L^ ^^^ ^^ THESSALIE
autant de squelettes s'élevant vers les cieux, pour y demander aide et secours pour cette, nature que la mort semble étreindre.
C'est dans une de ces allées sombres et étendues, que Nadjeska Ivanowna aime à venir se perdre. Dans cette solitude où le vent glacial rafraîchit un peu son front brûlant de fièvre, dans la quiétude profonde de ces bois aux arbres à demi décharnés par l*automne, où parfois, dans le grand silence : « même les vents retenaient leur haleine • , selon Texpression sublime de Byron, elle aimait à errer, et les parfums âpres du sol semblaient fortifier son âme endolorie.
Lorsque, la nuit, le vent d'automne mugissait lugubrement à travers les créneaux de la vieille abbaye, elle ne dormait guère ; aussi, usée par la douleur, affaiblie par les tourments, elle venait s'assoupir dans ces endroits retirés et y goûtait, ayant pour couche un banc solitaire et le ciel pour abri, le repos absent durant les lon« gués heures de l'insomnie.
Une après-midi, elle s'y attarda plus que de coutume ; la soirée était calme et voilée de brouillard, aucun zéphire ne soufflait dans les cheveux bronzés de la pauvre souffrante, qui marchait lentement, son chapeau à la main, j exposant ainsi sa tête enfiévrée aux bienfaits d'un air frais et pur. Malgré la douce tranquil-
irté de cette nature en deuil, elle ne put, ce jourlà, trouver le plus petit sommeil; mais, rafraîchie par sa promenade, calmée par le repos profond qui l'entourait de toutes parts, elle se sentait mieux. Par un grand détour, elle se disposait à rentrer chez elle, quand elle entendit subitement parler dans un bosquet de lauriers voisin.
Elle reconnut bientôt la voix d^une des grandes élèves, « les aînées », comme on appelait les plus anciennes, qui s'entretenait avec une religieuse du monastère. La jeune fille était une Thessalienne, cousine de Walpurga de Heiligenthal ; son accent, et plus encore son discours, ne le dévoilèrent que trop à Nadjeska Ivanowna.
— « Que je suis triste et malheureuse de partir, ma sœur ! — disait l'élève. — Mais maman ne veut pas que je reste plus longtemps dans la maison qui abrite cette misérable de Mineleko.
— Ne jugez pas si vite, ma fille, et surtout ne soyez pas sévère, dans la crainte d'être injuste I Voyez comme cette pauvre infortunée est douce et triste I c^est un modèle de résignation; jamais un murmure, jamais une plainte.
Il serait à souhaiter que, toutes, nous sachions imiter sa soumission dans les épreuves que le Qel nous envoie.
~ Je ne dis pas, ma sœur, mais cela n^em-
pêche pas qu'elle n'ait dû faire quelque chose de bien affreux...
<c D'après ce que Ton dit d'elle, on peut s'attendre à tout de sa part. Il paraît que, rusée comme pas une, elle a extorqué la moitié de la fortune du Roi. Elle l'aurait complètement ruiné, elle, aurait même ruiné le royaume, si l'Impératrice des Hindoustans n'était intervenue. Oui, malgré tout le chagrin que j'aurai de ne plus vous voir, je suis presque heureuse à l'idée de ne pas avoir à rencontrer cette vilaine femme. »
Bondissant sous cette infâme calomnie, Nadjeska Ivanowna allait s'élancer hors de sa retraite et s'écrier :
— « Vous mentez 1 les vôtres mentent I le Roi, l'Impératrice, tous mentent! Je n'ai rien pris, rien voulu! J'ai tout refusé! même jusqu'au moindre cadeau que le plus pauvre fiancé ofifre à sa fiancée. Je vous le répète, c'est un odieux mensonge! Moi seule suis l'outragée!
moi seule suis la victime ! moi seule ai le droit de me plaindre, d'accuser! »
Mais la raison dominant l'afifront sous lequel elle avait tressauté, elle se dit avec déchirement :
— « A quoi bon chercher à me j ustifier ? m'écouterait-on seulement? Ne suis-je pas l'holocauste du Roi, de ce Roi que l'on croit et que Ton ché-
rît! Nesuîs-jepas Timmolée de cette Impératrice dont tout le peuple vénère le nom ! Que feraient mes réclamations, mes appels à la justice, à mon bon droit? > /
Un long regard, tout pesant de résignation,' porté sur un des Christs dont les bras étendus l'appelaient à lui, comme pour Tétreindre sur ce cœur qui avait tant aimé et tant souffert, calma un peu cette malheureuse dont la vie n'était plus qu'un pénible calvaire. Un sanglot afifreux s'échappa de sa poitrine haletante, sa tête tomba lourdement dans ses mains décharnées; et, ainsi abîmée dans son désespoir, elle resta longtemps, ne sentant ni le froid qui montait, ni le brouillard qui descendait.
Hélas ! quand le malheur nous écrase sous sa griffe glacée, nous avons beau nous débattre, essayer de nous réhabiliter, il faut que nous ployions, que nous succombions sous le faix.
Du reste, qu'y a-t-il à faire contre la malignité du monde, si prompt à porter ses jugements, vrais ou faux, si lent à les rétracter ? Ne vaut-il pas mieux attendre tout du temps, ce grand justicier des opprimés et des oppresseurs ! Mais la pensée ni d'une plainte, ni d'un murmure, ne venait effleurer cette âme'fière et délicate; la généreuse créature avait la pudeur de son martyre, de son profond délaissement. Quand, indi-
gnée et souffrant des blessures de la vie, du sifflement des vipères acharnées après elle, elle sentait la révolte envahir son cœur ulcéré, bien vite, elle venait cacher sa douleur dans les larmes répandues silencieusement dans l'étroit refuge de sa cellule. Et était-elle si malheureuse, au fond? Depuis la visite de Thomme de Dieu, une grande quiétude, une paix profonde inondaient son âme; elle sentait que si la vie et les hommes l'avaient cruellement frappée, elle n'en restait pas moins digne et moins respectable par la noblesse et la résignation avec lesquelles elle avait traversé toutes les phases de ses épreuves. Sa conscience, ce juge que rien ne peut faire transiger, ne lui disait-elle pas qu'il y a gloire à mourir innocente autant que honte à vivre coupable ; que son rôle, comparé à celui de ses bourreaux, elle ne l'eut pas voulu changer ! Oh ! non ! non ! mille fois non ! I . . . Peu à peu, et entièrement maintenant, la sécurité dans Timmensité du Dieu consolateur était entrée dans son cœur, qu'aucune vilenie humaine ne saurait plus effleurer. Le Créateur, dans toute sa majesté, dans tout son mystère, apparaissait à sa créature, qui, subitement éclairée d'une lumière nouvelle et inconnue jusqu'alors, tonoibait à genoux et adorait son Dieu, son Père.
Comme les chrétiens des premiers temps, un
enthousiasme surhumain transportait son âme dans les régions éthérées de Timmensité, et elle se prenait à aimer ses souffrances, son martyre, parce qu'elle croyait à une divine compensation. O sublimité de la Foi ! jusqu^où vont les profondeurs de tes consolations!
^0 EPT mois se sont écoulés depuis les derniers événements. Nous sommes en mai.
Au mois de mars précédent, Nadjeska Ivanowna est devenue mère ; elle a donné le jour à un malingre petit garçon : le fils du Roi !
Cet atome dans la création, ce sang de son sang, elle l'aime avec une passion toute pétrie de larmes, toute cimentée de douleurs. Plus ce pauvre petit être lui a coûté de chagrins, de pleurs, plus elle se sent portée vers lui. Né dans un état voisin de la gêne, elle l'entourera de soins, de délicatesses, de luxe même, que son amour maternel saura lui procurer. Elle l'aime de tous les regrets que pour lui seul elle ressent à l'idée que, sans l'intervention de l'Impératrice des Hindoustans, cette naissance, presque une honte aujourd'hui, ferait le bonheur d'un
Roi ! ^ A ce pauvre enfant , né d'un amour aussitôt perdu qu'éclos, elle demande pardon de l'abandon de son père , pardon du jour qu'elle lui a donné, des joies, du bien-être dont il est privé. Pauvre femme! que ne soufFre-t-elle pas, que n'a-t-elle pas souffert! Sa grossesse, si tourmentée par les alternatives qu'elle eut à traverser, fut pénible et lourde ; ses couches, faites' dans d'aussi malheureuses conditions, la rendirent bien malade. Plusieurs fois, il y eut à craindre autant pour l'enfant que pour la mère; car, de l'enveloppe usée de ce cœur tendre et sensible, la vie se retirait, lentement mais sûrement.
Les médecins, pour ranimer cette flamme près de s'éteindre, l'avaient envoyée à S***, petite plage de l'Adriatique. Là, loin de tout bruit, elle avait loué une modeste villa au pied de laquelle les flots venaient se briser.
Plus blanche que le blanc peignoir dans lequel elle était comme enfouie, elle restait de longues heures couchée sur sa chaise longue, admirant rétendue infinie des flots qui là-bas, là-bas, bien loin, aussi loin que ses pensées pouvaient aller, se confondaient avec le ciel. D'autres fois, quand le temps était beau, l'air pur et serein, on la transportait péniblement sur une des terrasses
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de la petite maisonnette, et elle y restait autant que ses forces le lui permettaient.
Son visage, tout amaigri par la meurtrissure de ses larmes, tout pâli des teintes trop connues ; de la mort, disparaissait sous une mantille de ' dentelle espagnole. Avec amour et pitié, cette mère agonisante regardait avidement son fils, ce fils si chétif que les bras robustes de sa nourrice vénitienne paraissaient devoir broyer comme un brin de paille^ L'expression de cette petite figure, toute bleutée par l'anémie qui provenait des souffrances de la mère, était douce et comme appartenant déjà à un autre monde.
Parce que la mère avait été victime et martyre, ce pauvre enfant, retenu à la vie par un bien léger souffle, était à jamais marqué du sceau de la faiblesse et de la souffrance.
Ce n'était donc pas assez d'elle pour souffrir ! il fallait encore à ces bourreaux inhumains que rinnocent expiât et mourût.
Toutes ces pensées se heurtaient, s entre-choquaient dans le cerveau affaibli de la pauvre malade. Un peu de repos, de calme et d'affection, et peut-être la nature eût-elle résisté; mais rien I rien... que l'abandon... la douleur... les regrets. En fallait-il davantage pour achever cette sensitive, étiolée par le chagrin ? '
Comme aux plus beaux jours caniculaires, ce
ciel de printemps était d'un bleu intense ; le soleil, devenu un magnifique globe incandescent, s'enfonçait dans les vagues, toutes couvertes d'algqes marines ; chaque maison de la petite ville de S*** était embrasée des dernières lueurs du jour : on eût dit un immense incendie prêt à tout dévorer. C'était un spectacle splendide; mais bientôt, une longue traînée rougeâtre demeura seule à Thorizon, comme si c'était le sang de son cœur meurtri qui tintait cette mer. Peu à peu, le pays reprit son aspect accoutumé, et enfin disparut presque entièrement sous les ombres du crépuscule qui envahissait la terre. La cloche de l'église se faisait entendre au loin ; sa voix joyeuse et claire lançait ses notes gaies et perlées, annonçant que ïhtuvQ de V Ave Maria, du repos et de la prière était venue.
La journée avait été brûlante sans être lourde ; les tons chauds du soleil couchant annonçaient un lendemain tout plein de promesses pour les baigneurs et les touristes.
Une douce brise, qui s'élevait du large, apportait son haleine rafraîchissante sur tous les fronts fatigués par la chaleur du jour. Nadjeska Iva* nowna, profitant de ces effluves bienfaisantes,, s'était installée sur la terrasse, tout près d'un grand ormeau où jouaient, insouciantes et folles, • maintenant avec leur vieille niania russe, qui
remplaçait les nourrices, les deux fillettes de son premier mariage. La ramure, mollement agitée par un vent léger, semblait plus que jamais évoquer dans son esprit le souvenir d'un passé bien proche encore, mais que les événements si multiples rendaient si éloigné ; chaque branche agitée, chaque feuille bruissant avaient une voix bien distincte, qui murmurait tout bas à l'oreille de la pauvre délaissée :
— « Puisque ton heure dernière va bientôt sonner, n'attends pas davantage : dis-nous un adieu qui sera éternel, pour nous qui t'avons connue et aimée I Vois comme la nature entière est en fête pour cette dernière soirée qu'elle offre à ton âme éplorée I Ne sois pas ingrate ! Que ton dernier sourire soit pour nous qui avons compris tes douleurs, qui t'avons plainte, et sois sans crainte, car, au delà de ce monde où tu as tant souffert, c'est l'éternité^ c'est le repos, c'est l'amour I... »
Alors, devant les yeux presque éteints de la princesse, une étoile plus brillante que les autres fendit en deux le firmament. Avec la rapidité de réclair, elle parut à Torient et vint s'éteindre à Toccident. Puis, des sons qui n'avaient rien de terrestre retentirent dans sa tête alourdie... Qu'allait-elle devenir ?... Que lui arrivait-il?... Se trouvait-elle mal?... ou était-ce la mort?...
Mourir!... mais, si elle mourait, par delà les limites de la vie, c'était Toubli, le bonheur!... mais ses enfants 1 ses enfants jgu'elle allait quitter!...
Une grande heure s'est écoulée ; un cri immense se fait entendre. D'où vient-il ?,.. C'est la nourrice du pauvre bébé devenu orphelin qui Ta poussé. Cette femme, croyant que sa maîtresse s'était affaissée dans un doux sommeil, avait d'abord religieusement respecté ce repos ; mais, sentant le froid de la nuit s'appesantir sur la terre, elle avait craint pour la princesse. Elle avait d'abord essayé de la réveiller en lui adressant quelques paroles ; ne recevant aucune réponse, elle s'était approchée, l'avait touchée, et alors seulement l'avait trouvée glacée de ce froid que la mort seule peut donner...
Doucement, sans une souffrance, la grande Moissonneuse avait cueilli cette fleur à peine épanouie que les hommes avaient rejetée... C'était une étoile a^SfjVIteignait, à peine venue du ciel. ' , N '