‹ Le Roi de ThessalieChapitre 2 sur 4 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

E divorxe du prince et de la princesse xle Mineleko fut^vite décidé.,. et le procès gagné par la princesse, qui.triompha sur 4X)us'Ies points. La cour. suprême trouva au chapitre « brutalités, voies de fait, » les charges les 'plus^crasantes contre Tambassadeur. La garde «vles^enfants.échutaussi à la .princessq, quirs^en était'tooîouEs montrée digne; le père n!eutque

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le droit de les voir à certaines époques déterminées par la loi, et encore les entrevues ne pouvaient-elles avoir lieu que devant témoins.

Ces événements ne se passèrent pas aussi raypidement que nous les racontons. Toutes les formalités inhérentes à un procès suivirent leur cours, et la chose ne dura pas moins de trois mois. Quand tout fut terminé, on était au mois d'août.

Le bruit du « scandale Mineleko », comme on appelait Tafifaire de Tex-ambassadeur du Caucase, se serait éteint devant d'autres nouvelles et d'autres faits divers, si, peu à peu et malgré le silence qu'en avaient gardé les feuilles caucasiennes, une histoire extraordinaire, incroyable, ne fût tombée comme un coup de massue au milieu de la noblesse thessalienne. Certes, la chose était fort étonnante ; et ce fut une vraie commotion dans Residenz-Stadt. Ce bruit singulier, le voici : On chuchotait, dans la capitale du Caucase où le procès avait eu lieu, qu'à cette partie de l'interrogatoire : « Qui a pu écrire cette lettre anonyme ? » un témoin s'était levé, demandant la parole. Cet homme était Bolski. Invité à s'ex- " pliquer :

— « Monsieur le président, — dit-il,— voici ce billet néfaste, cause de tout le mal. J'en ai découvert l'auteur; il touche de près à Târistocratie

de son pays, car c*est un comte thessalien. .Doisje le nommer ? »

Cette déclaration amena une stupéfaction générale; chacun s'entre-»regarda, étonné, abasourdi.

Dimitri Feodorowitch n'avait encore rien dit de sa découverte. Il craignait tant les emportements du caractère violent du prince, qu'il avait préféré tout lui taire jusqu'au jour où la justice siégerait.

Dès que de Mineleko, le premier soir qu'il Tavait fait venir, lui avait montré la missive arrachée à la princesse, Bolski avait reconnu que la lettre anonyme et ce pli venaient de la même main, quoique tous deux fussent d'une écriture déguisée. Il avait là-dessus basé son enquête.

De Mineleko, au témoignage de son agent, bondit comme un lion sous le coup de fouet du dompteur.

— '■ « J'exige — s'écrie-t-il — que le nom de cet homme soit livré à la vindicte publique ! »

L'anxiété est extrême : on craint I... on désire !... Quel est le vil seigneur qui n'a pas le courage de ses actes ?

La voix claire et ferme de Bolski jette alors au mépris de tous un nom jusqu'alors respecté, le nom de Heiligenthal :

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— « Cest le comte Waldemar de Heili- > genthal I »

— « Alors, c'est lut !... lui ! qui a tué mon ser viteur ! » — avait dît le prince à ses avocats.

Le prince avait voulu poursuivre l'affaire, mais on lui fit remarquer que bien que vraisem- , blablement Heilîgenthal fut le meurtrier, la lettre arrachée à la princesse ne prouvait rien, absolument rien. Il demandait quand elle finirait par lui accorder un rendez-vous. Était-il prouvé que ce rendez-vous ait jamais eu Ifcu ? Rien absolument ne rindrquait.

Avec la rapidité de la foudre, toute cette histoire, comme une bombe fulminante, vint éclater en Thessalie.

Waldemar tenta d'abord de nier, mais cela lui fut impossible ; Bolski avait pris toutes ses précautions pour que la vengeance de de MineJeko fût complète. Avec la persévérance d'un fanatique convaincu de sa cause, Dimitri Feodorowitch avait su découvrir la servante par laquelle Waldemar avait fait remettre le pli; le témoignage de cette fille était écrasant.

La disgrâce de Waldemar fut terrible ;'aucun de ses amis ou camarades de la veille ne voulut plus lui donner la main. Walptirga fut consternée du coup qui accablait son frère; cependant elle ne perdit pas son titre de dcmoisellp

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d'honneur. On la plaignit sincèrement^ et la protection viveetaffectoeuse que Im accordèrent lesprincesses royales, très affligées du malheur qui croulait sur elle, détourna de sa tête la honte, Tanathème qui pesaient sur Waldemar; et quant à [^assassinat de Kassan, Tidée qu'il en eut été Tauteur paraissait si absurde et si impossible, il put^ avec tant de facilité prouver un alibi pour la nuit du meurtre, qu'on ne s'arrêta pas un ips« tatit à cette accusation. Pour montrer que plus que jamais Walpurga était bien en cour , la princesse fiancée se fit constamment accompa* gner par la jeune comtesse.

Walpurga aimait tendrement son frère; à présent, sa pensée se partageait également entre lui, dont elle s'inquiétait, et Conrad, qu'elle adorait. Qu'allait devenir le pauvre rejeté de tous I Plus affecté qu'il ne voulait le laisser paraître, la honte qui avait rejailli sur lui Fobsédait.

Sop âme altière se refusant à reconnaître combien le repentir et Faveu réhabilitent le coupable, il allait, soutenant à tous que cette infernale histoire de la lettre anonyme n'était qu'une odieuse machination ourdie par une ignoble fille de bas étage dans l'espoir d'empocher quelque argent. Mais quoi qu'il put dire, personne ne le crut.

Le désespoir était devenu son hôte habituel ;

le remords Taccablait ; il ne mangeait plus, ne riait jamais. Comme tous, embarrassés en sa présence, afFectaientostensiblement.de l'éviter, il ne sqrtait plus au grand jour. Attendant la nuit» comme une bête nuisible et malfaisante il se faufilait dans les chemins isolés, cherchant à respirer Tair pur dont sa poitrine desséchée aussi bien que sa tête enfiévrée avaient un si grand besoin. Malgré toute la poésie des champs endormis, malgré la senteur des haies de sureaux et d'aubépines, malgré les parfums qui s'échappaient des fleurs trop épanouies d'août, malgré l'obscurité du firmament tout piqué de mille feux, le malheureux homme restait indifférent à ces beautés. Pour lui, marcher était un besoin mais aussi une peine; reposer, une nécessité aussi bien qu'un fardeau ; car, quelque chose qu'il eut voulu entreprendre, partout il se trouvait vis-àvis des mêmes obstacles: son déshonneur, sa félonie. Un proverbe allemand dit que: « Celui qui creuse un trou pour autrui y tombe souvent lui-même » ; n'était-ce pas le cas du jeune homme! Cette lettre anonyme, il l'avait envoyée dans l'espoir d'arriver à éveiller la jalousie de l'ambassadeur contre le Roi, et aussi d'empêcher que Nadjeska Ivanowna continuât avec ce dernier ce qu'il appelait ses « infernales coquetteries ». Et qu'avait-il amené? i® un divorce

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qui livrait complètement celle dont il était si éperdument amoureux au Roi, rival bien plu^ sérieux que le terrible ambassadeur ; 2® sa honte éternelle,, tache indéliébile dont son front resterait à jamais marqué.

Quoique personne n'eut pu soupçonner que le Roi allait épouser M™« de Mineleko, — Heiligenthal pas plus que les autres ; — quoique Nadjeska Ivanowna eut vécu de la façon la plus réservée et la plus retirée pendant le temps des débats du divorce, une rumeur sourde commençait à planer dans toute la ville. On se disait. tout bas, bien bas, que plus que jamais le Roi aimait éperdument la jeune et ravissante princesse.

Pour Waldemar, nature qui n'avait de noble que les parchemins de ses ancêtres, une autre cause, plus grave pour lui peut-être que le remords de son infâme conduite, ne contribuait pas peu à entretenir l'inquiétude dont son cœur était déchiré. Comme nous tous, Heiligenthal tenait à la vie ; quel que soit le but que nous nous y soyons proposé, quel que soit le chemin que nous nous y soyons tracé, vivre est vivre, disent les sceptiques, et le jeune comte était de leur avis. Or, avant qoe Bolski eut, en plein tribunal, livré son nom à la réprobation générale, Heiligenthal n'ignorait point que de Mineleko

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^ n^avait cessé de répéter à qui voulait l'entendre : « Si jamais je découvre le lâche auteur de cette lettre' infernale, — et je le découvrirai, dussé-je renniiier ciel et terre! — quel qu'il soit., quelqii'endroit qu'il habite, j'irai et je le tuerai I w Maînicnant,le prince savait... et il était homme àexécu ter sa menace. Assurément, il trouverait moyen de mettre la main sur Heiligenthal. Déjà Waldemar croyait s'apercevoir que, depuis quelque temps, un homme, qu'il reconnaissait pour ravoir vu autrefois attaché à Tambassade du Caucase, paraissait le filer partout où il allait:

Il savait que, panrinfluence qu'avait su exercer le Roi deThessalie sur l'Empereur du Caucase, de Mineleko, ayant été envoyé dans les vingt^quatre heures après son procès en mission lointaine par son gouvernement dans l'Empirei-Céleste Dour décidèrune question de frontières, ne pouvait encore paraître. L'ambassadeur craignait^ il que Heiligenthal ne prît la fuite d'un pays oii il était maintenant un disgracié ? Certes, ouiî et il le faisait secrètement surveiller pour qu'il ne lui échappât pas. Mais de Minelçko n'avait pas besoin^ de craindre. Waldemar, rivé à son emploi, trop pauvre pour voyager, étaiti obligé de rester. Le terrible ambassadeur retrouverait sa proie, quelque tard que ce fût.

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ir mois après ces événements, c'est-àdire le 22 juin, le jour fixé pour la ce* lébration du mariage de la princesse Augusta avec le prince Georges^de Pattenpoufi était arrivé. La cérémonie devait avoir lieu en grande pompe à Téglise du château.

Pour en marquer la solennité, non seulement rimpératrice des Hindoustans» l'auguste grand mère des prinoesses de Thessalie, devait, avec. son inséparable fille, la princesse Corysande, y assister, mais encore le prince de Delhi, prince héréditaire de la couronne hindoustane, avait promis de venir accompagné de sa femme.et de leurs fille». Le prince et la princesse impériale de Babylone et leurs enfants y devaient être, ainsi que grand nombre d'antres personnages de sang impérial «ou royal. On y remarquerait aussi le doc d'Alri^m, last but not least^ piûs-

qu'il était un prince héréditaire bon à marier, fils aîné d'un de ces petits rois d'opéra-comique qui se lèvent à TOrient, devenu la serre chaude où éclosent quantité de ces têtes couronnées destinées à être un jour, par la houle d'une révolution ou d'une guerre, aussi vite emportées que l'écume des circonstances les a facilement apportées. Maintenant, cailloux inutiles, ils deviennent, au gré et suivant l'intérêt des grandes puissances, autant de bâtons nichés dans les roues de la politique de l'Europe, qu'ils dérangent souvent.

Toutes les femmes et les fillettes de la ville n'avaient plus qu'une occupation, un souci bien absorbant : connaître le trousseau de la royale mariée, magnifique présent de l'Impératrice des Hindoustans.Tout autres' questions disparaissaient devant celles-ci : Combien a-t-elle de robes? Comment, en quoi sont-elles? Quel est le nombre de ses chemises, de ses jupons? Les ménagères sérieuses , pensant plus au solide qu'aux colifichets, cherchaient à deviner combien la jeune mariée aurait de draps de lit, de taies d'oreiller, etc., etc., de caleçons, de camisoles...

Puis, c'était le chapitre des bijoux. Celui-ci, par exemple, devenait inépuisable pour ces imaginations de jeunes filles ne possédant que quel-

ques petites croix ou médaillons sans valeur. On savait que le Roi allait donner une superbe parure de diamants. Déjà, dans la vitrine de Knapp, le joaillier de la cour, se dressait le diadème, semblable à un ruissellement de feu . liquide, posé sur un coussin de velours bleu de ciel. Combien d'yeux féminini, en voyant cette merveille, restaient là ébahis, enviant 1^ bonheur de cette blonde fille de roi I A ce trésor sans prix s'en ajoutaient bien d'autres : c'étaient une splendide rivière tout en brillants; plus loin, des boucles d'oreilles dont les perles fines, vraies trouvailles rapportées des mers lointaines, étaient grosses comme un œuf de roitelet ; là, des fleurs détachées qui, semblables au ver luisant dont la clarté se trahit sous le brin d*herbe, devaient, comme des scintillements de flammes, briller bientôt dans la coiffure de la jeune épousée.

Tous s'étaient donné le mot pour créer des chefs-d'œuvre. La couturière de la cour, Fraulein Schafskopf, exhibait des magnificences en fait de robes. Que ces négligés du matin étaient beaux! Comment ne pas aimer la femme qui, ainsi vêtue, semblait à plaisir cacher des charme$ qu'elle laissait deviner ?

Quelles tortures pour Walpurga , obligée d'accompagner la princesse fiancée. A toutes

ces sorties, la pauvre jeune fille pensaitt da-»vantage à soti beau Conrad, qu'elle aimait si éperdument. Mais Tintensité de ses sentiments n^augmentait pas les chances de son marine.

Son père et sa noère, malgré la-disgrâce de leur iîls, restaient insensibles et implacables»: Walpurga n^appartienArait jamais qu'à un homme ayant rang dans la noblesse, tandis que Faira^ blissement sur lequel comptaietit tant M'**Hallcr et son fils n^avançait pas.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, Walpurga s'était confiée aux jeunes princesses; elle leur avait raconté tout son roman d'amoor, avec ses craintes et ses espérances. Les jeunes confidentes s'y étaient intéressées, et bien souvent en par* iaient à leur père. Mais Charles- Ferdinand résistait inexorable. Quelle raison y avaitril potir anoblir la famille Haller? Certes-, la petite comtesse était charmante, Conrad joli cavalier; mais ce n'était pas assez. « Suffit-il qu'une fîlle de haute race vienne s'éprendre follement dbn. bourgeois, pour que ce bourgeois obtienne de»^ titres qui ne sont dus qu'à la naissance ou.à<ks mérites exceptionnels ? » avaient répondu les renfrognés ministres, plus ou moins tous vfeox et égoïstes, à Sa Majesté qui avait daigné leur soumettre la question.

Les circonstances insolites qui venaiem»d*hc-*'

isscr la vie de M"»« de Mincleko, avaient empêhé ^Walpurga de beaucoup la voir, et aussi de levenir assez intime avec elle pour lui demander >on appui auprft du Roi. Du reste, la liaison :out incertaine du Roi et de M™® de Mineleko , le léger doute au sujet des relations de son frère ïvec Tambassadrice qui avait surgi en elle, même avant les révélations du divorce dévoilant le rôle de Waldemar auprès de la princesse, eussent empêché M"® de Heiligenthal, avec son tact exquis, de jamais lui adresser une pareille prière. Elt maintenant^ après la lâcheté de son frère envers Tambassadrice, elle ne pouvait assez s'applaudir de n^avoir pas parié.

M'*»« H aller devenait plus amère de jour en en jour* SonJGonrad! son beau Conrad! il y avait-il son égal dans la garde du Roi, le régiment choisi de la Thessalie? Qui portait la tête avec une. désinvolture aussi royale que lui ? Ne |fi remarquait-on pas, et toujours, et partout ? N 'eut-on pas cru facilement qu'il était fils de >rince, plutôt qu'enfant de la bourgeoisie?

Quant à. M"' de Mineleko , elle ne sortait haintenant jamais qu'entre ses deux bébés sur bras de leurs nourrices*. C'était un ravissant lectade que celui de cette mère si jçune, avec enfants si beaux, ï-a princesse n'avait pas peu souffert. pendant

ce temps tout rempli d'anxiétés, d'incertitudes. De nouveau, des sentiments contradictoires se heurtaient dans son pauvre cœi^. Au fond, elle s'apitoyait souvent sur le sort de son mari ; le malheureux aimait tant ses l^ébés ! et désormais il les verrait si peu. Et elle? La violence mênne de la jalousie du prince n'était-elle pas une preuve de l'amour qu'il lui avait voué? Cette pensée, comme une vive douleur, transperçait profondément le cœur tendre de l'épouse ainsi que celui de la mère.

Loin de lui, n'ayant plus à souffrir de ses brutalités ni de ses emportements, Nadjeska Ivanowna oubliait maintenant tous les travers du mari divorcé, pour ne plus penser qu'à ses bonnes et grandes qualités. Son âme compatissante souffrait de ses souffrances. Maintenant, pour Texcuser, lui, l'absent, le délaissé, elle cherchait à s'accuser. Malgré ses violences injustes, ses reproches blessants, de combien d'attentions dîvouées, d'affection tendre ne Tavait-il pas entourée? Ce mari bourru avait quelquefois des soins de mère. Elle se rappelait que pendant la fièvre violente qu'elle eût à la suite du duel dans lequel il avait tué X***, il Tavait veillée pendant J vingt nuits et vingt jours, refusant de la confier à d'autres mains et s'obstinant à ne prendre ni repos ni trêve tant que cette chère aimée serait

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en danger. Sa vie, celle de ses bébés chéris, car elle était enceinte alors, n'était-ce pas à lui qu'elle les devait ? Que de dévouement alors !... que de bonté l Mais,;à peine guérie, les soupçons, les jalousies, la vie d'avant enfin, avait repris de plus belle. Oui, il devait bien souffrir, ce lion aux ongles rognés, aux dents limées ! Hélas ! si elle était à sa place, combien elle serait malheureuse, désespérée. Ne plus voir ses chers enfants !... ne plus, à toute heure, à tout instant, étreindre sur son cœur ces adorés petits anges ! quel supplice!

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UELQUES soirs avant le jour ou allait se célébrer le mariage de la princesse Augusta, le Roi vint rendre visite à Nadjeska. II était radieux, car il devenait de îour en jour plus passionnément amoureux.

Depuis les événements pénibles qu'elle venait de traverser et dont son cœur était encore tout saignant, Nadjeska Ivanowna avait adopté comme siennes les couleurs noire et blanche; n'étaientelles pas vraiment les seules qui fussent en harmonie avec les pensées de son âme ? tour à tour en deuil d'un passé peut-être regretté, ou pleine . d'espoir en un avenir quelquefois appréhendé... Quand on lui annonça le Roi, bien qu^elle «ut qu'il venait pour accomplir la promesse faite, un léger sentiment qu'elle n'aurait su expliquer traversa son cœur.

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Le temps légal après lequel elle pouvait se remarier venait d'expirer.

A peine le domestique avaît-il quitté l'appartement, que le Roi, s'élançant vers Nadjeska Ivanowna, la pressa tendrement sur son cœur/

— « Doutes-tu de moi maintenant, mainte- ' nant que je viens à toi, heureux de tenir lâ foi jurée qui va faire le bonheur, la joi-e de nos deux vies?

— Ai-je jamais douté de Votre Majesté?

— Ah ! brisons là les vaines formules du rang, et appelle-moi ton mari, ton esclave, ta chose, car je serai tout cela ! Tout s unit pour faire luire sur nous d*heureux présages. Ma fille aînée entre dans son nouveau bonheur dans huit jours^ et nous, nous nous marrerons en même temps.

Notre iHariage devra être tenu secret pourtant jusqu'à ce que ce soit un fait accompli, à cause...

— A cause de l'Impératrice des Hindoustans, n'est-ce pas? — exclama Nadjeska Jvanowna. — Oui, vous avez raison... tu as raison! — ajouta-t-elle plus tendrement; se glissant, pleine de confiance, dans les bras du Roi.

— Et quand arrive l'Impératrice? — demanda subitement M™* de Mineleko.

— Après-demain. Je reçois à l'instant une dépêche m'annonçant cette nouvelle. Elle veut

être ici quelques jours avant le mariage il' Augusta.

— Mais son rêve le plus cher n*est-il pas de vous mariçr avec la princesse Gorysande ?

— Peut-être, mais on ne commande pas à son cœur.

— Oh ! Sire! — dit Nadjeska Ivanowna, prise d'une crainte instinctive, — réfléchissez bien à ce que vous allez faire avant de vous unir à moi par les liens sacrés du mariage ; pesez bien tout : il en est temps encore ! Je vous en prie, ne vous engagez pas de suite... attendez...

attendons. Qui nous presse ? Ah ! si un Jour vous aMiez avoir des regrets, me faire des reproches ! Si le monde, si surtout la famille royale allait me blâmer, me jeter à la tête que j'ai été une intrigante, cherchant à vous circonvenir ! Oh ! Sire!... mon Roil...

— Rassurez-vous, ma bien-aimée, on ne vous jettera jamais que ceci à la tête... » — Et, tirant un écrin qu'il avait jusque-là tenu caché, le Roi l'offrit à la jeune femme toute tremblante.

Faisant aussitôt jouer le ressort de la boîte, le couvercle s'ouvrit et un splendide diadème tout ruisselant de pierreries apparut aux yeux éblouis de la princesse.

— « Tous les diamants que vous teniez de votre premier mari, vous les avez délicatement

rendus; le second ne veut pas vous voir moins parée. Suivant les rites du cérémonial des fêtes, vous devez faire partie du cortège royal qui conduira ma fille jusqu'au, pied des autels. Dans cette suite imposante, je veux que vous surpassiez toutes les autres femmes et en bel uté et en magnificence; voilà donc le bandeau qui ceindra votre front, ô ma reine adorée !

— Vous êtes bon! vous êtes généreux!...

— Ne me remerciez pas, Nadjeska Ivanowa. Le bonheur que j'épouverai à vous voir ainsi, je me le suis ménagé en vrai égoïste; tout seul, je le goûterai ; car si vous passez inaperçue pour tous les flatteurs qui m'entoureront de leurs compliments creux et faux, vous brillerez pour moi de tout l'éclat d'une étoile au milieu d'un ciel pur et transparent.

— Je ne veux plus que vous fassiez de folies pour moi. Votre femme sera contente et heureuse de vivre retirée. Dans aucun cas il ne faut qu'on puisse croire que ]e vous ai épousé par ambition, par amour du faste. Ma position deviendra si délicate, qu'il me faudra doublement faire attention à mes moindres actions ..»

Le divorce de la princesse la laissait dans une situation de fortune très modeste. Fièrement, elle avait refusé d'accepter la pension que la loi imposait au prince de lui faire.

Son père, dans ses dernières années, de plus que ses pertes au baccarat avait joué à la Bourse, et une grande partie de sa fortune était restée accrochée aux épines et aux ronces de la spéculation. Le vieux domaine des bords de la mer Noire était maintenant le plus clair de la fortune de la jeune femme, et on peut s^imaginerie peu que rapporte une propriété pareille, située dans un endroit aussi isolé, aussi sauvage : à peine de quoi vivre pour elle et ses filles.

M"® de Mineleko (nous continuerons à l'appeler ainsi) revint sur touscesdétails, mais le Roi» impatienté :

— « Eh! vq£ie me fait votre fortune! toutes les circonstances en dehors de vous. sont pour naoi de si mince importance que je ne veux plus en entendre parler. Désormais^, vos intérêts me regarderont seul : iaissez-moi le soin de ai'cn occuper. »

Quelques ijoucs .plus tard, ie Jloi fit venir le notaire de la maison royale, et lui fit part, confidentiellement, de son mariage projeté.

— (( Je veux laiire .une donation à ma future femmei — dit-il. — Dressez«£n un acte légal. »

Le noiaire obéit.

Le Roi, ^ savait jusqu'où Na4jeska Ivanowna'auraèt poussé la délicatesse, ne s'en ouvrit pas d'abord à elle, craignant gu!dle relufiât

LE ROI DE THESSAUE î^yS

ce don. Plus tard, quand le mariage du Rii devint une cause célèbre sur laquelle ç'abaitirent tous les cancans des petits esprits inoccupés, chacun au moins se plut à rendre justice et hommage à l'absolu dédain de l'argent dont M*"® de Mineleko avait fait preuve.

Malgré les envieux que lui attira sa haute fortune, malgré les propos malveillants, les reproches injustes que fit pleuvoir sur elle la malignité publique, la princesse resta inattaquablesur le chapitre du désintéressement.

Dans tout cet incident, dans tous ces pourpariers^ la princesse fit preuve d'une délicatesse, unique.

'impératrice des Hindoustans arriva au jour et à l'heure indiqués. Les habitants de la petite Residenz se portèrent en foule à la gare pour voir débarquer les illustres voyageuses.

Tous les carrosses de la cour, fraîchement revernis, faisaient assez bonne figure à la réception des richissimes Hindoues. Le Roi, dans^un équipage à la Daumont, entouré de ses enfants, suivi des grands du royaume» se rendit au-devant de belle-maman.

Le train spécial qui amenait la famille impériale ne se fit pas attendre ; à Theure réglementaire il fut signalé, et bientôt après, au bruit assourdissant de ses sifSets, la machine, lançant ses jets de fumée et de vapeur, fit son entrée en gare. A peine la locomotive était-elle arrêtée, que le Roi de Thessalie s'avança, grave et ma-

jestueux, vers le wagon qui renfermait de si hauts personnages. La portière ouverte, le marchepied baissé, le souverain, les jeunes princesses et les jeunes princes pénétrèrent dans la voiture royale. Après avoir salué T Impératrice des Hindoustans et sa suite, le Roi, toujours solennel, descendit le premier et s'empressa d'ofirir la main à la souveraine. Petite, forte et trapue, portant bien ses soixante ans passés, elle était entièrement vêtue de noir. Sur sa tète était posé, sous un chapeau de crêpe anglais, le bonnet de veuve à la forme Marie-Stuart tel que le portent nos voisines d'outre-Manche.

Devant cette petite femme à la figure couperosée et rouge, sHnclinèrent respectueusement toutes les autorités civiles et militaires de la Thessalie venues en habit de gala ou en grand uniforme. Un instant après, suivie de cette ravissante grappe de princesses thessaliennes, débouchait la princesse Corysande, jeune fille de vingt-six ans, forte et petite comme sa mère. Elle n'était pas en deuil; elle portait un joli costume de drap anglais, bleu-marine. Puis suivaient les dames d'honneur, les aides de camp corrects, raides, avec tout le flegme de leur race affiché sur leurs traits comme en un programme.

Tout ce monde s'installa dans les carrosses de

la Cour, et le cortège, s'ébranlant de nouveau, se dirigea vers le château royal. Il y avait foule, ce jour-là, dans les rues de la petite' Residenz; tous les curieux, et ils sont nombreux, là comme ailleurs, étaient dehors. Les voitures défilèrent promptement dans les larges rues aérées, si droites qu'on les dirait tirées au cordeau. Lancées au galop de leurs attelages, elles traversèrent d'abord les grandes places publiques, bordées de monuments modernes des plus variés; puis la longue rue Royale, la première qu'il jTallait suivre en quittant la gare; enfin, on fila à travers la Luisen-Platz aux huit coins, la plus belle des places de la ville. Au milieu, se dresse la « Colonne de Louis », le plus remarquable souvenir commémoratif de la capitale, ilevé à la mémoire d'un des fondateurs de la dynastie. De loin, ce monument a Pair d'une tour dont la hauteur totale est de trente-cinq mètres; c'est la Colonne Vendôme de Thessaiitf. Comme 4aas jcelle de Paris, on peut y pénétrer et la vi- >siter,.et si l'on se sent le courage de grimper cent soixante-douze marches d'un escalier circulaire prot^é par une sin^ple rampe de fer, on y jouit idlunimagnifigue panorama. Du côté du sud, la vue s'arrête sur la Luisen^Piatz où sTélève un second palais, de moindre importance que le tcbâteau^royal, mais relié à celui-ci, par une ga-

lerie vitrée; C'est là que généralement habite le. prince héréditaire de la Thessalie^ qiiand il se trouve qu'il est marié. Pendant sa visite, l'Impératrice des Hindoustans y doit résider.

Les carrosses royaux, vides de leurs illustres voyageurs, attendaient un certain temps devant l'entrée de ce petit palais, où Ton installait rimpératrioe.

Le Roi, après s'être assuré que rien ne manquait à « belle-maman », se retira, suivi de ses plus jeunes enfants. Les deux princesses aînées restèrent près de leur aïeule. Il remonta dans sa berline, attelée à quatre chevaux, et l'on partit au trot ; quoique les deux palais soient reliés Tun à l'autre par une galerie vitrée, les deux portes d'entrées sont sur dçux places dîfiFérentes».

Le débarquement de la famille impériale de tousi les Hindoustans allait mettre à l'envers ce pays vraiment patriarcal, oii, pendant son séjour, toutes les habitudes seraient changées. Le petit dîner intime qui, le soir même, devait suivre la réception de la vieille Reine mère, avait été remis à neuf heures. Or, pour une Cour où un rien devient événement, cette dérogation aux coutumes invétérées ferait époque certaineinent- Neuf heures du soir! C'était l'habitude de rinfïpératrice ; il fallait s'y conformer. Que de-

viendraient tous ces estomacs qui, chaque jour, d'un bout de Tannée a l'autre, et cela de temps immémorial, se mettaient à table à cinq heures ?... Pour la Residenz-Stadt, cette variante paraissait extraordinaire.

Le Roi, mettant à profit les quelques instants qui le laissaient libre entre l'arrivée de la vieille Impératrice et Theure où il lui faudrait la rejoindre, accourut vivement chez M"»® de Mineleko.

— « Peut-être ne pourrai-je revenir ce soir, ma bien-aimée, — lui dit-il tristement ; — j'en suis tout affligé. Pourquoi faut-il que cette lourde tâche de Roi et de gendre me tienne éloigné de toi que j'adore et aux pieds de qui je voudrais rester sans cesse ? Mais encore quelques jours, et je ne te quitterai plus ; encore quelques jours, et je serai à toi, comme toi-même tu seras à moi, pour jamais ! Ne plus être une heure, une seule heure sans toi I vivre de ta vie !... Oh ! ce bonheur I qu'il est lent à venir ! ... »

Après cette courte apparition du Roi, Nadjeskalvanowna se trouva bien seule... Seule?... était-ce bien vrai, ceci ? Oh I non, car ne vivaitelle pas avec ses souvenirs du passé, ses pensées d'avenir...

Ce soir-là, elle reçut la visite de son avocat. A peine de retour du Caucase, où elle l'avait en-

voyé pour terminer toutes ses affaires de divorce, il venak lui rendre compte de la mission accomplie.

— « Princesse, tout est fini... Le prince de Minekko, vous le savez, avant son départ, s*est enfin, mais non sans peine , soumis à toutes les conditions du jugement de la cour, suprême. ^

« Le refus que vous lui avez fait de la pension qu'il devait vous servir pour vous et vos chers bébés, et qu'il a appris seulement à son arrivée dans TEmpire-Céleste, lui a ét^pénible; son cœur d'aigle en a saigné, m'ont écrit ceux qui l'entourent. Ah ! le coup qui le frappe est, même pour sa rude nature, trop fort, trop lourd : il en est atterré !

« D'abord, avant de quitter l'Europe, il voulait venir ici, vous ressaisir malgré tout et vous emmener au loin avec lui ; mais des influences en haut lieu ont agi ; il a dû partir immédiatement. Puis on lui a fait comprendre que toute résistance devenait inutile. Le Roi de Thessalie a opéré une vive pression sur l'Empereur. Malgré le cas immense qu'il fait de l'ambassadeur du Caucase, Sa Majesté n'a pas hésité à lui faire savoir que s'il osait tenter de rentrer en Thessalie ou vous tourmenter de quelque bçon que ce fût, une fois sa mission

lÔ.

terminée il l'enverrait, non pas comme ambassadeur dans une autre cour d'Europe, mars bien comme gouverneur dans une station éloignée du Pacifique. Vous comprenez qu'une menace ^nssi terrible a dû produire son effet.

— Est-il... bien changé?... — demanda Nadr jeska Ivanowna, ne comprenant pas elle-même quel étrange intérêt l'attachait encore à cet homme. Mars il était le père de ses enfants, de ses pauvres bébés, et un tel lien ne s'annihile pas si vite.

— Oui, il est bien changé; du moins, il l'était, car je ne l'ai vu qu'avant son départ pour sa mission, d'où il pourra bientôt revenir, car dix mois presque se sont écoulés déjà depuis cette époque. Vraiment, il vous ferait peine à voir ! Ce n'est plus que l'ombre de lui-même. Je crois que le remords qu'il éprouve de l'action brutale à laquelle il doit le divorce, le poursuit nuit et

our. Etre séparé de vous, sans aucun espoir de retour, lui semble au-dessus de ses forces. Quant à M. de Heiligenthal, qu'il appelle le larron, l'assassin de sa joie, de son bonheur, je serais bien étonné si l'ambassadeur, dès qu'il se verra libre, ne trouvait pas un jour ou l'autre le moyen de lui faire payer chèrement sa lâche infamie. J'ose vous le dire, madame, parce que je vous sais bonne et miséricordieuse, je suis parti de tà4)as

LE ROI DE THESSALia .283

et je reviens ici avec la ferme convirtioti que AK de Mineleko est à jamais voué au malheur, car il vous aime toujours. »

Nadjeska Ivanowna resta toute la soirée perdue dans une profonde rêverie. Cet homme, désormais seul, sans femme, sans enfants, puisque la loi les lui ôtait à la fois, occupait sa pensée presque entière.

— « Le prince m'a paru désespéré' de la rigueur du tribunal qui ne lui laisse que l6 dh>it trop rare de voir ses enfants, » avait dit l'avocat.

Nadjeska iKranowna avait été incapable d'en entendre davantage, une peine immense lui'serrait le cœur. Le malheureux ! quel châtiment' était le sien ! Et des larmes amères montant à sesyeux, elle pleura sur les souffrances de celui par qui elle avait tant souffert.

Ses bien-aimés enfants, ses fillettes toutes blanches» et roses et déjà si tendres^ elle aussi, elle allait les quitter. Oh ! pas pour longtemps, par exemple I elle ne saurait vivre sans elles.

Pendant le court séjour qu'elle devait faire avec son royal époux dans un de ses châteaux éloignés de la capitale, Nadjeska Ivanowna, pourplus-de sécurité, a vaifdécidé qu'elle laisserait avec leur» nourrices, qu'elle savait leur être toutes dévouées, ces chers petits êtres sous la protection des scEfurs de la Miséricorde. Là, à

Pabri de ce pieux et inviolable sanctuaire, elle n'aurait rien à redouter du violent de Mineleko, qui , apprenant son absence, en aurait profité peutêtre pour lui faire enlever, lui voler, à Taide de mains tierces puisqu'il;ne pouvait agir lui-même, ses trésors, ses seuls bijoux.

Le couvent de Sainte-Marie de la Miséricorde n'était qu'à quelques heures seulement de la Residenz. Le village où se trouvait cet .asile de la piété et du dévouement n'appartenait pas au sol thessalien. Perdu dans les cimes abruptes des montagnes environnantes, il marquait la première étape au delà de la frontière du royaume de Charles-Ferdinand de Thessalie.

Cependant, les quelques jours qui séparaient encore M"** de Mineleko de son mariage avec le Roi passèrent promptement , trop promptement peut-être au gré de ses désirs.

Bientôt cette seconde union serait à jamais consommée. Pour toujours , elle allait être au Roi ! Pour toujours aussi, de Mineleko serait à jamais désespéré. L'année écoulée à ses côtés, temps si court et pourtant si fertile en événements, ne serait plus qu'un souvenir...

La réalité, la vie telle que son imagination vive la lui avait fait souhaiter, commenceraitelle ?

Hélas ! qui pourra jamais sonder les profon-

deurs de Pâme humaine, en connaître tous les replis !

Cette-femme jeune et belle, née pour le bonheur, à la veille de le saisir, se prenait maintenant à regretter presque les combats livrés, les . déceptions éprouvées ; c'est qu'elle le connais- ^ sait, ce passé, et en s'en séparant l'aimait presque. Que lui réservait cet avenir, qu'elle souhaitait tout en l'appréhendant.

La veille du jour mémorable où M""® de Mineleko devait devenir la femme du Roi, celui-ci vint à l'heure habituelle.

— « Demain !... c'est demain I... — dit-il, en pressant passionnément Nadjeska Ivanowna sur son cœur. — Oui, c'est demain, ma bienaimée, que tu seras à moi^ que tu deviendras ma femme pour toujours ! »

Devant tant d'effusion, de tendresse. M"' de Mineleko restait cependant inquiète, agitée.

— « Que dira l'Impératrice des Hindoustans,/^ Sire, quand elle saura... Que fera-t-elle alors ?

— Quand elle le saura, il sera trop tard. Ce qu'elle fera? je ne me le demande même pas, car qu'y a-t-il à faire contre les liens indissolubles qui vont nous attacher l'un à l'autre ? »

Le front de Nadjeska Ivanowna, resté tout pensif, s'éclaircit un peu. « Le Roi a raison », pensait-elle^ essayant ainsi de se rassurer, de

286' LE ROI DE THESSAtlE

repousser l'idée de malheur qui, malgré elle, Tobsédalt. En effet, que pourrait faire la vi«lle souveraine une fois le mariage accompli?...

Pauvre Nadjeska Ivanowna ! si elle avait pu savoir quel faible roseau était ce Roi, sur lequel elle croyait désormais pouvoir s'appuyer.

^ jour tant désiré par la jeime |nrmc«sse

Atugusta, arriva enfin.

Le soleil voulant, kii >aussi, apporter scm offrande à la solennité de cette fête, -sîétoit 4evé-gai et radieux; aes-rayoRsdbretxle poarpre se répandaient 'à foison sur la capitalecthcssalienne. Le ciel était puretbleupscul, un niintiscule • point noir, très • éioègaé encore, tachait rhoriron. To<ute la* ville était en émoi, xar. dans cette pauvre petite > cour, enipesée;d}ctiqiiette, le mariage de la fitte atnée du>Roi,i»ndu plctsifastùeux encore par la présencede lîlmpétatricedes Hindoustans.etxdile de son^auguste fille la princesse Gorysandq, était un événement digne des annales de l'histoire. Toutes les dames dJhonfneur, les aides de caofp, les maîtres et les maîtresses du palais étaient sur pled.Xa cérémonie rcfyAlQ devait avoir lieu à cinq heures du soir, et

tout s'y passerait avec le plus grand faste, comme à la grande cour de Babylone dont cette petite cour-là était, en tous points, le reflet absolu. Une imposante procession serait formée, et, pour se donner en spectacle aux invités, elle irait, comme un long cordon qui se déroule, en promenade de gala dans toutes les salles du palais. X ^

Restées de bonne heure orphelines de mère, ^ les royales et charmantes princesses avaient trouvé auprès de l'Impératrice des Hindoustans, leur aïeule, tout le dévouement, tout l'amour que la mort leur avait ravis. Cette femme austère trouvait pour ses petits-enfants des tendresses, des douceurs étonnantes. Quand la feue Reine, sa fille, lui avait été enlevée, elle s'était juré de déverser sur ces jeunes têtes tout ce que son cœur renfermait de maternel ; ce serment, elle Tavait amplement tenu : ses enfants, elle les aimait à la manière des sauvages, sans restriction, sans mesure.

Le mariage du Roi avec M™* de Mineleko devait précéder de quelques heures seulement celui de la princesse aînée. Tenue très secrète, la cérémonie se célébrerait dans la chapelle du château ; les témoins, au nombre desquels se trouvait M. de Brandt, tout dévoué à son maître, et

deux OU trois invités, avaient seuls été initiés au grand mystère.

Malgré le soleil qui riait, malgré le vâ-etvient, la gaieté qui agitaient la Residenz, la matinée de ce grand jour s'était pour Nadjeska Ivanowna écoulée lente et sombre. Négligemment étendue sur un sofa, énervée par la chaleur excessive qui tombait du ciel comme un souffle de feu, la jeune femme se laissait aller à une profonde rêverie; tout son être semblait comme immobilisé par un spectacle intéressant. Seuls, ses yeux, grands et beaux, erraient vaguement des drapeaux aux guirlandes, de celles-ci aux oripeaux qui décoraient ou plutôt déparaient la ville, en lui donnant Taspect d'une foire au pain d'épice. Quel pouvait être le sujet de ses pensées ?...Qui aurait pu le deviner, devant l'impassibilité de ses traits ordinairement si mobiles, si parlants ? Tout à coup, une visite inopinée vint l'arracher à ses songes. Bien qu'il n'en fût pas l'heure, la grande-maîtresse du palais demandait à lui parler. Mon Dieu! qu'y a-t-il?

Comme le pauvre oiseau sur la branche, la nerveuse Nadjeska Ivanowna tremble sans cesse qu'une indiscrétion ne vienne révéler et entraver ce mariage si désiré, et pourtant si appréhendé I Rassurez-vous, chère épeurée I M™* la comtesse sera heureusement la dernière à connaître l'évé-

2C)0 LE ROI DE TflESSAUE \

nement; gazette vivante, mafgré Pimmobilitc qu'elle imposait à ses filles et aus ^erftoiseUes d'honneur, sa langue afiiiée l'aurait vite propage. Elle ne sait rien et, comme tout le moncte^ ne connaîtra la vérité que quand ce sera ch»se accomplie;

La comtesse de Langweilîg venait pour une petite question de cérémonial. Nous disons petite, ce n'est pas exact, car ce ne pouvait cn^e futile pour elle, dont Tétrôit cerveau n'était rempli que d'idées de préséance et d'étiquette. Mieux que personne, elle s'entendait à merveiJlfe à dresser toutes les filles d'honneur nouvellement arrivées, à éteindre leur esprit et à en faire de vrais mannequins, ne remuant qu'à heure et jour prévus. Il ne fallait rien de spontané devant des Majestés ; à la Cour, suivant elle, rien n'égalait la science de museler ou de garrotter tous les instincts qui pouvaient surgir.

Les deux vieilles filles de M*« de Langweilig, fleurs bien fanées, très montées en graine et chez lesquelles elle avait étouffié toute personna^lité, étaient les plus parfaits spécimens de- cequ'elle savait faire. Bien que les dots de M'^^cfe» Langweilig fussent fort minces, la maman ne désespérait point de les marier; elle allait, toujours cherchant, à travers le monde, des gendres qu'elle saurait modeler, former. Peut-etpeserait-

LE ROI DE THfiSSAUE SgrI

ce à cette fête qu'elle rencoûtrerait la perle cherchée ea vain jusqu^alor^ et si aordemment sou^ hakée? C'était un peu pour cela qu'elle venait ce matin chez M™® de Minelekov il s'agissait de sa* voir si, dans Tarrangement de la processioa royale, elle ne pourrait faire marcher sa fille Mina avec Boris Volkarski, parent très riche et éloigné de M"* de Mineleko, arrivé par hasard depuis peu en Thessalie.

— « Ah! .mon Dieu! j'étouffe! — disait M"« de Langweilig en défaisant les brides de son chapeau ; puis elle s'éventait bruyamment avec un grand éventail qu'elle portait toujours pendu à son long flanc. — Vous verrez, ma chère princesse, qu'il y aura de l'orage, et un orage terrible, qui éclatera, ce soir, juste au moment du grand défilé cérémonial 1

— Oui, elle a raison, — se disait avec un étrange effroi la pauvre Nadjeska Ivanowna, — il y aura de l'orage... » Orage des éléments, orage des passions qui s'entre-choqueront furieusement.

Quand M"* de Langweilig, ayant arrangé à sa convenance l'incident Boris Volkarski, se retira, il était grandement temps que la princesse songeât à s'habiller pour la cérémonie privée du mariage qui devait l'unir au Roi. Nadjeska Ivanowna était sans force ; deux fois elle faillit

se trouver mal pendant que sa femme de chambre rhabillait. Jamais émotion aussi intense ne s'était emparée d'elle. La grande armoire à glace devant laquelle elle était assise la reflétait toute blanche, dans sa robe printanière de crêpe mauve.

LE ROI DE THESSALIE 2Qi

A cérémonie va commencer... l^e Roi et M°"« de Mineleko, tous deux' très pâles, très agités, mais d'une manière bien difiérente, sont debout devant l*autel. Un pasteur luthérien, enveloppé de son long surplis de soie noire, a entamé les prières, les versets du rite sacré duquel tout chant, toute musique, en un mot tout ce qui peut percer au dehors, a été soigneusement exclu : on se cache, on se presse. Depuis le matin, tout est prêt pour la fête du soir. Les hautes fenêtres ogivales, drapées d'ornementations plus luxueuses que de bon goût, laissent très difficilement pénétrer la lumière du jour qui, ainsi tamisée, répand dans la chapelle un aspect sombre et lugubre qui impressionne fortement. Où donc est cette joie, cette allégresse compagne ordinaire de tout mariage conclu par Tamour?

Cependant, la chaleur devient de plus en plus excessive, l'air brûle ; on respire du feu. Tout à coup, comme le ministre du Seigneur va pour toujours unir les deux conjoints, un éclair, parti de l'orient, vient en longs zigzags déchirer la nue et traverser, pour ainsi dire, les grands vitraux placés au-dessus de Tautel.

Nadjeska Ivanowna, très impressionnée par Torage qui se déchaîne avec tant de furie, et aussi mue par une secousse nerveuse plus forte que sa volonté, arrache violemment sa main de celle du Roi. Pourtant, aussitôt, un pâle et triste sourire errant sur ses lèvres, elle la lui aban* donne de nouveau, et pour jamais. Mais à peine la large paume du Roi emprisonne^-t-èlle cette main fine et élégante, frémissante comme le fragile pétale d'une rose près de s'en détacher^ qu'un second éclair^ cette fois plus rouge, plus terrible, brille de nouveau et, comme le puissant rayonnement d'un foyer électrique, illumine de sa clarté blafarde l'église tout entière; aiors^ pendant une grande seconde, ressortent, longues et embrasées, les silhouettes de ce groupe qui^ aux pieds du Maître de la vie ^ de la mort, tremblait comme des coupables pris au piège : c'était sinistre. Puis l'ombre se fit encore une fois, et anéantit cette y mon effrayante. Enfin, dominant celle des éléments en courroux, la voix grave et

LE ROI DE THESSfLlE 29S

solennelle du pastenr se fait entendre; de ses lèvres tombent une à une les paroles sacramentelles: <i Que rhomme jie sépare pas ce que Dieu a uni... »

A peine ces paroles imposantes furent-elles prononcées, qu'un coup de tonnerre, long, terrible comme la clameur de mille canons à ia bataille, sembla ébranler de la voûte à sa base rédifice sacré; une obscurité profonde régnait toujours. Ainsi que dans tous les temples protestants, aucun cieige n'était venu, par sa douce lueur, égayer la cérémonie; lesqaelques témoins, émus par la tempête qui soufflait au dehors, restaiem immobiles à leurs places, pensant bien qu'ils étaient à leur heure dernière. Le pasteur lui-même, malgré son calme apparent, avait été obligé d'interrompre ie cours de l'office. M"^ de Minelefeo, comme pour s'y accrocher, serrait convulsivement la main de son royal époux, auquel elle semblait demander aide et secours,

Lapauvrette!... hélas! qu'aurait-elle ressenti si elle avait pu prévoir que la protection de cet hofnmre sur laquelle elle comptait tant, ne s^ étendrait pas au delà du moment «si xourrt et si terrible passé devant Tautel de Dieu !...Qje serait«-elle dei^nue, iama[heureuse,'si, édairée sont à coup d^une lumière divine, elle eût devmé que ce Roi, incapable de la défendre, n'aurait pas honte de

la laisser, elle, la bien-aimée de son choix, tomber toute meurtrie devant la fureur d'une vieille femme en délire; oui j à cette Impératrice acariâtre et despote, il la sacrifierait lâchement, sans même exprimer une plainte, un murmure.

Pendant que, toute tremblante, Nadjeska Ivanowna cherchait à se blottir contre son nouvel époux, un autre jet de feu traversa encore les ténèbres. Un roulement plus rapproché se fit entendre; puis, comme une digue qui se crève, on entendit le crépitement de grosses gouttes de pluie qui frappaient violemment les vitraux de la chapelle. L orage montait toujours.

Maintenant qu'on voyait juste assez clair pour que les personnages de cette triste scène se distinguassent à travers l'ombre épaisse, le ministre reprit solennellement la cérémonie interrompue. Elle se termina au milieu d'un froid glacial qui, comme un siroco froid, avait chassé au loin la chaleur lourde et accablante sous laquelle, depuis le matin, la ville éiait écrasée. Les dents de Nadjeska Ivanowna claquaient à se briser : c'était si long, si lugubre, ce premier échelon de son bonheur I

Quand les dernières paroles du cérémonial religieux furent prononcées, il fallut se séparer avec beaucoup de précautions. La mariée rentrerait de suite chez elle, où le Roi la rejoindrait

avant une heure. La chapelle formait un seul corps de bâtiment avec le château royal; mais dans une cour intérieure se trouvait une petite porte latérale, qui, par les salles du rez-dechaussée, avait issue sur la Residenz-Platz.

Nadjeska Ivanowna, accompagnée de M. de Brandt, traversa la cour couverte et les salles encore désertesdu rez-de-chaussée.QuandM.de Brandt ouvrit la petite porte devant laquelle une voiture attendait la jeune femme, une telle bouffée de pluie et de i vent vint frapper le visage de la frissonnante Nadjeska Ivanowna qu'elle en fût cinglée comme d'un coup de fouet.

Uouragan, maintenant, était dans son plein ; les éclairs, sans interruption, succédaient aux éclairs, le tonnerre précipitait ses coups longs et rapprochés qui, comme d'autres orages, se ré- ^ percutaient d'écho en écho; les montagnes, dont le demi-cercle boisé encadrait la petite capitale, étaient devenues impuissantes à la protéger contre la tempête qui, de minute en minute, allait grossissant, augmentant. Le vent du nord soufflait avec rage; les arbres alignés et droits de la Residenz Stadt se courbaient jusqu'à terre sous la force de ses rafales: rien ne lui résistait. De tous côtés, ce n'étaient que craquements sinistres pareils à ceuxd^un navire qui, chassant sur ses ancres, vient se briser à la côte inhospi-

agS LE ROI m THESSàUE

talière; la voix àionxie et mugissante du vent se faisait entendre d'upe manière assourdissante» De toutes partsi, le^ toituresi les cheoiiaées vq* latent en éclats;, emportées comme des plumes légères. Malheur à celui qui eut osé affronter cette tourmente épouvantable; car si les maisons n'offraient qu^uae bien faible sécurité, les rues menaçaient de devenir le tombeau de ceux qui les traversaient.

Où étaient à présent ces champs si florissantstout à l'heure? Qu'étaient devenues ces récoltes si fertiles, fruit d'un pénible labeur ? Hélas ! en moins d'un jour, jen moins d'une heure, tous ces travaux d'une année entière étaient anéantis.

La vilk offrait un spectacle vraiment navrant : partout ce n'étaient que débris, accumulés les uns sur les autres. Les décorations élevées si joyeusement pour les fêtes du mariage de la princesse Augusta, pendaient maintenant lugpbrement; ce n^était plus la joie qu'elles annonçaient, maift bien un deuij génâral et difficile à réparer.

— « Oh! je ne peu^pas, je nose pas sortir par un pareil temps! »

Ces mots s'échappèrent des lèvres blêmes de la femme morganatique du Roi.

M. de Brandt selrouvait dans uive situation 4rès perplexe. Il ne pouvait vraiment pas ex^*

LE ROJ DE THESSiU-lE ^96)

ser cette femme fragile et nerveuse à s'en aller par cette tempête. JD'on autre côté, ^le était dans le palais royal, et si quelqu'un l'y voyait à une heure où elle ne pouvait y |>araître que sur un ordre formel, cela dooaexait beaucoup à peneer.

— « Mon Dieu J que faire ? » se donaandait-il,

^ embarrassé. Enfin, puisque maiatenant elle

YUD était la femme de son .souverain et qu'elle ne

voulait ni ixq pouvait partir, il fallait pourtant

a\dser.

Se rappelant à propos qu'il y avaix une petite chambre qui donnait sur la grande galerie dut rez-de-xhaussée, il offrit son bras à M™« de Mii^elekû et Tentraîna vivement dans cette pièce.

— (( Enfermez-vous à double tour, madame, — ditril, — il ne faut à aucun prix qu'on vous voie aupalais en ce moment. J'irai faire part au JRoi, mon souverain maître, de l'eodroit où ;i'ai dû vous cacher^ et je ferai veiller à ce que personne ne vienne vous troubler. »

Dès que Nadjeska Ivanowna fat enfermée dans la chambre, M. de Brandt alla trouver un des officiers de la garde, ^t, lui disant quelques mots à voix i)asse, il partit vivement retrouver Sa Majesté.

Par une de ces ironies qui s'^ntce-croiseni

3oO LE ROI DE THESSAÎ.IR

sans cesse dans l'existence, la pièce où M. de Brandt avait introduit Nadjeska Ivanowna était précisément un des petits boudoirs que la pauvre feue Reine avait fait disposer à sa convenance. Pendant les dernières années de sa vie, la Reine était devenue si faible qu'il lui était impossible, en rentrant de ses promenades en voiture, de gagner immédiatement ses appartements; il lui fallait, avant d'entreprendre cette longue course, jouir d'un certain repos. C'était là, donc, qu'elle se retirait. Tout y respirait Télégance. Sur une immense chaise longue était jetée négligemment une magnifique peau d'ours blanc du plus grand prix. Bien qu'on ne fut pas riche à la cour de Thessalie, la Reine Ahne, enlevée trop tôt à l'imour des siens, avait su s'entourer de ces mille riens que son goût raffiné et artistique groupait en un ensemble vraiment harmonieux.

Nadjeska Ivanowna examinait chaque objet avec une profonde attention ; tout à coup, un bruit imperceptible pour tout autre que pour elle se fait entendre; il se rapproche insensiblement. Ce bruit, celui de pas précipités et assourdis, fa t battre son cœur ; elle attend.. .On frappe doucement, et une voix aimée, celle de son Roi, de son maître, de son mari à présent, murmure faiblement :

— « C'est moi!... ouvrez. »

LE ROI DE THESSALIE 3oi

Elle tourne la clef; d'abord, elle ne voit que M. de Brandt qui, comme une sentinelle vigilante, va de long en large devant la porte de la grande salle vis-à-vis; mais, sous la lourde portière de peluche, un homme se glisse : c'est lui, c'est le Roi, tout frissonnant d'amour! La porte est refermée discrètement. Enfin ! les voilà seuls, ces époux mariés depuis une demi-heure seulement. Que de choses à se dire !

Dès son entrée dans le boudoir, Nadjeska Ivanowna avait vivement enlevé son chapeau.

C'était une légère capote de crêpe mauve, toute ruchée de dentelle et sur le côté gauche de laquelle, dans un pouf de plumes lilas, semblait voltiger un petit oiseau fripon. La blonde chevelure de la princesse était légèrement ébouriffée, car elle ne songeait guère alors à en lisser les bandeaux vaporeux.

Le Roi, avide de connaître un trésor qu'il attend depuis si longtemps, la prend violemment dans ses bras; follement, il Tattire contre son cœur. La tiédeur de ce corps de femme s*abandonnant langoureusement TafFole ; ses artères battent à, se rompre. Tous ses désirs, contenus par l'héroïque honnêteté de la jeune femme, se réveillent plus ardents que jamais. Nadjeska Ivanowna, appuyée sur cette large poitrine, en sent le choc brutal dont chaque

3€X2 LE ROI HE TUESSALIf

henart vient racurtrir ses^eins fermes tet blancs. A chacun des baisers que le Roi éperda dqK>se sar les cheveux folâtres de sa xioque, an frisson voluptueux court dans tout son êire «t vient expirer jasqine dans ses feoiicletces dcgères.

— «Oh'îNadjcdcalvanowna! m'aiimics-mî..-.

Dis, dis que tu m^aimes oorame je t'aime i

— Tu m^aimes dcoac beaucacmpi -«- murmatat-elie.

--^Tant, q<ue j'aurais été te cherchor josque dans la gueuk du lion ! J'ai besoin, j'ai Msîf de toilCest tcâ que je f«ux; q4!ie je oeuK pour toujours I »

Il ne parlait pas : il bégayait; grisé par Tactirance ^ ce corps souple et beau, il jetait les ans après les autres des mots ^lirams d'amoua

— « Ma passion.'et mwi amour sonderont les plus secrets replis de tonxœoret de tes sens^ ma femme chérie I •

L'acnour débordeeniai. Son cœur tressaille de pensées enchantenesses; il ctmohote lout bas, très bas, et suppiie sa chère tcemblanie, se faisant toiK humble. ËUe se sent grisée i son tour par rensorceliement ^ Tenveloppe, lui; elle se iaisae aller snx gestes preneurs de l'époux qui la veut, qui Tatteod là, tout ftémisaant..*

Au dehors, la tempête commuait, €t AL de Brandt, inquiet^ s'impatientait. S'impatifioter ! ce

Le ROI DE THESSALIE 3oî

n'est pas ane chose que se permettent habituellement des courtisans : mais M. de Brandt était très dévoué, très attaché à son maître; il tremblait à ridée de l'esclandre qui pourrait résulter si Ton trouvait le Roi avec cette femme aimée. Le temps passait rapidement, et à cinq heures la cérémonie du grand mariage devait commencer. L'Impératrice des Hindoustans était un tel personnage qu'il ne fallait pas se risquer à la faire attendre. Pour cet esprit étroit, la moindre dérogation à ses prérogatives, la plus petite infraction aux règles de l'étiquette, eussent été une offense qu'elle n'eût pas pardonnée. Retirée dans les appartements des jeunes princesses thessalîennes, elle passait avec la princesse Augusta les dernières heures de liberté qui restaient encore à la jeune fiancée; jusqu'à la fin, en mère jalouse, elle voulait avoir à elle seule ^cette enfant qui, pourtant, allait se rapprocher de Taïeule, le prince Georges de PattenpoufF ayant pris service dans la marine du pays soumis à la puissante Impératrice, et chaque absence du jeune marin serait pour elle une possession pleine et entière du trésor qu'elle ramenait. La vieille femme autocrate avait bien pesé ces raisons, et cette fois, chose rare, Tégoîsme et Tamour étant d'accord, le mariage s'était décidé.

Près de deux heures s'écoulèrent avant que le

Roi pût consentir à s'arracher des bras de sa femme. M. de Brandt devenait fou. Depuis midi, heure à laquelle avait eu lieu la célébration de son mariage secret, le Roi n'avait guère paru à la cour; cette absence prolongée pouvait être remarquée de la belle-maman. Quelles raisons plausibles lui donnerait-il pour Texpliquer? Et trois heures sonnaient! Charles- Ferdinand, faisant un effort surhumain, sortit enfin du boudoir de la feue Reine. Pauvre femme!... elle qui Pavait tant aimé et à laquelle il avait prodigué tant de serments de fidélité et d'amour! Son ombre dut tressaillir jusque dans sa tombe; ringrat, sur la poitrine frémissante de la nouvelle épouse, avait complètement oublié la chère morte!

NFiN ! il est cinq heures moins un

quart I

Déjà toute la Cour se trouvait réunie dans la grande salle où le défilé royal allait se former. Chaque invité a tenu à honneur de répondre à l'appel du Roi ; tout le monde, en grande toilette de gila, est présent. Une manque plus que la famille royale de Thessalie et T Impératrice des Hindoustans avec la princesse Corysande.

La grande-maîtresse, active comme la mouche du coche, va et vient avec force tapage, force embarras ; elle jette vivement un mot par-ci, fait une nouvelle recommandation par-là, gourmande les dames d'honneur qui, la tête empanachée comme des baldaquins ambulants, cherchent, raides et disgracieuses, à s'entr'écraser. Rien de comique comme la rivalité de

3o6 iLE ROI i>£ THE8SAUE

ces robes, dont les traînes longues et flasques annoncent, comme leurs propriétaires, un rude et laborieux service. Où va donc se nicher Tamour-propre I plus de simplicité eut; été de meilleur goût, de meilleure guerre, car elle aurait mieux dissimulé la pénurie qui, en maîtresse, régnait à U cour thessalienne.

Le comte de Leerkopf, chambellan en chef, donne le dernier coup d'œil à l'organisation de cette fête mémorable. Les aides de camp en grand uniforme, la poitrine chamrarrôe d''ordre&, sont debout derrière les dames d'honneur. Dieux ! grands dieux I que d'or ! que de décorations!... que de clinquant! C'est mcrveilileux, éblouissant, jtenversant, efirajrantl Mais est-il possible qu'un seul hodfime, dans une seule ^ vie, ait jamais pu en tant mériter ! Quel est ce souverain ou graind-duc russe qui a dit une fois, en regardant des poitrioes ainsi couvertes : « Que d'étoiles mal placées ! » Il eut pu répéter ce mot si juste en regardant, ce jour-là, toutes ces poitrines, qui disparaiisseint e&Ktièrement derrière le iascidieux, prodigieux n^^aibre d'étoiles, de croix, <l£ imédailles, de palmes, de cordons, etc.^ etc., •<|cti èrillaienJ! aur 'cUes.

Les laides et ma.igrelette& filles de la .grande maîtresse ne relevaicax en rien Isa jeunes&e dorée dont elles avaient la prétention de faire encore

LE ROI DE THESSALIË Soy

partie. Certes, il y avait fort a douter que cette lête devînt un jour de triomphe pour elles, et pounant que de frais, que d'efforts ! Avec une raideur qu'elles prenaient pour de la grâce, elles portaient assez piteusement des robes de tarlatane blanche sur des dessous de taffetas pelure d'oignon ; la longueur de la traîne s"'ctendait si loin, que forcément elle maintenait les adorateurs à une très grande dislance. Leurs pauvres figures ratatinées et fanées étaient étouffées sous le poids énorme d'immenses couronnes de fleurs... de pommier, — ohl pour une fois,elles avaient été prodigues, — faites de leurs mains économes. Elles n^'avaîent pas hésité à y jeter a profusion fleurs et feuilles; les fruits seuls manquaient : elles n'avaient pas osé. Le jour, si favorable aux belles, ^semblait s'acharner contré ces malheureuses disgraciées; pénétrant à flots dans la grande salle de réception, il se plaisait, comme un enfant malicieux, à révéler aux regards indiscrets les rides et les pattes d'oie que les pauvres vieilles filles avaient en vain essayé de faire disparaître, « pour réparer des ans l'irréparable outrage ».

M*™ de Mincleko, comme ex-ambassadrice, faisait partie du cortège qu'à elle seule elle eût rendu resplendissant.

Le soleil avait succédé à l'orage. Encore

3o8 LE ROI DE THESSALIE

brillant à cette heure, dans cette après-midi de juin, il pénétrait par Tune des grandes fenêtres et se posait en auréole sur ce front radieux de bonheur contenu et partagé.

Nadjeska Ivanowna, comme une jeune mariée (ne rétait-elle pas en effet ?) portait une robe de cour toute blanche. Sa chevelure bronzée faisait ressortir de ses rayons ensoleillés les ornements qui paraient cette lourde toison d'or. Ses épaules, aux attaches de statue, ses bras encore si jeunes, si fins, mais si délicieusement potelés que partout les petites fossettes s'y voyaient, tout en elle était captivant. Dans la marbrure délicate de ses seins, deux globes légèrement saillants, tout rosés d'émotion, le sang paraissait frémir de désir. La beauté tentante de sa chair, le charme subtil qui émanait d elle, fumet grisant, enfin, toute l'apparence de la de Mineleko donnait une sensation ensorcelante de la femme. Malgré toutes ces jupes de tulle enguirlandées de lis et le damas lourd de sa traîne, elle frappait les sens aussi indélébilement qu'un timbre marque son effigie, et réveillait, aiguillonnante, la tentation chez l'homme.

Elle ne détachait pas ses regards de la porte par laquelle allait bientôt apparaître son époux et son Roi. Elle cherchait à retenir la lumière d'un bonheur intime trop prêt à jaillir de ses

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yeux voluptueusement langoureux, et, cependant, les éclairs de cette joie du cœur y éclataient, malgré elle, à chaque moment. Elle en rayonnait I

Soudain, la porte du milieu s'ouvre à grands battants ; un suisse, par trois fois, frappe les dalles sonores ; une voix de stentor annonce :

— « Le Roi ! »

Charles-Ferdinand XVIII paraît. De sa main gauche, il guide la marche de Tauguste fiancée qui, trop majestueuse, mais pas assez émue, disparaît sous ses longs et vaporeux voiles blancs; sa robe est de drap d'argent, la lourdeur et la longueur de la traîne sont telles que deux pages, qui s'efforcent de rappeler leurs devanciers des xvn« et xvra* siècles, sont obligés de la soutenir: ils en semblent écrasés ; la couronne de fleurs d'oranger, inséparable compagne de ce jour, appelé bien à tort souvent jour de bonheur, brille toute pointillée d'épingles de diamants qui, dans toute cette blancheur immaculée, jettent leurs points lumineux. Derrière, viennent k fiancé et ses parents.

Quelques minutes s'écoulent... la hallebarde du suisse se fait entendre une seconde fois ; un silence respectueux s'établit. Alors, solennelle dans ses habits de deuil, s'avance lentement, gravement, ainsi que le veut toute la dignité

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d'an si haut personnage, l'auguste, la grandissime Impératrice des Hindoustans. Même en ce jour, tout de fête et de joie, elle n'a pa| voulu quitter la livrée de la tristesse dont son âme est pleine depuis la mort de son impérial époux ; seuls, dans cette noire toilette, le voile et la cou^ ronne sont blancs : c'est un contraste presque lugubre, que vient fort heureusement égayer un diadème d'une, splendeur et d'une rickosse inouïes.

Près de l'Impératrice, à sa droite, se tenait la , . . princesse Corysaade,, lourde et grasse, et dont les traits sont une copie exacise de ceux de sa mère, à Texception du teint, <|ul n'est pas encore aussi couperosé que celui de la vieille Impérar trice.

De Tautrecôtéderimpératrice est la princesse Aline de Thessalie, aussi modestement que gracieusement vêtue ; sa vue réjouit les cœursy sa présence fait du bien. Que de grâce l que de bonté sur ce front blanc et lisse 1 Elle s'avance, simple et triste comme si déj.â, en sa vie à peine commencée, de graves et profonds chagrina en eussent abreuvé le cours; bouton à peine éclos, frais et parfumé, elle se penche rêveuse sur sa tige longue et flexible. A quoi songe ce jeune cœur ? Qu'attend donc de sa vie à venir cette âeur délicieuse?

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Enfin, derrière-, arrivent le& autres person» ^agcs iroyaux, le. prince et U priocessede Babylone, k* prince eî^ la princesse de Delhi \ puisi quelques petits fûîsl et princillons. sans imporr tamce; al^rsu les plus jemuea princesses deThes*salie. et le prince héréditaire. , ,

Le cortège se met en mouvement, le maître des cérémonies^ en. tête„ ouvre la marche, et silencieusement, reiigieusemeaty on se dirige vers la chapelle du château.

Quelles impressions différentes, que celles que donnaient ces deux cérémonies» accomplies le même jour et dans un même lieju! Celle damatin^ sombre, presque lugubre, faite en secret, quelques assistants à peine comme témoins^ consommée au brwit du tonnerre, à la.clarté des éclairs, dans cettîe chapelle vide, de tout, excepté de ce petit groupe de huit personnes, tremblant devant Tâutel comme des malfaiteurs ^ tandis que celle de ce soir s'annonçait gaie et brillante^ retentisrsanté d'une harmonie toute de joie et d'amour.

A cette heure, tout est bruit, animation, vaet-vient. On entend le froufrou des traînes s'essayant à se caser dans Te&pace étroit qui leur est indiqué; k cliquetis des. tresses, d'or des uniformes et celui des sabres s'y joignent en une musique qui ne manque pas d'harmonie, d'originalité. On place et déplace les chaises; d'abord^

c'est un bruit presque confus, puis peu à peu tout rentre dans l'ordre. Alors, tout devient rayonnement dans ce petit sanctuaire : la lumière des lustres, les fleurs de pierres précieuses, les diamants des princesses massées autour de la mariée, devant l'autel, resplendissent de nnille feux.

L'orgue, cet instrument sublime qui, comme le violon, exprime toutes les dispositions de l'âme, unit sa voix grave et joyeuse à celle des fanfares éclatantes et lance sous les voûtes antiques de la chapelle les accords d'une triomphale marche nuptiale.

Sa douce hymne s'élève peu à peu dans le silence enfin rétabli ; ses modulations attendries remplissent les voûtes de la chapelle, les accords s'enflent, s'élèvent, et les vibrations, de plus en plus puissantes, deviennent bientôt formidables. Le chant éclate à son tour; les âmes, ravies par cette musique sacrée, se détachent de la terre pour s'élever vers Dieu.

Tout à coup, les sons s'éteignent , le calme se refait ; le ministre luthérien s'avance vers les jeunes fiancés etla cérémonie commence. L'émo- ^tion de l'Impératrice des Hindoustans est à son ;omble ; elle pense à cette douce princesse, sa fille, la plus chérie de toutes, qu'un mal rapide et impitoyable a arrachée trop jeune encore à

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Tamour d'un époux^aux regrets d'une famille entière. La mariée, pour un moment aussi, oublie le bonheur qui Tétreint; elle pense à cette place que sa mère eût dû occuper et qui reste vide^ bien vide, quoique l'aïeule ait fait un long voyage pour l'occuper et remplacer la mère absente !

Mais celle dont l'émotion n'a plus de bornes est la princesse Aline. Elle baisse sa tête, que soutient un cou blanc comme celui d'un cygne, et les larmes passent derrière l'éventail que ses mains tremblantes tiennent pour cacher son visage.

La cérémonie s'avance. Le pasteur a terminé, et l'orgue jette à nouveau ses sons larges et sonores, tandis que la mariée, faisant une profonde révérence à l'Impératrice des Hindoustans, s'agenouille devant elle et incline pieusement la tête pour recevoir la bénédiction et le baiser maternels.

A ce moment, pas un œil n'est sec dans l'église, car, tandis que la grand' mère embrasse tendrement sa petite-fille, tous les cœurs, même les plus indifférents, sont traversés parle souvenir douloureux de la dernière grande cérémonie qui a précédé celle-ci dans cette chapelle : l'enterrement de la jeune Reine morte

Le défiJé est reformé pour le retour et rentre dans les appattements royaux* Bientôt le grand banquet de gala va commencer. Mais V I mpératrice n'y assistera pas; elle se retirera dans ses appartements pour y dîner avec celles des princesses de Thessalie trop jeunes encore pour assister à une fête ofl5cielle, et aussi avec les jeunes prû> cesses de Delhi.

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E grand banquet est dans son plein. De* tous côtés sautent les bouchons des bouteilles de vin de Champagne, dont le bruit sec et pétillant rappelle assez celui des longues fusées d'un feu d'artifice; les têtes s'échauffent, les langues se délient. C'est le moment solennel des toasts; on en porte à tout et à tous: les plus brillants, les mieux débités sont les moins sincères. Chaque parti est représenté à son tour.

Cependant, dans le palais, l'encombrement des invités devient immense; depuis six heures^ les voitures, arrivant l'une après l'autre, prennent la ÛW devant le château royal et déversent leur motide dans le grand Portico de gala.

Tous les domestiques du Roi sont en livrée d'apparat.

Des ballebardiers, des grenadiers et des cui-

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rassiers de la garde, des gardes du corps, de chaque côté des grandes portes se tiennent raides, immobiles, Tépée au poing. Le palais tout entier est ouvert à la fête.

A côté des tables du festin royal destinées seulement aux invités officiels et intimes, ont été dressés de grands buffets où, debout, viennent avec friandise se rafraîchir les personnages de rang secondaire.

La verrerie scintillante s'irise de tons éclatants de pierres précieuses à mille facettes, sous le flamboiement des lumières. D'énormes pièces montées surgissent, au milieu des fleurs, sur des plats d'argent massif; c'est un déploiement d'une richesse incroyable, car l'argenterie, à la cour de Thessalie, cadeaux royaux ou dons de différentes provinces ou villes, était une des seules choses réellement riches et belles que possédait ce petit royaume.

Des fruits succulents s'élèvent en pyramides sur la mousse fraîche et verte.

Autour de la table royale, les princesses, ruisselantes de pierreries, enveloppées d'un fouillis de dentelle, sont en toilette de cour ; les princes en tenue de gala. Les uniformes rouges des officiers du Roi prédominent de leur ton tranchant. Il y a à cette fête des hommes de tous les partis, de tous les mondes, le Tout-

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Thessalie militaire et diplomatique enfin.

Mais faisons un petit tour dans les salles.

Voyez, ici, à côté de la princesse de Pattenpoufï, mère de l'époux de la princesse aînée de Thessalie, est assis un de ces petits rois qui, dans ces derniers temps, commencent à se lever à l'orient et qui, il faut l'espérer, y disparaîtront sans trop de barricades ni de sang.

' Ce Roi, bien que jeune et joli garçon, était déjà engraissé des œuvres d'un bon chef ramené à grand frais de Paris, qui, pour cette Majesté, était le paradis terrestre offrant tout Taffriand du fruit défendu. Chaque fois qu'il le pouvait, il quittait son pays et venait, incognito, chercher un dédommagement aux ennuis mortels quïl éprouvait dans sa capitale, trou aux rues tortueuses et mal pavées, et dont les houris à Toeil allongé offraient à ses sens blasés moins de charmes que nos pimpantes parisiennes.

Un peu plus loin, à Tun des buffets, se voyait le vieux prince Stanislas de Grassau, avec sa morganatique épouse, gorgée de nourriture et dont les robes immenses avaient peine à contenir sa puissante carrure.

Cette imposante personne, dont la valeur eut été réelle, évaluée au poids, se croyait un esprit hors ligne. Oubliant que parmi les aveugles les borgnes sont rois, elle était toute fière de Topi-

id.

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t\mii qu'avaknt d'elle los. naï£s tfe^bitants d'une petite ville de province où, dans son cercle étroit, elle siégeait en souveraine. Cette vipère à dimensions de colo&se était la terreur die aon en* tpurage ; devant elle, chacun baissait pavillon, tamt était grande la crainte qu'inspirait le venin distillé par sa bave empestée. Le pauvre Suaislas, sachant que toute lutte était impossible avec cette mégère de basse origine» subissait ^oa ioug avec une résignation digne d'un meilleur sort.

Un petit vieillard causait avec elle. C'était le ministre des Affaires Étranj^èrçs, Ed^tériour détérioré, n'ayant plus ni dentsni cheveux^ mnU conservant toujours intact à l'intérieur ce fin* cerveau qui savait si bie» embrouiller la politique« et faire pêcher dm^ des eaux troubles son gouvernement pendant Us difficultés qu^il avait suscitées ailleurs. Il changeait d'opinion comme de cbemise. Généralement penché vers la droite, il se laissait cependant, pendaj^t des moments de faiblesse, inoculer de la vacciae républicaine. Un con^eryateur mordu par un radical, quoi! cornm^ Ta dit un spiriuiel écrivain.

Plus loin, on voyait le jeune Serge de Pattenpouff, ayant bu à grands traits k peu d'argent liquide que ses parents pouvaient lui donner^ endetté jusqu'au cou et agtémeo^é, par-des»i&

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le marché, d'une broachit^e. chronique. Malgré cèUiy son espérance en l'avenir était ferme, car elle repoçaii s«r une intriguera Tctat d'embryon encore dans la cervelle d^ sa mère, intrigue tendant à mettre un jour dans sa lourde patte de lieutenant de hussards la maim rouge, ronde et pleine d'or de la princesse Corysande, dernière ftlle de rimpératrice des Hindoustans. Lui et la, maman, attendant tout de la lassitude et du dé^ courageipent qu'éprouverait cette princesse ea voyant constamment déjouer ses efforts pour attraper au vol un prince de sang quelconque, espéraient arriver à loi faire descendre à la fia le nombre d'échelons nécessaires pour la mettre au niveau des Pattenpouff.

Ici» le spirituel Schurke, intéressé dans plusieurs sociétés financières dont les pièges... par*^ dan... les sièges, étaient en réalité au bureau de son journal, bien que^ très ostensiblement, il eût spin de les annoncer dans un des plus somptueux hôtels nouvelieoiQnt élevés dans la capitale. C'est lui qui, peu avarç de mots ronflants et de promesses ébouriffantes, lançait les articks pompeux sur les nouveaux emprunts où tou$ Içs pipelets et les petites bourses pordaient leurs économies si péniblement acquises.

3çam:oup de parx>les, beaucoup d'eacre, beaaicoup ide papier (ces trois choses de la pre»

Dijiitized

mière qualité), et... et voilà tout. Pas plus de mines d^or ou de plomb, pas plus de canaux ou de chemins de fer que dans le creux de la main. Il se promenait, frais, pimpant, sautillant, tout frétillant d'être pour une fois, — une seule ! — admis dans les salons de la Cour. Il avait à son bras la comtesse de Horsteman, appelée le « phylloxéra des buffets », et ce surnom était bien appliqué, car, de même que cette horrible maladie détruit nos vignes et nos vins, de même, quand la comtesse s'approchait d'un buffet, celui-ci se trouvait ravagé comme si un vent pernicieux eût soufiBé dessus. Subrepticement, avec une dextérité qui approchait du merveilleux, elle emportait dans ses mains crochues, assez semblables aux longues tenailles des crabes, toutes les provisions enlevables, qu'elle faisait disparaître dans une poche profonde faite exprès pour cet usage.

Par là aussi, l'excellent chambellan de Pullnitz, bon enfant s'il en fut, qu'on se hâtait de desservir aussitôt qu'on s'en était servi, et qui néanmoins restait content de tous et de lui.

Chacun allait, venait, parlait, riait, émoustillé par la gaieté d'un repas somptueux et des rafraîchissements offerts avec profusion.

La tête couronnée qui arrivait d^Orient, très échauffée par le Champagne et le vieux bourgo-

gne, rivalisait de galanterie avec les moindres officiers. En ce moment, elle plaisantait assez grivoisement avec une sémillante parisienne, très alerte, ma foi! et qui, de temps en temps, sautait à pieds joints sur le contrat de mariage, allant de droite et de gauche, comme un écureuil, au gré de ses caprices. Son mari, suivant que sa femme était bien en cour (devrions-nous dire en basse-couv ?), était de temps à autre ou ministre ou ambassadeur ; ces dignités suffisaient à son ambition et à son bonheur.

Puis, notre vieille amie, l'ambassadrice d'un des grands royaumes du Midi, M°»® d'Allhambra. Ne l'oublions pas, celle-là I on la voyait de loin; sa robe, d'un rouge très éclatant, tranchait d'une façon peu harmonieuse sur les tons morts ou doux de ses voisines; on répétait malicieusement dans le monde qu'elle aimait de |)référence les couleurs criardes, parce qu'elle était.., sourde.

Dans l'embrasure d'une fenêtre se tenait le baron de Kochnitz, boursier fameux. Il s'était fait bâtir un magnifique château dont le toit était tout en or (!). Mais la véritable couverture de ce moderne monument féodal, disaient les méchantes langues, n'était, depuis les dernières débâcles à la Bourse, que des hypothèques.

Plus loin, le comte de Quertz, partisan très

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