, pour plus de sécurité, on fit lâcher dans le parc le grand chien Néro, belle bête qui, à elle seule, valait pour la garde deux hommes des plus déterminés.
Après toutes ces précautions, prises autant par la police que par le prince de Mineleko, celui-ci rentra dans son appartement, qui faisait vis-à-vis à celui de sa femme. Tout était tranquille et éteint
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dans la maison. Dans la chambre seule du mort, force bougies brûlaient comme dans une chapelle. Vassili et deux ou trois fenimes de service caucasiennes étaient agenouillés devant les saintes images russes dont on l'avait religieusement entouré, et veillaient le cadavre en récitant les prières de l'église orthodoxe.
En rentrant dans sa chambre, le prince éteignit sa lampe afin que Nadjeska Ivanowna, le crut endormi, et se sentit ainsi plus de sécurité, plus de repos, si réellement elle était d'accord avec Phomme venu la veille et qu'elle attendait sans doute de nouveau.
^Dans la chambre de la princesse, tout paraissait plongé dans la plus profonde obscurité. De Mineleko poussa un soupir de soulagement en croyant qu'elle reposait. Décidément, sa jalousie, qui le rendait si malheureux, le trompait-elle?
Nadjeska Ivanowna ignorait-elle vraiment cette apparition de la nuit précédente ? Et pourtant, ces taches rouges sur le marbre , ces taches de sang ! Mais, après tout, pourquoi les suppositions de sa femme sur la manière dont Kassan était mort'ne seraient-elles pas exactes? Cet homme qui s'était faufilé n'était peut-être qu'un simple larron, attiré par Tappât d'un riche larcin. Le malheureux Kassan l'avait probablement surpris, et, ainsi que la princesse prétendait le sup-
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poser, le scélérat l'avait tué pour Tempêcher d'ameuter des témoins.
Déjà plusieurs vols avaient été commis depuis peu dans la paisible Residenz. Il y avait à peine deux mois que tous les papiers de Tambassade d'Illyrie avaient été dérobés... D'un autre côté, rien ne manquait, rien n'était fracturé dans la maison, et la silhouette de l'homme si rapidement disparu n'avait rien d'un voleur. Il écouta à la cloison de la porte de sa femme; pas un ^on ne s'entendait.
Ainsi sans lumière, de Mineleko tout habillé s'était jeté dans son grand fauteuil. Mon Dieu! que le temps semblait long à cet homme qui, malgré sa lassitude, ne voulait pas se laisser gagner par le sommeil et restait ainsi depuis des heures, l'oreille aux aguets !
Ces soirées du printemps un peu froides nécessitaient du feu vers le soir. A présent, aucun bois ne venant l'alimenter, il s'éteignait lentement dans le grand poêle de porcelaine blanche; la fraîcheur pénétrante de la nuit envahissait peu à peu cette chambre, qu'une toute petite veilleuse éclairait faiblement. Posée près du lit du prince, elle jetait sa faible clarté sur tous les objets environnants et leur donnait une forme fantastique.
Pas un des sons qui remplissent, même la
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nuit, les voies gaies et larges de^ grandes cîtés^ ne se faisait entendre dans cette ville calme et petite. À pareille heure, les voitures qui de leur poids ébranlent les chaussées et les pas des jîâôns attardés, y sont des bruits complètement iilcpnnus. Ici, rien, rien de tout cela ne venait troubler le repos paisible des bons bourgeois thessaliens.
Subitement, la grosse cloche fêlée du vieux château se mit à sonner. Onze coups également distancés interrompirent le silence de la nuit; puis tout retonîba dans le néant. Un quart d'heure se passe; un autre s'ajoute au précédent^ et toujours le même silence non interrompu.
Décidément, de Mineleko s'est trompé, rien d'insolite ne se passera. Impatienté, agité, le prince sent qu'il ne pourra sans devenir fou rester plus longtemps dans sa chambre. Il étouffe.
Dans l'hôtel de l'ambassadeur du Caucase se trouvait une grande pièce où M^^ de Mineleko peignait. Elle avait un très joli talent d'amateur. Ce fut là, dans cet atelier, plus grand, plus aéré que les autres salles de la maison, que de Mine- 4eko résolut de se réfugier afin de pouvoir aller , et venir sans réveiller sa femme, qu'il supposait endormie.
Chaussé en conséquence de chaussons à se-
melles de liège, il monte, tâtonnant pour trouver son chemin. Comme un voleur, il tient une lanterne sourde, prêt à la braquer sur la figure de celui qu'il rencontrera.
Arrivé au haut du palier; il continue à se guider de la main jusqu'à ce qu'enfin il arrive s Tatelier. Cette grande pièce prenait tout le fona du second étage. De Mineleko respire enfin. Une température glaciale apaise agréablement le front brûlant du mari jaloux. Nul danger que quelqu'un le surprenne ici ; il va donc pouvoir circuler et réfléchir à son aise.
Doucement, il ferme la porte. Avant de tirer la corde qui abaissait la grande fenêtre de l'appartement, il écoute encore. Au dehors , nul bruit... Dans le jardin, le chien de garde, Néro, que la plus petite feuille bruissant fait aboyer, se tient allongé, sa bonne tête posée sur ses deux pattes de devant. Dans la maison endormie, pas le moindre mouvement... Tout est tranquille. Alors, les mains derrière le dos, la tête penchée, profondément absorbé dans ses réflexions, dans ses pensées, il commence sa promenade. Le calmera-t-elle ?
Tout, dans cette pièce, lui rappelle celle qu'il adore et qui le rendra fou de jalousie; car il ne peut se défaire de l'idée que le Roi est venu* Les grands divans bas, les chevalets tendus, les
palettes encore garnies, les peintures à demi achevées : tout est imprégné d'elle!... Une toile plus grande que les autres, tournée contre le mur , attire son attention. Il s'en approche : qu'est-ce que cela peut être? Il la retourne et réclaire des rayons de sa lanterne. Là, vivant tant il est ressemblant, se dresse le Roî, en grand uniforme. De Mineleko, comme Macbeht voyant le spectre de Banco, pousse un cri 'sourd.
« — Lui ! toujours lui ! Il vient donc poser ki, et je l'ignore !... »
Comme cela lui arrivait sans cesse, le malheureux se trompait, car, ce portrait, Nadjeska ivanowna le faisait d'après une grande photographie, et ce travail, elle le destinait comme présent de noce à la princesse Augusta.
Ramené à la réalité par le ridicule de sa situation, de Mineleko eut peur. Si NaJjeska Ivanowna Tavait entendu ! Dans son trouble, il ne s'aperçoit pas qu'une petite porte latérale donnant de l'autre côté de Tatelier est ouverte. II était tellement absorbé par la contemplation furieuse de ce portrait, qu'il sentait exécuté autant avec le cœur qu'avec le pinceau, qu'il n'entendit pas un bruit sourd comme celui de pas étouffés arrivant vers lui.
Subitement, un mince filet lumineux tombe
dans l'atelier. Le prince est abasourdi... Quelle vision va lui apparaître encore? Il retient son souffle- — Il attend.
En même temps que la clarté va augmentant, les pas deviennent plus distincts. Cette fois, il ne rêve pas !... En tout cas, il s'en assurera.
Le dos tourné à la porte, sa lanterne fermée, et lui-même caché derrière le portrait, il est impossible que rêtre vivant ou le fantôme qui vient puisse le voir; mais, avec une grande présence d'esprit, il souffle tout à fait la lanterne et, vivement, va se blottir derrière une immense tapisserie qui masque une des entrées de l'atelier.
Les pas s'arrêtent; une main pousse la porte, €t une femme, la princesse, vêtue d'un long peignoir blanc, les cheveux dénoués sur ses épaules, s'avance, éclairée par un fiambeau qu'elle tient à la main ; elle marche doucement, avec précaution, comme cherchant un objet égaré. Elle furette partout, passe en revue tous les coins de son atelier; rien! Elle va vers un bureau où elle écrit d'habitude et dont elle seule a la clef. Tous les papiers, tous les tiroirs sont minutieusement examinés. A chaque recherche inutile, un réel désespoir se manifeste ; devant cette inspection restée infructueuse, de vrais sanglots s'échappent de sa gorge desséchée:
— « Mon Dieu I mon Dieu ! ce serait affreux si je ne le retrouve pas ! » s'écrie-t-elle enfin.
De Mineleko, dont les artères battent à se rompre, attend anxieusement la fin de cette scène révélatrice. Maintenant, il tremblé plus que jamais d'être découvert, car il sent qu'il touche à la clef de l'énigme; son impatience a peine à se réprimer; un violent désir de courir à elle^ de la questionner, s'empare de lui.
Après avoir fouillé tout le reste de la pièce, Nadjeska Ivanowna se dirige directement vers Tendroit où il se tient en observation. Tout à coup, elle voit par terre un papier qui jusque-là a échappé à ses yeux ; elle pousse un cri de joie et vivement s'élance pour le ramasser. Elle est sauvée !
En une minute, la résolution de de Mineleko est prise. Sans bruit, il se glisse auprès d'elle^ Absorbée qu'elle est par la contemplation de "sa bienheureuse trouvaille, elle ne l'entend pas. Subitement, elle sent une haleine chaude soufflant sur son épaule refroidie par l'air glacial de cette chambre. Sa lumière est éteinte, et une main brûlante s'abat sur la sienne et en arrache le papier. La promptitude avec laquelle cela fut fait, la terreur qui s'empara d'elle, paralysèrent ses forces; le cri qu'elle veut jeter reste étranglé. Pourtant, la force de l'action lui revient :
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elle se. débat, elle cherche cet ennetni invisible qu'elle veut terrasser; mais au milieu de cette , nuit épaisse ce n'est qu'en tâtonnant qu'elle peut espérer le saisir. Vains efforts ! comme un gluant reptile, il glisse entre ses doigts tremblants et ses mains ne battant que le vider
Son agresseur est donc parti?... Non... il est encore là, peut-être. Dans ces ténèbres absolues, il va s'emparer d'elle, Tassassiner... Ses dents claquent, ses jambes se dérobei\t sous elle, que va-t-il lui arriver?...
Semblable à une statue de la Frayeur, elle reste là immobile, pétrifiée; elle veut croire qu'elle a fait un mauvais rêve que son imagination épeurée seule lui trace; sans doute, le vent de.minuit, pénétrant par rentre-bâillement d'une croisée, aura tout à la fois éteint sa. lumière, arraché de sa main le précieux papier. Elle -se baisse, elle espère le trouver : vain espoir I
II semblait que la mort, grimaçante hideur, était à côté d'elle. Dans la surexcitation de ses sens, elle se figurait entendre un son confus, terne, se répercutant rapidement comme les battements précipités d'un cœur terrifié, et ce son s'augmentait intensivement. Alors, elle connut le paroxysme de la terreur.
Tout à coup, minuit sonna lentement, lugu-
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bretnent. Au dernier coup de la cloche, elle entendit des pas courir dans Tescalier ; quelqu'un, ouvrant violemment la porte, introduisait une vive lumière dans la pièce. C'était un des vieux serviteurs de la princesse.
En faisant une ronde au jardin, il avait vu de la lumière dans râtelier, à Tordinaire toujours sombre à cette heure de la nuit. Cette lumière s'étant éteinte, ce n'était qu'après avoir fini son inspection qu'il s'était décidé à monter pour constater si tout y était en bon ordre. Dès que la princesse l'aperçoit, ses nerfs se détendant brusquement à la vue de ce sauveur inattendu, elle se jette en avant sur lui et s'y cramponne de telle façon que l'homme croit qu'elle devient folle.
— « Qu'est-ce qu'il y a, madame la princesse? »
La jeune femme tourne de tous côtés dcà yeux que la frayeur rend démesurément grands.
— € Chut!... chut! — dit-elle. — Écoutez...
il y a quelqu'un ici. Un homme est venu, il a éteint ma bougie, il m'a arraché quelque chose que je tenais à la main, puis il a disparu. »
Les doigts de la jeune femme se raidissent désespérément sur le bras du vieillard, et tout en parlant elle continue à jeter de tous côtés ses regards épouvantés. Le cbrps secoué d'un trem« blement convulsif, elle reprend, haletante :
— « Écoutez... mais écoutez donc!... Il y a quelqu'un ici, vous dis-Je, quelqu'un qui respire... Cette respiration, je l'entends distinctement... Sauvez-moi, Wladimir Wladimirowitch, sauvez-moi! je vous en supplie I...
— Allons,;madame la princesse, calmez-vous et venez avec moi. Je vais de suite appeler la police et faire visiter toute la maison.
— Non, non! — s'écrie la princesse, saisie soudainement d'effroi en songeant au papier perdu et alarmée à l'idée qu'une intervention de la police pourra peut-être révéler ce qu'elle veut cacher. — Non ! Wladimir, je rêvais, je me suis trompée, il n'y avait personne; reconduisezmoi seulement à ma chambre. C'est dans le délire de la terreur que j'ai déraisonné! »
ES qu'il se fut saisi du papier arraché à sa femme, sans songer davantage aux terreurs de celle-ci, le prince, tout tremblant de fureur, descendit chez lui.
Arrivé dans sa chambre, il ferma sa porte à double tour et en toute hâte il ouvrit le pfi» Il ne contenait que ces mots en caractères déguisés :
« Quand donc m'accorderez-vous le rendez- « vous que vous m'avez promis ? Je ne peux, je « ne veux pas attendre plus longtemps. »
Une date, celle du matin d'avant le meurtre, mais pas de signature. C'est après cette lettre que Tassassin était entré.
De MineIeko,les yeux rivés sur ces quelques lignes, était comme magnétisé. La fixité de son regard semblait vouloir arracher à cet objet inanimé le nom de celui qui les avait tracées.
Comme ceux d'un tigre assoiffé de sang, ils paraissaient, par les feux seuls qui s'échappaient de leurs orbites, prêts à annihiler ce papier accusateur que ses mains crispées allaient broyer. Soudain, un rictus affreux défigura ses traits:
« On ne brûle pas la preuve de la culpabilité de sa femme ! — s'écria- t-il avec rage. — Oh! créature infâme, qui m'a si bien joué la comédie ce matin ! Comme tu me trompes ! et pour*»
quoi ?... Par ambition, par vénalité ! pour devenir la maîtresse d'un Roi! Misérable !.. . misera- ^ ble ! Et peut-être homicide. »
Et comme un homme ivre qui essaie vainement de se tenir debout, à chacune de ces exclamations il faisait un pas chancelant. C'est en trébuchant qu'il arriva jusqu'à son bureau; comme une masse inerte, il se laisse choir sur une chaise; sa tête vient frapper lourdement sur le marbre de la tablette et, de ce choc, un son terrible retentit.
Alors, comme s'il fut devenu fou, des rii:es effrayants, des sanglots atroces s'échappèrent de sa poitrine.
UAND, au lendemain de cette nuit terrible, Nadjeska Ivanowna se leva, elle était très pâle. Ses nerfs avaient subi une si grande secousse qu'elle en était encore toute vibrante. Parlerait-elle de cette histoire à son mari ?
Malgré les dénégations de la princesse, Wla- •dimir, avec les autres hommes et la police de garde, avait soigneusement fouillé tous les coins de la maison et de l'atelier, et, nulle part, rien de suspect ne leur était apparu. Le vieillard était venu rendre compte de cette visite à sa maîtresse; mais, malgré la certitude de n'avoir trouvé personne, le brave homme n'en restait pas moins fou d'inquiétude, et n'y avait-il pas motif de l'être? Un crime commis la veille ; un homme sautant par la fenêtre et vu par son maître*, et, maintenant, sa maîtresse
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déclarant qu'un inconnu, après avoir éteint s£^ lumière, lui avait arraché un billet qu'elle tenait à la main ; tout cela était aussi effrayant que mystérieux.
Nadjeska Ivanowna, elle, était torturée par une pensée fixe : si cet inconnu était son mari ! Alors, le petit mot si compromettant était en son pouvoir, chose mille fois plus terrible que s'il fut tombé entre les mains d'un voleur. Mon Dieu ! que faire pour rentrer en possession de cette lettre ?
La princesse ne savait à quel parti s'arrêter. Si elle taisait cet incident au prince et que ce fût lui qui Teût surprise, la chose lui paraissant lou- ' che il passerait du soupçon à la certitude. Il était donc plus prudent de tout lui dire. Elle s'y décida, et de suite envoya Glascha prier le prince de passer chez elle.
Si Nadjeska Ivanowna était blême, de Mineleko était livide.
Il avait beaucoup réfléchi pendant la nuit.
L'auteur de cette lettre anonyme et le meurtrier ne faisaient sans doute qu'un ; mais livrer cette lettre au juge d'instruction était un péril certain pour Nadjeska, si, par un hasard affreux, elle était complice du meurtre. Quelle disgrâce atroce, et pour elle et pour lui !
Quoique torturé à la pensée qull trompait
ainsi la justice et laissait le meurtrier impuni, à cause de sa femme, qu'il voulait sauver à tout prix, il ne pouvait agir autrement.
Sa colère contre Nadjeska était terrible, mais"^ pourtant, plus elle grandissait, plus grandissaient sa passion et son amour pour elle.
Quand il entra, quoiqu'il se contînt et qu'il fût d'une grande courtoisie, sa femme tressaillit v elle eut comme la prescience d'un de ces malheurs dont l'attente vous glace.
— a Vous m'avez fait appeler ? Que me voulez-vous, chère Nadjeska Ivanowna? » — dit-il avec un sourire diabolique.
Madame de Mineleko, effrayée de ces allures de fou qui, malgré le désir bien évident de son mari de se maîtriser, perçaient en lui, sentit mourir dans son gosier les paroles qu'elle voulait prononcer ; elle ne pouvait maintenant que le regarder avec épouvante.
— « Il me semble, madame, que vous aviez quelque chose à me dire? »
Madame !... Il l'appelait madame !...
Nadjeska Ivanow^na gardait toujours le silence.
Pour la troisième fois, son mari réitéra sa demande. Alors, faisant un grand effort sur elle-même, elle se décida à parler :
— « Cette nuit, mon ami... »
Elle ne put en dire davantage.
— « Et qu y a-t-il eu, cette nuit ?
— Cette nui^.. »
Elle se taisait encore devant le regard étrange ' de son mari. Enfin, elle prend un parti irrévocable. Il faut tout lui conter. Sans détours, elle dévoile les différents épisodes de la soirée lugubre.
— « Et que fit cet homme?... Que prit-il de vos mains ? »
Nadjeska Ivanowna, malgré sa présence d'esprit habituelle, se trouble à cette question pour laquelle elle n'a point préparé de réponse.
— « Vous a-t-il volé de l'argent ? des bijoux? » Et les yeux perçants du prince étaient fixés
immuablement sur ceux de la toute tremblante jeune femme.
— « Mon Dieu ! — dit-elle à la fin, — je ne me rappelle pas bien... Je crois que je n'avais Tien de bien important à la main.
— Ah!... qui sait? » — dit-il en ricanant.
Impatientée, poussée à bout, Nadjeska Ivanowna s'^écria :
— « Allez-vous-en ! vous me faites horreur ! » Mais après toutes les angoisses, toutes let
alternatives de la veille, ne pouvant plus se soutenir elle fondit en larmes. Malgré sa fureur, sentiment né de son amour et de sa jalousie, k
«a voe de la détnase de <» flZZ^
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lenime. était coupab,rcopï^rrut^'-' recevoir des lenres clandeCes dl k"' ^"^ qudconque, sinon de l'autel du c^'^^ '^**™^
Nad,e>ka Ivanowna pressentit^iTn soupçons de son mari ,. - ° *>"« les
sur le Roi I ,e Ro^^ ava^'^^^^ ^"'son amour pour elle que le ma^ T .'^'^l'^^^é vole.leplusaveugle,W;p:^;t^^-^^^^^^
La princesse connaissait la violence de de Mineleko. Qui pouvait prévoir les terribles desseins que fomentait cette tête emportée ! Qui pouvait dire si, en cette journée passée chez elle, elle n'encourait pas un grand danger? car un mari jaloux est un fou, presque irresponsable de ses actes. Se reportant aux faits de la soirée précédente, elle s'imagina que, son mari Tépiant, il Tavait suivie dès sa sortie de sa chambre. Cette façon d'agir était une preuve que les soupçons de l'ambassadeur s'étaient aggravés.
Tandi^ qu'elle se perdait ainsi dans ces réfl^ixions profondes, le timbre retentit, annonçant l'arrivée d'un visiteur. Sautant vivement de sa chaise longue, elle vit une des voitures royales arrêtées dans la cour d'honneur. Serait-ce le Roi? le Roi qui, quelquefois, venait ainsi en visite chez elle. Mon Dieu ! mais alors, plus que jamais, de Mineleko croira que c'est lui, Thomme de la lettre! Tout en tremblant, elle se laissa habiller par sa camériste pour être prête à tout événement.
Un petit coup fut frappé discrètement à la porte.
— « Qui est là, Glâscha ?
— Madame la princesse, on vient prévenir Son Altesse que les jeunes princesses royales Taitendent. »
Comme des fillettes enthousiastes, séduites par le charme et la grâce de M"« de Mineleko, les deux augustes fiancées Tadoraient. Nadjeska Ivanowna, stricte observatrice de l'étiquette de la cour, se hâta afin de ne pas faire attendre Leurs Altesses. Quelques instants après, elle les rejoignait dans les salons.
— « Chère madame, — dit la princesse aînée, — mon père nous envoie vous prier de bien vouloir vous joindre à nous cette après-midi. Nous savons quelles terribles circonstances sont survenues ici, et le juge d'instruction, dit mon père, ne sait que penser de tout cela, car toutes ses recherches restent infructueuses. Mais il ne faut pas que vous restiez constamment enfermée ici, méditant sur ces horribles événements, et, par le beau temps qu'il fait, nous avons projeté une excursion pique-nique à TAugusta-Hûtte. Sa Majesté invite également l'ambassadeur du Caucase. »
Nadjeska Ivanownase troubla au nom de son mari, mais une invitation royale est un ordre : elle ne pouvait la refuser.
— « L'ambassadeur sera comme moi on ne peut plus honoré de l'ordre de Sa Majesté, » — répondit-elle.
Puis les trois femmes, abandonnant la raideur du cérémonial, commencèrent une conver-
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^sation plus familière sur les sujets du jour. Il est des moments où rien ne semble meilleur que les quelques heures arrachées à Tétiquette forcée de la cour, car on a beau être de sang royal, on ne peut pas toujours se tenir hissé sur le diapason raide et guindé des convenances. L'ambassadrice fut étonnée du bien qu'elle éprouva de cette visite. Elle fut surprise de pouvoir parler si gaiement, gagnée par le bonheur contagieux dés jeunes filles qui, pour changer le cours des idées noires de l'ambassadrice, causèrent de tous et de tout. Elles parlèrent de la nouvelle ambassadrice du Pays- Haut arrivée l'avant-veille; du costume ridicule que portait la vieille grande maîtresse à une récente réception. Abordant un chapitre qui lui était cher, la princesse aînée surtout parla beaucoup, car elle avait fort à dire au sujet de son fiancé adoré, Georges de PattenpouflF, fiancé qui, après de longues délibérations entre le Roi et sa belle-maman, la tyrannique impératrice d^ Hindoustans, avait été accordé à la jeune princesse malgré Tinfériorité de son rang de fils issu d'un mariage morganatique. /^ l-
L'empereur de Babyloné avait bien fait ses observations contre une pareille mésalliance, mais Tamour et aussi la disette d'autres prétendants royaux l'avaient emporté. Tandis que la princesse Augusta ne tarissait point sur
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son « Georges », la princesse Aline restait silencieuse sur le compte de son fiancé. Ce grand butor, ce barbare du Nord qu'on lui dvait octroyé, semblait n'avoir nullement touché le cœur et Timagination de la fillette. Elle était vraiment très belle, la jeune princesse Aline. Ce jour-là, le costume de drap anglais qu'elle portait d'une façon si élégante lui allait à ravir ; la petite toque de loutre posée sur ses cheveux blonds légèrement irisés, donnait à ses traits charmants une petite mutinerie que tempéraient de grands yeux doux et rêveur. D'où lui venait donc cette constante mélancolie ? On aurait facilement pu supposer que ce jeune cœur, fait pour Tamour, avait déjà souflert ; les habitués de la cour cherchaient, mais en vain, ce qui pouvait produire ce tond de tristesse chez cette enfant jeune et belle qu'on croyait ne connaître encore que le beau de la vie.
Quand les princesses eurent pris congé de l'ambassadrice, celle-ci, ne voulant pas aller le trouver elle-même, fit transmettre à son mari par sa femme de chambre Tinvitation qu'ils avaient reçue du Roi. Quand Glascha monta chez son maître, elle le trouva la tête plongée dans ses deux mains. Assis devant son bureau et quoique entouré d'un grand nombre de notes, de papiers administratifs, de Minelcko n'écrivait
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pas. II semblait absorbé par une cruelle rêverie.
On devait, le lendemain, enterrer Kassan, et malgré Tactivité de la police l'instruction n'avait point avancé d'un pas.
De Mineleko, qui s'occupait peu des domestiques, ne renîarqua pas que Glascha redoutait de l'approcher. Cette fille n'était pas une de ces femmes de chambre parisiennes, jamais prises au dépourvu, ayant toujours sur le bout des lèvres un mensonge qu'elles débitent comme verset d'Évangile; c'était une grosse paysanne caucasienne, qui pour de l'argent eût vendu son âme ; véritable rustre îéminin, avec un sufiSsant apprentissage elle se fut vite assouplie dans la voie des mensonges et des trahisons de sa caste. Ce n'étaient pas les mauvais instincts qui lui manquaient, mais seulement la pratique de la rouerie. Elle n'avait pas encore eu l'occasion de se dégourdir. Une fois Glascha partie, de Mineleko put enfin se laisser aller à toute la frénésie, Tindignation, la douleur qui, tour à tour, le déchiraient. Le Roi osait l'inviter, lui ! lui qu'il avait peut-être si abominablement trahi !
Hélas! colosse bourruj'accouplé à sa fine et nerveuse femme, il avait peut-être eu de grands torts envers elle ; ces torts, il les excusait par les tortures innombrables que sa jalousie lui avait fait endurer. Pauvre femme, comme il Tavait
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souvent brutalisée, sans aucun motif!... Mais cet ours, habitué â boire ferme, à commander rudement, ce don Juan jusque-là aux mœurs légères, aux maîtresses faciles, ce Nenrirod infatigable des steppes glacées de son pays, pouvaitil jamais espérer de s'élever jusqu'aux cieux 'où planait cette sensitive qu'il adorait sans la comprendre ? Certes , sa manière toute ronde, presque bestiale d'aimer, n'était pas celle qu'il aurait fallu à Nadjeska Ivanowna, dont l'imagination vive et exaltée avait rêvé les chants poétiques d'un délicat troubadour soupirant sans cesse auprès d'elle. Comme il y avait loin de son idéal de jeune fille romanesque à la réalité de son existence de jeune femme mariée I Et cependant, elle lui était toujours restée fidèle ; jamais^ jusqu'au jour maudit de leur arrivée en Thessalie, elle n'avait manqué aux engagements solennels de son mariage. Mais ce Roi passionné, poète et gentilhomme accompli, impressionnait profondément son jeune cœur... Tout en elle, se disait-il, était changé ; ses lèvres, chastes de tout mensonge, n'avaient pas craint de nier hardiment la faute, peut-être le crime commis. Quel art elle avait déployé pour le détourner de cette « vision supposée ! » Oh ! le Roi !... ce misérable Roi, traître, voleur et assassin probablement, comme il s'en vengerait !
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De Mineleko, après avoir laissé exhaler sa rage de bête fauve, se prit à réfléchir aux moyens par lesquels il se vengerait de celui qui lui enlevait bonheur et tranquillité, de celui qui avait peutêtre traîné sa femme dans la complicité d'un crime affreux. Il voulait le frapper de manière à ce que, à son tour, ce souverain fût puni selon SCS mérites et qu'il ressentît tous les tourments qu'il venait d'endurer, lui. Punir un Roi ! ce n'est pas chose facile! Mais un homms jaloux est un homme résolu ; l'ambassadeur luttera jusqu'à son dernier soupir ; sa persévérance ne se lassera jamais : elle sera aussi longue que sa vie. Combien est à craindre l'homme qui se réveille le matin avec la même idée fixe avec laquelle il s'est couché la veille. Sa force est invulnérable. Un Roi même y devra périr.
Le royaume de Thessalie, tout petit qu'il était, renfermait grand nombre de mécontents dont les plaintes s'ajoutaient à celles des malheureux. Cet état de choses n'était pas inconnu de l'ambassadeur. C'est de ce côté qu'il se tournera. Que n'aurait-il pas à attendre d'une révolte qui détrônerait ce Roi, ce Roi infâme qui fait métier d'enlever les femmes à leurs maris l On dit depuis longtemps que le Roi d'Albanie, voisin du Roi de Thessalie, convoite de réunir à son royaume une province de la Thessalie. Eh
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bien ! il se vengera en embrouillant de ce côtélà la, politique.
Ah ! cette Majesté thessalienne , elle Ta dédaigné! Elle lui a ravi sa femme! Eh bien!
comme une terrible Némésis, il va se redresser et se fera l'arbitre de son sort.
Tous ces plans fantastiques, les uns plus fous et plus improbables que les autres, passent tour à. tour dans cette tête en constante effervescence.
NFiN sonna Theure du rèndez-vous indiqué par le Roi.
Nadjeskalvanowna- ses longs doigts effilés emprisonnés dans des gants irréprochables, était prête depuis un moment. En attendant son mari, elle s^était retirée dans l'un des salons où, pour cacher son émotion, elle affectait de lire attentivement. Elle portait un ravissant costume qui, à lui seul, eût suffi à faire la réputation de sol fournisseur, Tun des premiers couturiers de Paris. Presque entièrement vêtue de blanc, elle disparaissait sous un millier dj petits volants de gaze qui Tenveloppaient comme un nuage floconneux. Seul, son cou rond et blanc apparaissait, s' échappant des ruches molles qui Tentouraicnt.
De Minekko sentit un étrange sentiment de rage Tétreindre à la pensée que toutes ces beautés,
celles de « sa maîtresse », la « maîtresse dit Rôt », réjouiraient le cœur de ce dernier. Ec à quoi servent ces rages creuses? disait la raison de de Mineleko à la colère toujours grandissante qui l'envahissait; c'est du sang-froid, de la réflexion qu'il faut pour accomplir quelque chose qui détruise le bonheur de ce Roi criminel dont il voulait éteindre dans le sang le sourire satisfait, pour le remplacer par les larmes et le désespoir. A cette pensée : faire du Roi un martyr! il eut, dans son espoir de vengeance, un cri semblable à celui d'une bête fauve enfin assouvie.
Tandis que la voiture les emportait au trot de quatre beaux chevaux anglais, Nadjeska Iva- , nowna était loin de se douter de ce qui se passait dans la tête de son mari. En voyant le calme apparent du prince, elle se réjouissait de ce que la tempête se fût calmée et de ce que les horribles impressions des derniers jours semblassent s'effacer. Arrivés au palais royal , rambassadeur et Tambassadrice furent de suite introduits dans les salons oià la cour attendait déjà.
Le palais du Roi Charles-Ferdinand XVIII deThessalie était situé sur la place de la Parade.
Il était très grand et comprenait plusieurs, corps de bâtiments élevés à des époques diffé-
rentes. La partie la plus ancienne, datant de i568, avait été construite par le roi Georges. Elle embrassait entre autres la salle impériale (Kaiser-Saal) et la chapelle du château, quiv toutes deux, furent restaurées en 1842 dans le style Renaissance. Contiguë à cette aile est Celle qui renferme le fameux bâtiment couronné de nombreux clochers desquels, à chaque heure, sq font entendre les sonneries des fameuses cloches fabriquées à Amsterdam. Ce bâtiment fut élevé en 1664, par Louis VL Depuis lors, vingtquatre fois par jour, la résidence thessalienne entend la musique de ces carillons, qui tentent vainement de secouer de sa monotonie U petite ville endormie.
La partie la plus moderne du château fut bâtie en 171 7, dans le style français. A cette partie se rattachait un second palais, dit « petit palais »^ aile du premier et qui s'y reliait par une galerie vitrée. Autour de l'enceinte de ce monument s'étendait un large et profond fossé qui, dans le temps, avait été rempli d'eau, mais où maintenant poussaient à Tenvi broussailles et gàzoa. Sur ce saut de loup , trois pont-levis étaient jetés pour donner accès à cette espèce de forteresse dont la masse noire rappelait les vieux châteaux forts du moyen âge.
Comme la voiture de l'ambassadeur et de
Tambasisadrice passait sur un de ces ponts voûtés pour s'engager dans l'entrée du château, Nadjeska Ivanowna, sans s'en rendre compte, éprouva an léger frisson qui la fit tressaillir; en même temps, et aussi involontairement, le visage du prince devint soudainement pâle.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, toute la cour était rassemblée dans un des salons du rez-de-chaussée. Les jeunes princesses et Walpurga de Heiligenthal étaient tout entières à la jqie de cette fête. Le jeune comte Waldemar s'y trouvait aussi. Il était un peu pâle. On lui demandait s'il n'était pas malade.
— « J'ai eu pendant deux jours une migraine atroce », — dit-il, et ses yeux, en parlant ainsi, se posèrent hardiment sur N'adjeska Ivanowna. Déjà, à l'arrivée de la princesse, le jeune homme avait essayé de s'approcher d'elle; mais les attentions très évidentes du Roi rendaient son jeu impossible. Sous ce regard elle se sentit pâlir et perdre contenance. Fort heureusement, la petite princesse Hélène de Thessalie, courant à elle, vint faire diversion à son embarras.
— « Nous avons fait atteler le grand char à bancs, — dit la fillette, — et nous, les enfants, y allons entrer en bande. Vous, madame l'ambassadrice, comme personnage officiel (et la
petite Altesse Royale souriait), vous serez obligée d'aller très correctement vous ennuyer dans une calèche. »
Quelques instants après, toute la société étant, réunie, on partit.
Jamais journée plus belle n'eut pu être choisie. Le ciel sans nuages était d'un bleu intense; Pair, pas trop chaud, était embaumé des parfums qui s'exhalaient des arbres en fleurs.
Qu'il ferait bon de vivre, pensait la triste Nadjeska Ivanowna, si, comme des piqûres de mouches, tant de soucis cruels n'étaient pas là pour vous harceler constamment pendant cette courte vie! Toujours, depuis l'assassinat, ce cadavre rigide était devant ses yeux. Elle appelait à grands cris toute distraction pouvant la délivrer de cette vision obsédante.
A Louisen-Wàldchen, tout le monde descendit de voiture. Au milieu du petit bois se trouvait une grande pièce d'eau sur laquelle les cygnes et les canards sauvages glissaient majestueusement, luttant de grâce et de rapidité avec les bateliers qui, moyennant quelques pièces blanches, promenaient dans d'élégantes petites nacelles les amateurs de navigation.
Tout autour de cette mare croissait un gazon vert et touffu; de flexibles saules pleureurs et maints autres arbres jetaient leurs ombres
allongées dans le miroir de ces eaux, aussi unies qu'une glace. Les légers esquifs étaient tous amarrés dans une petite baie située au midi de rétang.
— « Si nous faisions une promenade ea bateau ! » s^écria tout à coup le couple aîné des .fiancés.
La princessse Aline et le grand duc Ivan Alexandrowitch restèrent muets, cette proposition ne paraissant pas absolument les enthousiasmer; mais le Roi saisit la balle au bond.
— « Ce serait charmant, Augusta, — dit-il â sa fille aînée, — et nous allons faire sortir tous les bateaux. »
A peine cette idée émise, le Roi la mit à exécution. Il dit quelque chose à voix basse à son chambellan, qui, s'approchant d'un vieux batelier, lui communiqua les ordres du Roi.
De Mineleko, dont l'œil jaloux ne perdait de vue aucun des faits et gestes de Sa Majesté, remarqua que parmi les petites chaloupes que Ton amenait, il se trouvait plusieurs de ces nacelles longues et effilées qui ne peuvent contenir que deux personnes. Or, il savait que le Roi, habile à tous les exercices du corps, était un rameur émérite dont la passion avait été, du vivant de la feue Reine^ de la promener le soir pendant d<es
heures entières sur cette mare silencieuse. Là, écoutant tendrement la douce voix de sa cornpagne chantant ses airs favoris, il ramait doucement et goûtait avec délices un des meilleurs passe-temps que lui laissaient les soucis de la royauté. Ces bateaux étroits avaient été construits pour ces promenades en tête à tête ; le Roi ne voulant jamais d'un tiers entre lui et sa femme.
Tous les préparatifs des bateliers terminés, on se prépara à l'embarquement.
— « Prince, — dit le Roi en souriant, — voulez-vous me confier, pendant une demi-heure seulement, la vie de madame Tambassadrice? Je vous en réponds sur la mienne, et je vous jure que rien de fâcheux ne lui arrivera. »
Que répondre à une demande royale? N'estce pas un ordre? Le prince de Mineleko, étouffé par l'indignation, ne put parler; il inclina silencieusement la tête, et ce profond salut fut une réponse affirmative. Le Roi entra le premier dans la nacelle, puis, tendant la main à l'ambassadrice, il la fit asseoir en face de lui. ■ Le mari jaloux, perdant la notion des choses, pe préparait à entrer vivement dans une seconde Wque qui devait suivre de près la première, lorsque le maître des cérémonies l'arrêta •
— « C'est la nacelle préparée pour la prin- I 9
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cesse Augusta et son fiancé, » — dit obséquieusement et très poliment le chambellan à l'ambassadeur.
Où et avec qui fut mis de Mineleko? Peutêtre ne Teut-il jamais su, car toute son attention était concentrée sur le léger bateau qui emportait le Roi et sa f^mme, si, sentant une main tomber sur son épaule, il ne fût revenu à lui. C'était celle du jeune comte de Heiligenthal, presque aussi défait que lui. Instinctivement, le prince sentit que le cœur de ce jeune homme était tout aussi rempli d'amertume que le sien.
Pourquoi la jalousie affine-t-elle les perceptions? En effet, d'un seul coup d'œil jeté sur Heiligenthal, l'ambassadeur vit à quel point cet homme aimait sa femme; il devina que lui aussi était, à son égal, torturé par les attentions du Roi.
Quelles furent, entre sa jalousie contre le Roi et celle que lui inspirait Heiligenthal, les sensations qui s'emparèrent du mari malheureux ?
— « Ils ont Tair bien gais, bien heureux ! » — dit amèrement le jeune comte au prince. DeMine- ^leko ne répondit pas. Il songeait... Lequel, de ces deux hommes comme lui adorant Pinfidèle, étranglerait-il avec le plus de volupté? Telle était la seule pensée qui absorbait l'ambassadeur.
Le pique-nique se prolongeait. La soirée était] tort avancée lorsqu'on songea au retour. Malheur à Nadjeska Ivanowna! car, en rampant vers eux à un moment où M""' de Mineleko et le Roi se croyaient seuls, le comte de Heiligenthal a surpris la conversation suivante : v
— « Il faut que je vous voie seule aprèsdemain, — a murmuré le Roi.
— « Ce sera bien difficile. Majesté !
— Non; rien déplus facile, de plus naturel, , si vous voulez suivre mes instructions. Aprèsdemain, c'est jeudi; ce jour-là, votre mari fait expédier le courrier principal de la semaine, et
à trois heures le messager du gouvernement doit être prêt à partir; il lui sera donc impossible de vous accompagner dans votre promenade du matin. Eh bien ! profitons de ce moment propice et rencontrons-nous à la clairière qui se trouve au fond de mon Parc-aux-Gerfsj près du pavillon que je serai désireux de vous montrer.
— Puisque Votre Majesté l'ordonne, je suis bien obligée d'obéir, mais...
— Il n'y a pas de « mais » , — dit vivement le souverain. — Le Roi commandant, — ajouta-t-il en souriant, — vous devenez irresponsable de cette légère infraction. Moi seul en serai coupable.
— Et quelle heure choisit Votre Majesté?
— L'heure qui vous conviendra le mieux sera celle que je prendrai.
— Alors, dix heures et demie.
— C'est bien. A après-demain, dix heures et demie. »
'enterrement de Kassan, l'assassiné, attira une foule considérable au palais de l'ambassade. En voyant partir le triste convoi, de Mineleko était hanté par cette pensée que ce bout de papier qu'il avait en sa possession pourrait peut-être mettre la justice sur la trace du criminel, tandis que lui, malgré sa soif de vengeance, était obligé d'épargner celui qui, probablement, avait été une nuit l'amant de sa femme, afin de sauver celle-ci. Mais, anticipons un peu pour mettre fin à ce lugubre incident.
Quoique pendant plusieurs semaines encore on poursuivit l'enquête, et qu'une ou deux arrestations inutiles de gens que, faute de preuves, on relâcha aussitôt, eussent été faites, on dût à la fin abandonner l'affaire. Tout le dossier fut déposé aux archives du greffe. Avec un triste
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soupir, le juge d'instruction dut penser que là encore était un de ces crimes dont la justice ne saurait jamais le dernier mot. Le greflSer inscrivit un numéro d'ordre sur la couvenure dudit dossier, et les journaux n'en parlant plus, Tafifaire tomba peu à peu dans Poubli.
Maintenant, revenons au jour où Nadjeska devait rencontrer le Roi. En Thessalie, cette année-là, le printemps était précoce et admirable. Chaque journée se levait plus belle et plus ensoleillée que sa devancière. Nadjeska Ivanowna, bien éloignée de se douter que Heiligenthal avait surpris la demande de rendezvous du Roi et voyant son mari tranquille, du moins en apparence (il ne lui avait pas fait. de scènes depuis la veille), se sentait renaître aux joies de la vie, tellement la jeunesse oublie vite les plus terribles impressions. Mon Dieu! quel bonheur si cette jalousie qui depuis le jour de leur mariage ne lui avait laissé ni trêve ni repos^ le quittait enfin et lui permettrait de goûter un peu de paix et de calme.
— a Monterez-vous à cheval avec moi, ce matin, mon ami? » — demanda un peu hypocritement la tremblante Nadjeska Ivanowna, le jeudi matin.
Etait-elle heureuse ou ennuyée des attentions du Roi ? L'intéressait-il un peu comme homme^
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OU simplement à cause de son prestige de tête couronnée? Toute la nuit, elle s'était posé ces questions ; car, à demi eflVayée, à demi flattée de cette entrevue qu'il lui avait imposée, elle semblait ne pouvoir démêler clairement ce qui se passait en elle. Saisie d'une vague inquiétude, elle fut, un instant, sur le point de tout avouer à son mari. Certes, à un époux moins jaloux^ moins violent, elle Teut fait. Mais, hélas! elle savait ce que lui avait coûté chaque confidence! Toujours il s'était refusé à admettre l'exactitude entière de ce qu'elle lui racontait et son caractère soupçonneux, ses nerfs mal équilibrés, le portaient à croire qu'elle lui cachait la moitié de la vérité.
Pour lui, tout venait d'elle; si de pareils aveux étaient sortis des lèvres de l'amoureux, c'est qu'elle se les était attirés par sa légèreté, par ses coquetteries.
Il restait convaincu qu'elle brodait d'un côté et retirait de l'autre ; quand, tout au contraire, le caractère vif et prime-sautier de Nadjeska Ivanowna faisait d'elle la créature la plus véridiquc et la plus naturelle de la terre. Sans diplomatie ' aucune, elle était portée à la confiance et naïvement, sans prévoir les suites de ses épanchements, il fallait qu'elle racontât tout ce qu'elle savait, tout ce qui lui arrivait.
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Se rappelant les scènes du passé, elle se dit que pour les éviter il n'y avait qu'un moyen : se taire I
Le Roi avait raison. Son mari était trop esclave de son devoir pour négliger les affaires de son gouvernement et pour sortir avant d'avoir rédigé le courrier le plus important de la semaine.
Suivie de son groom, elle partit donc exactement à dix heures; car pour arriver au Parcaux-Cerfs il y avait bien une demi-heure de route. Depuis le meurtre du pauvre Kassan, elle était devenue très nerveuse, malgré l'élasticité de la jeunesse, et cet épisode terrible se mêlait à toutes ses pensées.
L'enterrement de la veille l'avait vivement émue, mais, peu à peu, ce cruel souvenir et toutes les inquiétudes qui l'assaillaient se dissipèrent à l'air tonifiant du matin. Après tout, que faisait-elle de mal ? Le Roi ne lui avait rien demandé là de très grave.
Et, tandis que la bride sur le cou elle laissait son cheval se guider seul, elle rêvait maintenant non plus au Roi, mais bien à l'homme. Il n'y avait pas à le nier : l'homme avait énormément de charme. C'était un gentilhomme, plein dMntelligence, rempli de tact et de grandeur d'âme.
Il était vraiment très flatteur d'être remarquée
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par un tel personnage ! Mais... elle n'allait pas l'aimer, au moins?... Oh nonl non! N'avaitelle pas juré, devant l'autel même du Christ, de garder une fidélité inviolable à son mari? Alors, par une transition subite, lui apparut ia figure contortionnée de son époux tel qu'elle le voyait dans les scènes où il se laissait aller à ses furieuses jalousies. Près de lui, comme par contraste, vint se placer le visage grave et cependant souriant du Roi, rempli d'un si tendre intérêt pour elle. Oui, le Roi, si imposant dans son grand uniforme de cuirassier blanc, était réellement beau I
On^pouvait facilement l'aimer, et l'aimer pour lui-même...
Continuant à rêvasser, elle arrive au Parcaux-Cerfs. Bien avant d'atteindre la clairière près du petit pavillon que lui avait désigné le Roi, elle aperçut le groom de Sa xMajesté. Resté sur son cheval, il tenait celui du Roi en laisse. Le monarque était donc déjà arrivé? Effectivement, elle le vit à quelques pas, assis sur un banc retiré. A son approche, il se leva vivement et vint à sa rencontre :
— « Comme c'est charmant à vous d'être venue, madame l'ambassadrice ! »
Nadjeska Ivanowna répondit en souriant
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qu'un désir du Roi devait être un ordre pour elle.
— « Eh hiexhl permettez que je vous aide à mettre pied à terre, car je veux, en tout bien tout honneur, vous faire visiter mon petit pavillon et admirer le panorama qui se déroule devant ses fenêtres. »
Nadjeska Ivanowna obéit. Légère comme une plume, elle voleta à terre, sa main dans celle du Roi.
— « Pourrez-vous, sans trop de atigue, gravir ce monticule? — demanda Sa Majesté, — car il va nous falloir prendre un petit sentier boisé très escarpé.
— Je ne crains aucun exercice de corps, » dit en souriant la jeune femme.
Tant que le Roi sentit la présence indiscrète des deux grooms, il fut, en galant homme, fort correct et très cérémonieux avec la princesse* Mais à peine tut-il débarrassé de toute entrave extérieure, que, prenant le bras de M"*® de Mineleko, il le passa amoureusement sous le sien. Le contact de ce bras rond et charmant fit palpiter toute la chair du Roi, et Nadjeska Ivanowna sentit aussi en elle un bonheur étrange et nouveau. Ils parlaient à peine, comme si un doux embarras se fût emparé d'eux. Est-ce cette absorption de Tun dans l'autre qui fit qu'ils n'en-
tendirent pas le bruissement d'un pas dans une allée parallèle à celle qu'ils suivaient? Ou prirent-ils ce léger frôlement pour le gazouillement des oiseaux qui roucoulaient mystérieusement dans les branches ?
Un cavalier, une grande demi-heure avant que le Roi et M™» de Mineleko fussent arrivés au Parc-aux-Cerfs, s'était tout seul engagé dans les allées boisées qui avoisinentle pavillon. Des* cendu de son cheval, qu'il avait attaché à un arbre, il paraissait attendre quelqu'un.
Mais le Roi et M"*® de Âlineleko, dans ce moment de bonheur, songeaient bien aux espions!
Et pourtant, ce jeune homme, dont l'âme débordait de haine et de jalousie, en était un, et un bien terrible. Ainsi, cette femme qu'il aimait jusqu'à l'idolâtrie, cette femme qui le repoussait toujours, chaque fois qu'il lui faisait une avance, lui préférait le Roi, ce Roi de vingt ans plus âgé que lui ! Un terrible sentiment faisait battre son cœur et le poussait à la vengeance et au crime! Ah! sa vengeance, il la tenait à présenti
En un temps de galop, il serait à la ville.
Aussitôt, il enverrait une lettre au mari de l'infidèle. Il lui dirait oii et avec qui en ce moment il trouverait sa femme.
Écrire depuis le soir où il avait surpris Ten-
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tretien du Roi et de Tambassadrice, s'il ne Pavait pas encore envoyée c'est qu'il savait combien de choses peuvent entraver un rendez-vous projeté. Ce matin même, il n'avait pas agi aussitôt qu'il l'aurait désiré parce qu'il voulait s'assurer d'abord que les coupables viendraient au petit pavillon. C'est là, enfermés tous deux, bien seuls, qu'il fallait que le mari jaloux les surprît.
Heiligenthal, les voyant heureux, se sentit aiguillonné par les plus grands excitants au crime. Étouffant les derniers scrupules de sa conscience, il se fit infâme délateur.
Enfant gâté à qui on avait, de tout temps, passé tous les caprices, il n'avait à présent ni foi ni loi; ses passions basses et mauvaises étaient ses seuls maîtres, ceux auxquels sa volonté même obéissait. Ainsi, cette femme, parce qu'elle avait tout empire sur le Roi, croyait qu'elle pouvait impunément se jouer de luî^ l'élégant, l'habitué recherché des salons de la capitale! Toute gonflée d'orgueil, elle osait sauter à pieds joints sur ce cœur qu'il était allé lui offrir! Eh bien! elle verrait, l'imprudente, ce qu'il en coûtait d'avoir pour ennemi un Waldemar de Heiligenthal, deux fois trahi par elle, la première fois quand elle était sa fiancée, et maintenant comme femme mariée à un autre.
Le Roi et M""® de Mineleko continuaient si-
' LE ROI DE THESSALIE iSy
lencieusement à gravir le sinueux et étroit sentier qui les conduisait au but de leur promenade. Tout entiers aux douceurs Aq ce cher tête-à-tête, ils s'abandonnaient sans arrière-pensée aux délices de cette matinée de printemps dont la tiédeur, parfumée des senteurs odoriférantes qui s'échapipaient du chêne gigantesque aussi bien que du moindre brin d'herbe, les envelopait d'un voluptueux bonheur. Pour eux, le monde n'existait plus : la vie n'appartenait qu'à eux seuls ; aussi étaient-ils loin de songer à cette haine forcenée qui couvait si près d'eux, et dont l'effet allait bientôt se faire sentir d'une façon si terrible. '
L'herbe haute et constellée de fleurs qui poussait sous l'arcade serrée des arbres, était plus veloutée que la peluche la plus moelleuse.
L'ombrage était si serré que seulement quand une rare éclaircie se faisait à travers les arbres, on apercevait au loin les champs où paissaient les vaches appesanties, sur les mufles desquelles, par nnilliers, les mouches que la chaleur attirait s'abattaient. Le vent était comme éteint ou mort. Les feuilles mêmes restaient immobiles sous le soujQBle de feu du soleil. La chaleur, déjà caniculaire, pesait lourdement sur cette journée embrasée de printemps.
Bien souvent, le Roi s'arrêtait; il semblait qu'il voulût lentement savourer la joie quM
1 btS • ' LE ROI DE THESSAÎ.!^ '
éprouvait. M"« de Mineleko, le cœur plein d'un trouble délicieux, et pourtant toute craintive, tout intimidée, se'laissait docilement guider par lui.
— « Que cette promenade me rend heureux !
— dit le Roi tout à coup, comme sortant d'une douce rêverie. — Etes- vous lasse, madame?
— Je l'ai dit à Votre Majesté, je me fatigue rarement. »
Cette affirmation était tellement en opposition avec l'apparence frêle et délicate de la jeune femme, que le Roi, dont le cœur était très attendri, lui pressant doucement le bras, lui dit avec amour :
— « Je crains bien , princesse , que votre grand oubli de vous-même vous fasse souvent illusion sur vos forces, sur votre habileté à tout endurer sans vous plaindre. Toujours vous affirmez que votre santé est bonne, toujours le sourire s'épanouit sur vos lèvres, et pourtant... »
Craignant d'avoir trop fait connaître sa pensée, Charles- Ferdinand XVIII se tut subitement.
— « Et pourtant... quoi? — demanda tranquillement la jeune femme.
— Eh bien ! puisque vous me forcez à parler, je vous expliquerai tout ce que signifie ce « pourtant ». La lourdeur de cette chaîne qui vous rive
à cet homme jaloux qui... qui souvent doit vous faire trembler, n'est un mystère pour personne. Tout le monde sait combieli il est violent, emporté; c'est au point qu'on arrive souvent à être iq juste à son égard. Et, tenez, si ce n'était le témoignage du Geheimrath Schlôtz qui lui a administré Topiacé, la nuit même du meurtre de, votre domestique, il eût certainement couru un terrible danger, tout ambassadeur qu'il est.
— Sire, sirel vous n'allez pas soupçonner mon mari d'être un assassin !
— Certes non ! non... Jeconstate simplement cet incident et je ne fais allusion qu'aux anecdotes chuchotées sur M. de Mineleko depuis votretaariage. Ainsi, pendant que nous nous promenons ici, sans penser à forfaire à l'honneur, —'continua le Roi, — qui sait si l'ombre terrible de ce nouvel Otello ne surgira pas de quelqu'un de ces arbres, et, venant nous surprendre, ne braquera pas sur nous le canon d'un pistolet dont il pressera la détente sans songer même à nous écouter...
— Ah! Sire! on vous à bien exagéré la vérité. Mon mari est jaloux, il est vrai, mais pas à ce point-là. Et pour que Votre Majesté parle ainsi, on a dû lui faire bien des récits sur nous avant notre arrivée.
— On parle toujours autant d'un ambassa-
bien bas. — Mais pourquoi parler ainsi de me défendre ? Croyez- vous que j'aie besoin d'un défenseur? La calomnie s'est donc bien acharnée contre moi ? »
Un sentiment de profonde amertume perça dans la voix de la jeune femme. Hélas ! elle ne savait que trop combien sa beauté et la richesse de son mari lui avaient créé d'ennemis parmi les autres femmes et même parmi les hommes»
surtout parmi ceux qui, dépités de voir leurs hommages repoussés, avaient voulu se venger en essayant de l'attaquer dans sa vie, de l'abaisser dans sa réputation. Quoique jeune, elle était payée pour savoir combien une langue venimeuse a vite inventé de ces fables qui, siflBées habilement, pénètrent partout, miasme infect, jetant ainsi au ban de la société une femme intacte et pure ! Que de fois elle avait été blessée dans sa fierté, dans sa dignité,sans avoir encouru d'autres blâmes que ceux d'une innocente inexpérience qui va, tête baissée, donner dans les pièges donc l'entoure le démon du mal !
Malgré quelques légèretés sans conséquence, sauf pour ceux qui avaient tout bénéfice à s'en servir, Nadjeska Ivanowna était restée la plus brave des' petites femmes, gardant ferme ses principes honnêtes et les serments jurés devant l'autel. Le Roi ne remarqua-t-il pas la poignaate
LE KOT DE THFSSM.TR l63
amertume qui, nuage lourd et noir, vint tout à coup obscurcir ce jeune et beau front ? ou poursuivit-il à dessein la conversation ? Toujours est-il qu'il continua :
— « Si vous avez besoin d'un défenseur !
Mais est-ce qu'une beauté comme la vôtre peut s'en passer ? Ignorez-vous donc la rage qu'elle soulève dans le cœur des autres femmes ?
— Alors, Sire, si avant de me voir vous n'aviez entendu que des calomnies sur mon compte, vous ne deviez guère désirer ma présence à votre cour ?
— Bien au contraire ! Je suis toujours sûr^ quand j'entends dire du mal d'une femme, qu'elle mérite l'admiration, et cette haine élevée par la' jalousie fait naître chez moi un vif désir de connaître l'accusée.
— Puis-je, sans être indiscrète, vous deman* der ce qu'on a pu dire contre moi ? — repartit la princesse, ébauchant un triste sourire.
— Comment ! vous voulez que je me sou« vienne de tout ?
— Oh I non, ce serait trop, peut-être I Mais essayez au moins de vous en rappeler une partie^ — insista l'ambassadrice.
— Ce que vous demandez là, princesse, est fort délicat.
— Vraiment ? Alors, c'est une raison de plus pour que je brûle d'en savoir davantage.
— Eh bien I... on disait que votre mari était constamment obligé d'avoir des duels à cause de vous, — répondit, d'un air tant soit peu embarrassé, le Roi, qui s'aperçut trop tard du tort qu'il avait eu en s'engageant sur un terrain aussi scabreux.
— On disait faux, Sire.
— Et cependant, ce duel avec X**% dans la capitale de la Flandre?...
— A été une agression bien regrettable, il est vrai, due à un bouillonnement de jalousie survenu inopinément chez mon mari.
— Et vous n'aimiez pas ce jeune homme ?
— Pas le moins du monde ; je n'y avais jamais pensé; pourtant, j'avoue que j'ai été désolée de sa mort.
— Et vous n'avez jamais aimé que votre mari ?
— Sire, — répliqua dignement la princesse, — j'ai été élevée à savoir que, dans la vie, l'amour d'une femme n'appartient qu'à un seul homme ; celui dont elle porte le nom ; et si elle ne peut lui donner son cœur, elle doit du moins le garder intact, pur, et ne pas le hvrer à un autre. Donc, Majesté, ne vous occupez pas de moi.
Induit en erreur par les calomnies débitées sur
LE ROI DE THESSALIE l65
mon compte, vous m'avez prise pour une autre femme que celle que je suis. Je ne vous en veux pas, mais si, malgré les principes que je viens de vous exprimer, il vous plaisait de continuer une assiduité que désormais je regarderai comme une offense, sachez bien que seule, sans l'appuj de qui que soit, je saurais me faire respecter et ' vous rappeler, Sire, au respect que tout homme doit à une femme. »
En parlant ainsi, brusquement. M""*' de Mineleko retira son bras de celui du Roi.
Tête nue, car Nadjeska Ivanowna, amie de Tair, avait depuis longtemps retiré son chapeau, elle était si belle ainsi, dans sa révolte de femme fière et pure, que le Roi, comme en extase, ne pouvait en détacher les yeux : il était ravi et de plus en plus subjugué. Le soleil, comme voulant confirmer les nobles paroles sorties de cette bouche aux lèvres roses, se jouait gracieusement dans le gros nœud de ses cheveux châtains et faisait une brillante auréole autour de ce front tout couvert du rouge de Tindignation.
Oh ! si de Minelcko Peut vue ainsi ! s'il lui avait été donné d'apercevoir cette femme fièrement campée devant ce Roi, honteux maintenant des désirs qui, un moment, avaient eu prise dans son esprit, il aurait enfin compris
i66 LE ROI DE THESSALIE, '
rimmense confiance qu'il pouvait accorder à cette belle créature, si noble !
Avec sa bonté, son indulgente insouciance habituelles, l'ambassadrice oublia vite ce qui venait de se passer.
Ils étaient maintenant arrivés au pavillon. Le Roi poussa doucement une porte, et Nadjeska Ivanowna pénétra dans ce petit temple de marbre. Comme si elle eut deviné un danger en restant seule avec cet homme épris, la belle amazone, légère comme une biche, s'élança sur une terrasse que laissait voir la fenêtre ouverte.
— « Dieu ! la magnifique vue ! » — s'écria-telle, empoignée par la splendeur du panorama qui se déroulait devant elle.
En effet, rien n'était beau comme la situation choisie du Parc-aux-Cerfs. Dans ce petit rendezvous de chasse, tout était merveilleux. Combien, en face de cette nature grande et magnifique, rame épurée s'élevait radieuse vers les immenses régions de l'infini. Ce pavillon, construit à grands frais sur une haute élévation, avait de vastes horizons où la vue se perdait, confondant ensemble le ciel et la terre. De ce point culminant, on embrassait tout entière la vallée profonde où, semblable à un charmant bijou échappé de son écrin de verdure et de col-
lines, se nichait la petite Residenz-Stadt, dont les tours massives, les clochers sveltes et hardis, étaient autant de points noirs se détachant sur un ciel pur.
Au loin se dressaient, formant ainsi un dc^micercle autour de la capitale thessalienne, des montagnes, sentinelles vigilantes apostées par la nature, dont la masse gigantesque semblait, de toutes parts, s'opposer aussi bien à l'invasion de l'ennemi qu'à l'irruption des vents malfaisants. Au bas, la petite rivière de la Saave, aux eaux claires et tranquilles, serpentait toute bleue dans l'atmosphère diaphane de cette splendide journée de mai.
Arrivé à l'apogée de sa course, l'astre du jour était dans tout son éclat; la chaleur intense de ses rayons tombant presque perpendiculairement, était tempérée par un léger zéphire dont la douce haleine faisait monter dans l'inâni de légères nuées qui, pareilles à des floconnements de coton, s'élevaient doucement de la base de cette chaîne de montagnes et disparaissaient comme pour livrer passage à ces pointes hérissées menaçant le ciel lui-même.
L^ vallée, les flancs des collines étaient livrés au travail de Thoaime; cette conquête, c'était son œuvre. Que n'avait-il pas, en effet, dû déployer de persistance pour, de ce terrain ingrat
l68 LE ROI DE THESSAUE
et Stérile, arriver à faire le pays riche et florissant qui se déroulait sous les yeux des deux spectateurs ! Certes, la lutte avait été grande, mais grande aussi était la victoire; il eut été difficile de dire ce qui l'emportait, du spectacle gigantesque et imposant de cet endroit privilégié, ou de cette végétation admirable et abondante, arrachée et conquise par la volonté et le génie de rhomme.
Comme les carrés d'un damier, se dessinaient de tous côtés de vastes étendues de terres cultivées dont les couleurs différentes formaient un mélange aussi pittoresque qu'original. Là, c'étaient des plaques énormes auxquelles la riche moisson de colza en fleurs apportait sa teinte jaune comme celle de la topaze; ici, de grands champs disparaissaient sous le foncé des feuilles violacées des betteraves, véritables améthystes des terres cultivées; plus loin, tout était blanc : c'était Taboudante récolte des pommes de terre fleuries, venant donner aux déshérités de la société l'assurance que la faim ne se ferait pas sentir. Tout ce paysage était animé par l'allée et venue de paysans et de paysannes qui, aux sons mélan- ^coliquesde leurs chants doux et rythmés, s'adonaient sans trêve à l'ardeur de leurs travaux.
Le renouveau du printemps régénérait toute la nature; c'était une fête générale. Le merle à
la robe noire, le bouvreuil à Thabit rouge s'égosillaient en trilles joyeux, apportant ainsi leur note gaie et harmonieuse au concert offert à TAuteur de toutes choses.
— « Comme c'est beau! — dit le Roi. — Peut-on, en une pareille journée, se laisser effleurer par les misères de la vie? »
Nadjeska Ivanowna, frappée de toute cette splendeur, de toute cette lumière éclatante, était éblouie. Le Roi, se sentant un peu en disgrâce, se faisait tout humble.
— « Avouez-fnoi, — dit-il doucement, — que devant cette belle nature, la petite indignation que j'ai bien involontairement soulevée tout à l'heure dans votre cœur s'est enfia apaisée et que vous me pardonnez?...
— On ne pardonne qu'aux coupables, — répondit gracieusement la princesse.
— Et ne Tai-je pas été un peu, en parlant comme je l'ai fait ?
— iGette fois, j'ai imité l'exemple de mon mari.
— Comment?
— En me fâchant contre Votre Majesté, je n'ai suivi que le mouvement d'une vive irritation provoquée par la constante méchanceté des autres femmes contre moi.
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lyO LE ROI DE THESSALIE
— Ainsi, vous avouez que ce n'est pas par ma faute qu'est née votre colère?
— J'avoue toujours volontiers mes torts.
. — Ainsi, vous ne me détestez pas et ne me haïrez pas comme me Ta fait tant craindre ce joli petit éclat d'indignation dont vos yeux et votre voix étaient tout pleins ?
— Je ne peux haïr Votre Majesté, surtout si elle consent à méditer sur ce que je lui ai dit.
— Ce qui équivaut à ceci, qu'en considération de la nature ombrageuse de votre mari, je dois me conduire comme un bon petit toutou en laisse, — dit malicieusement le Roi , — et ne jamais plus vous faire la cour?
— Oui, honnêtement, loyalement, c'est là ce que je veux dire. Il est indispensable que, désormais, vous ne vous occupiez pas de moi. »
A ces mots, une vive rougeur envahit le cou et la figure de la jeune femme. Jamais elle n'avait paru aussi séduisante au Roi, plus fortement épris qu'il ne l'avait cru jusqu'alors.
Prenant dans la sienne la petite main toute frissonnante de Nadjeska Ivanowna, il lui murmura presque à Toreille :
— « Vous avez donc bien peur de moi ?
— Oui I à cause de mon mari.
— Chère tremblante ! — » dit le Roi avec émotion, et il essaya de poser ses lèvres sur ce
beau bras à l'endroit où cessait le gant court de récuyère ; mais celle-ci, en voyant rémotion dangereuse et croissante qui le gagnait, se dégagea doucement.
— « Je vous en prie, laissez-moi partir ! - Je veux rentrer 1 — dit-elle, troublée.
— Pas avant de me dire quand je pourrai vous revoir.
— Mais le sais-je ? Vous avez parlé vous-même de la jalousie de mon mari...
— Allons! le bonheur de tout le monde sacri»
fié à...
— A celui que je n'ai pas le droit de trahir.
— Ceci est exagérai Que vous ai-je. donc fait pour que vous fassiez si bon marché de la joie que je ressens près de vous ! Il faut que je vousrevoie, et seule. Je vous en prie, ne me le refusez pas ! Je ne déteste rien tant que de vous apercevoir au milieu d'une foule où vous êtes à tous, quand je ne vous voudrais qu'à moi. Encore une fois, je vous en supplie!...
— Eh bien, alors... venez... — Elle hésita*
— Dites... dites vite! Quand?... Où?...
— Ici, la semaine prochaine.
— La semaine prochaine! huit grands jours!... Oh! non... demain ; dites demain.
— Demain? c'est trop tôt. Vous viendrez quand le premier quartier de la lune aura paru au cieL
Et maintenant, Sire, (déjà elle commandait sans s'en rendre compte), reconduisez-moi à mon cheval. Quelle heure peut-il bien être ?... Ohl déjà onze heures ? je n'ai que le temps de me hâter. »
Et, comme une enfant mutine, sûre de son empire, elle s'élança, descendant vivement le sentier gravi si péniblement tout à Theure. Le Roi la suivait de près.
Immobiles, presque côte à côte, les deux grooms attendaient dans les hauts gazons de la forêt.
Ainsi qu'il Ten avait enlevée, une heure avant, ce fut le Roi qui remit en selle la gracieuse écuyère.
— Adieu I » dit-elle. Et donnant un léger coup de cravache à sa jument, elle disparut dans l'épaisseur des hautes futaies.
onze heures, le prince de Mîneleko était g tout absorbé par les dépêches de son
gouvernement. De son bureau, comme un général d'armée, il dirigeait les secrétaires qui, sous sa haute surveillance, s'employaient activement à l'expédition du courrier hebdomadaire. Certes, ce n'était pas petite et mince besogne que celle du jeudi, pendant la durée de ce travail, et l'ambassadeur, qui ne riait pas souvent, dur pour lui-même devenait terrible pour les autres s'ils avaient le malheur de commettre la moindre erreur. Ce jour-là, la porte du cabinet était strictement défendue pour tout le monde. Pourtant, tout à coup, le silence est interrompu : c'est le fidèle Vassili, qui, après avoir frappé doucement à la porte, entre sans bruit.
C'était l'heure même où Nadjeska Ivanowna
se trouvait avec le Roi dans le pavillon du Parcaux-Cerfs.
— « Un écrit très pressé, remis à la minute même pour Son Altesse, — dit Vassili.
— Qui l'a apporté ?
— Je ne sais, monseigneur.
— On attend la réponse ?
— Non, monseigneur, mais la personne a dit que c'était si urgent qu'on priait Son Altesse de le lire de suite.
— C'est bien ! » et, du geste, le prince congédia Vassili. A peine ce dernier avait-il quitté la pièce que le prince ouvrit le pli. Voici ce qu'il lut:
« Si vous voulez savoir où est en ce moment « la princesse de Mineleko, allez, sans perdre « un instant, la rejoindre au pavillon de chasse « dans le Parc-aux-Cerfs ; là, si vous faites dili- « gence, vous la trouverez dans les bras de Sa « Majesté. » Pas de signature à cette lettre, tracée par une main habile à contrefaire son écriture. Le papier, uni et blanc comtne celui qu'on achète n'importe où, n'avait aucune marque distinctive qui eût pu mettre sur les tracées de l'auteur.
Un nuage, prompt comme le miroitement d^'un éclair, obscurcit brusquement la vue de Tambassadeur; son cœur, bondissant sous ce
coup terrible, se mît tellement à battre dans sa poitrine qu'il crut qu'il allait -se briser.
Sans raisonnement, sans réflexion, n'écoutant que la fureur qui, comme une lame immense, chassait toute logique de son esprit, il prit une résolution extrême. La lettre ne lui disait-elle pas qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour surprendre les coupables ? Alors , pourquoi s'attarder à des hésitations; il fallait agir. .
Sonnant violemment :
— « Faites seller de suite « Enfer », — dit-il brièvement au domestique qui parut.
Il était si efiaré que, pour un instant, il oublia ses hautes fonctions d'ambassadeur. Rappelé:
au sentiment de la réalité par l'entrée de son premier secrétaire, il lui dit vivement, cherchant pour ainsi dire à s'excuser, lui, l'homme si autocrate, si despote, de ce départ précipité dans un moment si important :
— « Gariatinski, ne soyez pas surpris de cette absence urgente et qui ne saurait être de longue durée. Avant une heure, je serai de retour, et nous aurons encore tout le temps nécessaire pour le courrier de trois heures. »
Cette phrase, débitée avec calme, ne fut que le résultat de la routine, de la force de ses habir tudes diplomatiques; malgré l'empire que dèt homme de fer exerçait. sur lui, le secrétaire, très^
fin observateur, démêla de suite qu'un grand trouble agitait son maître; car quelque effort qu'il fît pour le cacher, sa physionomie mobile le trahissait.
Il avait été convenu entre le Roi et M°*« de Mineleko qu'eîn se quittant elle prendrait, elle, le chemin direct conduisante la ville, tandis que lui se dirigerait vers celui de droite, un peu plus long.,
' Quand elle se sentit seule, Nadjeska Ivanowna se prit à réfléchir sérieusement à la position délicate et presque dangereuse dans laquelle elle se trouvait vis-à-vis de Sa Majesté. Laissant pendre nonchalamment les rênes sur le cou de son cheval, qui se mit tranquillement au pas, elle suivit le cours ci ses pensées. Quelle serait l'issue de cette triste impasse où sa beauté, peut-être son étourderie, l'avaient si inconsciemment jetée? Combien n'avait-elle pas à maudire, à regretter cette amabilité, cette gracieuseté avec lesquelles, innocemment, elle attirait tout le monde ? Que ne pouvait-elle, comme une autre femme, s'accrocher aux faux-fuyants d'un départ obligatoire qui lui ferait quitter cette cour, ce palais oii, elle ne le sentait que trop, de grands malheurs planaient sur elle I Mais non I tout lui échappait, même les moyens les plus vulgaires : l'abîme était là, béant, sous ses
pas; il se creusait chaque jour davantage* Encore quelques heures et elle y serait engloutie.
Ainsi, parce qu'elle était princesse de Mineleko, ambassadrice du Caucase, il lui fallau aller au-devant du danger qui se présentait inévitable, implacable...
Mon Dieul pourquoi ne savait-elle pas, comme les autres, marquer ses préférences, ses aversions? Pourquoi cette affabilité, suggérée p ir son cœur, redoutant de froisser, d'affliger, lui donnait-elle le sourire enchanteur qui, comme un rayon de soleil, brillait également sur tous?
Quels reproches n'avait-elle pas déjà reçus de son mari qui, malgré ses boutades, avait généralement raison, théoriquement parlant.
Comment changer son caractère ?... son individualité? N'y avait-elle pas souvent travaillé? Quels en avaient été les résultats?... Toujours les mêmes difficultés, toujours les mêmes chagrins.
Toute perdue dans le dédale de ses réflexions contradictoires, elle n'entendit pas les pas précipités d'un cheval haletant qui venait vers elle.
Elle n'avait encore rien vu, rien perçu que déjà, comme une ombre menaçante, le prince de Mineleko se dressait devant elle au milieu de f allée, lui barrant le passage :
— « Ah ! je vous trouve enfin, madame, c'est vraiment heureux I »
Ces mots, prononcés avec une rage sourde^ Tarrâchèrent subitement à ses pensées. Levant vivement la tête, Nadjeska Ivanowna tressauta sur sa selle. Son mari hvide, blême, était en face d'elle.
— « D'où venez-vous?
— Du... du... »
L'aspect de de Mineleko était si terrible, la conscience de Nadjeska Ivanowna si troublée, que les mots s^éteignaient dans son gosier.
— « Ah ! vous hésitez, madame ? Savez- vous bien qu'il n'y a que les criminels qui n'osent pas répondre ! Eh bien, je vous éviterai la peine de parler, et je vous dirai moi-même d'où vous venez. Vous arrivez d'un rendez-vous avec le Roi, rendez-vous qui a eu lieu à huis-clos, dans le pavillon du Parc-aux-Cerfs. »
Durant la course folle qu'il venait de faire, la colère de de Mineleko était allée s'augmentant. Chaque phrase de cette lettre anonyme, basse et vile, bourdonnait sans cesse à ses oreilles; il était si éperdu de fureur qu'il ne voyait même pas, dans cette allée en apparence déserte, le petit groom de Nadjeska Ivanowna qui s'était arrêté respectueusement à cinquante pas de sa
maîtresse. Gomme rambassadrice, paralysée par la terreur, ne répondait pas :
— « Nierez-vous ? — demanda d'une voix terrible le prince, affolé par la haine.
•— Non I D
Lin nrc btrident s'échappa des lèvres de de Mineleko.
— « Et vous m'accusez de vous faire des scènes de jalousie à propos de chimères ? Il faut <}ue vous soyez passée maîtresse dans cette sorte de vie éhontée dont vous me paraissez coutumièrè, madame l'ambassadrice! Vous trouvez vous tombée assez bas?... Après avoir reçu le Roi chez vous, chez moi, la nuit, après avoir été peut-être sa complice dans un assassinat, vous consentez maintenant à venir ici à des rendez-vous d'amouri Ce n'est déjà plus lui qui se dérange ! Gourez-vous assez après ce bellâtre ? Où donc espérez- vous vous arrêter?... Quand jugerez-vous que la mesure sera suffisamment comble? »
Il restait fidèle à son idée fixe que le Roi était bien venu la nuit à l'ambassade.
Nadjeska Ivanowna, abasourdie, terrifiée de toutes les charges terribles que son mari accumulait sur elle, au lieu de se défendre, se taisait. Qu'eût-elle répondu?... Quoi qu'elle eût pu dire,i l'aurait-il crue? Ce silence, pour le mari furi-
l8o LE ROI DE THESSALIE
bond, fut une preuve irrécusable de la culpabilité de la princesse.
'i Que se passa-t-il de fureur et de révolte dans lie cœur de cet homme, arrivé au paroxysme de la démence?... Hélas! s'en rendit-il jamais compte?
Fou furieux, il s'approche de la pauvre frissonnante :
— « Misérable !... misérable créature de perdition I — râla-t-il avec rage, sa cravache levée sur la tête de la jeune femme.
— Ahl pas cela... pas cela!... — implora -telle, voyant ce geste de menace.
— Pas cela?» siffle de Mineleko, à travers ses lèvres serrées.
Un rouge intense l'aveugle. Dans son cerveau bouillonne le souffle de la vengeance ; ses mains sont agitées de ces crispations nerveuses qui y font courir les tressaillements précurseurs d'un crime.
Soudain, un cri terrible a retenti ; les échos de la forêt en sont émus... Qu'est-il arrivé?...
La cravache de l'ambassadeur, par trois fois s'élève, et par trois fois s'abat, rapide comme un éclair, et ignominieusement vient cingler le visage de Nadjeska Ivanovirna. Dans cet instant terrible, la princesse foudroyée se croit perdue, car elle n'y voit plus. Alors, sous le coup de Toutrage bien plus que sous celui de la douleur
^ O-E ROI DE THESSALIE l 8 l
physique qui la lancine, la malheureuse, la figttre sillonnée de coupures sanglantes, est prise d'une violente attaque de nerfs; puis ' a cri, suivi d'un autre, s'échappe de sa poitri^'w.- elle s'enfuit.
Tout ceci s'était passé bien rapidement; le groom, avec la distraction, l'indifférence propre à sa caste, n'avait, dès le début, apporté aucune attention à cette rencontre de son maître et de sa maîtresse. Lorsqu'il voulut s'élancer au secours de la princesse, il était déjà trop tard. Aux cris poussés par Nadjeska Ivanowna, sa jument, bête très nerveuse, mue par une terreur subite, s était emportée, et, galopant vertigineusement, courait avec cet aveuglement des chevaux affolés.
De Mineleko, après cet accès de rage insensée, se sentit vivement rappelé à la réalité et à la honte de sa conduite. Le malheureux, chez lequel toute notion du bien et du devoir était encore paralysée, ne s'aperçut pas que la jument de la princesse, bondissant, elle aussi, sous l'insulte du châtiment injuste et ignoble, s'était emballée et courait follement à un danger où elle et son léger fardeau risquaient de trouver la mort.
Persuadé que Nadjeska Ivanowna éperonnait elle-même son coursier pour qu'il mît une plus
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grande distance entre le bourreau et la victime^ l'ambassadeur s'enfonça vivement sous l'épais taillis qui s'offrait devant lui. Quels moments affreux dut-il passer seul ainsi avec sa conscience, dont la voix n'était pas sans monter jusqu'à lui !
Le groom, plus de sang-froid que son maître^ s'était éperdument j^té à la suite de sa maîtresse, essayant de la rejoindre pour empêcher ainsi un irréparable malheur.
Quoique à demi évanouie par la perte du sang qiii s'échappait de son visage, la princesse se cramponnait instinctivement au pommeau de sa selle. Ainsi, elle était arrivée sans entraves à une allée large et droite aboutissant directement à la ville ; malheureusement, à cette heure matinale, cette partie de la forêt était complètement déserte. Ce ne fut qu'à l'entrée de la Residenz que deâ passants courageux, se jetant à la tête du cheval, parvinrent enfin à l'arrêter.
Nadjeskatvanowna, la face maculée de taches rouges, était sans connaissance lorsqu'on l'enleva de cheval. Transportée dans une pharmacie peu éloignée, elle y reçut les premiers . soins indispensables à son état.
A l'aspect du sang dont elle était couverte, on la crut beaucoup plus dangereusement atteinte qu'elle ne Tétait réellement. Un des coups était
LE ROI DE THESSALIE l83
tombé au-dessus de Toeil; l'autre, à la tempe; et le troisième, derrière Toreille. Ce dernier avait été si violemment assené, que la cravache, retombant sur l'épaule, avait sur son passage fendu le petit col droit de son amazone.
Sous les ablutions d'eau glacée qu'on lui fit d'abord, la jeune femme revint à elle; ses yeux s'ouvraient à peine lorsque arriva le pauvre groom, tout haletant, tout tremblant.
ON déjeuner fini, le Roi venait de se retirer dans ses appartements privés lorsque entra son intendant WolfF, le premier qui, à cette heure, devait lui faire son rapport.
Après les nouvelles officielles communiquées, au lieu de prendre congé du Roi l'intendant semblait solliciter Tordre de rester et de parler.
— « Y a-t-il autre chose que vous désiriez porter à ma connaissance? — demanda Sa Majesté.
— Sire, toute la ville parle de l'accident arrivé à Tambassadrice du Caucase.
— Un accident arrivé à l'ambassadrice du Caucase! — s'écria le Roi. — Mais, ce matin même, je Tai rencontrée à cheval et en parfaite santé; elle paraissait se diriger vers la forêt?
— Justement, Sire. C'est à son retour qu'on
LE ROI DE THESSAUE , r85
Ta vue, à demi évanouie, le visage tout ensanglanté, cramponnée sur sa jument qui s'éiait emportée. »
Le Roi était si profondément troublé de cette nouvelle, son cœur si avide de détails, que malgré qu'il ne voulût pas se trahir devant, cet homme, il lui commanda vivement de lui tout raconter.
Wolff s'étendit sur l'accident qui, selon la rumeur, était arrivé il y avait déjà deux heures; car le déjeuner du Roi et des princesses se prolongeait toujours un peu.
A peine l'intendant se fut-il éloigné que le Roi sonna.
Un officier de service parut. Charles-Ferdinand XVIII lui donna l'ordre d'aller sur-lechamp commander à son docteur en chef, le Geheimrath Schlôtz, de venir au palais. Il savait que cet homme était aussi le médecin des de Mineleko.
L'impatience du Roi fut grande jusqu'à l'arrivée du Geheimrath Schlôtz ; rien ne pouvait distraire son attente anxieuse. Il se perdait en conjectures. Comment, grands dieux ! tout ceci .avait-il pu arriver à Nadjeska Ivanowna! On parlait positivement de coups de cravache assénés sur la figure. Mais qui pouvait avoir osé porter la main sur l'ambassadrice du Caucase?...
l86 LE ROI DE THESSALIE
L'arrivée du Geheîmrath mit fin à la foule de questions que se posait le souverain. Effectivement, le docteur sortait de chez la princesse, et en tous points il confirma le récit de WolfF.
Il ne restait aucun doute sur le genre des blessures reçues; certainement, la belle écuyèrc avait été brutalement frappée avec une cravache. Mais là n*était pas le plus étrange de Taventure. La princesse, ne pouvant pas nier les coups dont les marques étaient flagrantes, se refusait positivement à nommer la personne qui les lui avait infligés. Elle prétendait ne pas l'avoir reconnue.
— « Ce qui, Majesté, — conclua le Geheîmrath , — est inadmissible; car, puisque l'ambassadrice a encore eu assez de présence d'esprit après l'attentat pour se cramponner à son cheval, comment admettre que, frappée par trois fois, elle n'aurait pas reconnu son agresseur?... »
Le Roi restait muet. Pour lui, le rapport du Geheimrath donnait à cet événement un tout autre caractère que celui qu'il pouvait avoir pour le commun des martyrs.
Si Nadjeska Ivanowna refusait ainsi de nommer celui qui l'avait frappée, c'est que cet être portait un nom respecté qu'elle voulait défendre contre l'indignation publique ; cet homme, qu'elle voulait, malgré tout, épargner encore,
n'était-ce pas son mari?... Nature noble et . dévouée! comme il reconnaissait bien là sa bienaimée!
— « Monsieur de Mîneleko doit être dans un état effroyable, — dit tout à coup le Roi.
— Il le sera sûrement quand il rentrera.
' — Comment I il n'est pas chez lui?
— Non, Majesté. Il est sorti à cheval à peu > près une heure après madame la princesse, et il n'est pas encore rentré.
— Ah!... C'est étonnant! » pensa le Roi, qui n'oubliait pas que c'était parce que ce jour-là le prince était absorbé par son courrier hebdomadaire, qu'il Pavait précisément choisi pour son rendez-vous avec Tambassadrice. Mais le Roi, ne jugeant nullement à propos de faire partager ses propres suppositions à qui que ce fut, congédia le médecin.
Ainsi, M. de Mineleko, avait dit le docteur, était sorti une heure après sa femme. En rapprochant ce détail étrange du refus obstiné de la princesse de nommer son ennemi, le Roi reconstitua facilement la scène qui avait dû avoir lieu entre les deux époux. Plus de doute ; le mari, ayant eu des soupçons, avait suivi sa femme... une scène violente avait éclaté.
Si de Mineleko n'était pas de retour à l'ambassade encore, c'est qu'il craignait d'y rentrer.
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Oh! pour sa tranquillité, il lui faudra absolument tout savoir. Ce n'était pas vivre que de rester dans une pareille incertitude, mille fois V plus terrible que la vérité !
Écrire à Nadjeska Ivanowna serait bien dangereux ; y aller, encore plus.
Attaché à la personne de Charles-Ferdinand XVIII, se trouvait un aide de camp sur la fidélité et la discrétion duquel il pouvait compter.
Ce favori était ce même Adlersward que nous avons vu un matin causant avec de Mineleko.
Uagression subie par Tambassadrice était la nouvelle à sensation du jour ; personne dans la ville ne l'ignorait, aussi rien ne semblerait plus naturel, plus obligatoire même que la visite d'un des aides de camp du Roi venant prendre des nouvelles de l'intéressante malade. Agir ainsi, n'était-ce pas, du reste, faire sa cour au souverain du pays représenté par M. et M™® de Mineleko ?
Le comte Adlersward reçut donc la mission de se rendre auprès de Tambassadrice. Muni d'une lettre, il ne devait la remettre qu'à Nadjeska Ivanowna, s'il la voyait seule ; au cas où il ne pourrait pas approcher de la blessée, le messager devait se contenter tout simplement d'obtenir, par des moyens adroits, le plus de détails possible sur la tragique agression du matin.
Quand le comte Adlersward arriva à Thôtel de Tambassade, le va-et-vient qui suit un grand événement, Tagitation qui l'accompagne ne s'étaient pas encore apaisés. Les secrétaires, étonné?, étaient obligés d'avouer que M. de Mineleko n'était pas encore rentré. Sur Taffirmation de l'absence du prince, le comte Adlersward demanda s'il pourrait voir l'ambassadrice et lui présenter personnellement les condoléances du Roi.
— « J'irai m'en enquérir, » — dit le prince Gariatinski, le premier secrétaire, qui avait reçu l'aide de camp du Roi.
Nadjeska Ivanowna, enveloppée dans un léger peignoir, était étendue sur la chaise longue de son boudoir. Elle n'avait pas voulu qu'on la mît au lit; peut-être même ne se sentait-elle pas assez forte pour supporter qu'on la déshabillât complètement. Quand le prince Gariatinski frappa à sa porte, la jeune femme se trouvait seule avec sa femme de chambre; la tête entourée de bandelettes, elle paraissait sommeiller à demi. Avec son ouïe aflBnée, elle entendit la phrase suivante que le prince Gariatinski chuchotait à sa soubrette :
; — « M. l'ambassadeur n'étant pas encore rentré, le comte Adlersward vient» au nom du Roi,
l'gO LE ROI DE THESSALIE
siavoir s'il peut être reçu un instant par M"" la princesse. »
La camériste s^approcha de la malade et lui répéta la demande.
— « Dites au comte Adlersward d'entrer, et retirez-vous jusqu'à ce que je vous sonne. »
Quand Taide de camp pénétra dans la pièce obscurcie, voyant cette ombre blanche allongée, il eut un tressaillement. Cette créature blessée, si pâle, pouvait-elle être la même que cette jeune femme si brillante, à la carnation d'une belle fleur épanouie, qu'il avait vue radieuse, à peine quelques jours auparavant.
Nadjeska Ivanowna fit signe à Taide de camp de s'approcher.
— /( Madame la princesse, — dit ce dernier en présentant à l'ambassadrice le pli cacheté du Roi, — Sa Majesté vous prie de lire ceci et de me donner verbalement votre réponse ou, si vous le préférez, de la lui envoyer par écrit dès que vous aurez la force de le faire. »
Nadjeska Ivanowna brisa le cachet royal.
I Le billet ne contenait que ces mots, écrits évidemment avec une grande prudence, dans la crainte qu'en tombant entre des mains indiscrètes la situation n'en fût encore aggravée :
« Madame la princesse, je vous prie de me m faire savoir quand je pourrai venir moi-même
LE ROI DE THESSâLIB igi
« VOUS exprimer tous mes regrets. Si, dès que •« vous en aurez la force, vous vouliez m'écrire « et me raconter les faits que je déplore sans « les connaître, vous calmeriez une bien grande <i inquiétude.
« Charles- Ferdinand xviii »
Après avoir lu, Nadjeska Ivanowna dit au -comte :
— « Remerciez Sa Majesté de l'intérêt qu'elle me témoigne, et répondez-lui qu'en ce moment je n'oserais essayer d'écrire, me sentant trop faible ; mais, dès que je le pourrai, je le ferai aussitôt.
— Vous avez été mille fois gracieuse, madame l'ambassadrice, d'avoir bien voulu me recevoir. J'espère que vous ne vous ressentirez pas longtemps de cet épouvantable accident, » — répondit le comte Adlersward.
L'aide de camp tenta bien encore, par des sous-entendus, d'obtenir quelques détails, mais l'ambassadrice resta muette.
Force fut donc à l'envoyé du Roi de se retirer «ans avoir obtenu le moindre éclaircissement.
Bien qu'il fût deux heures et que le courrier de i'empire du Caucase dût partir à trois, le prince de Mineleko n'avait pas encore reparu à l'ambassade.
— « Hum !... c'est significatif, » — se disait en lui-même le comte Adiersward, en venant rendre compte au Roi de la mission qu'il lui avait confiée.
A nouvelle stupéfiante de cette agression commise sur une ambassadrice, courut, comme une traînée de poudre, à travers la petite ville thessalienne, à peine remise de l'excitation produite par la mort violente^ de Kassan. On ne pensait plus qu'à cet événement; on ne parlait plus d'autre chose. Cancans de boudoirs, nouvelles politiques, tout pâlissait devant cette histoire, restée mystérieuse pour presque tous.
Le jeune comte de Heilîgenthal , la tête appuyée sur ses deux mains, était assis dans son cabinet de travail, absorbé en apparence par une étude intéressante, quand sa sœur Walpurga, voletant comme une boufiEée d'air, entra chez lui pour lui raconter l'événement à sensation.
A ce récit, Heiligenthal devint livide.
ig4 LE ROI DE THESSàUE
— € Comment ! Pambassadrice du Caucase a reçu des coups de cravache?... Elle a été la victime d'une agression !
— Oui, — dit négligemment la mutine Walpurga. — Oa ajoute même que ces coups sont si graves qu'il y a tout à craindre d'une fièvre cérébrale qui, si elle se déclarait, mettrait en danger la vie de la princesse. C'est dommage!... Une si jolie et si charmante femme ! »
On le voit, Walpurga était une de ces rares -créatures féminines qui ne se laissent pas aveugler par la jalousie quand il s'agit de rendre justice à une autre femme plus belle.
Quoi qu'il fasse, l'Jiomme n'est pas absolument mauvais ; il y a un sentiment de pitié au fond de sa nature. En apprenant le terrible ac- •cident arrivé à l'infortunée Nadjeska Ivanowna, un remords effroyable envahit le cœur du jeune homme. Il eut conscience de son infamie; les paroles expirèrent dans son gosier, paralysé par la honte.
Mon Dieu! c'était donc lui, lui seul, qui était ■cause de ce malheur : le mari offensé, se faisant •justicier, avait ainsi à demi tué sa femme I
— « Songe donc, — ajouta Walpurga, — à la colère qui s'emparera de l'ambassadeur quand, •en rentrant, il apprendra régression! Aussi, M. Hallerque... que j'ai par hasard rencontré^
LE ROI D& THESSALIE igS
m^a dit que le chef de la police, craignant la fu-, reur du prince^ vient de mettre sur pied tout son personnel pour éclaircir au plus vite cette terrible affaire, qui ferait croire qu'une « vendetta » pèse sur tous les habitants de THôtel de l'ambassadeur du Caucase. »
Quand, de nouveau, il fut seul, Waldemar de Heiligenthal laissa lourdement tomber sa tête entre ses mains, et, éclatant en sanglots, par deux fois il laissa échapper de sa poitrine oppressée des mots étranges et sans suite.
Walpurga de Heiligenthal disait vrai. Grossmann, le chef de police, était dans tous ses états. Depuis l'heure où l'accident s'était ébruité, on venait en bandes à son bureau demander des détails sur la nouvelle qui passionnait toute la ville. Les reporter du « Nouvelliste », ceux de « VÉcho de Thessalie », les deux plus grandes feuilles politiques de la ville, les rédacteurs des moindres petits journaux, éconduits de l'ambassade qu'ils avaient envahie dès les premiers bruits et, n'apprenant rien que ce que la ville savait déjà, faisaient irruption à la police où, avides de détails, ils s'imposaient bruyamment, laissant échapper leur mécontentement sur rineptie des agents.
Ni M"* de Mineleko, ni le groom, ne consentaient à parler : tous deux étaient unanimes à
déclarer qu'ils n'avaient pu distinguer les traits de l'agresseur. Dès sa rentrée à Pambassade et malgré sa grande faiblesse, Nadjeska Ivanowna fit appeler son groom. Seule avec lui, elle lui avait fait jurer, sous les serments les plus sacrés, de ne jamais révéler qui était son agresseur. Le jeune serviteur, sur Tesprit duquel la beauté et la bonté de la princesse avaient fait une vive impression, promit tout, et M°»^ de Mineko, dès ce moment, parut plus calme, plus tranquille.
Malheureusement, ce pieux silence à deux devait être inutile, et la curiosité de la ville allait être plus largement satisfaite.
Deux jeunes filles s'étaient trouvées spectatrices involontaires de l'horrible attaque subie par l'ambassadrice. Suivant leur habitude, elles cueillaient paisiblement aux abords de la forêt des fraises et des fleurs destinées aux belles et friandes mondaines de la ville. Ces deux bouquetières, par leurs fréquentes allées et venues dans le parc royal, en connaissaient les habitués et les détours. De loin, elles avaient vu passer la princesse qui, rêveuse, laissait aller son cheval au gré de ses caprices. Cette jeune femme, aussi bonne que belle, se gagnait tous les cœurs; les naïves fleuristes étaient toutes fières du salut aimable par lequel l'élégante amazone avait répondu à
leurs profondes révérences. Tout en jasant sur la grâce, sur la beauté de la promeneuse, elles la suivaient des yeux. Subitement, racontèrentelles, un monsieur, dont la tournure et les traits rappelaient beaucoup ceux de l'ambassadeur du Caucase, s'était approché de M™® de Mineleko ; une conversation s'engagea, puis un cri formidable se fît entendre. Pressentant un malheur, elles s'élancèrent ; mais, quand elles arrivèrent sur le théâtre de l'action, il était trop tard : le cheval de l'ambassadrice, dans une course folle, s'était précipité vers l'entrée de la ville, tandis que l'agresseur s'enfonçait rapidement dans les taillis épais du bois. Alors passa près d'elles, bride abattue, un petit groom effaré qui poussait des « hop! » « hop!» convulsifs, cherchant à activer l'allure effrénée de son cheval : l'infortuné serviteur volait au secours de sa maîtresse.
La déposition de ces bouquetières était si grave que les reporters reçurent de la police l'ordre formel de ne pas la mentionner encore dans leur compte rendu. « Un monsieur ressemblant beaucoup à l'ambassadeur du Caucase », avaient dit les deux jeunes filles. C'était accablant... mais elles pouvaient se tromper.
Dans l'après-midi, le Roi reçut un résumé de l'enquête faite sur le terrible accident de l'ambassadrice. Il était non seulement très inquiet
pour la santé de Nadjeska Ivanowna, mais encore très effrayé des suites que pouvait avoir cette affaire. En pensant à tout ceci , sa colère contre le mari de sa bien-aimée grandissait de plus en plus. « Quelle brute I... avoir osé lever sa cravache sur tant de beauté^ tant de charmes 1 Que faire?... la défendre, la venger, c'était la perdre : n'était-elle pas la femme de ce forcené? Et dire que comme ambassadeur d'un pays aussi puissant que le Caucase^ il éviterait le châtiment qu'il méritait! »
Hélas! n'est-ce pas toujours ainsi? l'impunité n'est-elle pas pour les puissants de la terre^ ""t|ui, sachant combien ils sont inattaquables, se drapent impudemment dans leurs vices.
UAND le cheval de de Mineleko s'arrêta devant le perron du palais de l'ambassade, six heures allaient sonner. Après le terrible événement de la matinée, tout était à peu près rentré dans un calme relatif.
Le prince paraissait préoccupé, inquiet. Il avait à peine fait un pas dans la maison où, d'après Tordre exprès du médecin, régnait un silence absolu, que son secrétaire en chef, le prince de Gariatinski, accompagné du docteur Schlôtz, vint à sa rencontre. L'état de la prin- ^ cesse s'était aggravé. Le Geheimrath Schlôtz avait cru prudent de renouveler sa visite. Le médecin, mettant un doigt sur ses lèvres : — « Chut!... que Votre Excellence ne fasse aucun bruit. M"« la princesse est bien malade ; une fièvre violente, résultat de coups qu'elle a reçus, vient de se déclarer. Si vous le permettez.
nous entrerons dans le petit boudoir de gauche ; là, nous pourrons vous, apprendre tous les événements de cette terrible journée. »
M. de Mineleko, comme un véritable automate, entra, suivi des deux hommes qui lui racontèrent son agression dans ses moindres détails; il lui fallut tout entendre.
— « Le chef de la police a mis tous ses meilleurs limiers en campagne; sûrement, ils arriveront à découvrir le coupable. iVJais ce qui rend Tenquête très difficile, c'est que M"® la princesse affirme ne pas avoir reconnu Thomme qui Va. frappée, et le groom tient le même langage.
— Ah!... elle n'a pas reconnu cet homme?
— dit lentement l'ambassadeur, — c'est vraiment dommage !...
— Certainement, car Votre Excellence connaît la sévérité de nos lois à cet égard ; si nous pouvions mettre la main sur le coupable, il aurait au moins deux ans de prison et Vos Grandeurs seraient vengées.
— Et vous dites que le groom, lui non plus, n'a pas reconnu l'homme ?
— Non, Excellence. Ainsi que M"« l'ambassadrice, il n'a pu fournir le moindre indice à cet égard.
— Ah!
— Avant de me retirer, encore un mot, prince. Cette fois, c'est le docteur qui parle. Je vous prie donc instamment, au besoin même je vous ordonne, de ne pas entrer dans la chambre de la malade. Deux gardes sont auprès d'elle; ce sont des femmes sûres, j'en réponds. La camériste ne sera même pas admise. Je Tai défendu, car chaque nouvelle figure semble effrayer M™® la princesse, qui est dans un état de surexcitation alarmant. — Si mes ordres ne sont pas exécutés à la lettre, je n'oserai me porter garant de cette vie précieuse.
— Comment ! M"»® l'ambassadrice est aussi mal que cela ? . .
— Oui, Excellence. Un des coups a lésé grièvement un côté de la tête et la tempe. Tous les trois ont porté à des endroits où ils pouvaient être mortels. Après un premier pansement , M°Ma princesse allait assez bien ; mais, vers cinq heures, une fièvre violente, accompagnée de délire et d'agitation, s'est déclarée, et ce n'est qu'à grand'peine qu'on est parvenu à la maintenir dans son lit. J'ai dû employer de très forts soporifiques; depuis quelques minutes seulement «lie repose avec calme. Ce sommeil vaut de 1 or, il faut le respecter... Mais Votre Excellence ferait peut-être bien de parler au groom, le seul témoin de la scène.
— Plus tard, plus tard... je verrai ; mais, a présent, je suis si brisé, si anéanti par tout ce que vous m'apprenez, qu'il est nécessaire que je prenne un peu de repos. J'ai vraiment besoin d'être seul... »
Cependant, Gariatinski s'apprêtait à suivre l'ambassadeur, comptant lui donner quelques détails sur l'expédition du courrier; mais le prince eut un geste si imptratif en montant l'escalier qui conduisait à sa chambre, que force fut au premier secrétaire de ne pas insister dar vantage.
— « Voilà une journée bien étrange ! — dirent les trois secrétaires d'ambassade, lorsque Gariatinski revint et leur fit part de ce qui venait de se passer.
— Le prince paraissait-il bien en colère quand il a appris l'infâme agression î
— Mon Dieu, non 1 Je l'ai trouvé plutôt trop calme.
— Quelle singulière naturel II se met dans des fureurs bleues pour un rien, et devant un pareil événement, bien fait pour allumer l'indignation du plus flegmatique, il ne soufHe mot. Qu'est-ce que cela veut dire?... »
Et toutes les langues allèrent leur train.
Ici , comme ailleurs , la tyrannie du mari n'avait pu échapper aux secrétaires, qui admiraient autant qu^ils la plaignaient la charmante ambassadrice.
yGoOgl
204 LE ^Oï PE THE^SALIE
EPENDANT,de Minclcko avait hâte d'être seul. Jamais de sa vie autant d'émotions contraires ne Pavaient déchiré.
C'était bien amèrement, bien sincèrement qu il «e repentait de la lâcheté de son emportement. •Cette faute qu'il avait commise le mettait dans une impasse désastreuse; il pouvait d'un seul coup y perdre sa femme et sa situation, — mais que lui importait sa carrière, si sa Nadjeska Ivanowna lui restait I...
Il le savait, la princesse avait de nobles et généreux sentiments : jamais elle ne le trahirait. Mais en serait-il de même de ce groom, cette misérable canaille salariée?... S'il se taisait aujourd'hui, il pouvait parler demain ! Tant qu'il vivrait, lui, un de Mineleko, il serait à la merci de ce valet, qui eicompterait peut-être un silence qu'il lui faudrait acheter pour sauver son
LE ROI DE THESSALIE 2o5
honneur. Et encore, après Tavoir bien payé, serait-il sûr de n'être pas trahi quand même un Jour?
Une fois de plus, sa colère l'avait-elle assez odieusement aveuglé!... Et, cependant, cette lettre anonyme disait vrai, puisque Nadjeska Ivanowna n'avait rien nié.
Mais plus calme, maintenant, il se faisait ce raisonnement qui, au lieu de la suivre, aurait dû précéder sa folie : rien d'étonnant à ce que cet infâme billet anonyme ne fut une ignoble calomnie. Sa jeune femme pouvait bien s'être trouvée avec le Roi ; mais était-ce une raison pour qu'elle fût descendue jusqu'au déshonneur ? Elle avait pénétré dans le petit pavillon, ajoutait le vil délateur. Qu'y avait-il là de si compromettant ? De cette hauteur, la vue était magnifique; Nadjeska Ivanowna, nature rêveuse amie du beau, avait pu, sans arrière-pensée, se rendre à cette promenade qui lui promettait un si grandiose spectacle. Quand, toute aux souvenirs des beautés admirées et quittées, elle l'avait vu brutalement surgir devant elle, quoi de singulier à ce qu'interdite, suffoquée, elle n'ait pu lui expliquer .sa rencontre avec le Roi?...
En interrogeant le petit groom, en le menaçant de le tuer s'il ne disait pas la vérité absolue» il saurait de suite combien de temps le Roi
et Tambassadrice étaient restés seuls ensemble» Mais oserait-il maintenant appeler ce valet?
Seul avec lui, ce mauvais drôle ne pourrait-H pas lui jeter à la face :
— « C'est vous, vous seul, l'infâme agresseur de votre femme! Je vous tiens en mon pouvoir, et si vous osez me menacer, j'appelle! On viendra à mes cris, alors, je dirai la vérité et vous serez jeté en prison, ni plus ni moins que le dernier des chenapans. Et après ce scandale, préparez-vous à la disgrâce, au rappel de votre gouvernement, à un long exil au fond de TAsie, où vous irez partager le triste sort de tant d'infortunés que vous y avez envoyés. »
Toutes ces pensées terribles s'entre-choquaicnt dans la cervelle du malheureux homme. Si au moins il avait pu voir Nadjeska Ivanowna!..* apprendre de ses lèvres qu'une dernière fois elle lui pardonnait cette infâme brutalité!... Ohl jamais, jamais plus il ne se laisserait aller à en commettre de nouvelles !
Il le lui jurerait: cette lâcheté, plus terrible que les précédentes, serait bien la dernière. Cravacher cette femme qu'il aimait plus que son sang, plus que sa viel A quoi avait-il donc pensé? Dans ce moment horrible, qu'avait-il fait de son esprit, de son cœur?... Hélas I que n'avait-il pas souffert, quand la réflexion, domi-
LE ROI DE THESSAtlE 20J
nant le. tumulte de ses passions, s'était fait entendre dans son âmel Comment ne s'était-il pas, dans le désespoir de la faute commise, fracassé le crâne contre un de ces arbres témoins de son odieuse lâcheté ? C'est dans le silence imposant de cette grande et belle nature qu'il aurait dû mourir; ces grands arbres, spectateurs muets de son crime, se seraient avancés et Tauraient enseveli sous leurs branches, sauvegardant à jamais ce corps innocenté par le repentir.
La honte le saisissant, le remords le poursuivant, il n'avait pu se résoudre à sortir de cette solitude calmante. Il avait eu peur de rentrer •dans cette petite ville, où le caquetagc devait marcher plus vite que l'éclair. La jalousie, le <iésespoir, le repentir, formaient tour à tour en lui une terrible tempête qui le déchirait.
Toute Taprès-midi, comme une âme en peine, il avait erré, et à son retour il fallait renoncer à voir Nadjcska Ivanowna!
La voir une seule minute ! entendre s'échapper de ses lèvres ces mots précieux :
— « Je suis innocente... Tu as été injuste ! » Oh ! pour cette phrase, il eut donné dix années <ie sa vie. Mais non, on le mettait à la porte de ia chambre de sa femme. Était-elle réellement
si malade? ou, craignant qu'il ne se livrât à de nouveaux excès, avait-elle supplié ceux qui la soignaient de ne pas le laisser entrer...
Tous, ici, s'étaient-ils conjurés contre lui ? son seul espoir, on le lui arrachait. Était-ce déjà le châtiment? ou bien était-elle aussi grandement en danger que le médecin le prétendait? Mais, si elle allait mourir, que deviendrait-il, lui dont la jalousie, après avoir empoisonné cette jeune existence, l^aurait terminée par un crime!... par un assassinat!...
Il était si exaspéré contre lui-même qu'il n'entendit pas les coups réitérés qu'on frappait discrètement à sa porte. Qui donc osait le déranger ainsi ? N'avait-il pas absolument défendu qu'on vînt le troubler?
C'était encore Gariatinski.
— « Que Votre Altesse me pardonne, mais un des aides de camp du Roi est en bas. Sa Majesté commande à Votre Altesse d'aller immédiatement au palais royal, ayant quelque chose d'urgent à communiquer dès ce soir à Votre Altesse. »
Quand la conscience n'est pas en paix, tout nous est matière à terreur. Une secrète inquiétude empoigna l'ambassadeur. Cet appel du Roi, à cette heure et après les événements de la jour-
née, é^ait bien insolite. Cependant, il fallait faire « contre mauvaise fortune bon cœur », et Tambassadeur, après être resté seul quelques instants à se recueillir et à réfléchir, partit pour le château.
^^ ORSQUE Tambassadeur du Caucase arriva en présence du Roi, plusieurs personnes se trouvaient avec Sa Majesté; entre autres, le chef de la police, que le prince de Mineleko reconnut.
— « Je désire rester seul avec Son Excellence, — dit Charles- Ferdinand XVIII, congédiant d'un geste impératif tous les autres visiteurs.
— Monsieur l'ambassadeur, prenez un siège, car j'aurai à vous entretenir longuement. »
Sur l'injonction du Roi, le prince de Mineleko s^assit. Appelant à lui tous les ressorts de son sang-froid, il essaya de cacher Témotion terrible qui le poignardait.
Quand ils furent bien seuls :
— « Monsieur l'ambassadeur, — commença le Roi, — si vous m'en croyez, dès demain, sous un prétexte quelconque, vous quitterez la
Thessalie, sinon pour toujours, du moins pour quelques semaines. »
Quoique en réalité deMîneleko ne fut pas surpris, il essaya cependant d'esquisser un geste d'étonnement.
— « Je vous surprends, n'est-ce pas ? Èh bien I prenez ce rapport, et je ne doute pas qu'après l'avoir lu vous ne vous expliquiez de suite Tavis, Tordre même que je me vois forcé de vous donner. »
De Mineleko étendit une main qui tremblait légèrement, et le Roi lui remit un interrogatoire signé du nom des deux petites bouquetières qui, de loin, avaient assisté à la scène d'agression.
De Mineleko, simulant une grande attention, affecta de lire très lentement, mais en réalité il cherchait à se donner le temps de réfléchir. Ces bouquetières disaient bien : « un homme ressemblant à Monsieur de Mineleko», mais, après tout, elles n'affirmaient pas d'une façon positive que ce fût lui. Qu'allait-il faire? Devait-il nier? ou tout avouer au Roi ? Songeant aux conséquences terribles que pour un homme de sa haute position un semblable aveu pouvait avoir, il adopta le premier parti.
Avec un violent effort sur lui-même, de Mineleko, levant les yeux sur le Roi, lui dit:
— « C'est étrange ! Quel homme ici peut me ressembler à ce point ? »
Un sourire bien significatif erra sur les lèvres de Sa Majesté; ce mouvement n'échappa pas à Tambassadeur.
— « Cet homme, il faudra le rechercher! — s'écria de Mineleko, dont la colère, à grand'peine assouvie, éclata comme la foudre en voyant Tair narquois du Roi.
— C'est ce qu'on fait, monsieur l'ambassadeur. xMais il est de mon devoir, bien pénible, je vous Tavoue, de vous avertir que pendant les premiers jours qui suivront cet incident et malgré votre innocence, — (Sa Majesté souligna ces derniers mots), — votre séjour ici pourrait vous occasionner de grands désagréments, qui ne seraient pas sans amener peut-être un peu de froid dans les relations entre les deux puissances du Caucase et de la Thessalie, si l'indignation égarée vous créait ici de pénibles difficultés. Ces difficultés sont d'autant plus probables que l'assassinat mystcrieux commisà votre ambassade, et dont on n'a pu trouver l'auteur, a déjà suscité bien des suppositions, .et votre déposition qu'après avoir vu un homme sauter par la fenêtre vous êtes tranquillement retourné vous coucher au lieu de donner l'alarme, a, mal-
LE ROI DE THESSALIE ' 2l3
gré le témoignage duGeheimrath Schlôtz, éveillé bien des injustes soupçons contre vous. »
L'éclair de fureur qui brilla, à ces mots du Roi, dans les yeux de de Mineleko, arrêta un instant les paroles sur les lèvres de Sa Majesté.
Comment! le Roi! le meurtrier lui-même, pensait l'ambassadeur, osait ainsi lui parler, à lui, l'innocent ! Mais il avait trop Thabitude des Cours pour interrompre le Roi, même par une syllabe, jusqu'à ce qu'il eût achevé.
Alors seulement, relevant la tête et regardant le Roi bien en face :
— « Est-ce sérieusement — dit-il — que Votre Majesté peut (Ah ! comme il souligna ce dernier mot!), peut me soupçonner une seconde d'être l'auteur du meurtre d'un de mes plus fidèles serviteurs, d'un homme qui avait été tout dévoué à mon père?
— Certes non! mille fois non! — répondit vivement le Roi, — mais vous savez aussi bien que moi ce que c'est que le journalisme aujourd'hui. Rien ne lui échappe ; le moindre détail de notre vie privée lui appartient, il s'en empare . aussitôt, et un compte rendu en est fait et livré aux commentaires de tous. Un article malheureusement tourné pourrait enflammer les esprits, plus faciles à croire le faux que le vrai, et alors...
— Votre Majesté oublie-t-elle que je ne puis
214 LE KH DE THeSSALIE
m'absenttr sans ia pensiisskm de rEmpereur^ mon auguste maître ?
— J'ai prévu ce cas. Il y ai peine uihrdeniitieare que fai expédié une dépêche à moo cousin l'Empereur. La réponse sera ici demain matin; le soir, vous pourrez donc voyager sans danger. Reconnaissez dans cette prompte démarche une preuve de ma vive sollicitude pour voas, et le désir ardent que j'ai d'écarter de Votre Altesse toutes les complications qui pourraient survenir.
— Un point, encore plus important que tout le reste, échappe à Votre Maiesté. La princesse, — (en prononçant ce nom, les lèvres de de Mineltko tremblaient et une suffocation intense le serrait à la gorge), — la princesse est gravement malade depuis quelques heures..* »
Le Roi, qui ignorait le danger où se trouvait Nadjeska Ivanowna, ne put cacher Témotion qui étreignit tout son être en apprenant ce détail:
— « L^état de madame Tambassadrice a donc empiré depuis cette après-midi? Quand, à deux heures, j'ai envoyé le comte Adlersward prendre de ses nouvelles, elle paraissait aussi bien que le permettait son terrible accident. »
Tout à ses douloureuses pensées, l'ambassadeur écoutait à peine :
— « Si je pars demain, comme Votre Majesté
M ROÏ Effi TH«S6AtFE 2 ir>
m€ le comman^, îl est possible qtie^... que je ne revoie jamais ma femme!... »
Le malheureux était si rédiement brisé, que le Roi, qui cepeodanf socpffrak» Itu aussi, et pour le meine objet aimé, fut pris d'une subite pitié pour cet kifottwïe,
— «e Quand ce chai^wneat terrible e^t- H s^rrvenu?
— A cinq hewrcs.
— Vous étier à la maison, sans doute?
— Hélas, non t je ne sois rentre qu a sîx heures. »
De nouveau, le Roi regarda étrangement Tambassadeur.
— « Permettcz-moî de vous dire, monsieur le prince, combien cette absetice, bien invotentairc, je veux le croire, tourne contre Vous et donne prise à la malignité pubRque. Vous étiez sorti... vous ne rentrez que fort tard, et précisément un jour où vous-même considérez comme impossible de quitter Tambassade?... »
De Mineleko ne répondit pas. l\ sentait com* bien ces circonstanees étaient concluantes.
— « Vous le voyez, îl est urgent que Vbtre Excellence s'éloigne. Je pourrai certainement user de mon influence, qui tous est acquise; mais si je réussis auprès de la police qui est à mes ordres, j^échouerai bien- certainement contre
2l6 LE ROI DE THESSALIE
la presse, que je suis forcé d'écouter et de subir moi-même. »
De Mineleko essaya de se défendre.
— « Mais, je ne suis pour rien...
— II n'en pèse pas moins de graves accusations contre vous. Ce soir et demain il ne saurait encore être fait grand'chose, mais après, même en vous tenant pour innocent, je ne puis répondre de ce qui aura lieu. Votre groom a subi un premier interrogatoire. D'abord, il s'est troublé, puis embrouillé, et enfin il a donné des i épouses bien incohérentes. Que ce garçon, se ravisant, change de tactique... qu'il vous accuse... Oh! je veux bien cçoire que ce serait infâme, injuste, — ajouta le souverain, en voyant le geste de dénégation du prince, — mais je ne suis pas seul maître; il y a des juges dans la Residenz... Et, maintenant, vous comprenez pourquoi votre absence de quelques semaines devient une nécessité absolue. »
De Mineleko était bien obligé de le reconnaître, le Roi avait mille fois raison. S'il restait^ inévitablement il tomberait dans un dédale d'où il ne sortirait pas à son honneur., Le juge d'instjuction, avec toute son habileté, arracherait au groom l'aveu que ce garçon avait encore pu éluder aujourd'hui, et alors, dans quelle position l'ambassadeur ne se trouverait-il pas !
LE ROI DE THESSALIE , 2îJ
— « J'obéirai à Votre Majesté, » ^— dît le prince de Mineleko.
Le Roi 6t de la tête une hautaine inclinaison qui voulait dire : « Alors^ votre audience est terminée, » et M. de Mineleko gagna la porte à reculons. Un instant après, il descendait les larges marches de Tescalier du château et se trouvait seul dans Tair de la nuit.
2l8 LE ROa DE THESSAUE
N sortant de Taudience royale, l'esprit du prince était tellement absorbé par la foule de réflexions qui l'agitaient, que le mari jaloux avait complètement disparu. Pour un moment, la lettre anonyme, cause de tant de maux, fut oubliée; la maladie de sa chère Nadjeska Ivanowna, sa disgrâce probable auprès de son gouvernement, avaient seules place dans sa pensée. Qu'étaient les autres misères auprès de ces périls réels! Que n'avait-il toujours agi ainsi?... Cette dure leçon le corrigerait-elle? Saurait-il profiter des conseils que lui donnait cette rude école?... Hélas! le naturel soupçonneux, vindicatif, de l'ambassadeur devait bientôt reprendre le dessus.
A peine venait-il de quitter le Roi, à peine le dernier pont-levis du palais était-il franchi, que de Mineleko se remit à songer à cetteinfernale
missive. De qui était-elle?... Une femme, blessée daos ses prétentions, pouvait seule avoir mis un tel raffinement dans sa vengeance.
Mais qui, qui, dans cette ville, détestait ainsi Nad)eska Ivanowna, son cher trésor?... Cest maintenant qu'il la sait malade, en danger, en grand danger peut-être, qu'il sent combien elle lui es£ chère. Il est épouvanté de ta pensée de la perdre. Qu'est-ce qui domine chez lui en ce moment, de l'amour ou de Tégoisme ?
— « Je saurai la vérité ! dussé-je y mourir!... ^- se disait-il. — Pour y arriver, je mettrai cette affaire entre les mains d'un agent de la police secrète, et, dût-il remuer ciel et terre, il faudra qu^il découvre Tauteur de cette lettre infâme I Mais... cette recherche, d'après un écrit adressé à moi-même, ne sera-ce pas avouer que c^est moi qui ai commis Tagression ? »
C'est égal, il la risquera !
Justement, par un de ces étranges hasards dont la vie est si souvent semée, il était arrivé du Caucase, la nuit précédente, un agent, dans le but de sarveiller de près une conspiration qu'on savait se tramer alors secrètement. Il devait rechercher les membres d'une société secrète politique voulant renverser le gouvernement du Caucase, et qui, d'après les dénonda* tionsy aurait élu un de ses sièges les plus im-
portants dans la capitale de la Thessalie. Le séjour de cet agent en Thessalie devait durer au moins quelques semaines, peut-être même plusieurs mois. Cet employé, fin limier s'il en fut jamais, avait depuis longtemps fait ses preuves; plusieurs complots de nihilistes lui avaient déjà été confiés, et, bien que l'empire du Caucase fût infesté par ce parti , il en était chaque fois sorti à son honneur.
Cet homme, connu depuis longtemps du prince, lui était dévoué corps et âme; sans crainte, il lui confierait la vérité, et, loin de le trahir, il le servirait en le masquant, lui, le coupable, aux yeux de tous. Le sort en était jeté, il partirait; mais, avant, il lui laisserait le soin de rechercher le lâche qui avait, à tout jamais, brisé son bonheur.
En rentrant à î'hôtel de l'ambassade, de Mineleko fit appeler Dimitri Feodorowitch Bolski^ ce policier si célèbre.
Dès que Bolski fut arrivé, le prince, fermant la porte à double tour, étala devant lui la lettre anonyme.
L'agent avait de trente à quarante ans. C'était une de ces têtes qui surprennent surtout par la pénétration tout à fait remarquable de deux yeux noirs et profonds, lesquels, posés sur vous, sem-
blent vouloir scruter juçqu'au pli^s intime de votre être.
— « Dimitri Feodorowitch, — dit l'ambassadeur, — je suis obligé de partir demain pour le Caucase, et je ne veux pas m'en aller sans laisser derrière moi quelqu'un de sûr qui découvrira de qui m'est venu, ce matin, cet écrit maudit. » \
Bolski s'empara de la lettre. Nous l'avons dit, elle paraissait n'avoir aucune marque distinctive. De Mineleko suivait ardemment des yeux le visage mobile de l'agent. Après s'être longtemps tenu baissé sur le pli qu'il regardait avec fixité, Dimitri Feodorowitch s*approcha de la lampe. Il étudia d'abord ce papier à l'œil nu, puils, sortant de sa poche une loupe qui ne le quittait jamais et la plaçant sur les caractères, il recommença ses recherches avec une grande concentration d'esprit, Puis, relevant la tête :
— « Votre Altesse peut partir tranquille, — dit-il, — j'en découvrirai l'auteur.
— Mais comment y arriver? Le papier est de celui qu'on achète partout, l'écriture est des plus contrefaites ?
— J'ai fait plus fort. Altesse, que d'arriver à découvrir ici la vérité. Une lettre, fut-elle écrite de la façon la plus altérée, est un de ces indices qui ne manquent jamais de devenir la charge la
plus accablante contre un prévenu. Mais tenez^ prince, — dit BoUki, — deux choses doivent être faites immédiatement : d'abord, interroger les domestiques afin de savoir de celui qui Ta reçue qui la lai a remise, puisqu'elle ne porte aucun timbre de la poste ; ensuite, me faire remettre an spédmen de récriture de toutes les personnes qui sont en relation avec vous. Ne négligez pas de me tout soumenre. Le moindre mot jeté sur une carte peut être un indice précieux. Les moments sont comptés; qtie Votre Altesse veuille bien, pour plus de sécurité, faire elle-même ce triage dans ses papiers, tandis que, de mon côté, je vais descendre interroger les domestiques. »
M. de Mineleko, au contact de ce personnage expérimenté, sentit sa confiance renaître. Fouetté par rénergie de cet homme, il se mit activement au travail. Ouvrant son pupitre, ses tiroirs, furetant dans tous les endroits où il conservait des papiers, il réunit des spécimens de chacun de ses correspondants. Cette occupation lui fit paraître court le temps que Dimitri Fcodorowitch employa à ses recherches en bas.
Ce fut sans beaucoup de peine que Bolski retrouva la personne à laquelle le billet urgent avait été remis. C'était le petit garçon du jardin
LE ROI DE THEâSAUE 223
nier qui Tavait reçu^ le père étant occupé ailleurs.
— < CoBiment était la personne qui appor-^ tait cette lettre, petit Jacques ? — dit Bolsk'r, attirant doucement à lui l'enfant. — Essaie bien de te le rappeler, car c'est très important.
— C'était une bonne
— Une bonne?
— Oui.
— La reconnaîtrais-tu ? Pourraîs-tu, au besoin, me donner son signalement?
— Pour vous la décrire^ — dit Tenfant, — cela me serait difficile, car toutes les bonnes se ressemblent. »
Dimitri Feodorowitch sourit à cette naïve remarque, du reste assez juste.
— « Mais si tu la voyais, cette femme?
— Alors, peut-être la reconnaîtrai-je.
— EU que t'a-t-elle dit ?
— Qu'il fallait que ce pli fût remis à M. Tamfaassadeur sans perdre un seul instant. C'est même parce qu'elle a tant insisté que, pour arriver plus vite dans le vestibule où se tient d'ordinaire Vassili, je n'ai pas eu le temps de bien la regarder.
— Paraissait-elle inquiète ?... agitée ?
— Oh otui ! elle est arrivée tout en couranH
224 I-E ROI DE THESSALÎE
elle était même si essoufflée qu'elle pouvait à l^eine parler.
— Et quand tu lui as pris sa lettre, qu'a-t-elle fait ?
— Elle s'est enfuie comme une flèche; cela m'a bien étonné. »
Ce commencement d'enquête, rien pour d'autres que Bolski, fut beaucoup pour lui en lui prouvant combien de difficultés il rencontrerait. Il avait espéré que le porteur de la lettre était un commissionnaire, messager ordinaire dans ces sortes de cas; et, alors, en découvrir l'auteur devenait bien facile. Le nombre des commissionnaires attitrés, portant plaque, dans la Residenz, érait restrjint; tandis qu'il y avait bien des boimcs dans la ville! Mais c'est égal, même dans ce dédale de filles de bas étage, il arriverait au but. Puis il n'avait pas que cette corde à son arc. La plus précieuse source de ses informations serait Texamen des écritures que l'ambassadeur rassemblait actuellement. Quand Bolski retourna vers le prince, celui-ci était dans le fort de sa besogne.
— « Que Votre Altesse me donne toujours ce qu'elle a déjà trié, » — dit-il.
Prenant sur une petite table toute la masse de papiers qui s'y trouvait, il s'établit devant un candé;abr<: dont la lumière vive et claire frap-
pait en son plein la triste lettre anonyme ; ainsi installé, il commença son étude comparative.
Chaque lettre était de sa part Tobjet d'un examen aussi minutieux que sMl avait eu à déchiffrer des hiéroglyphes égyptiens. Pas une qui ne fut passée religieusement à la loupe. Tandis qu'il faisait ce travail, de son côté de Mineleko allait et venait, continuant scrupuleusement ses recherches.
— « Prince, — dit subitement Dimîtrî Feodorowitch, — il y a eu un meurtre de commis dernièrement chez vous. Qui soupçonnez-vous? »
De Mineleko n'osa d'abord répondre à cette question. Nous savons qu'il n'était pas éloigné d'accuser le Roi.
— « Prince, ne me cachez rien. Qui sait de quelle utilité ne serait pas pour moi le moindre mot de vous sur cette affaire. »
Sachant qu'il ne pourrait cacher à Bolski ce que celui-ci était déterminé à savoir, de Mineleko lui dit franchement sa pensée.
— « Vos soupçons m'étonnent, et je ne puis les partager, monseigneur, — répondit l'agent.
— Alors, vous, Bolski, que pensez-vous ?» — répliqua de Mineleko.
Gomme s'il voulait changer brusquement le cours de la conversation, Dimitri Feodorowitch dit tout à coup :
C2fi LE FOI DE THESSALIE
« — Prince^ n^oubliez pas de visiter le panier où vous jetez les vieux papiers. Je me rappelle comment, dans un procès pour meurtre, la tête d*uae grande dame est tombée sous k couperet, bien qu'on eût perdu tout e$poir de déœuyrir l'assassin, uniquement parce qu'un bout de papier déchiré, papi^ rose satiné, trouvé dans le panier à rébus, mit sur les traces de ia coupable. Ah ! les femmes ! les femmes !... »
Était-ce par hasard que l'œil perchât de Boiski se trouvait alors fixé sur une photographie de Tambassadrice?
Comme il parlait:, de Mineleko tressaillit. Il y avait une lettre qu'il n^ avait pas montrée à Tagent : celle qu'il avait arrachée des mains de sa femme ia ouit mémorable de l'atelkr. Une lutte eut Iku en kiî, kitte^ qu'il surmonta à la fin.
— « Dimitri Feodorowitcfa, ~ dit-il tout a coup, — j'ai oublié de vous montrer ceci. » Et il lendit à l'agent de la police secrète le bout de papier volé lia prîaqesse.
ODTE la capitale de la Thessalie, encore sous le coup du drame de la veille, apprit avec stupeur» le lendemain, en s'éreillant, que, malgré l'état très grave de Tambassadriçe, le prince de Mineleko était parti pour le Caucase.
« Service urgent, dépêches de haute importance », avait-il dit pour expliquer ce départ précipité qui ressemblait à une fuite.
Au bureau du chef de la police, ce voyage, contrariait fort, car, là, on désignait ragresseur. Bien bas encore, en attendant qu'on osât le dire plus haut, on prononçait^ sans hésiter, le nom du prince lui-même.
Tout le monde accouplait cet étrange fait avec le meurtre commis chez lui, et on blâmait même le gouvernement d'avoir laissé partir cet homme,
qui était l'agresseur à coup sûr, et très probablement, de plus, un assassin.
Dans la ville, de vagues soupçons, nés surtout de la déposition des bouquetières de la forêt, se propageaient déjà. On se rappelait l'assiduité très remarquée du monarque auprès de la belle ambassadrice, l'assombrissement farouche répandu depuis lors sur les traits du prince, et, de tout cela, chacun tirait des conséquences.
Comment les faits vrais filirent-ils malgré tout? Quel est cet effluve impalpable se dégageant d*un événement qu'on voudrait garder mystérieux, et qui, quoi qu'on fasse pour l'étouff::r derrière un mur de discrétion, monte lentement, mais sûrement, vers chaque classe de la société qu'il pénètre, grossi encore par la buée malsaine et infecte des calomnies. Ce qui est certain, c'est que, partout, la vérité, cette force énorme, se fait jour, malgré et contre tout. Ici, on se chuchotait tout bas ce qui réellement était arrivé. Plusieurs personnes ayant l'habitude de se promener de bonne heure à cheval, avaient, le matin même de l'agression, alternativement croisé le Roi et M"*« de Mineleko, se dirigeant vers le même but.
M'^'deMineleko, grâce à l'influence de violents soporifiques, avait passé une nuit à peu près calme.
L'ambassadeur put, avec bien des précautions, entrer dans sa chambre pour la contempler encore une fois avant de partir. Elle était dans un grand affaissement ; la prostration dans laquelle elle se trouvait l'empêcha de s'apercevoir de la présence de son mari. Ce fut, à tous égards, un grand bonheur. Du reste, eutelle été moins assoupie, la princesse n'aurait pu le voir, la garde, afin d'éviter toute émotion à la malade, ayant placé le prince derrière le rideau du lit ; d<: cette façon, il pouvait la voir sans être vu.
Ce fut le cœur bien gros et avec un étrange pressentiment de malheur, que le prince quitta la Residenz-Sradt.
23o LE ROI DE THE^SAUE
ETTDMTT les huit premiers jours de sa maladie, M°^^ de Mineleko fut dans aa état si alarmant qu'on expédia deœL ou trois dépêches chaque ^ur au mari désespéré.
De son côté, le Roi, très inquiet, envoyiiit plusieurs fois dans la même journée prendre des nouvelles de la malade. D^autres fois, il venait, seul ou accompagné d'une des jeunes princesses^ s'enquérir en personne des progrès que le médecin constatait chez Tambassadrice. Après d'atroces souffrances, le neuvième jour amena avec lui un mieux sensible ; la fièvre tomba, la lucidité revint à la convalescente, et bientôt elle fut en état de voir ses amis. Le Roi fut un des premiers qui demanda la faveur d'être reçu. « Il « avait — écrivit-il à M°»« de Mineleko — des « choses graves à lui dire. »
En effet, Charles-Ferdinand avait beaucoup
LE »0I DE XHESSALI2 23 1
réfléchi pendant ks longues journées où la vie de Cwiie femme, qui le passîoimait d'an amour réel et vivace, avait été en danger.
SoDgeant à sa dernière entrevue avec <c cette brute » (c'est amsi que, dams ses pensées» il qualifiait le mari), il se demandait si janiais cette jeune femme pourrait vivre de nouveau dans le contact d'un pareil homme. Dès que Nad^eska Ivanowâa avait paruâ la cour de Thessalie, le Roi s'était intéressé à cette existence qoe chacun disait si troublée. Par toutes les questions qu^il avait posées de-ci, de-lâ, il lui avait été facile de conclure que cet intérieur n'était pas heureux : a Au demeurant, c'est le rridlleur des hommes, — di* saient les indiffi^nanvts en parlant du prince, — mais d*un caractère!... d'un caractère I... » En effet, sans sa haute intelligence, sans ses qualités diplomatiques, jamais il n'aurait conservé les postes importants qui lui étaient confiés.
L'histoire de ses duels, celle de ses jalousies, de ses brutalités, toiuc était connu du Roi. Si tous les jeunes gens épris de la beauté de la jeune femme et Tenant, comme d'étourdis papillons^ voltiger autour de cette brillante lunûère, n'étaient pas morts, ce n'était certes pas la faute du mari, qui auriôt désiré ardemment leur loger à tous une balle dans le corps. N'était-ce pas notoiiie que l'esclandre avec ce malheureux X^*^ à
peine éteinte, une seconde, du même genre, cette fois avec un prince royal, avait été sur le point d'éclater. Pour le coup, le gouvernement avait donné un peu fortement sur les doigts de l'ambassadeur, et on Tavait envoyé... dans un autre poste, changer d'air. Mais partout il en était de même ; le prince de Mineleko était incorrigible. A plusieurs reprises, l'ambassadeur avait déjà lassé la faveur de son impérial maître. Si Ton avait fermé les yeux sur sa conduite, ce n'était qu'à cause du haut rang, des grandes capacités du prince. Le Caucase avait besoin d'hommes intelligents pour le représenter à l'extérieur ; d'ailleurs, dans ce pays où Ton est habitué aux ours et aux bourrus, ne traite-t-ôn pas le peuple et les inférieurs comme des bêtes de somme ?
Sachant comment on pouvait prendre de Mineleko, ses amis intimes s'entendaient pour faire échouer la plupart des conflits dans lesquels il s'engageait si audacieusement. Tous se plaisaient à plaindre et à admirer la belle Nadjeska Ivanowna. Bien qu'elle supportât son malheureux sort avec la résignation, la patience d'un ange, les cœurs qui s'intéressaient à elle ne pouvaient cesser de s'inquiéter en pensant au triste avenir qui l'attendait peut-être.
— « Non I — se disait le Roi, — cette fleur
est par trop fragile pour qu'on la laisse dans la lourde patte de ce tigre, qui, un jour, dans un moment de jalousie intense, la brisera comme un verre. »
Pour le Roi comme pour la police, ainsi que pour tout le monde en Thessalie, c'était bien l'ambassadeur qui avait cravaché sa femme et > étranglé son serviteur.
Les secrétaires de l'ambassade, les domestiques de deMineleko,même ceux qui étaient depuis longtemps à son service, se le chuchotaient aussi en secret.
De quelque côté qu'on se retournât, tous les doutes étaient dissipés. L'indignation et la rage montaient au cœur du Roi à la pensée que, sachant la vérité et pouvant la prouver, on avait été obligé d'arrêter Tenquête de la police^et de laisser aller cet homme en pleine liberté, parce qu'il était ambassadeur et qu'il fallait éviter de créer des susceptibilités avec un pays allié aussi puissant que l'empire du Caucase.
UE devint Heiiigenthal pendant la maladie de la jeune femme? Déchiré tour à tour par le remords, 1 anxiété et la honte, il crut à certains moments qu'il allait perdre la raison. Il voulait fuir cette ville témoin de son infamie, mais, hélas I le devoir inexorable l'y retenait. Quelle excuse aurait-il pu donner pour obtenir un congé de ses chefs, lui qui venait seulement d'obtenir cette position administrative si peu de temps avant l'arrivée de de Mineleko en Thessalie. Sa vie, maintenant, se passait à trembler qu'on ne vînt un jour à découvrir que lui, considéré partout comme homme d'honneur, était V auteur d'une telle lâcheté : une lettre anonyme.
Il n'osait tenter de revoir Nadjeska I vanowna ; du reste, la pauvre femme était trop malade pour qu'il pût songer à pénétrer jusqu'à elle. Il
faflait attendre que la convalescence vint terminer une œuvre qu'elle commençait lentement.
Quand enfin Nadjeska Ivanowna fut en état de recevoir, le premier admis fut le Roî.
Le jour di la visite de Sa Majesté, on avait, le matin B>ê;ne, ôté les bandages de la tête de la malade.
Pâlie, amaigrie, presque translucide, la princesse<, un profond cercle bistré sous ses beaux yeux langoureux, était étendue sur son canapé.
Oui^ Nadjeska Ivanowna était triste, préoccupée. Quoique avec une dignité très grande elle eut gardé un silence sacré sur celui qui l'avait frappée, bien qu'elle crut pouvoir compter sur la discrétion de son groom auquel elle avait commandé un mutisme absolu, la princesse tremblait que la vérité ne se fît jour. Et pourtant, malgré elle, elle se sentait au cœur une nouvelle indignation contre son mari qui, se disait-elle, devenait lâche à force de jalousie et de brutalité.
Elle songeait avec effroi à l'avenir. Lui seraitil possible de rester enchaînée à cet homme en qui la brute se réveillait à chaque soupçon^ même le plus fugitif? Malgré toutes ses proiBesses, tous ses désirs, il ne changerait jamais t Un être arrivé à presque cinquante ans peut-il
encore modifier son caractère? Les plis en sont trop profondément creusés.
Un grand apitoiement saisît le Roi à la vue de la chère malade, apitoiement qui poussa son cœur à l'aimer d'une tendresse plus entière, plus énergique que n'avaient été, jusqu'alors, tous les feux de sa passion. Oui, à tout prix il fallait sauver cette femme de l'avenir béant de dangers qui s'ouvrait devant elle.
Sa Majesté était si émue des circonstances de ce second tête-à-tête, qu'elle parlait à peine.
— « Comme je suis heureux de vous revoir! »
— dit-il tout à coup, s' approchant de la chaise longue où reposait la convalescente. »
Nadjeska Ivanowna lui fit signe de s'asseoir.
— « Vous êtes encore bien faible ?
— J'ai beaifcoup souffert. Sire.
— Je le savais, et croyez que je ressentais le contre-coup de chacune de vos souffrances.
— Vous êtes bon, Sire!
— Non! seulement... je vous aime! »
Nadjeska Ivanowna se sentit troublée, eif rayée.
Elle eut voulu ramener le Roi à des sentiments plus platoniques.
— « Je vojs aime!. . )e puis vous le dire, et cela sans manquer à Thonneur, car je viens vous demander d'être à moi, »
dbyGoogk
M"* de Mineicko, pendant un moment, crut à une injure; elle en pâlit.
— « Ohl ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles! — dit Sa Majesté vivement. — Vous m'avez dit, le matin du jour terrible où... où cet accident étrange vous arriva, que vous n'appartiendriez jamais à un autre homme qu'à votfe mari. Eh bien^ voici ce que je viens vous dire : votre mari, au lieu d'un protecteur, est un danger constant pour vous; sa jalousie, sans cesse en éveil, est une menace de mort suspendue sur votre tête. Bien que vous ayez gardé le plus grand silence sur le nom de votre agresseur, nul ne s'y est trompé. Toute la Residenz sait que les coups portés sur votre personne ont été Tau/re du prince.
— Sire!
— Ne dites pas « non I » Sans doute, votre conduite est grande, noble; vous cherchez à défendre le père de vos enfants. Mais vous n'y parviendrez pas : tout le monde sait que c'est lui. Eh bien, il faut la quitter, cette... cette brute qui a osé vous frapper !
— Ah! que Votre Majesté ne continue pas...
je ne saurais en entendre davantage, — s'écria Nadjeska Ivanowna, s'acharnant encore à défendre de Minekko. — • Oui, mon mari est
-238 LE ROI DEtHESSAUE
jaloux... oui^ il a des défauts; mais ses qualités sont grandes...
— Oui, je sais... je sais tout cela, — interrompit le Roi; — mais, je vous ea conjure, ne vous agitez pas ainsi. Vous le savez aussi bien et même mieux que moi : désormais vous ne pouvez rester avec lui. Qui vous dit ce qu'un beau jour il osera? N'oubliez pas la mort de Kassan l
— Sire!... Sire!... vous devenez injuste, et, <iserai-)e le dire, presque foui...
— Cest égal, laissez-moi continuer. Il est d'une violence sans égale, et jamais maintenant il ne changera. On incline aisément un roseau dans la direction où on le désire^ mais un tronc noueux et formé, quelle impulsion autre que celle qu'il a prise peut-on lui donner? »
Le Roi disait vrai ; déjà, dans son for intérieur, Nadjeska Ivanowna avait souvent pensé combien par moments sa vie passée avait été effroyable; ces souvenirs pénibles la ramenaient au jour où, pour la dernière fois, elle avait vu son mari. Cet ait avec un frisson de terreur qu elle se rappelait sa figure convufecé au moment épouvantable où, la cravachsN^ ni plus ni moins qu'un chien qa^on châtie, il l'avait si ignominieusement outragée, elle,, fille et femifie de {«rinces» Cette offense serait pour elle tou-
jours une tache indélébile, que rien ne pourrait effacer.
— « Écoutez-moi, — cootinua le Roi très doucement. — Il faut demander le divorce.
— Mais mes enfants 1 . . .
— Vos enfants? C'est à vous qu'on les accor* dera, car c'est lui qui a les torts. C'est lui qui, , en présence d'un témoia, votre groom, vu au loin par deux bouquetières qui ont témoigne contre lui, vous a infligé un outrage plus que suffisant pour vous donner gain de cause.
— Mais quelle est la situation d'une femn^ divorcée, Sire!
— Quand cette femme divorcée devient réponse d'un Roi, croyez-vous que quelqu'un ose lui jeter la pierre ? »
Alors*. • alors seulement^ Nadjeskalvanowna comprit tout. Le Roi voulait Tépouserl Un instant, elle fut éblouie. Quel changement allait se faire dans son existence ! Elle sortirait des bras de cette brute jalouse^ pour tomber dans ceux de ce Roi patient, noble et doux^ grand seigneur jusqu'au bout des ongles, et qui, comme dans une forteresse inexpugnable, Ty défendrait coQtre toutes les tempêtes.
Mais, chose étrange, malgré tout ce que cette perspective pouvait avoir d'enivrant,. Nadjeska Ivanowna ne se sentit pas heureuse.
— « Sire, — répondît-elle tout à coup^ comme si elle eût eu le don de lire dans Tav^enir, — laissez-moi à mon mari! Avec lui, je suis dans mon élément; je ne le sens que trop instinctiven^ent : je ne suis pas née pour le bonheur. Voulez-vous savoir ce qu'un jour une bohémienne me dit en me tirant ma « bonne aventure »? Après avoir minutieusement examiné les lignes de ma main, voici les paroles qu'elle prononça :
« Enfant, un jour, un beau Roi vous croisera « dans le chemin de votre vie; il vous aimera « ei voudra poser sa couronne royale sur votre a front. Mais la couronne ne fera que planer « sur votre lête ; elle y restera toujours en sus- « pens. Fuyez ce Roi... Fuyez-le comme la « peste!... Le douaire qu'il vous apportera sera « la honte et la mort ( i ) ! »
« Ah sire ! pardonnez -moi si je vous raconte ces choses, mais l'impression qu'elles ont laissée en moi est de celles qui ne s*effacent pas. Malgré tout, je suis restée une petite sauvage des bords de la mer Noire. Quoi qu'aient fait mes institutrices françaises, je suis encore ce que j'étais en naissant : la tête bourrée de superstitions.
(f ) Cette prophétie a été efFectivement faite à la mall^âu* reuse femme dont il s'agit dam ce roman vrai.
Non, sire!... je ne réclamerai pas le divorce. Je ne veux pas devenir votre femme !
— Parce que?... — demanda le Roi.
— Parce que... parce que je soulèverais trop décolères!
— Non , c'est parce que vous ne m'aimez pas! » ^
Nadjeska Ivanowna se tut.
— « Eh non ! vous ne m'aimez pas ! — poursuivit le Roi. — Autrement, pourricz-vous raisonner ainsi avec un tel calme, une telle tranquillité? »
Nadjeska Ivanowna tremblait comme une feuille agitée par le vent. Et c'était cela que le Roi appelait être tranquille I Elle restait cependant obstinément muette.
— « J'insiste encore, Nadjeska Ivanowna I Je dirai plus : j'exige la vérité de vos lèvres. Pourquoi, en ce matin béni où j'étais seul avec vous dans le pavillon, frémissiez-vous à mon contact ? Pourquoi tout à l'heure, à mon entrée, cette émotion que j'ai cru remarquer, si vous ne m'aimez pas ? Nadjeska Ivanowna, je vous en prie, répondez-moi ; ne voyez-vous pas que votre silence me rend fou ? >
Le Roi était si beau en ce moment, sa mâle figure respirait une telle passion d'attente et d'amour , que Nadjeska Ivanowna sentit un
ârisson voluptueux courir dans ses veines; d'étranges émotions , pareilles à celles que défà Charles-Ferdinand, et lui seul dans sa vie, avait su plusieurs fds susciter en elle, remplissaient son cœur d*une admiration douce et tendre.
Oui, elle l'aimait !... elle l'aimait de toutes les forces de son ^t juvénile ; et pourtant, elle hé sitait encore.
Si seulement, en ce moment-là, die avait écouté ses hésitations !... Si, au lieu de se laisser entraîner, aveuglée par le charme que lui infiltrait la présence du Roi, elle avait résisté!.- Ce combat, le Roi le vit-il? le devina*t-il?...
Subitement, un cri de joie s'échappa de son ^œur. En un instant^ ses bras enveloppent cette femme aimée et des baisers délirants, qu'il ne sait plus retenir, pleuvent sur la princesse.
— « Tu m'aimes!... tu m'aimes ]... Ah! ae t'en défends pas ! ... ne dis pas non ! Tu m'aimes comme je t'aime ; je le hume dans le soupir qui s'exhale de ta poitrine, dans l'haleine de tes lièvres, dans l'humidité de tes beaux yoix ! Tu seras ma femme, entends-tu bien ? ma femme I... la femme bien-aimée de ton Roi !... Plus d'objections : j'ai songé à tout. J'ai écrit à TEmpe* reur du Caucase, k priant de changer de poste le j^nce de Mkieleko. Ma demande a été accueillie^ de Mmeieko ne reviendra plus ici. Au-
LE KOI DE THESSLAUE 243
joorcThiû mêrm, tu porteras au parquet ta plainte en divorce^ et ta porte, pour jarnais, sera déicadue i cet hamme I
— Et si vous cessiez un jour de m^aimer ?... » Gomcnc un soupir doulooreuju cette phrase s-échappa des lèvres de Nâ<^eska Ivanowna, que oeUcs du Roi teaatt hermétiqueinent doses som les siennes*
— - « Le soleil cessera-t-il janaais dekiire?» — lui répondh-il doucemem.
Nadjeska Ivanowna était dans un moment de bonheur tellement enivrant qu'elle ne put résister plus longtemps. La tenant serrée contre son cœur, le Roi, en termes ardents, lui dépeignait l'avemr, cet avenir toujours idéal quand il est représenté par d'ardentes paroles d'amour, mais que la réalité n'atteint jamais.
Avant le départ de Sa Majesté, toutes les questions furent tranchées. La princesse enverrait chercher un avocat que le Roi lui recommandait ; elle ne reverrait plus de Mineleko, — et c'était là encore une trop légère punition, disait le Roi, car si la justice avait suivi son cours,, c'était deux ans de prison, et par conséquent l'anéantissement complet de toute sa carrière, qua son lâche outrage lui eût apporté, sans parler du meurtre du valet dans lequel, avec ou sans raison, la justice croyait voir les mains du
prince qui, dans ses accès de rage^ devenait un fou dangereux et même criminel.
Nadjeska Ivanowna, avec colère, voulut l'interrompre.
— f Ne l'excusez pas !» — lui dit le Roi en lui fermant la bouche par un long baiser, et en l'assurant sous les serments les plus formels qu'il l'épouserait dès que le temps imposé par la loi serait écoulé après le prononcé du divorce. Du reste, le cas de M"® de Mineleko était si clair qu'elle n'aurait pas l'ombre d'une difficulté à voir sa demande agréée.
ONSiEUR de Mineleko, le cinquième soir de son arrivée dans la capitale du Caucase, et par conséquent le neuvième après son départ de la Residenz thessalienne, ne reçut pas sur la santé de sa femme les dépêches accoutumées. Des affaires très graves le retenaient, ce qui le contrariait fort, car ses malles étaient à peine débouclées que d'obligeants amis, toujours empressés à propager les mauvaises nouvelles, lui avaient très secrètement appris que le Roi de Thessalie sollicitait et avait obtenu de son cousin du Caucase le rappel de son ambassadeur. Déjà même on en désignait le successeur. Quoi que fit de Mineleko pour les connaître, il ne put savoir les motifs allégués par la cour thessalienne.
Ceci ne laissait pas que de l'inquiéter, et, pour le moment, rendait impossible son retour en
Thessalie.Sa conscience aux abois lui disait bien la cause de sa disgrâce, il croyait même la situation encore plus grave, car il savait qu'en Thessalie, où l'autocratie n'était pas absolue comme au Caucase, les tribunaux étaient indépendants du Roi. Il se disait que, malgré les efiorts de Charles -Ferdinand XVIII, les bouquetières pouvaient avoir parlé d'aune façon plus précise^ et le groom s'être départi de son mutisme. Sa Majesté sans doute aurait grand mal à étouffer Taffaire. D*un autre côté, il connaissait tes habitudes de son pays. Il savait comment, soos prétexte de vous faire changer d'air si, en haut lieu, on se trouve offensé, on vous expédie vivement et facilement sur les côtes du Pacifique. Donc, il peQsait que, pour le moment, r! serait plus prudent de ne rien approfondir et de rester là où il était.
Douze jours après son installation au Cau case, il reçut un choc sous le coup duquel il resta terrassé.
— • a Un graïKl pli pour Son Akesse« »>
C'était encore VassiE, le fid^c Yassûi, qui, ayant suivi son maître dans sa disgrâce;, pariait ainsi en lui tendant rnie lettre qui portait le sceau officiel.
Pourquoi, à cette nouvelle bierr simple poar-
tant, un cnrangc battement agîta-t-il le cœur de de Mineieko?
Lentement, H monta TescaBer, détermine à n'Vravrîr le pli que quand il se trouverait bien seul. ,
Arrivé dan« sa chambre, un instant H s'accouda sur Tappui d'une des fenêtres restée ouverte; le front reposant sur sa krge main^ SCS doigts perdus dans son épaisse chevdure^ vraie crinière noire et drue que soulevait le vent^ il écoutait dktrahement les rumeurs confuses et lointaines qui s^élevaîent des champs ensommetUés« concert harmonieux de Peau, des arbres et du zéphire, chant du soir de la nature reconnaissante, langage divin des nuits étoilées et sereines. La lune, comme un disque d'argent^ répandait une clarté qui semblait éclairer son âme ténébreuse. A toutes ces voix, à tous ces murmures répondaient les tressaillements d'une conscience en reproche: les mois, les semaines, les heures mêmes des premiers temps de son mariage se pressaient en foule dans sa tète alourdie.
Comme la petite Nadjeska Ivanowna aimait le langage muet et sublime de ces nuits-li!
Qu'il se moquait alors des idées romanesques qui traversaient cette mignonne tête fantasque, toute pleine die merveilleux! A son tour, il se
sent porté vers ces beautés qu^il connaît à peine. Ah ! s'il lui était donné de recommencer le passé! s'il avait su modérer son caractère sombre et jaloux^ il ne se trouverait pas à présent dans cette impasse terrible !
Tout à coup, il pense au pli. reçu et resté intact; il faut pourtant se résoudre à en briser le cachet. A regret il quitte la fenêtre, et vient tristement s[asseoir près de la table, où brûle une lampe que Vassili vient d'y placer.
— « Son Altesse a-t-elle encore besoin de moi? — demande le fidèle serviteur.
— Tu peux te retirer; je sonnerai quand ta présence me sera nécessaire. »
Vassili salue profondément; de Mineleko enfin ouvre le pli...
Aussitôt, une imprécation terrible se fait entendre. Le prince debout, chancelant, la lettre à là main, regarde autour de lui; sa pupille démesurément dilatée n'aperçoit rien... rien que la nouvelle terrifiante de laquelle il doute encore.
Ce message appréhendé, c'est la demande en divorce de la princesse, très nettement formulée par son avocat: « demande » ajoutait ce dernier — « déjà envoyée au ministère. »
Pendant plus d'une heure, avec ce regard stupide qui embrasse tout et ne voit rien, Tam-
bassadeur reste là, cloué, anéanti sur son fauteuil. Une pensée seule survit à la catastrophe qui l'accable :
Ah ! c'était donc pour cela que le Roi l'avait congédié! C'était pour mieux circonvenir la jeune femme... sa femme!... sa Nadjeska Ivanowna! la vie de sa vie I qu'il l'avait si vivement éloigné... «Ah! scélérat!... monstre! tu me le paieras!... je jure que tu me le paieras! Dus^éje périr avec toi, je te tuerai I »
La fureur du prince, cette fureur folle qui l'entraînait toujours à faire des choses insensées, se réveillait avec toute sa force sauvage.
Vassili attendait dans une chambre près de celle du prince. Depuis longtemps, le dévoué serviteur connaissait à ne pas s'y méprendre les symptômes précurseurs des accès de rage de son maître. Mais, l'ayant bercé tout enfant, il le connaissait si bien qu'il savait d'une façon absolue que, s'il était violent, du moins il ne descendrait jamais jusqu'au crime; aussi, lorsque tous le soupçonnaient lors de l'assassinat de Kassan, une voix intérieure disait impérieusement au frère de la victime qu'il était impossible, impossible que ce maître, qui pleurait le serviteur presque autant que lui,Vassili, que ce maître fût coupable !
Lors de l'agression de la forêt, au contraire, il
25o LE ROI I>£ THESSALIE
n'avait pas hésité à croire que c'était de Mineieko qui BA^it tout fait; la disgrâce qui, de près, avait suivi cette violence, ne l'avait point surpris.
En entendant dans rappartement du prince les pas précipités et désordonnés qui succédaient au silence profond de tout à Theure, Vassili se douta que quelque diose d'anormal se passait. Il' eut peur:
Mon Dieu! si encore il avait seulement quelque influence sur Tambassadeur! s'il lui était permis d'entrer et de lui dire : « M^Htre, mon maître ! écoutez un homme qui vous est tout dévoué ! Au lieu d*agir sous Tinfluence d'une colère impuissante, calmez-vousl... revenez à vous ! »
Mais le malheureux n'osait pas. Pourtant, â la fin, n*y tenant plus, et craignant une catastrophe irréparable, il se décida à frapper doucement. D'abord, il n'obtient pas de réponse ; mais îl ne se rebute pas, et sa persévérance est enfin récompensée. Une voix altérée demande :
— « Qui est là?
— Monsieur Tambassadeur, dest moi, Vassili...
— Que me voulez-vous?
— Que Votre Excellence me permette d'entrer. »
La porte s'ouvre. Le prince était st changé,
LE nos DE THBSSA.LIE 2:>I
si terrible à voir que le vieillard recula épouvanté.
— « Mon maître ! mon tJier maître 1 — s'écriail, — je ne suis qu^uae bête, ^e le sais, mats inie bête qui vous est toute dévouée. Plus calme et plus réfléchi que Votre Altesse, fe la supplie, comme Ellen^a pour Tinstant pas d'autre dévouement autour d'Elle, de bien vouloir tout dire â son serviteur et de se laisser un peu conseiller par lui. ■
Il fallait à Vassili un intérêt, un anKHir toutpuissant pour son maître pour oser lui parler ainsi. De Mineleko, le cœur brisé, fax touché de cette grande preuve d'affection.
— « Pauvre brave! — dit-il. — Tu m'aimes, alors ?... tu m'aimes, malgré mon caractère, malgré mes brutalités ?... Et eux... »
Il ricana férocement et montra ce qu'il venait de recevoir et où ces adjectifis : « brvte » et « bourru » étaient écrits en parlant de lui. Vassili y jeta les yeux; en un instant, il comprit tout, il fut atterré.
— « Monseigneur, — dit- il, — dès demain il faudra voir un avocat que vous choisirez parnû les plus célèbres; pour ce soir, il n'y a rren à faire qu'à essayer de vous calmer, de dormir. Vos idées, après un repos, seront plus justes, plus lucides.
— Essayer de me calmer I Essayer de dormir!... — Et le ricanement de de Mineleko s'accrut encore. — Pourrais-tu dormir, toi, si quelqu'un te venait arracher le cœur ?
— Non, monseigneur. Je vous sais malheureux et je veux, dans la mesure de mes forces, vous aider à recouvrer la tranquillité perdue. Mais que vous reste-t-il à faire en ce moment ? »
Le pauvre vieux avait raison. Avec des mains tendres comme celle d'une femme, il commença à dévêtir son maître qui, complètement inconscient de ce qui se passait autour de lui, se laissait faire comme un enfant.
Malgré toute la fureur qui Tétreignait, de Mineleko reconnaissait combien il avait été coupable. Cravacher sa femme I une princesse de Mineleko ! Était-ce étonnant qu'après cela elle demandât son divorce ?
Nous ne nous étendrons pas plus longtemps sur le désespoir du malheureux.
Le lendemain, le prince de Mineleko fit appeler un des premiers avocats du barreau de la capitale du Caucase. Il résulta de cette visite que, le jour même, une sommation à l'adresse de M™« de Mineleko partit pour la Thessalie.
Par ce pli, le prince faisait savoir à Nadjeska Ivanowna que, bien que son rappel du poste d'ambassadeur à la cour de Thessalie ne fut pas
oflBciel, il ne devait pas, jusqu'à nouvel ordre, retourner dans ce pays, et que, restant pour le moment dans la capitale du Caucase^ il la sommait de réintégrer le domicile conjugal.
A cette sommation, le courrier suivant rapporta cette simple réponse : « Jamais ! » signée « Nadjeska Ivanowna de Narish. »
Ainsi, même le nom qu'il lui avait donné, elle le lui rejetait! Vraiment, tout était bien fini entre eux.