‹ Le Roi de ThessalieChapitre 3 sur 4 · A.-JI · texte numérisé non relu

A.-JI

* 3^2Z LE ROI DE TUtSaU^IE

opposé du miniôtère actuel, se coudoyait avecr M. de Brandit et se3 collègues. Le priûce d^ X^^, qui n'allait plus à la cour depuis qu'il avair ».,été dépoçisédé par TEpapereurde Bab ylone^ y ^ ^était venu ce soir-là à cause du père du prince de Patlienpouif, dont il avait été un de^ amis intimes et qui, par son fils, allait Caire souche avec la maison royale.

Non moins gai que le fiçstin de cérémonie étaix le dîner présidé par 1^ Impératrice des Hindoustans. La vieille Reine et ses petits^nfants avaient beaucoup causé, beaucoup ri ; aussi chacun, se sentant une lourde fatigue, appelai t-il un sommeil bienfaisant. jDu re^te, le repas touchait à sa an. L'aïeule, embrassant ses chères princesses, allait se retirer dans ses appartemoxts privés, lorsqu'on ann(Hiça le chambellan du prince héréditaire de l'Empire de Babylone.

-^ € Que me yeut-jl à cette heure, Black? j^a^*^ — dit rimpératrice à l'Écossais confidentiel qui venait lui faire part de cette visite inattendue.

•^ Je ne sais, Majesté, mais il dit que c'est urgent 4 il vient de la part du prince impérial, qui U;ii a fortement recommandé de voir Votre Majesté à l'instant même.

•^ Alors, faites entrer. »

Le comte de Schade parut et s'jmclina profondément devant la souvecainiQ*

tE ROr DE THESSALtÊ . 3lî

— « Quelle affaire urgente peut donc vou»

amener à cette heure, monsieur de Scbade? *— demanda l'Impératrice.

— Majesté, Son Altesse impériale, le prince héréditaire, ne pouvant encore quitter le banquet, m'a ordonné de venir près de Votre Majesté pour savoir à quelle heure, ce soir même, Son Altesse impériale pourra avoir l'honneur de parler à Votre Majesté. »

L'Impératrice parut surprise.

— « Ce soir! Comte, est-ce si pressé ? J -avoue qu'étant un peu fatiguée, je préférerais remettra la chose â demain.

— ^ Votre Majesté me pardonnera si j'ose insister. Le prince m'a dit que la communication qu'il a â faire à Votre Majesté ne peut nullement s'ajourner.

— Mon Dieu ! vous m'étonnez I je dirai mênve^ vous m'effrayez, comte 1 Se serait -il passé quelque chose d'atiormal ? »

Le comte de Schade se tut.

— « C'est ce que Son Altesse impériale désire communiquer elle-même i Votre Majesté. »

Et, se courbant respectueusement, le comté gagna à.reculons la porte de l'appartement impérial.

Quand l'Impératrice rentra dans ses apparte-

ments privés, où elle allait recevoir le prince impérial, elle devint songeuse, préoccupée. Que .pouvait avoir à lui communiquer le prince imjpérial ? Elle se perdait en conjectures, ne pou- '^vant en aucune façon s'imaginer de quoi il s'agissait. Peut-être de fiançailles nouvelles?... La troisième princesse de Thessalie, la douce Mathilde, aurait-elle été demandée par le duc d'Afrique, qui depuis longtemps cherchait femme? Ou bien ce jeune homme aurait-il fixé son choix sur la seconde fille du prince impérial de Babylone ?

La curiosité travaillait fort la vieille grand'mère. En ce moment, malgré ses hautes prétentions à la supériorité, elle dut, dans son for intérieur, s'avouer qu'elle était, comme les autres femmes, faite de chair et d'os et aussi de faiblesse.

Le temps parut énormément long à l'Impératrice ; l'attente la surexcitait. Enfin, le prince impérial fut annoncé; sa figure était bouleversée, agitée. En le voyant, lui d'ordinaire si calme, si flegmatique, l'Impératrice devina qu'une chose extraordinaire se passait.

— « Mon Dieu, Fritz ! qu'avcz-vous à m' apprendre? vous paraissez tout troublé.

— Je le suis en effet, Majesté. • L'Impératrice trembla.

— « Est-il arrivé un malheur?... Augusta est-elle souffrante? »

Son cœur de grand'mère, deux fois mère pour elle et pour Tabsente, n'eut d'autre pensée que celle de sa petite-fille malade. Tout en parlant ainsi, elle se levait comme pour courir au secours de son enfant.

Mais le prince impérial, la retenant du geste :

— « Je supplie Votre Majesté de bien vouloir m'entendre !

— C'est ce que je désire ; mais parlez, parlez vite, je vous en conjure I Ne voyez-vous pas sur quels charbons ardents vous me mettez ? »

Malgré cet ordre péremptoire, le prince impérial se taisait. Il semblait que la communication qu'il avait à faire à l'Impératrice, fût audessus de ses forces.

— « Mon Dieu! que vous m'inquiétez! — dit Sa Majesté ! — Mais, je vous le répète, dites-moi vite, bien vite ce qui vous amène.

— Si Votre Majesté me promet d'être calme, je parlerai. »

L'Impératrice pâlit.

— « C'est donc un malheur, et un grand, que vous venez m'apprendre ? »

Le prince fit un signe affirmatif.

— « De qui s'agit-il ?

— Du Roi de Thessalie.

— Du Roi de Thessalie !... mais je Tai quitté en parfaite santé, il y a à peine deux heures.

— Sa santé est toujours aussi bonne, et.«. qui plus est, Sa Majesté Thessalienne est dans une grande béatitude ».

L'Impératrice regardaattentivementle prince V il lui semblait quUl devenait fou. Ce qu'il disait était si peu compréhensible, que réellement elle était excusable dans sa supposition.

— « Que le Roi soit heureux, très heureux même, comme moi, comme nous tous, de l'établissement de sa fUle aînée et du brillant mariage qui se prépare pour Aline, je le comprends; et je ne vois pas là ce qui vous oblige d'une manière si pressante à remettre un repos dont j'ai tant besoin. »

Le prince, prenant affectueusement les mainsde rimpératrice, lui dit :

— « Il y a eu deux mariages aujourd'hui^ Majesté I Celui du Roi a précédé de quelques heures celui de sa fille. »

Pour le coup, l'Impératrice fut certaine que le prince était frappé d'hallucination.

— <k Vous ne pouvez me croire! — dit le prince, étonné du calme de l'Impératrice; — mais M. de X*** a découvert, par la femme du pasteur... que M"*® de Mineleko et le Roi se sont mariés secrètement ce matin. »

Llmpératricedes Hindoustans poussa un cri terrible,

— « M"« de Mineleko et le Roi de Thessalie se sont mariés secrètement ce matin ?... »

Comment ! lui, le mari de son Aline, de son Aline adorée et morte... il avait osé à ce point outrager la mémoire de cette douce princesse ? Se marier avec une inconnue! une particulière I mais c^était un sacrilège !

L'Impératrice étouffant, râlant, était dans un tel état que le prince Impérial en fût complètement terrifié... La souveraine ne pouvait plus respirer ; une rougeur encore plus vive se greffa sur celle qui lui était habituelle, et le sang, lui montant à la tête, provoqua un tel accès de toux que le prince craignit que sa belle-mère ne succombât à une attaque dapoplexie. Bondissant vers la sonnette, il allait la mettre en branle; mais l'Impératrice fut plus prompte que lui :

— « Arrêtez ! — dit-elle, d'un ton de commandement. — Je suis calme, et je veux agir : inutile, dans cette histoire, de faire intervenir un tiers. Répondez simplement et rapidement à mes questions. La fèie est-elle terminée?

— Oui.

— Alors, tout le monde est retiré?

— Oui.

— Le Roi de Thessalie aussi ?

— Oui,

— Seul?

— Je ne sais. Il est dans ses appartements privés, et il a donné Tordre le plus formel de ne plus le déranger.

— Cet ordre, je le braverai, moi!

— Oh 1 que Votre Majesté n'aille pas faire une esclandre.

— Je ferai tout! tout! pour casser ce mariage infâme ! cette union maudite ! »

La rage de l'Impératrice était si grande qu'il eût été dangereux de prononcer un mot tendant à la calmer ou à excuser le Roi; sans cela, le prince aurait pu lui demander ce qu'il y avait d'infâme dans ce mariage morganatique d'un veuf avec la femme qu'il aimait, et en quoi il manquait plus à la défunte Reine que s'il s^unissait, par politique, à une princesse de sang royal.

Maintenant, il regrettait sa précipitation ; car il sentait que personne au monde n'empêcherait la vieille Majesté de soulever un scandale épouvantable.

Faisant bon marché de sa dignité, afifolée par la fureur, l'Impératrice ouvrit précipitamment la porte et allait s'élancer, quand le prince impérial la saisit. Une véritable lutte s'engagea entre eux. Enfin, sa force physique l'emportant

sur celle de la vieille femme enragée, il Tobligea à récoutér. La seule concession qu^ii en obtint, à la fin, fut que l'Impératrice n'irait pas ellemême à la porte du Roi de Thessalie, mais qu'elle lui enverrait son chambellan, pour lui dire qu'il ait immédiatement à se présenter devant elle.

33o ' LE ROI DE THESSAUE

1^5 L est plus facile, certes, de concevoir que de décrire, l'impression produite sur le Roi de Thessalie, nageant en plein bonheur avec la femme aimée en cette première nuit de noces, quand tout à coup, malgré les ordres formels qu'il avait signifiés, des coups répétés précipitamment à la porte arrachèrent les deux amants à leur béatitude.

Nadjeska Ivanowna frissonnante, terrifiée, se blottit encore plus près du cœur de son auguste époux. Le Roi, aussi bien qu'elle, comprit de suite qu'une pareille infraction aux règles de l'étiquette ne pouvait être causée que par un événement insolite.

En toute hâte, à demi-vêtu, le Roi passa dans la pièce voisine, où, d'une voix courroucée, il demanda qui osait venir ainsi le troubler.

C'était son pauvre chambellan, bien' effaré du terrible message qu'il avait à délivrer.

A ces mots:

— « L'Impératrice des Hîndoustans insiste pour voir Sa Majesté ce soir même, » le Roi sentit un froid parcourir tout son corps.

Elle savait donc tout! Cette sommation expresse de le voir, séance tenante, prouvait à elle seule combien devait être immense la fureur de la vieille souveraine. Sûrement, la scène serait effroyable ! terrible !... Mais, comme tôt ou tard il faudrait en venir là, peut-être valait-il mieux s'expliquer de suite.

— « Dites à Sa Majesté que je serai à ses ordres dans une demi-heure, » dit le Roi.

Le chambellan se retira, et le Roi courut rapidement retrouver sa chère Nadjeska Ivanowna. Quand il lui fit part de la vérité, la princesse tressaillit :

— « Qui sait si je te reverrai jamais ! — 'ditelle subitement, en se jetant, sanglotante, au cou de son royal époux.

— Enfant! val qu'as-tu donc à craindre? »

Il parlait sur un ton de reproche, mais tendrement, câlinement, comme une mère le ferait à son enfant malade.

— « Non, je ne te reverraî plus! — disait Nadjeska Ivanowna, reprenant subitement un

ton désespéré. — Si l'Impératrice t'appelle à une pareille heure, c'est pour te mettre le couteau sur la gorge. Nous autres femmes, nous avons la faculté de la double vue, nous pressentons le malheur!. •. Tiens! — et elle toucha son cœur, — c'est écrit là... mon avenir est à jamais brisé I »

Elle était effroyablement calme, mais ce qu'elle souffrait était bien visible; le Roi ne s'en aperçut que trop au tressaillement qui faisait frissonner tout ce corps adorable. Il se précipita sur elle, l'embrassant sur ses yeux, sa bou* che, ses seins^ s'affolant, descendant, palpant à travers les dentelles mousseuses^qui la couvrent, les perfections de ce corps qui est son bien, sa chose.

— « L'Impératrice vous attend, Sire ! — dit Nadjeska Ivanowna, avec un cri de douleur.

— Elle va vous donner à choisir entre me chasser, moi!... ou perdre à tout jamais sa bienveillance, sa fortune, son amitié. Qu'allez-vous faire? »

Et le sang-froid dont elle s'était armée l'abandonnant tout à coup, lex-ambassadrice se prit à fondre en larmes.

'— « N'oublie pas que je n'ai plus que toi au monde ! — s'écria-t-elle dans un douloureux gémissement.

— Le pourrai-je?... le pourrai-je jamais!... » dit le Roi, dont la chair était encore toute mordue du désir de posséder toujours cette superbe créature.

Cependant, il fallait se hâter. .. UImpératrice : n'était pas habituée à attendre, et malheur à celui qui eut osé la contrarier!

Une demi-heure s'était à peine écoulée depuis Tordre de la vieille souveraine, que déjà le Roi de Thessalie se trouvait devant elle. La princesse Corysande et le prince et la princesse héréditaires de Babylone étaient auprès d'elle.

— « Vous allez chasser cette femme!... Et vous allez la chasser de suite» à l'instant, cette nuit même!... »

Telles furent les paroles frénétiques qui s'échappèrent précipitamment des lèvres haineuses de rimpératrice. Afin de ne pas laisser un seul moment de réflexion au Roi, dont la faiblesse de caractère n'était pourtant que trop connue, M. de Brandt, ministre de Tlntérieur, et M. de Werther, secrétaire d'État aux Affaires Étrangères, avaient été demandés en toute hâte auprès de leurs Majesté et Altesses Impériales. En attendant l'arrivée de Charles-Ferdinand, un décret d'exil avait été dressé contre M"* de Mineleko *, il n'y avait plus qu'à le légaliser pour le faire mettre à exécution.

— « Majesté, redevenez vous-même ! Il est bientôt minuit, et vous ne pouvez de. bonne foi forcer cette malheureuse à partir à cette heure, seule, dénuée de tout. Le coup que vous voulez frapper est trop terrible; attendez à demain : vous serez plus calme et vous aviserez plus sagement. Un tel procédé vous attirerait le blâme de tous, — avait dit à l'Impératrice le prince Impérial, pendant qu'ils débattaient ensemble ce qu'il y avait de mieux à faire.

— Non ! non !... c'est de suite, à cette heure, vous dis-je, que je veux que cette femme, cette indigne créature s'en aille!... Ohl grands dieux! quenepuis-je moi-même la chasser! »

vociférait avec rage cette vieille Impératrice, devenue mégère furieuse.

Nous glisserons sur la scène terrible et sans dignité qui suivit. La malheureuse Nadjeska Ivanowna n'avait que trop raison!... son sort était irrévocablement décidé.

Le Roi, surpris, traqué par cette avalanche inattendue et qui s'abattait tout à coup sur lui, ne trouva pas le courage de desserrer les lèvres. « Belle-maman Impériale • ne lui permit de parler que lorsqu'elle le vit assez épouvanté pour lui jurer, sur les serments les plus sacrés, que jamais il ne tenterait de revoir cette « misérable».. . qu'il avait, presque malgré elle, épousée le ma-

tin même et à laquelle, devant Dieu et devant les hommes, il avait promis aide et protection, amour et fidélité ! Quel exemple pour son gendrei de quelques heures ! Où donc trouvera-t-on labonne foi, rhonneur, s'ils ne sont pas même les hôtes habituels et forcés du cœur des rois 1

« — N'hésitez pas, Sire ! jurez-moi I ou sinon je vous déclare que vos enfants seront à jamais déshérités par moi », tempêta la vieille femme enragée.

Charles- Ferdinand fit preuve de bien peu d'intelligence. Avec du sang-froid, de la réflexion, il aurait dû penser que l'Impératrice, malgré sa colère, son irritation, n'irait jamais jusqu'à mettre à exécution la menace que lui arrachait une véritable démence. Elle I faire tort à ses petits-enfants, ce qu'elle aimait le plus au monde, les enfants de sa fille chérie? jamais! Son vieux cœur racorni n'avait plus qu'une seule vertu, «on amour maternel; et cet amour, elle le poussait jusqu'aux dernières limites : les tigres aiment bien leurs petits !

Mais le Roi fut mou : il eut peur ; homme de nom, chiffon de fait, il ne sut ni garder, ni défendre la malheureuse à laquelle il avait uni son sort. Devant la colère de sa belle-mère, étouffant volonté et amour, il la jeta indignement sur la voie publique, livrée à la risée impitoyable.

NE heure se passe, peut-être deux, et le

Roi ne reparaît pas.

Avide de connaître ce qui s'est passé entre le Rpi et la vieille et terrible Impératrice, Nadjeska Ivauowna ne peut tenir en place. Elle se lève, fébrilement elle arpente, en une marche régulière et continue, l'étendue limitée de sa chambre. Le bruit de ses pas l'effraie; elle s'arrête indécise, les yeux secs, l'air égaré, affolée "»ar l'angoisse; enfin, exténuée de fatigue, elle se ^ite sur son lit. En vain, elle y cherche le sommeil : il a fui pour toujours. Elle ne dormira plus, se dit-elle.

A cette agitation horrible a succédé une invincible torpeur; la tête appuyée sur sa main brûlante, le corps anéanti, elle est là, immobile, accroupie plutôt qu'étendue. Toute la vie de cette belle créature, tout à l'heure encore frissonnante

d^amour et d'extase, s'est concentrée dans ses yeux fixes, dont le regard sombre, farouche, reste rivé sur la porte par laquelle a disparu son royal époux.

Un temps très long se passa ainsi, dans l'attente.

L'oreille tendue, la malheureuse tressaille sans cesse; à chaque instant elle croit entendre le Roi qui lui revient; mais seul, dans le silence de cette nuit lugubre, le tic-tac de Thorloge laisse tomber, uniformes et régulières, les minutes dans rÉternité.

— « Mon Dieu ! mon Dieu ! il ne reviendra plus ! »

Émue, terrifiée, elle sent comme un vide se faire autour d'elle. « Jamais, jamais plus elle ne le reverra I »

N'y a-i-il pas chez tous ceux qui aiment, chez la femme surtout, fleur sensible et délicate, une sorte de force invisible, aimant moral propre à les avertir des dangers inconnus, des pièges secrets? C'est une sorte de seconde vue, de prescience, qu^on appelle vulgairement pressentiment.

Et ses inquiétudes, ses angoisses recommencent, avec son désespoir et sa crainte.

Cependant le temps passe, terrible dans sa rapidité comme Téclair et la foudre ; Nadjeska

Ivanowna se relève, droite et raide comme un spectre; elle recommence sa promenade, qu^elie veut faire longue comme la nuit qui l'entoure. Mais, enfin, la fatigue est plus forte que Tanxiété , le sommeil Tenveloppe de ses réseaux inextricables ; ses paupières rougies par les larmes et Tattente s'alourdissent; elle s'assoupit : elle dort.

Elle dormait profondément, lorsqu'une seconde fois, des coups répétés près d'elle la firent s'éveiller en sursaut. Quelqu'un debout, à la tête de son lit, une bougie à la main, cherche à la faire lever.

Nadjeska Ivanowna tremble. Ciel ! est-ce lui?...

Hélas ! ce n'était que sa femme de chambre.

— « Je demande mille pardons à madame là princesse, — dit cette fille, — mais la grandemaîtresse du palais est dans la pièce à côté ; elle prie Son Altesse de lui accorder quelques minutes d'entretien. »

Nadjeska Ivanowna, terrifiée, sent que des événements terribles l'enlacent de toutes parts* Inconsciemment, machinalement, elle répond :

— « Dites à M"» de Langweilig qu'elle ait à attendre jusqu'à demain ; je lui donnerai alors l'audience qu'elle désire. »

Sous le coup d'une profonde irritation, elle

avait parlé très haut comme pour faire bien sentir à la grande-maîtresse qu^à présent elle était sa Reine, assez haut pour que ces mots parvinssent aux oreilles de M"*^ de Langweilig.

La grande-maîtresse n'était pas là pour plaisanter. Elle se représentait la vieille Impératrice, trépignantd'impatience,ettenant le Roi de Théssalie prisonnier jusqu'au départ de la berline de poste qui devait emmener M"*** de Mineleko.

Sachant qu'il allait de son intérêt d'agir avec célérité, elle se décida à ne point parlementer plu3 longuement et, poussant brusquement la porte, elle se trouva au milieu de la chambre.

Nadjeska Ivanowna, plus outragée encore qu'efl'rayée de cette violation de sa privauté, trouva le courage de se redresser.

— « Depuis quand, madame, êtes-vous en droit de pénétrer la nuit chez moi ?

— Madame, — dit la grande-maîtresse retenant avec peine une impertinence qu'elle eut lancée avec joie à la figure de la jeune femme haïe et tombée, — j'agis par ordre du Roi.

— Par ordre du Roi ?... du Roi mon époux?

— s'écria Nadjeska Ivanowna, si piquée au vif par l'insolence du regard de la grande-maîtresse, qu'elle n'hésita pas à avouer fièrement la vérité. Elle croyait ainsi, en s'établissant définitivement

dans sa nouvelle dignité, rappeler à Tordre la sujette irrespectueuse de son mari.

— Oui, madame. Sa Majesté vient de signer un décret d'expulsion contre vous, et j'ai le devoir, bien pénible, je vous assure, de vous annoncer cette nouvelle. »

M"* de Mineleko crut d'abord que la grandemaîtresse devenait folle, ou bien qu'elle-même avait mal compris. Instinctivement, elle porta ses deux mains à son front comme pour y comprimer sa raison prête à s'échapper.

— (( Je suis, madame, dans la nécessité de vous prier, de vous ordonner même de vous hâter. Une chaise de poste, attelée de chevaux vigoureux, est devant la porte ; elle vous attend. Il faut donc vous habiller promptement et partir. »

Un moment, Nadjeska^Ivanowna parut écrasée ; mais revenant subitement à la réalité :

— « Vous prétendez que c'est Sa Majesté le Roi qui vous a donné de tels ordres? le Roi qui m*aime plus que sa vie 1 que son trône 1 — ditelle avec toute la fierté d'une reine offensée. — Sortez!... sortez vite!... je vous chasse; vous êtes une misérable, car vous mentez ! »

Pour toute réponse, M™** de Langweilig présenta à la malheureuse le décret de bannissement signé par le Roi lui-même. Cette écriture, qu'elle

connaissait comme elle-même, ses yeux ne pouvaient s'y tromper !

Mon Dieu 1 mais perdait-elle la tête ? étaitelle le jouet d'un affreux cauchemar ?

La malheureuse, complètement anéantie, se laissa tomber sur un siège. Oui, cet écrit était bien du Roi ! Et, pourtant, elle ne rêvait pas, quand elle se rappelait qu'un instant à peine auparavant il était là, près d'elle, éperdument amoureux, tout plein de promesses pour un avenir qu'il voulait lui faire tendre et heureux !

Par un effort surhumain, elle chercha à se remettre du choc terrible qu'elle venait de recevoir.

La grande-maîtresse, triomphante, un sourire méchant dans les yeux, suivait ironiquement toutes les phases de ce combat qui se livrait dans l'esprit de la princesse.

— « Vous me montrez ce papier, soit ! — ditelle. — Mais je suis la femme légitime du Roi ; dites donc à ceux qui vous ont envoyée, que je ne quitterai pas ce palais sans avoir revu mon époux, sans avoir entendu de ses lèvres que ce décret n'est pas une horrible duperie.

— Le Roi a tout prévu, madame la princesse, aussi dois-je à cette demande répondre qu'il lui est absolument impossible d'accéder à votre

désir. Un prix immense est attaché à cette détermination. »

Un rire strident s'échappa des lèvres crispées delà jeune femme.

— « Eh bien ! — dit-elle résolument; — s'il ne vient pas à moi, c'est moi qui irai à lui l »

Elle se leva pour sortir, mais M'^e de Langweilig lui barra intrépidement le passage.

— « Alors, je suis votre prisonnière ? la victime, sans doute, de quelque infernale machination? — s'écria violemment la femme du Roi.

— - Madame la princesse, je vous explique -clairement les faits : il n'y a là ni mystère, ni guet-apens. On a signé contre vous un décret de bannissement auquel, sous peine d'y être contrainte par la force, vous devez obéir, et sur l'heure. La chose dûment établie, ce que vous ^vez de mieux à faire, — dit cauteleusement la grande-maîtresse,— c'est de vous conformer avec calme, pour le moment, à ce qui vous est ordonné par une volonté plus forte que la vôtre. Après, si vous le jugez à propos, vous pourrez tenter les démarches que vous croirez utiles.

— Veuillez, s'il vous plaît, puisque vous êtes si claire et si explicite, me dire pour quel crime on ose, — m'entendez- vous bien ? — on o^e (et elle prononça ce mot d^une façon terrible) —

LE RCM DE THESSALÎE 343

m'outrager ainsi, moi, une ex-ambassadrice, à présent la femme d'un Roi ! »

M™f de Langweilig, quoique peu timide, n'eut pas la hardiesse de lui dire que c'était précisément parce qu'elle n'avait pas craint d'accepter la main du Roi, que cette punition effroyable et imméritée tombait sur elle : épouvantable vengeance du caprice cruel et furieux d'une vieille femme en frénésie.

— « Vous vous taisez?... et It Roi ne vient pas? — dit subitement la jeune femme. — Si c'était vrai, cependant, ce que vous dites, à quel lâche le sort injuste m'aurait-il donc unie! »

Elle frappa dans ses deux mains avec désespoir et rage.

A ce moment, le roulement d'une voiture, le claquement des fouets des postillons et le bruissement des grelots des chevaux de poste, se firent entendre au loin.

Nadjeska Ivanowna courut à la fenêtre, dont elle écarta rapidement les rideaux. Il faisait nuit noire au dehors; l'illumination de la Residenz-Stadt, jamais bien merveilleuse, même au commencement de la soirée, était éteinte presque totalement, même ce soir où tout avait été illuminé pour le mariage de la princesse. Cependant, avec des yeux de lynx qu'animait Tindi-

gnation, la princesse distingua la silhoueue d'une lourde chaise de poste attelée de quatre chevaux. Elle s'avançait lentement vers le palais; le pont-levis était déjà franchi. Allant droit devant elle, la voiture s'arrêta sôus les fenêtres mêmes des chambres actuellement occupées par M™^ de Mincleko. Directement au-dessous se trouvait une petite porte secrète, par laquelle il avait été convenu que Nadjeska Ivanowna s'en irait furtivement, pour rentrer chez elle, avant que le jour se fut levé.

Plusieurs ombres à peine visibles pour des regards indifférents se tenaient debout, pressées les unes contre les autres, délibérant en attendant l'arrivée du véhicule. Au miroitement des képis d'étain, au flamboiement des longs sabres d'acier poli qui ressortaient, brillants, sur le ton mat des sombres uniformes, Nadjeska Ivanowna reconnut de suite la silhouette de quelques cavaliers et d'un officier, qui paraissaient se tenir prêts pour un départ plutôt que pour une ronde de nuit.

La malheureuse n'avait plus d'illusion à se

I faire ; l'affreuse vérité se montrait tout entière dans son implacable réalité. Ainsi qu'elle-même l'avait prédit au Roi, ce mariage était le nrialheur de sa vie à elle ! Oh ! la prophétie que lui avait faite cette sorcière rencontrée dans sa

tendre jeunesse, ne tardait pas à se réaliser ! Et ne savait-elle pas, maintenant, de qui venait le mal?... Qui, sinon la vieille Impératrice, eut pu jamais machiner une semblable trahison?

Elle la voyait, cette trame odieuse qui l'enveloppait de toutes parts!... Et le Roi, le faible Roi était sans doute le prisonnier de « bellemaman ». Elle avait tenu la main qui avait signé ce décret inique... Et, souveraine généralement bonne et miséricordieuse, égarée par la colère, elle n'avait agi ainsi contre la princesse que parce qu'elle avait osé prendre la place occupée jadis par la fille de cette mère, lionne rugissante et hurlante pour défendre la place de la morte que, d'après elle, personne n'était digne d'occuper.

La grande-maîtresse l'avait dit, et sans doute elle en avait mission, si M™« de Mineleko se refusait à partir de son gré et sans bruit, ce serait, nouvel outrage, la force qu'on emploierait contre elle. Cette fine et fière s'ensitive serait saisie et entraînée par les mains grossières et brutales de soldats et de policiers ignobles ; son corps d'aristocrate aurait à subir de ces attouchements qui, par eux seuls, flétrissent une femme. Hélas I et elle n'était qu'au commencement de son calvaire !... Une résignation sublime

fit place à la révolte qui Tavait secouée d^abord. Son parti fut vite pris.

— « Laissez-moi une heure pour m'habiller, , — dit-elle froidement à la comtesse de Langweilig.

— Soit; mais faites diligence, je vous en conjure, car j'outrepasse mes droits. »

M"* de Langweilig fut effrayée du sang-froid étrange qui s'était emparé de M"* de Mineleko.

— « Me laisserez-vous au moins la liberté d'être seule dans ma chambre, madame? » — dit-elle fièrement à la grande-manresse.

Ce vœu même ne pouvait être exaucé ; l'imagination furieuse et exaltée de la vieille Impératrice la rendait injuste, indécente presque. Craignant que la jeune femme ne lui échappât, il avait été défendu à M"* de LangWeilig de perdre de vue, ne fût-ce qu'un instant, Tex-ambassadrice.

— « Hélas I madame, j'ai Tordre, de ne pas vous quitter, même pendant une seconde.

— Allons! je suis complètement prisonnière, — dit, toujours sur le même ton glacial, M*"« de Mineleko ; — il faut me résigner. »

1 M"® de Langweilig, elle-même, commençant ' à être consternée du mandat brutal et inique

qu'elle avait à remplir, baissa la tête presque

avec honte,

— « J'essaierai de vous déranger le moins possible, madame, — je saurai être discrète. »

M"'**' de Mineleko, aidée de sa femme de chambre, s'habillait vivement, mais dans un silence complet. A chaque fois que le détail de la toilette faisait frôler les mains de Nadjeska Ivanowna par celles de sa camériste, cette dernière les sentait froides comme une boule de neige durcie par la gelée; et alors, un tressaillement la pénétrait jusqu'à la moelle des os. L'effroyable tranquillité de Nadjeska Ivanowna était grosse de menace, et, malgré elle, la grande-maîtresse en était inquiète.

Quand M°»« de Mineleko fut habillée et que les quelques petits objets lui appartenant furent rassemblés dans un sac de voyage (on se rappelle qu'elle n'était venue que provisoirement, pour passer la première nuit de noces auprès de son mari), elle se dressa devant le comtesse :

— « Veuillez, madame, être témoin — ditelle — que je laisse ici les bijoux dont m'a fait présent le Roi de Thessalie. Quand la méchan- , cetè et la calomnie s'acharneront contre moi, ce qui est inévitable et très proche car on trépigne sur le malheur autant qu'on s'incline devant le succès, quand les mensonges les plus absurdes^ les plus faux se débiteront sur moi, je vous donne» madame, la mission de les contredire, si

on ose jamais m'accuser de cupidité. Maintenant, je suis prête; veuillez, je vous prie, m'indiquer le chemin que j'ai à suivre pour exécuter les ordres que vous avez reçus. »

Elle dit cette phrase sur le ton de commandement, comme si elle était encore l'ambassadrice du Caucase, la représentante de sa souveraine, une czarine du Caucase ; et ce fut avec la démarche d'une reine, avec la dignité qui convenait à son malheur, qu'elle franchit cette porte qu'elle avait, quelques heures plus tôt, ouverte si joyeusement.

Pleins de respect et d'admiration pour tant d'outrages si fermement supportés, les assistants de cette pénible scène s'inclinèrent profondément sur le passage de la princesse, qui s^éloignait pour toujours de ces lieux témoins de ses triomphes, de son amour.

Craignant une résistance désespérée, plusieurs gardes du palais avaient été massés dans l'antichambre.

— « Tant d'hommes pour une seule femme ! »

dit M°*« de Mineleko, avec une amertume hautaine et dédaigneuse.

Il n'y avait presque plus d'éclairage dans les couloirs, et l'immense escalier monumental était rempli d'ombre qui donnait le frisson. Un silence presque absolu régnait dans le vaste château féo-

dal, d'où ces gens, sur Tordre d'une Impératrice vieille et vindicative, chassaient cette frêle femme atteinte si cruellement dans sa pudeur et dans sa dignité d'épouse, dans tous ses sentiments de délicatesse féminine.

D'en bas, montait pâle et vacillante une lueur dont les reflets se projetaient dans l'escalier, donnant aux arabesques de la rampe de fer forgé des courbures et des lignes fantastiques qui se projetaient en ombres chinoises sur les lambris des grandes murailles. Là, apparaissaient, immobiles et sévères dans leurs cadres surannés, les glorieux ancêtres de Charles- Ferdinand XVIII. Leurs yeux mornes et ternes semblent s'animer, l'indignation, la commisération y éclatent tour à tour. Est-il possible qu'un des leurs, descendant de leur race, le sang de leur sang, ait pu forfaire à ce point à l'honneur I Traître et parjure à ses serments, ils le rejettent de leur ban, ce Roi assez faible pour souffrir que cette femme jeune et belle soit chassée, la nuit, par des mercenaires, comme si elle eût été coupable d*un crime de lèse-majesté.

Comme elle descendait, digne et fière, les rayons de la lune, voilée jusqu'alors par d'épais nuages, pénétrant tout à coup par les^ grandes baies des hautes fenêtres vinrent, comme un

35o LE ROI DE THESSALIE

nimbe argenté, se poser sur le front altier de la princesse de Mineleko.

Nadjeska Ivanowna s'était jusqu^alors maintenue calme et imposante dans son malheur.

Sentant braqués sur elle des regards, les uns indifférents, les autres intéressés à sa disgrâce, elle avait tenu à honneur de ne rien laisser paraître du chagrin qui Tabreuvait; du reste, un dernier espoir la soutenait encore. Il lui semblait impossible que le Roi, tout à Theure encore à ses pieds^ pût la laisser partir sans venir, au dernier moment, éperdu de remords et d'amouri s'élancer au-devant d'elle et lui faire de ses bras un rempart inexpugnable. Sur le point de franchir pour la dernière fois ce seuil qu^elIe avait passé en reine et qu'elle quittait en proscrite, elle jeta, malgré elle, un long regard désespéré sur ces murs inhospitaliers. Mais rien 1... rien! que la grande-maîtresse, sa femme de chambre et les officiers de la gendarmerie qui l'entouraient.

— « Y a-t-il une couverture de voyage dans la voiture ? > dit subitement une femme de service, accourue à ce dernier instant.

C'était la vieille et fidèle femme de chambre de la princesse Aline, qui, envoyée sous ce prétexte, venait en réalité, par sa présence, protester , contre l'injustice de l'aïeule et manifester, en un

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salut qu'elle apportait de la part de sa jeune et royale maîtresse, toute la sympathie de cette dernière pour la pauvre fugitive.

Non! il n'y avait pas de couverture de voyage. Dans l'imprévu de ce rapide départ, on n'avait pas eu le temps d'y penser. Ce fut d ms un plaid écossais appartenant à la douce Aline de Thessalie, que des officiers de gendarmerie enveloppèrent les pieds glacés de M"* de Mjneleko, installée enfin dans la lourde voiture de poste qui devait l'emporter au delà de la frontière.

— « Son Altesse Royale envoie ses tendres amitiés à M°^* de Mineleko! » s'écria la vieille femme de chambre de la princesse.

Telles furent les dernières paroles amies qui parvinrent aux oreilles de la pauvre Nadjeska Ivanowna.

Dans la nuit froide et sombre qui suivait cette journée d'orage, les bras levés de cette femme agitant son mouchoir en signe de sympathie, le groupe des gardes du palais sur le pas de la porte, la regardant fuir, telles furent les dernières visions de la princesse en quittant le château royal. Mais non!... pas les toutes dernières... car, levant machinalement la tête en passant devant le petit-palais, elle vit, collés derrière les vitres d'une fenêtre plus éclairée

que les autres, le visage bouleversé du Roi et celui tout triomphant de la vieille Impératrice la suivant, lui de ses yeux hagards, elle, les siens étincelants de haine et de colère. Puis tout s'évanouit, le massif véhicule emportant dans la nuit et dans le cloître cette jeune femme, allant cacher loin du monde sa disgrâce et son désespoir.

A chaise de poste allait toujours, courant' de la vitesse de ses quatre chevaux. Les tainis du petit bois qui s'étendait derrière le palais royal furent vivement traversés. Au loin, déjà bien en arrière, le grand éd.fice tout noir, avec son profond fossé, ses hautes murailles, ses tourelles du moyen âge et SCS flèches élancées, disparaissait à Thorizon,

Maintenant, on traversait une grande nappe de lumière que la lune jetait, comme un long ruban blanc, sur la campagne très boisée qui entourait la capitale de la Thessalie.

Le fouet du cocher retentissait, presque sinistre, dans le silence de la nuit; la voiture' broyait lugubrement les feuilles et les branches dont Torage du matin avait jonché la terre.

Le vent poussait de longs gémissements. Lécho s'en répercutait dans la chaîne des monta-

gnes d'alentour. C'était la nuit avec son conège de terreur, c'était la solitude et les ténèbres profondes au milieu des campagnes. Les cailloux semblaient grmcer des dents sous les roues de la voiture.

Le soupir du vent courait rapide à travers la forêt, dont la voyageuse inconsciente approchait malgré elle. Les roues pesantes, en passant bruyamment, réveillaient les couvées d'oiseaux endormis dans les branchages. La voix de la nuit s'élevait de tous côtés. Les formes crochues des hauts buissons qui couraient le long de la chaussée éclairés par l'astre pâle, avaient Tair de gnomes hideux dont les formes bizarres effrayaient les nerfs ébranlés de M"*^ de Mineleko.

L'air devenait plus vif à mesure que la nuit s'avançait, mais M"^ de Minekko, dans son coin, presque inanimée, ne sentait pas le froid qui engourdissait ses membres. Elle était tellement bouleversée, absorbée par les événements rapides de ce jour néfaste, qu'elle se croyait en proie à un affreux cauchemar; elle se demandait même si elle n'était pas un personnage fantastique des Contes d'Hoffmann^ fuyant dans cette nuit sinistre.

De longs instants s'écoulèrent, tristes et lents, dans le cahotement de cette voiture où Nad-

jeska îvanowna se trouvait seule avec sa femme de chamfcre. L'arrivée au premier relais, l'arrachant à la torpeur qui l'avait envahie, la rajl)pela aux angoisses de la réalité. Maintenant allait commencer la pénible ascension de ces hautes montagnes, dont les chemins abruptes et sinueux devenaient, en avançant, de plus en plus pénibles à franchir.

M™« de Mineleko, au lieu d'aller directement à la plus proche frontière, avait profité de la seule faveur qui lui avait été accordée, « pourvu qu'elle quittât promptcment les États du Roi. » Elle se dirigeait donc sur Montaboro, première vilie dans les montagnes ne faisant plus partie de la Thessalie. C'était là qu'étaient en sûreté ses deux chères enfants, ses deux dernières consolations. Bannie du monde, rejetée de celui qui lui devait aide et protection, elle allait demander à Dieu ce que lui refusaient les hommes.

M""« de Mineleko, fille d'une mère chrétienne dont le père, prince polonais, était mort pour la défense de sa foi et de son pays, était elle-même catholique; c'était donc au couvent des sœurs de Sainte-Marie de la Miséricorde, grand et sinistre cloître, qu'elle allait vivre à présent, essayanr dans cette retraite d'oublier, sinon de pardonner.

En plein jour, une excursion à travers ces

montagnes était chose difficile; aussi, dans les ténèbres de la nuit, ce voyage devenaît-il presque impraticable. Cependant, les ordres étaient formels et l'escouade de gendarmerie qui, selon les désirs de Tlmpératrice, entourait la voiture de la fugitive, avait pour consigne de ne pas interrompre, sous aucun prétexte, la marche, jusqu'à ce que l'exilée fût hors des États thessaliens.

Comme souvent, dans la vie, quand le malheur est à une porte il ne semble pas près de la quitter, il en devait être ainsi pour Nadjeska Ivanowna, qui, aussi bien par le chemin à parcourir que par sa compagne, avait encore bien des ennuis à essuyer pendant cette pénible ascension.

La tempête épouvantable de la journée avait occasionné de bien grands dégâts, dont les épaves, éparses çà et là, obstruaient la route et rendaient plus long, plus fatigant ce triste voyage. De tous côtés, ce n'étaient que blocs énormes de pierres, qu'arbres entiers déracinés par la furie de l'orage, poteaux télégraphiques abattus sur le sol détrempé par les pluies du matin, éboulements de rochers qu'il fallait, un à un, enlever pour pouvoir continuer le voyage.

La femme de chambre, superstitieuse paysanne à la tête bourrée d'apparitions mys-

tiques de diables et de saints, devenait une torture de plus pour la pauvre affligée. Il lui fallait, elle dont le courage était si éprouvé, relever celui de cette fille qui, frissonnante, faisait une foule de signes de croix devant ce paysage, dont la désolation terrible s'accroissait encore des ténèbres de la nuit, car, dans ces montagnes fortement boisées, les rayons de la lune avaient peine, dans les parties ombreuses, à pénétrer au travers ces arbres aux troncs noueux, dont les branches entre-croisées étaient encore chargées des lourdes gouttelettes de pluie que le moindre mouvement déversait sur le sol.

Dans une misérable chambre d'auberge dénuée de tout, les voyageurs durent attendre que des chevaux frais et dispos fussent attelés de nouveau.

— « Que la Sainte Vierge ait nos âmes ! — chuchotta Glascha, s'approchant tremblante et terrifiée de sa maîtresse; — car il me semble que c'est dans Tenfer qu'on nous conduit. »

Sous des apparences cauteleuses, cette fille cachait une âme vile et noire que la princesse, "^ avec son caractère franc et droit, n'aurait jamais pu deviner. Pour un « oui » , pour un « non », bien que fortement salariée, elle eut abandonné sa pauvre maîtresse au danger de s'en aller seule, dans la nuit noire, confiée à ces cochers

358 LE ROI DE THESSAtlE ^

étranger^ qui se changeaient sans cesse aux différents relais, et à une escouade de gendarmerie.

M"* de Mineleko, assise sur l'unique et misérable escabeau de bois de la taverne, restait plongée dans un mutisme profond* Elle avait refusé de toucher à la mauvaise nourriture, la seule que cette misérable cabane pût offrir, et que TofiBcier de l'escouade avait lui-même fait préparer pour elle. La vieille paysanne à moitié endormie, jetait des yeux étonnés et ravis sur cette belle et blanche créature, dont les doigts chargés, de bagues étincelantes attiraient -son attention. Nadjeska Ivanowna, débarrassé^ de ^es .gants, pressait de ses mains glacées son .front brûlant prêt d'éclater; sa toque, bien que légère, paraissant d'un poids insupportable à sa tête -endolorie, avait été rejetée au loin. Débarrassée ainsi de toute entrave, sa lourde et soyeuse chevelure châtain, mise en désordre par les .cahots de la voiture, retombait presque dénouée sur le manteau de peluche vert foncé qui la ; couvrait à peine. Sa beauté si renriarquable n'était pas seule à. éveiller l'attention ; une vive curiosité s'emparait des esprits à la vue de xette femme inconnue qu'escortait militairement .tout un .détachement de gendarmerie. On la .regardait avec stupeur, se demandaAt qui elle

LE ROI DE THESSALÏE SSg

pouvait être, car dans les plus pauvres cabanes on avait les portraits de la défunte Reine et des princesses (la famille royale de Thessalie étant très populaire dans le pays), et cette femme, sûrement, n'était pas, se disaient entre eux les paysans étonnés, une d'elles. Qui donc était-ce?

Bientôt, la voiture fut prête à nouveau.

— « Madame la princesse est-elle disposée à poursuivre son voyage ?» — demanda respectueusement l'officier.

On ne faisait cette demande que pour la forme, car Teut-elle ou non voulu, l'exilée devait continuer sa marche en avant. Mais les hommes avaient reçu l'ordre formel de traiter cette jeune infortunée avec tous les égards dus à son rang.

Nadjeska Ivanowna était tellement absorbée par ses tristes méditations, qu'elle n'entendit pas tout d'abord. L'officier réitéra sa demande une seconde fois. Alors, se levant effarée comme sortant d'un rêve :

^ « Partons, si tout est prêt, » dit-elle, sa voix, comme une voix inconnue; sonnant étrange à ses propres oreilles. En efi'et, que pouvait lui faire d'aller ou de venir ? de rester ici ou d'avancer là ?

Elle suivit les hommes, qui se remirent en marche.

Dans cette nuit profonde, le ciel ne laibsau

36o LE ROI DE THESSALIE

percer d'autre étincellement que, par-ci par-là, le miroitement d'un éclair à travers un lourd et noir amoncellement de nuages. Tout était trouble, diffus. Il semblait qu'on entendît Thaleine de fantômes et de revenants courant auprès de la voiture, le croassement d'oiseaux malfaisants dans les airs, et que, enjambant les vents, les hydres de l'Apocalypse volaient, annonçant sa dernière heure à la terre.

Tout à coup, chose étrange, une phosphorescence envahit le ciel. Dans ce pays montagneux, la nature est remplie de phénomènes, explicables par 1 électricité qui seule peut les enfanter. Glascha, effarée, fit de nouveau le signe de la croix.

— « Madame la princesse, regardez... regard:z donc! » — dit-elle, montrant l'horizon .

Alors, presque rasant cette phosphorescence, à un moment donné une longue file noire d'oiseaux de passage zébra le ciel. Puis, comme s'ils avaient soufflé sur la lueur, elle s'éteignit subitement.

M™« de Mineleko tressaillit : c'était un vol de corbeaux, oiseaux de mauvais augure et dont la présence annonce toujours de nouveaux malheurs. Alors, un grand souffle de vent s'éleva, puis, se gonflant, il devint furieux, arrachant subitement de la terre et faisant tournoyer en

l'air tout ce qu'il y rencontra comme en un fantastique tourbillon. La peur, touchant à la démence, grandissait de plus en plus dans le cœur de Glascha.

— « Sainte Vierge de miséricorde! ayez pitié de nous! Si nous étions seulement arrivés au but de notre voyage ! — dit-elle, en se signant constamment. — Madame la princesse, voyez!

Oh! le ciel est en colère I Mon Dieu ! qu'allonsnous devenir? »

Nadjeska Ivanowna ne répondait pas, mais elle-même était toute saisie des phénomènes sinistres qui rayaient les nues. Elle remonta en voiture, et le morne voyage reprit triste et sombre. L'obscurité était encore très grande, et le chemin devenait de plus' en plus raide; de temps en temps, de grandes gerbes d'ombres tremblantes se dessinaient à travers la route escarpée et difficultueuse. Par moments, la rumeur du vent devenait plus assourdissante, et un malaise, le malaise particulier qui saisit dans les solitudes inconnues et grandioses, s'emparait de Nadjeska Ivanowna et de sa camériste.

Et tandis que la voiture monte toujours, tandis que résonnent pesamment les pas lourds du cocher descendu de son siège pour en alléger le poids, tandis que le silence de la nuit est troublé par le trépignement des chevaux essouf-

flés et lassés et le cliquetis des sabres des gendarmes, une grande tristesse envahit Tâme de Nadjeska Ivanowna. Un cri douloureux déchire son cœur, une prière sublime, celle du Sauveur sur le calvaire, s'échappe de ses lèvres : « Eli, EU, lama sabactani! » La malheureuse succombe; elle aussi, sous le poids de sa croix I

M^^ ORSQUE Nadjeska Ivanowna se réveilla pour la première fois dans la pieuse retraite où elle venait chercher paix et consolation, il était presque deux heures de Taprèsmidi. Après avoir embrassé ses chers bébés, sa première pensée fut pour celui qui la sacrifiait si cruellement, si injustement. Sans doute elle allait recevoir de lui une lettre» un message, un télégramme. Oh ! oui, il lui donnerait par un moyen quelconque un signe de vie, d'intérêt, d'amitié P Bien qu'elle fût payée pour connaître la fragilité du cœur de l'homme, cette pauvre immolée ne pouvait croire que ce Roi que, la veille encore, elle avait vu si rempli d'amour, si frémissant de tendresse, Teût déjà et pour toujours oubliée, abandonnée. A cette heure de détresse, comme elle se rappelait les serments de constance, de fidélité éternelle qu'il lui prodiguait lorsque

tremblante, craintive, elle le prenait pour confident de ses appréhensions de l'avenir!... Ses appréhensions... Hélas! comme elles s'étaient promptement justifiées!

Complètement affaissée par le découragement^ le désespoir, la pauvre princesse de Minelcko essayait, mais en vain, de revenir à la réalité des choses. Rien de ce qui l'entourait n'était fait pour déverser un peu de baume dans ce cœur tout saignant. Le temps, gris et pluvieux, semblait le reflet de cette âme si malheureuse. Un jour incertain pénétrait faiblement par Tétroite fenêtre de la petite cellule où elle se trouvait; ses pauvres yeux» éteints par les pleurs abondants qu'elle avait versés, erraient presque sans le voir sur le panorama grandiose mais sinistre qui se déroulait devant elle. Pareil à ceux que le Dante dépeint dans son « Purgatoire, » ce paysage ofiTrait une vue vraiment magnifique. Une soli- I4jide immense s'écendait de toutes parts ; le bruit efirayant des cascades, tombant des cimes escarpées pour se précipiter follement en tourbillons de poussière humide à travers le dédale des vallées et le chaos des montagnes, troublait seul le silence. Pas une chaumière, pas un toit, rien!... que le ciel. Des blocs gigantesques de granit, leurs énormes crevasses remplies de bruyères et d^épines croissant libres et sauvages, surplom-

baient les gorges étroites, hérissées de montagnes dentelées; au loin, l'horizon, borné par des neiges éternelles, était tout couvert de nuages que le vent, grossi par la sonorité de l'air, amoncelait d'abord pour les disperser ensuite. Tout était mélancolie dans ces lieux, assombris par le vol lourd des corbeaux et' celui des grands oiseaux de proie qui planent silencieusement dans l'espace. Le grandiose du spectacle, le poids du ciel, la sévérité de cette nature farouche et sauvage empoignent l'âme, l'oppriment, l'oppressent, malgré l'air pur qui l'entoure. Tout à coup, la grosse cloche du monastère a retenti; il est deux heures, l'heure du dfner. Nadjeska Ivanowna, arrachée à ses rêves tristes et profonds, songe enfin à s'habiller; elle se passera d'aide, car aucune sonnette n'est là pour lui permettre d'appeler sa femme de chambre... Combien est loin le luxe auquel l'aristocratique princesse est habituée! Ici, rien que le strict nécessaire : tout confort, tout bien-être même, est exclu de cet asile austère: un lit de fer, un escabeau, uiie table et un lavabo, voilà tout le composé de la chambre où Nadjeska Ivanowna doit passer les jours de sa tristesse.

Sa toilette achevée, elle s'engagea dans le corridor froid et humide qui conduisait au réfectoire. Cette haute salle, d'un aspect vraiment

lugubre, était déjà remplie de religieuses et d'élèves. En traversant le couloir qui en précède l'entrée, M™« de Mineleko croisa ses chers bébés qui, dans les bras de leurs nourrices, partaient pour une courte mais hygiénique promenade.

Très impressionnées par le milieu dans lequel elles se trouvaient, ces femmes rieuses et babillardes étaient devenues tout d'un coup graves et taciturnes. A peine, maintenant, voulant suivre autant que possible la règle de la communauté, osaient-elles bouger, même devant leur maîtresse qu'elles aimaient pourtant bien. Le changement bien involontaire, ou plutôt inconscient, de ces femmes à Taccueil ordinairement si expansif et si cordial, heurta violemment le cœur tendre et sensible de la jeune femme. Comme tous ceux qui souffrent, elle était devenue susceptible ; la moindre chose la froissait au vif. De grosses larmes s'échappant de ses yeux vinrent s'abattre sur les joues potelées de ses enfants, qu'elle embrassa passionnément comme pour se dédommager auprès de ces êtres innocents de l'abandon de tous.

Le repas frugal s'accomplissait dans le plus profond silence; le bruit des fourchettes, des verres étaient les seuls qui vinssent l'interrompre. Tout était souvenir, comparaison pour Nadjeska Ivanowna. Quelle différence, se disait-elle,

LE ROI DE THESSALIE 36j .

entre ce dîner et celui d'hier, pris à la table du Roi son époux, au son de la musique du régiment des gardes! Tout alors était joie et pompe... et aujourd'hui!! !...

L'aspect des religieuses recueillies dans leurs robes de bure, portant sur la poitrine là large croix du Crucifié et le rosaire au côté gauche, donnait froid à Tâme.

Soudain, la voix aiguë d'un cor de chasse se Sait entendre; les échos d'alentour vont la répercutant d'espace en espace. Ce signal connu, ce signal aimé fait lever bien des yeux tenus jusqu'alors obstinément baissés .

— « C'est la poste, — dit la mère supérieure, près de laquelle Nadjeska Ivanowna avait été placée. Une rougeur furtive marbra les joues pâles et tirées de la malheureuse jeune femme. — Ce qui m'étonne, — poursuivit l'abbcsse, — c'est qu'elle vient à une heure qui ne lui est pas ordinaire. — Puis, se tournant vers une des religieuses servantes : — Sœur Marie-Madeleine, allez demander à la sœar tourière ce que ce peut être. »

Nadjeska Ivanowna, toute tremblante, faisait pitié à voir.

— « Vous ne mangez pas , madame ? » dit la mère supérieure, voyant rester pleines les assiettes de la princesse.

Quelques instants s'étaient écoulés quand sœur Marie-Madeleine entra. Tout bas, bien bas, elle dit quelques mots à Toreille de la mère supérieure. Celle-ci, après avoir écouté, se retourna vers M"* de Mineleko.

— « C'est un message apporté pour vous, madame, par un courrier spécial, de la capitale de la Thessalie, » dit-elle.

A celte nouvelle, Nadjeska Ivanowna vit comme un nuage passer devant ses yeux. Elle se leva, chancelante, sentant ses genoux se dérober sous elle, et quitta péniblement le réfectoire.

Debout, un homme, tout couvert encore de la poussière du voyage, attendait dans cette partie de la communauté où le sexe opposé est encore admis. Portant respectueusement la main à son chapeau, comme pour exécuter une sorte de salut militaire, il présenta à M"*® de Mineleko une grande enveloppe cachetée au sceau ministériel. Pleine de transe et d'angoisses, Nadjeska Ivanowna, laissant le courrier dans le hall du monastère, s'éloigna pour, seule, bien seule, connaître le contenu de cette lettre si désirée. Qui sait? peut-être était-ce une parole explicative du Roi, un mot de tendresse de répoux d'hier ? A peine eut-elle jeté les yeux sur cette missive, qu'elle reconnut avec désespoir que récriture n'était pas celle de Charles-Ferdinand.

LE ROI DE THESSALIE 36q

Un pressentiment vague serra son cœur comme dans un étau, ses mains tremblaient tellement, qu'incapable de les maîtriser elle eut grand'peine à rompre le cachet royal; pourtant, armée de courage et d'impatience, elle le brise : c'était un communiqué du ministère, « offrant à « xVlme de Mineleko, au nom du Roi, le titre de « princesse de Rodrom avec la terre, le château « et les revenus dépendants de ce titre, propriété « particulière du Roi située hors de ses États, à « la condition expresse pour elle de ne jamais « plus remettre les pieds sur le territoire de la € Thessalie et d'abandonner pour toujours ses « droits d'épouse du souverain. » Et c'était tout. Pas une ligne, pas un mot, pas un signe du Roi !...

Un cri terrible s'échappa de la poitrine de la malheureuse princesse ; mais aussitôt, la fierté dominant l'indignation, le second, qui montait frénétiquement à son gosier, expira, étranglé par la force de sa volonté. Pas une parole de reproche, pas un murmure ne vinrent trahir le tumulte de son âme; seule, une pâleur livide répandue sur les traits fatigués de la jeune femme, décelait le combat qui se faisait en elle.

Voulant bien marquer tout son dédain pour cette nouvelle insulte, elle se contenta de répondre avec un crayon qu'elle avait toujours sur elle.

D'une main ferme, que rien n'agitait plus cette fois, elle écrivit au verso de l'envoi :

« La femme du Roi ne se vendant pas, refuse « ce marché infâme ; elle soutiendra ses droits, « et luttera pour les maintenir. Voilà la réponse « irrévocable qu'elle transmet au souverain de « Thessalie. » Et chaque mot, pour faire voir qu'elle resterait inflexible dans sa résolution^ elle le souligna par trois fois.

UAND le messager fut parti, emportant la réponse de M°»« de Minelcko, la dignité et la force qui l'avaient soutenue jusqu'alors Tabandonnèrent complètement. Se sauvant vivement dans sa misérable cellule, elle put enfin soulager son cœur si abreuvé d'outrages et d'opprobres, et laisser éclater librement les sanglots qui l'oppressaient.

Ce cauchemar qu'elle voulait secouer '^était donc une affreuse réalité ? Tout était donc fini entre le Roi et elle ? Fini I et à Theure même où le mariage s'était consommé I

Nadjeska Ivanowna pleura longuement, tout son corps jeté en travers de son lit, dans un abandon de désespoir déchirant. Qui avait-elle maintenant pour l'aider ou la soutenir dans celte lutte atroce qui allait commencer ? Personne ne viendrait, par une parole aff'ectueuse, relever

son courage abattu ; pas une main amie n'essaierait de panser la blessure de son cœur ! « Plus rien... rien au monde que vous seul, ô mon Dieu ! Ne m'abandonnez pas, je vous en supplie ! » Courte, mais fervente prière qui, de Tâme de cette pauvre martyre, s'éleva jusqu'au ciel. Sans doute, le Seigneur en fut touché, car l'cflâcaciié ne s'en fit pas attendre. Après avoir laissé un libre cours à ses larmes, Nadjeska Ivanowna sentit peu à peu ses idées se coordonner dans sa pauvre tête. Malgré le délire dans lequel elle vivait depuis la veille, une pensée traversa son esprit.

L'ambassadeur du Cjiucase, dans sa folle jalousie contre le Roi, s'était secrètement mis en rapport avec des avocats appartenant aax partis en opposition contre le gouvernement.

Elle se rappelait que son mari parlait surtout d'un monsieur Klug, chef reconnu de l'opposition. C'était un homme qui, par sa valeur personnelle et par sa popularité dans le pays, inspirait une certaine crainte au ministère.

— « C'est — se disait Nadjeska Ivanowna, — à M. Klug qu'il me faut m'adresser. » Un courrier partait le soir même de Montaboro (le pays où se trouvait le monastère de la Miséricorde) ; elle en profiterait pour écrire au célèbre avocat de la Residenz.

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Un peu réconfortée par cette pensée, la princesse écrivit toute la tragique vérité à M. Klug, insistant fortement pour qu'il vînt la trouver sans perdre un seul instant. Cette lettre faite, la jeune femme se sentit plus calme. Pour plus de précaution, elle descendit au petit village et jeta elle-même sa précieuse missive à la poste, ne voulant à aucun prix la confier à une personne tierce ou même la mettre dans la boîte du couvent où, matin et soir, un facteur venait prendre la correspondance des religieuses et des élèves.

Cette nuit-là, un sommeil réparateur s'abattit enfin sur la pauvre créature ; elle dormit profondément, et le lendemain, quand la cloche du cloître se fit entendre, elle s'éveilla, toute illuminée d'un grand rayon de soleil qui, emplissant la celluie, tombait en plein sur son oreiller.

La matinée passa lentement au gré de la malheureuse femme. M. Khag avait reçu à huit heures du matin la lettre de son illustre cliente ; parti de suite^ quelque diligence qu'il fit il n'arriva qu'à cinq heures du soir devant le sombre cloître de Sainte-Marie de la Miséricorde.

Quand l'avocat mit pied à terre devant les lourdes portes du triste édifice, le soleil, encore dans toute sa force, Téclairait vivement et faisait briller gaiement de mille feux divers toutes les vitres de la façade. L'aspect de cet asile de l'on^ '

et de la paix était moins lugubre, moins sinistre que quand Nadjeska Ivanowna, quarante-huit heures auparavant, y pénétrait pour la première fois par une nuit orageuse et noire. Les statues peintes des christs sanguinolents qui, de vingt en vingt pas, s'élevaient dans la montagne abrupte, paraissaient eux-mêmes moins tristes, moins effrayants dans ce paysage désert qu'ils décoraient de leurs grandes et imposantes figures; car, dans ce pays catholique, limitrophe de la Thessalie, comme en Italie, partout on voyait à l'extérieur des villes et des maisons des fresques et des peintures. Partout, aussi, des statues en stuc peint de la Vierge et de Notre-Seigneur.

Nadjeska Ivanowna introduisit M. Klug dans sa chambre. L'entretien qu'elle eut avec lui fut long.

— « La première marche à suivre — dit M. Klug — est, puisque le mariage a été tenu secret pour tout le monde, d'en faire publier la nouvelle dans la Galette officielle, organe ministériel du Roi. On ne peut se refuser à cette insertion, puisque le Roi a lui-même signé le registre du mariage et que, de plus, il existe un acte légal d'une donation faite en votre faveur lors de son union avec vous. Je vais m'adresser au pasteur et, à la rigueur, au ministre des cultes, pour obtenir la copie du registre de

l'église ; j'agirai de même auprès des conseillers qui ont dressé l'acte civil. Ensuite, madame la princesse, il faudra, par tous les moyens, arriver à forcer le gouvernement à lever le décret d'exil injustement lancé contre vous. A moins de délit grave contre les lois d'un pays, on ne peut pas expulser une sujette de son propre territoire. Or, vous, madame, par votre mariage morganatique, êtes devenue non seulement la femme du Roi^ mais encore la première citoyenne du royaume. Ce qui ne doit pas exister pour une étrangère, est à plus forte raison honni, rejeté pour la femme du Roi. Aussi, je vous jure que quoi que puisse dire ou faire la vieille Impératrice, justice vous sera pleinement et dûment rendue ; et cela malgré la terrible méchanceté, malgré la suprême autocratie de cette souveraine. »

Dès que son défenseur l'eut quittée, Nadjeska Ivanowna se sentit délivrée du poids horrible sous lequel elle succombait depuis quelques jours. Toute la communauté remarqua avec plaisir, car déjà elle avait su gagner bien des cœurs, rheureux changement qui s'opérait en elle. Avec la confiance, Tappétit reparut. Elle qui, depuis son arrivée, avait à peine touché aux ^mets qui lui étaient présentés, trouva excellente la frugale nourriture du cloître» et le soir même y fit grandement honneur.

M. Klug rivait félicitée sur le choix qu'elle avait fait de ce monastère comme retraite.

« Vous êtes ainsi à l'abri de la malignité de vos ennemies, qui seraient très heureuses de lancer contre vous quelque indigne calomnie. Je vous conseille fortement d'y rester jusqu'à nouvel ordre de ma part », lui avait-il dit en prenant congé d'elle.

dbyGooglç

iNuiT sonnait à toutes les horloges de la Residenz-Stadt, lorsque, tout fumants, les chevaux de poste du célèbre avocat s'arrêtèrent devant sa porte.

M*' Klug l'attendait anxieusement. Son mari lui avait appris en même temps et la nouvelle stupéfiante du mariage secret du Roi, et celle non moins incroyable du bannissement subit de la nouvelle épouse. Tous ces faits imprévus et étranges avaient à un haut degré intéressé la femme de Tavocat. Cette femme excellente, très pratique et peu capable de s'exciter pour quoi que ce fut, n'avait pu littéralement penser à autre chose pendant les quatorze heures qu'avait duré l'absence de son mari.

M. Klug, tout en soupant, répondit à la curiosité légitime de sa femme en lui tout racontant.

SyS LE ROI DE THESSALIE

— « A propos, — dit M"»^ Klug, — j'ai rencontré Walpurga de Heiligenthal cette aprèsmidi. Sa famille s'oppose plus que jamais à son mariage avec Conrad Haller; la pauvrette en est toute triste et en deviendra sûrement malade, car les deux jeunes gens s'adorent.

— Toujours du roman! des complications dans la vie ! » — dit en soupirant M. Klug.

M. Klug, ne perdant pas un instant, envoya dès le lendemain matin une protestation au Roi et à ses ministres, contre le bannissement de sa cliente :

a On ne peut exiler les sujets d'un pays sans « en faire connaître le motif, — disait M. Klug, « — et M"** de Mineleko, par le fait même de « son mariage avec le souverain régnant, est « devenue la première citoyenne du royaume » .

Cette requête fut adressée non seulement à la cour et au ministère, mais encore au tribunal suprême, où une plainte fut déposée.

L'Impératrice des Hindoustans avait décidé qu'elle emmènerait le Roi de Thessalie passer avec elle quelque temps dans son empire. Elle attendait, pour mettre son projet à exécution, que les huit jours de congé accordés au jeune Pattenpoufif à l'occasion de son mariage fussent expirés.

Depuis la rupture du Roi avec la princesse de

Mineleko, la vieille souveraine ne le quittait pas plus que son ombre, craignant toujours que, pris de quelque velléité, il ne retournât auprès de sa femme. Le pauvre Roi était absolument Tesclave de sa belle-mère.

La vieille Impératrice était comme toujours avec lui, lorsqu'on remît au Roi la réclamation de Nadjeska Ivanowna, à laquelle M. Klug avait joint la lettre officielle du Roi offrant à M"' de Mineleko un titre, des terres et une pension pour prix de sa retraite et de son silence, et la réponse qu'elle y avait faite. A la lecture de la réponse fière et ferme de la jeune femme, le Roi pâlit.

— «Que renferme ce pli?» — demanda impé- ' rieusement Tlmpératrice.

Charles-Ferdinand, sachant qu'il était inutile de chercher à se cacher de sa belle-mère, lui tendit la missive. L'Impératrice la lut d'un bout à l'autre.

— « A ceci, — dit-elle de sa voix brève et cassante, — il faut répondre par une demande en divorce.

— Mais on n'obtient pas un divorce sans cause !

— Cette créature (avec quel ton de mépris ce mot ne fut-il pas prononcé!) est une misérable, sans cela elle ne serait jamais arrivée

38o LE ROI DE TMESSALIE

à vous circonvenir ainsi. Certes, il sera facile, en fouillant dans son passé» de trouver mille infamies qui seront des causes toutes puissantes pour annuler ce mariage maudit, et il n'est pas douteux que les tribunaux vous donnent gain de cause. »

Pauvre Nadjeska Ivanowna ! Ses seules grandes infamies si fort reprochées, consistaient en cette beauté radieuse, ce charme infini avec lesquels, sans le chercher, sans le vouloir même, elle gagnait tout le monde.

L'Impératrice, en pérorant, en tempêtant ainsi, oubliait que le Roi de Thessalie, bien près de sa cinquantaine, était assez mûr pour être /regardé comme capable de savoir ce quMl voulait faire ; il n^était plus de cet âge où Tinexpérience et la bonne foi peuvent être surprises. Certes, dn ne pourrait jamais invoquer sa juvénilité, sa naïveté comme circonstances atténuantes.

— « Il faut de suite envoyer chercher Haller et connaître son avis. C'est lui qui présidera le tribunal qui aura le jugement à prononcer ; eh bien I il faut le disposer en faveur de notre juste cause. »

Par ces quelques mots, l'Impératrice se condamnait elle-même*, car si la cause était si juste, pourquoi pensera disposer le juge en sa faveur?

LE ROF DE THESSALIE, 38 f

I-e Roi ne répondit pas. Dans son for intérieur il sentait combien sa faiblesse le rendait ridicule, coupable, et il ne se dissimulait pas la fausse position dans laquelle il se trouvait, tant à l'égard de son peuple qu'aux yeux de toute personne sérieuse, sage et bien pensante. Sa conscience, harcelée de remords, ne lui laissait plus ni trêve ni repos. Depuis le jour de son mariage, il ne connaissait plus le sommeil ; hanté sans cesse par la pensée des souffrances injustes que sa lâcheté, diraient les uns, que le sacrifice de son bonheur à l'avenir de ses enfants, diraient les autres, avait infligées à une malheureuse temme, soucieux, inquiet, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Jusqu'alors, le bruit de son mariage secret était resté à l'état latent ; on pouvait espérer qu'avec le temps, ce grand maître, il finirait par s'étouflfer v mais maintenant que Nadjeska Ivanowna avait,^ très adroitement du reste, placé ses intérêts entre les mains du chef de l'opposition, il n'y avait plus à compter longtemps sur la discrétion et le silence.

Une heure à peine après avoir reçu le premier avis, le Roi en eut un second.

Celui-ci venait des bureaux du Journal officiel^ et avisait le Roi que M. Klug avait exigé que l'annonce du mariage du souverain fût insérée dans les colonnes de la feuille publique.

— « C'est le droit de ma cliente, — avait-il dit, — et je le maintiendrai envers et contre tous. »

Cette fois, c'était le commencement d'une lutte dont le beau côté n'était pas pour le monarcjue.

Pour le coup, la colère de l'Impératrice ne connut plus de bornes.

— « Vous* allez formellement défendre une chose semblable ! » s'écria la « belle-maman ».

Le Roi de Thessalie fit appeler son secrétaire privé.

— a Laissez- moi lui parler, » — dit l'Impératrice, craignant que le Roi ne fût pas assez positif dans ses ordres.

L'arrivée du secrétaire demandé n'eut pas lieu de suite. Il y avait assez loin de la pièce où il travaillait aux appartements réservés de Tlmpératrice où le Roi, à présent, était obligé de se tenir toute la journée.

En l'attendant, le Roi, très embarrassé du rôle grotesque que lui faisait jouer « bellemaman » enragée, fit semblant de feuilleter un livre, tandis que l'Impératrice, pourpre de colère et d'essoufflemem, allait de long en large comme un animal enfermé dans sa cag^, tFop étroite pour le contenir.

Dès rappafitipn du secrétaire :

-r « Moll, — s'écria l'Impératrice après hii

avoir fait part de ce qui se passait, — vous allez de suite vous rendre au bureau du Journal offi- Ciel ; là, vous direz que le Roi défend... — entendez-vous? — défend, sous peine de destitution pour les rédacteurs, que cette annonce paraisse dans aucun journal. »

Le secrétaire, se courbant jusqu'à terre devant la souveraine, partit pour exécuter promptement Tordre royal. A peine était-il à la porte que l'Impératrice, se ravisant, le rappela :

— « A propos, M. MoU, le Roi désire parler au président du tribunal suprême. »

Le Roi, stupéfait, tenta d'esquisser un geste de dénégation; mais l'Impératrice ne parut y faire aucune attention.

— « A quelle heure Sa Majesté désire-t-elle voir le président de la cour? — demanda M. MoU, se tournant vers le Roi.

— Mais à... à... — balbutia le Roi.

— A quatre heures , cette après - midi , M. Moll, — interrompit la vieille souveraine.

3cS4 LE ROI DE THESSALIE

E lecteur a, comme nous, suivi les amours sans espoir de Conrad Haller et de Walpurga de HeiligenthaL

M™*» Haller, qui adorait son fils, ne pouvait plus supporter la vue de son chagrin. Nous savons combien , même avant le début de ces amours, elle était Ldévorée d'ambition et avait follement souhaité que le Roi anoblisse sa famille. Maintenant que cet anoblissement devenait une condition sine qua non du mariage de son fils avec W^'^ de Heiligenthal, elle poussait jusqu'à la frénésie les vœux qu'elle faisait pour obtenir cet honneur.

Plus que jamais elle était plongée dans cette disposition d'esprit, lorsque le secrétaire du palais fut annoncé.

Il ne faut pas oublier que le mariage du Roi avait été tenu si secret, qu'un très petit nombre

de personnes en avaient eu connaissance.

M. Haller savait que M. Klug venait d'adresser sa protestation au tribunal suprême , mais comme il n'était pas encore rentré depuis le matin, sa femme (à laquelle du reste il ne racon-^ tait pas tout) ignorait encore Tévénement.

A peine l'envoyé du Roi fut-il parti, que la voiture ramenant M. Haller s'arrêta devant sa porte. M"« Haller, très préoccupée du messagelaisse par le secrétaife, courut à la rencontre de son mari. Que lui voulait-on? Le faisait-on demander pour lui parler enfin du titre de noblesse tant désiré?

— (c Mon ami, il faut que tu te dépêches, car le Roi t'attend à quatre heures précises en audience particulière. •

M. Haller, au lieu d'avoir l'air étonné, dit seulement en sourant :

— a Ah ! le Roi me fait appeler?

— Pourquoi ce sourire énigmatique ?

— Parce que je me doute de ce qu'on me veut au palais.

— Mais quoi donc ? Raconte-le moi,

— Oh rien!,., rien... » — dit Haller avec réticence, s'asseyant vivement devant la table servie.

M""^ Haller congédiait toujours les domestiques pendant ce repas du goûter. Tout étant pré-

paré sur la table , elle préférait, de ses mains courtes et potelées, servir elle-même son mari ; seule avec lui, on pouvait causer plus librement. Ce jour^là, fort intriguée, elle était déterminée à tout faire pour savoir ce que pouvait lui cacher le président.

— « Allons! dis-moi tout ce que tu penses.

Tu sais si je suis discrète I » dit-elle, tandis qu'en femme pratique elle mettait sur Tassiette de M. Haller un des morceaux qu'il préférait. Sachant qu'au bout du compte le secret qu'il voulait garder serait, sous peu, celui de tout le monde, M. Haller raconta à sa femme la protestation que M. Klug avait dressée au i\om de M™* de Mineleko.

M™® Haller eut un tel geste de stupéfaction et d'étonnement, qu'elle manqua d'en renverser sa chaise.

— « Que me dis-tu là, mon ami?... Pourtant... tout ceci ne m'explique pas pourquoi le Roi veut te parler aujourd'hui même. Tu n'es pas avocat ?

— Non, mais je serai sous peu son juge ».

Et M. Haller, qui d^uis des années avait

souflFert des humiliations que les siens avaient reçues à la Cour, eut dans la voix une intonation d'orgueil si prononcée qu'elle n'échappa pas à sa femme.

Pendant quelques minutes, tous deux restèrent livrés à leurs pensées. Évidemment, si le Roi envoyait chercher Haller, c'était pour tâcher de le disposer en sa faveur. Il y avait peutêtre quelque chose à tirer de cette situation. Ce fut à M"« Haller que vint cette pensée. De suite, ses idées se reportèrent sur son fils, son beau^ son cher Conrad, maintenant tout pâli, tout meurtri de chagrin ; son Conrad qui, jetant éperdûment sa tête lassée sur les genoux de sa mère^ lui avait dit, le matin même, qu'il en finirait avec la vie s'il ne pouvait obtenir la main de sa Walpurga bien -aimée I

jjlme Haller connaissait si bien l'immense loyauté et l'intégrité inaltérable de son mari, qu'elle eut un vrai froid et chaud dans tout son être en songeant aux idées qui l'agitaient en ce moment.

Dire à Haller :

— € Promets au Roi de faire prononcer le jugement en sa faveur s'il t'accorde ton anoblissement et celui des tiens », eût été un tel outrage à cette longue vie toute remplie d'honneur et de probité, que pour rien au monde elle ne l'eût tenté.

Avec toute la subtilité qui n'appartient qu'à la femme, n'ayant plus l'air d'attacher aucune im-

portance à cet appel du Roi, elle poussa un profond soupir.

— « Qu'as-tu, ma chérie? — demanda Haller qui adorait sa femme et son fils.

— Je suis toute bouleversée de Tétat de Conrad.

— Pauvre garçon ! Quel ridicule préjugé le sépare de son bonheur I

— Ridicule, en effet. Et dire qu*on n'y peut rien I

— Non, rien, absolument rien! à moins qu'à la fin la famille de Walpurga ne cède, car quant à un anoblissement, il ne faut plus y compter. »

Haller, avec toute la sincérité de sa franche nature, exprimait de la façon la plus simple et sans aucune arrière-pensée, justement Tidée que sa femme voulait lui inculquer.

— « Ce qui est horrible, — poursuivit M™« Haller, — c'est que le docteur Schlôtz dit que l'anémie qui a commencé à se déclarer il y a à peine trois mois, empire d'une façon effrayante ; tous les efforts de la médecine restent impuissants à Tenrayer. Hélas! n'avoir qu'un fils!... un fils unique I et le voir ainsi livré à une mort certaine ! — Et M*"' Haller, toujours fort émue à la pensée de perdre son Conrad, exagérant encore son mal avec intention, pleura amèrement.

— Allons! allons, ma mie!... essayait de dire

LE ROI DE THESSAUE SSq

Haller sur un ton consolant, — ne t'abandonne pas ainsi au désespoir 1 Conrad est jeune ; si la famille de Heiligenthal reste inexorable, eh bieni nous le forcerons à voyager, et il oubliera...

— Oh ! pour cela, jamais I Tu ne connais pas Conrad comme moi, sa mère, je le connais.

C'est une nature profonde, il n'oubliera jamais. Son cœur est donné, il en mourra, s'il le faut, mais il ne le retirera point.

— A cet âge, ma chère, le cœur se reprend aussi facilement qu'il se donne !

— Jamais! jamais! Ahl si tu Tavais vu, ce matin encore! Il était plus blanc qu'un linge; même de ses lèvres, le sang semblait parti.

Où sont donc tes yeux, si tu n'as pas remarqué ce changement effrayant? Mon Dieul je la vois, lente, mais sûre, cette mort qui nous enlèvera notre Benjamin, si on ne lui donne pas bientôt la jeune fille qu'il aime tant. Mon ami, tu es intelligent, tu es fort de ton expérience et de tes services ; il faut que tu arrives à obtenir le consentement de la famille de Heiligenthal.

— Mais tu sais bien que j'ai tout fait! A présent, il n'y a plus rien à espérer.

— Je le sais, je le sais bien! et cependant, il faut tenter encore. Oh! si tu pouvais clairement voir quel danger plane sur notre fils ! »

Haller n'avait pas besoin que sa femme lui fît observer toutes ces choses. Il avait, avec grande angoisse, remarqué chaque phase de la mélancolie profonde et incurable de Conrad ; il en était très inquiet; le sommeil et Tappétit l'avaient quitté, en même temps que la gaieté disparaissait du cœur de son enfant bienaimé.

— « En sortant du palais, j'irai trouver Schlôtz, — dit-il, — et je lui parlerai très sérieusement du voyage que j'ai en vue pour Conrad. »

Ce disant, le juge du tribunal suprême se leva de table, embrassa sa femme et se retira dans son cabinet de travail, où différentes choses urgentes réclamaient son attention. Tout en essayant de fixer sa pensée sur les affaires importantes confiées à sa sagesse, M. Haller ne pouvait détacher de tout ce qu'il faisait la vision pâle et triste de Conrad, de ce fils unique si supérieurement beau, la gloire, et, avant son mortel chagrin, la joie de la maison. Mon Dieu! si sa femme disait vrai ! S'il perdait cet enfant !

Cent fois par heure cette terrible pensée lui revenait, et en songeant aux Heiligenthal, cause de tant de maux, il s'irritait furieusement contre ces gens qui auraient dû remercier la Providence de trouver un tel parti pour leur

LE ROI DE TKESSAUE Sgi

fille; car n'importe quel autre fiancé ne Teûtil pas quittée après la disgrâce de son frère ? taudis que l'impérieuse mère de Walpurga, dans sa fierté stupide, n'était, depuis cet événement, devenue que plus hautaine et plus amèrç*

^^ E président fut exact. Ponctuellement, à quatre heures, il se trouvait debout devant T Impératrice des Hindoustans €t le Roi de Thessalie.

— (( Votre Majesté m'a fait appeler. En quoi puis-je lui rendre service ? »

En prononçant ces mots, le président du tribunal suprême s'inclina très profondément devant Leurs Majestés; Tentrevue commençait.

Ce fut la vieille Impératrice qui, suivant son habitude, prit la parole pour son gendre :

— « Monsieur le président, vous avez sans nul doute reçu aujourd'hui même de M. Klug la protestation de la princesse de Mineleko contre son bannissement du territoire thessalîen.

— En effet, Majesté ; et même, s'il m'était permis, je ferais observer à Votre Majesté que la cliente de M. Klug me oaraît fondée en sa

LE ROI DE THESSAUE SgS

plainte, surtout si son mariage avec Sa Majesté le Roi, mon souverain maître, a été légalement accompli. Or, si mes renseignements sont justes, rien n'est plus certain.

— Est-ce qu'il n'y aurait pas, quand même, moyen de trouver un biais qui expliquerait une décision contraire de la cour? — demanda l'Impératrice.

— Je regrette d'être obligé de dire à Sa Malesté que même au risque de s'attirer la défa-* veur de son souverain maître, la cour ne peut rien décider que d'après des faits positifs; les lois du pays sont formelles. Tout mariage est reconnu légal et légitime quand les formalités exigées par le code ont été remplies. La jurisprudence n'admet le divorce que dans des circonstances très graves et très rares, que, comme

^ légistes, il nous faut scrupuleusement rechercher sans qu'il nous soit permis de les apprécier personnellement.

— Et, en dehors de l'adultère, quelles sont «s circonstances?

— Par exemple, si une des parties contractantes avait caché des empêchements légaux, ou s'était mariée avec des papiers non en règle. Mais là n'est pas le cas, puisque d'un côté se trouvait le Roi qui, comme premier de son royaume, doit connaître les lois de son pays et

s'y soumettre, et, de Fautre, une princesse, exambassadrice, dont la grande famille et les antécédents sont si bien connus.

— En tout cas, nous demandons que le tribunal ajourne sa décision sur la question de Texpulsion, et nous comptons | qu'il nous donnera le temps suffisant pour faire les recherches utiles au gain de notre cause. »

Après ces mots, le Roi et l'Impératrice, saluant M. Haller, lui firent comprendre que l'audience était close.

A peine le chef du tribunal suprême était -il sorti, que Tlmpératrice, attachant des yeux courroucés sur son gendre, s'écria :

■r- « Eh bien 1 êtes-vous assez pris ? Mon Dieu I mon Dieu f dans quel labyrinthe vous êtes-vous jeté! Comment vous en tirerez- vous ? je suis curieuse de le savoir, » — dit avec mépris l'arrogante vieille femme, qui, auteur du mal, s'érigeait en juge maintenant.

Le pauvre Roi, ne se départant pas du rôle passif qu'il s'était imposé, garda un silence résigné.

L'Impératrice, avec un superbe dédain, haussa les épaules :

— (( Allons I la seule chose qui me reste est de chercher comment je pourrai, moi, vous tirer de cette vilaine affaire. Laissez-moi seule un ins-

LE ROI DE THESSALIE SgS

tant. C'est l'heure de l'audience quç je donne à mon ministre; il faut que je me recueille. »

Qufitnd entra lord Selfish, qui, dans ce voyage, accompagnait Sa Majesté, il la trouva si préoccupée que le vieux et intime serviteur osa lui en demander la cause. L'Impératrice, si rigide en tout ce qui touchait aux égards dus à son rang, ne songea pourtant point à s'offenser de cette familiarité, qu'excusait (d'ailleurs de longues années d'un entier dévouement. Elle hésita d'abord à lui répondre; puis, sachant qu'après tout il était son meilleur conseiller, elle se ravisa et lui raconta le peu d'espoir qui lui restait depuis son entrevue avec le juge du tribunal suprême.

— « Cependant, Majesté, dans ce que vous voulez bien me confier, j'entrevois une légère lueur d'espérance.

— Laquelle? Dites, dites vite! C'est donc toujours à vous qu'il est réservé de relever mon courage abattu.

— Le juge n'a-t-il pas dit que le mariage devenait illégal si une des parties contractantes avait caché des empêchements prévus par la loi, ou s'était fait marier avec des papiers non en règle ?

— Oui, mais où voulez-vous en venir? Pour ma part, je ne vois pas là une circonstance donnant lieu à espérer.

396 LE ROI DE THESSâLIB

' — Mais, mon Dieu ! ce n'est pas si rare de trouver une illégalité dans des actes. Une femme née sur les bords de la mer Noire pourrait bien avoir quelque chose qui ne soit pas en règle dans ses papiers; puis, c'est si loin, la mer Noire t et si peu civilisé! Combien de ces grands sei» gneurs russes ont eu des filles sans avoir de femmes légitimes!

— Mais je crains que ce ne soit pas notre cas,

— Moi de même ; mais on peut toujours voir.

Votre Majesté a à sa cour un homme, Sir Maurice Stephen, qui^ d'après ses nombreux séjours au Caucase, connaît beaucoup de hauts personnages et aussi les usages et coutumes du pays» Pourquoi ne pas l'envoyer à la découverte ?

« Votre Majesté ne m'a-t-elle pas dit qu'en opérant une pression sur le tribunal suprême, on gagnerait du temps pour ajourner sa décision sur la question de bannissement ?

« Puis, je ferai observer à Votre Majesté qu'elle a une autre corde à son arc. Votre Majesté vient de mentionner le président du tribunal. On ne peut pas prévoir jusqu*à quel point la promesse d'une décoration ou d'un titre pourrait influencer sa manière de voir, et faire pencher sa décision du côté bien naturellement désiré par Votre Majesté et désirable à tous les points de vue. Dès que je quitterai Votre Majesté, je

LE ROI DE THESSALIE Sgy

me renseignerai, tant sur M. Haller que sur les autres juges appelés, comme lui, à siéger lors du procès à venir.

— Soit. Vous êtes toujours d'un si excellent conseil, mon cher Selfish, que je vous donne tout pouvoir pour mener à bonne fin cette malencontreuse afifaire. Du reste, rien n'entravera vos démarches, car j'emmène le Roi en Hindoustanie aussitôt que je le pourrai. Laissezmoi seule maintenant ; il faut que je coordonne mes idées embrouillées. » Et le ministre hindoustan, se courbant jusqu'à terre, quitta sa souveraine.

'audience avec sa souveraine terminée^ 1^]^ lord Selfish réfléchit à ce qui devait se faire. Après quelques efforts de réflexion, il se dit qu'afin d'arriver aux renseignements les plus détaillés, c^est toujours à des femmes qu'il faut s'adresser. Il se rendit donc tout droit chez la seule qu'il connût un peu, chez la grande-maîtresse, Tacerbe comtesse de Langweilig.

Il avait de la chance. C'était précisément le « jour » de cette première dame du palais. Un cercle de femmes aux visages et aux vêtements aussi fanés les uns que les autres, assises en rang d'oignons, entourait le dictateur féminin de la Residenz. M"»« de Langweilig était vêtue d'une robe de soie noire d'une coupe ancienne, qui avait certes figuré dans son trousseau et qu'on avait dû constamment élargir à mesure que la dame prenait une ampleur nouvelle. Elle por»

tait en guise de broche un camée monumental représentant les lYots Grâces, d'où partait une longue chaîne de montre. Il ne dépendait pas d'elle qu'il n'y pendît toutes les jolies femmes de la Residenz et d'ailleurs, sans cela c'eût été besogne vite faite ! ! ! Elle décrétait, selon son habitude. Ah ! dame I quand elle avait parlé, il ne fallait pas qu'une divergence d'opinon s'élevât, sans cela, tout se gâtait.

Quand lord Selfish entra chez M*"« de Lang- 'v^'eilig, subitement un silence glacial se fif. On avait justement parlé à mots plus ou moins couverts du mariage du Roi avec M"® de Mineieko, et M"*® de Langweilig avait fait comprendre qu'elle en savait bien plus long qu'elle ne le voulait dire sur cette « aventurière ». Mais à l'arrivée du ministre de l'Impératrice, elle crut prudent de donner un autre tour à la conversation.

Lord Selfish eut positivement un instant peur d'attraper en lui une part du poison qui circulait^ tant il y en avait à qui mieux mieux dans toutes ces bouches. Si tout le mal que l'on disait 4^ femmes absentes eût été vrai, la Thessalie eût été pire que Sodome et Gomorrhe. Pressé et passablement ennuyé de toutes ces dames, haut placées, mais assommantes, pour abréger sa visite il arriva droit au fait. A peine eut-il mentionné le nom de Haller, que M"® de Langweilig et ses

voisines n'eurent rien de plus pressé à faire que de lui conter l'amourette sotte, mais obstinée, de Walpurga de Heiligenthal avec le fils du président. Malgré la disgrâce du frère deWalpurga, nous le savons, les Heiligenthal n'en déclaraient pas moins qu'ils ne consentiraient jamais à ce que leur fille se mariât dans la bourgeoisie.

— « Et le Roi — exclama triomphalement M"* de Langweilig — a trop de dignité pour jamais vouloir anoblir le président Haller, fils d'un petit commerçant et marié à la fille du pharmacien de la cour ! »

Et cette certitude ravissait M™* de Langweilig, qui pensa avec un soupir à ses deux propres fleurs fanées, si tristement délaissées, se desséchant sur leurs tiges.

Lord Astucio Selfish en avait assez appris.

Prenant congé du rang d'oignons féminin, il rentra vite au palais et demanda une nouvelle audience à Sa Majesté, pour lui faire part de sa découverte du point vulnérable chez le président.

— a Ah I Selfish 1 brave, brave Selfish ! que vous êtes prompt et expéditif I Vite, ordonnez que Haller apparaisse devant moi de nouveau I »

Lord Selfish eut beaucoup de mal à persuader à Sa Majesté quç ce né serait pas diplomatique d'agir si hâtivement. Cependant, sachant de

LE ROI DE THÉSSALIÉ 40 i

longue date comment il fallait s'y prendre pour mener ce caractère tyrannique, emporté, il parvint à la faire patienter. Plusieurs jours après seulement^ l'Impératrice fit revenir le président. L'entrevue fut brève, mais décisive. L'Impératrice dit clairement à M. Haller qu'elle ne voulait aucunement Tinfluencer, mais que s'il se trouvait qu'il y eût lieu d'annuler le mariage et que le jugement du tribunal fût tel, elle lui don- ' nait sa parole d'honneur que le Roi rélèverait dans la noblesse pour ses services exceptionnels.

— « J'ai appris — dit la souveraine avec un gracieux sourire — que si ceci se réalise, tous les empêchements à une certaine chose qui vous tient au cœur se trouveront levés. »

Haller, presque offensé au début de l'entrevue, quitta la souveraine tout soucieux. Il osait à peine dire à sa femme et à son fils qu'il était en son pouvoir de leur donner le bonheur suprême qui leur rendrait la vie. Mais quand il observa les traits de M°»« Haller altérés par un chagrin incessant ; quand il vit la main si pâle de Conrad, et si amaigrie qu'elle en paraissait diaphane sous les rayons rosés de la lampe, le soir, lorsqu'il tournait distraitement les pages d'une brochure quelconque, il se sentit presque criminel, ayant la puissance de transformer le désespoir de ces deux êtres, qui lui

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étaient si chers, en un délire Je bonheur, d'hésiter à parler. Ah ! c'est que cette tenaille intérieure terrible, qui déchire tant de trames habilement agencées, la conscience, était encore de* bout en lui, quoique vacillante. Oserait-il bien décider, par un arrêt indestructible, de la vie d'une pauvre femme si terriblement outragée et si injustement punie !

Mais, hélas ! la lutte entre sa conscience et son amour des siens, peut-être même aussi, à la fin, son ambition personnelle, était trop inégale pour durer longtemps. De plus en plus, le noble, le vertueux, le grand en lui s'écroule. Il voudrait se croire encore le magistrat intègre, quand il n'est déjà plus que le mari et le père faible, tremblant devant la vie menacée de son fils. Vaincu à la fin, il raconte aux siens son entrevue avec rimpératrice. Il leur dit qu'il ne cédera pas, et, en le disant, il sent qu'il ment, il le sent rien qu'au cri passionné sorti des lèvres de son fils unique et qui le remue et le frappe comme la lame d'un poignard plongé en plein cœur.

— « Mon père I mon père ! je serai donc heureux I ! 1 »

Et le fils tombe dans les bras de sa mère qui sanglote de joie. Et ils entourent le père, Timplorent, lui disent comment Nadjeska Iva-

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nowna a été une femme indigne, comment c'est elle, fiancée au frère de Walpurga, qui Ta lâchement abandonné et a ainsi créé tous les malheurs du malheureux, parce qu'un parti plus riche, plus illustre s'était offert. En termes de feu, tous deux lui représentent de quelle façon elle a dû circonvenir, ensorceler, affoler le pauvre faible Roi, jusqu'à ce qu'à bout de désirs, qu'elle avait su toujours se refuser à satisfaire, il a cédé et Ta enfin épousée secrètement. Ils sont là, comme deux avocats de l'accusation, écrasant la prévenue sous le poids de leur éloquence, éloquence sortie chaude, fougueuse, d«s passions terribles qui les agitent. A qui mieux mieux, ils la flétrissent, la ravalent, celle sans le corps meurtri de laquelle il leur manquerait le marchepied qui doit les hisser au bonheur. Ils sont si persuasifs qu'ils amènent presque le juge à partager leur conviction.

Quand ils ont fini, le sort de Nadjeska Ivanowna est à tout jamais décidé.

ANDis que ces malheurs affreux fondaient sur l'infortunée Nadjeska ïvanewna, des événements non moins tragiques étreignaient dans leur cercle de fer les deux hommes qui l'avaient tant et si mal aimée. Un soir, comme Waldemar de Heiligenthal rentrait tard chez lui, son domestique Tavertit que depuis une heure déjà deux messieurs l'attendaient. A cette nouvelle, bien simple en apparence, cependant, le comte devint très pâle.

Malgré lui, une émotion, semblable à celles qu'on éprouve dans les grandes crises de la vie, le secoua fortement. Il savait que depuis deux jours le prince de Mineleko avait achevé la mission lointaine dont Pavait, à dessein, chargé son gouvernement pour l'éloigner de la Thessalie durant les premières effervescences de la rage qui bouillonnerait en lui, chaude et dangereuse, après

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la perte de son procès. Certes, ces messieurs étaient envoyés par lui. Se sentant la gorge serrée et craignant une faiblesse à l'instant où il lui fallait le plus d'énergie, il se dirigea vers un buffet et avala d'un seul trait un grand verre d'un vin . d^ Espagne.

Arrivé dans le petit cabinet de travail où avaient été introduits les visiteurs, il se trouva vis-à-vis du prince Gariaiinski et d'un autre secrétaire de l'ambassade du Caucase, qui de* valent tous deux changer de poste, Tun pour rejoindre le prince de Mineleko qui allait partir comme ambassadeur en Bosnie, l'autre pour aller comme attaché d'ambassade à Paris. Très courtoisement, le prince Gariatinski lui remit un pli cacheté aiyc armes du prince de Mineleko.

Voici ce qu'il lut :

« Waldemar de Heiligenthal, vous avez agi <c comme un espion et comme un lâche. Quoique . « indigne de croiser le fer avec un prince de Mi- « neleko, qui ne compte pas moins de deux « czars du Caucase parmi ses ancêtres, je suis si « avidede vengeance, j'ai si soif de votre sang, que « je vous déclare que si vous refusez de me don- « ner satisfaction en me rencontrant au delà des « frontières de la Thessalie, pays dont l'accès « ne m'est pas libre, je viendrai quand même

« VOUS y chercher, vous y tuer. Je serais venu « il y a des mois déjà, si je l'avais pu.

i Boris Michaïlowitch,

• Prince de Mineleko. >

On juge de la fureur du frère de Walpurga.

T^'était le grand calme des deux témoins du prince de Mineleko, certes, un incident regrettable eût eu lieu. Mais, grâce à leur tact et à leur modération, tout se passa avec convenance.

— « J'attendrai à la frontière deThessalie celui <{m ose m'insulter ainsi, et je lui donnerai satisfaction, — dit le comte de Heiligenthal. — Du reste, je vous enverrai mes témoins ; ils conviendront avec vous de tous les détails. »

Deux jours après, de grand matin, un petit nombre d'hommes s'approchaient en silence d'une des clairières de la forêt d'I..., située en dehors du territoire Thessalien. A leur tenue correcte et sévère, à leurs allures mystérieuses et graves, on pouvait facilement comprendre qu'un événement capital se préparait.

Les témoins parcoururent attentivement le terrain, examinèrent minutieusement une dernière fois les armes des deux adversaires, mesurèrent scrupuleusement les distances d'où ils de-

vaient tirer, puis le plus âgé, après avoir placé dos à dos les ennemis, frappa les trois coups réglementaires. Le duel ne fut pas de longue durée ; au signal donné, le prince de Mineleko et le comte de Heiligenthal s'avancèrent.

Au cri «Feui» lancé par Gariatinski, une double détonation se fit entendre, une légère fumée bleuâtre monta en spirale dans Tair, et un homme, dont les mains battirent le vide, vint tomber lourdement aux pieds de son adversaire. C'était Boris Michaïlowitch. La balle de Waldemar Tavait traversé de part en part.

D'abord ses amis Je crurent mort; mais après avoir reçu les premiers soins du médecin qui assistait au combat, il rouvrit péniblement les yeux.

« — Je suis perdu 1 » — balbutia-t-il. Déjà il pouvait à peine parler.

Heiligenthal, très pâle, les lèvres serrées, regardaitcesangquicoulaitabondamment. Il était, dans son émotion, presque aussi blême, aussi affaissé que celui qu'il venait de blesser à mort.

Boris de Minekko ne succomba pas de suite, malgré les hémorragies et les autres accidents qui vinrent aggraver sa situation. L,e médecin avait déclaré qu'il ne passerait pas \a nu\t, mais le matin il respirait encore et se trc^^vaV^i croyait-U,

un peu mieux. II put même prendre quelques heures de repos. Pendant toute la nuit, il n'avait cessé de réclamer la présence deHeiiigenthal, qui seul pouvait lui apprendre une chose qu'il désirait savoir avant de quitter la vie. Il était si pressant dans sa. demande, que Heiligenthal, très ému de cette mort dont il était cause, promit de ne point partir avant d'avoir satisfait au désir du prince.

Vers le soir, comme Waldemar arpentait sa chambre, Gariatinski vint le chercher.

— « Je vous prie — dit-il — de me suivre sans perdre une minute. Il est bien mal ; il demande instamment à vous voir. Venez, les moments sont comptés, il n'a plus que quelques heures à vivre. »

Heiligenthal suivît le prince Gariatinski le long des tristes couloirs de l'hôtel, désert à cette époque de l'année.

Arrivés devant la porte d'une chambre, Gariatinski frappa doucement.

— « Entrez », dit une voix de Tintérieur.

C'était celle de la garde-malade qui veillait

Boris Michaïlowitch. Gariatinski et Heiligenthal entrèrent silencieusement.

Ils se trouvèrent subitement, pour eux qui sortaient de la clarté du grand jour, dans une pièce qui leur parut complètement obscure.

Mais leurs yeux s'habituèrent peu à peu à cette pénombre, et bientôt Heiligenthal distingua facilement tous les objets qui l'entouraient.

Dans une alcôve, sur un lit bas et étroit, était étendu le corps d'un homme qu'il aurait pris pour celui d'un inconnu, tant il était changé, s'il n'avait pas su qu'il avait véritablement devant lui Boris Michaïlowitch.

Qu'était devenu ce visage plein de force et d^énergie farouche ? Maintenant , les joues creuses et émaciées, la peau décolorée, tendue sur ses pommettes saillantes, les yeux profon-^ dément enfoncés dans leurs orbites, rendaient cette sombre et triste figure tout à fait méconnaissable.

Fortement impressionné par cette ruine qui était son œuvre, Heiligenthal essayait de cacher l'émotion qui, malgré lui, Tétreignait de toutes parts.

— « Vous m'avez demandé, prince ?» — ditil d'une voix étouffée, en s'approchant du lit sur lequel gisait le moribond.

Alors, une voix faible, étrange, qu'il ne connaissait pas, lui répondit dans un râle rauque :

— « Oui, je désire causer avec vous pendant... pendant que la force m'en reste encore. »

De sa main exsangue, il fit un geste.Gariatinski

4IO 1e roi de THESSALIE

et la garde, le comprenant, se retirèrent. Une. fois les deux hommes seuls, la voix du mourant reprit :

— « Je désire... je désire vous entretenir d^une certaine nuit de mai de Tannée i88..., au lendemain de laquelle le corps de mon pauvre Kassan fut trouvé étranglé dans mon jardin.

Vous savez que la police n'a jamais pu découvrir le coupable ni lever le plus petit coin du voile qui enveloppe ce mystère... Cependant, vous, peut-être, pouvez me l'expliquer... »

Et les yeux du moribond se fixèrent sur Heîligenthal, comme s'il voulait le percer de part en part.

— « Cette nuit-là, il me semblait avoir fait un rêve terrible... Un homme se serait introduit <hez la princesse de Mineleko... Vous le voyez, mes moments sont comptés . . . C'est un moribond qui vous prie de tout lui avouer comme à un confesseur. »

Une quinte terrible secoua le malheureux que ces quelques mots avaient fatigué ; sa voix s'arrêta, une légère écume rose monta au coin de ses lèvres, puis le sang, sortant à flots, vint inonder le mouchoir que Boris Michaïlowitch avait vivement porté à sa bouche. Heiligenthal frissonna dans tout son être. Comme on en a vite fait avec la vie d'un homme !

A la voix toute puissante de sa conscience»

toute bourrelée de remords, au cri sincère de son âme repentante, le jeune homme sentit, pour la première fois, se fondre ses instincts mauvais et égoïstes.

Tout le monde avait eu connaissance du mariage du Roi avec Nadjeska Ivanowna; ce n'était donc pas de la femme du prince de Mineleko,. mais seulement de celle qui l'avait été, que Heiligenthal aurait à parler.

Boris Michaïlowitch, rappelant à lui toutes ses forces près de lui échapper, continua péni» blement :

— « Je suis convaincu maintenant que c'est vous, et non le Roi, qui pénétrâtes chez ma... chez M™" de Mineleko, et que ce que je croyais' alors un rêve était une réalité. »

Heiligenthal se taisait. Eut-il voulu parler qu'il ne Peut pu, tellement forte et insurmontable était rémotion qui le prenait à la gorge.

— « Vous devez vous rappeler combien la soirée fut lourde ce jour-là. Pendant Taprèsmidi, j'avais eu une névralgie terrible. Le médecin m'avait fortement frictionné d'un mélange chloroformé. La dose en était-elle trop forte?... Je ne sais. Toujours est-il que j'étais en proie à une singulière agitation nerveuse. Bien que très fortement sous l'influence du soporifique^ il

me fut impossible de prendre un instant de repos. Torturé, lanciné que j'étais par les angoisses de la jalousie la plus excessive, ma pensée entière se concentrait sur l'amour que le Roi aflBchait hautement pour ma jeune femme, et, à part cette idée fixe, mon esprit était incapable de songer.

a La chaleur était intense ; Tair raréfié manquait à mes poumons oppressés. Des nuages gros et noirs s'amoncelaient dans le ciel qui devenait de plus en plus menaçant. Sous cette atmosphère de plomb, un sommeil léthargique m'envahît peu à peu. Ne sachant encore si j'étais éveillé ou endormi, je crus pourtant entendre près de moi un bruit sourd et persistant. Était-il réel? ou appartenait-il au rêve que je faisais et duquel il m'arracha?...

« A ce bruit succéda un long soupir, pu^s une sorte de râle...

« Je ne bougeai pas. Mes jambes, comme paralysées, ne savaient plus se mouvoir; mon corps n'obéissait plus à mon esprit, et pourtant il n'était pas insensible aux douleurs physiques^ car je sentais la névralgie me lanciner toujours. Malgré la pesanteur de mes membres, je croyais que, mort, j'étais emporté dans des sphères inconnues; que je voltigeais dans l'espace. Tout mon être semblait vibrer d'une

LE ROI de; thessalie 4/i3

électricité bizarre. Quand, par un effort surnaturel, je réussis à ouvrir les yeux, je n'avais aucune notion des objets sur lesquels ils se posaient. Tout ce qui restait vivant en moi n'appartenait plus qu'à cette surprenante vie spirituelle qui me possédait. Une sueur glacée^ comme celle de Tefïroi le plus grand, perlait sur mon front ; mon cœur battait à se fendre, comme si j'avais peur. Et le son mat et sec persistait toujours. Me réveillant de plus en plus, je m'aperçus que ce bruit, que je croyais être celui de mon cœur, appartenait plutôt à un autre être qui semblait se traîner près de moi péniblement. Je crus entendre une voix qui m'appelait... celle de la princesse... Je fis un nouvel effort pour me lever : peine inutile ; un poids immense me clouait à ma place. Pourtant, à la fin, pris d'une rage folle, j'y réussis. Par un mouvement automatique, saisissant une bougie, j'ouvris la porte de ma chambre. Au même instant, un corps, celui d'un homme, disparaissait vivement par la fenêtre à l'extrémité du couloir qui donnait dans le jardin. Je m'avançai aussi rapidement que me le permit 'le vertige qui ne m'avait point encore quitté; mais, arrivé à cette fenêtre, au moment où, élevant ma lumière, j'allais peut-être apercevoir le fugitif et le reconnaître, le vent, s'engouf-

frànt dans le corridor, me plongea dans une profonde obscurité. « C'est le Roi ! — me dis-je ; — c'est le Roi!.. » Complètement réveillé, je voulus me diriger vers la chambre de ma femme^ Mais un malaise subit s'emparant de moi, je dus, en tâtonnant, regagner mon appartement, •où je n'eus que le temps de tomber inerte sur mon lit. Le lendemain matin, mon fidèle Vas- •sili vint m'apprendre le meurtre de son frère. Je compris tout. Je n'avais pas seulement rêvé : il y avait de la réalité, de la terrible réalité^ dans ce songe ! Et maintenant, dites-moi, Waldemar de Heiligenthal, comme si vous étiez devant Dieu, de vous ou de ma femme lequel a été l'assassin de Kassan ? car, seul un de vous deux, ou vous deux ensemble, avez pu le tuer ! !! »

Ce long récit avait complètement épuisé de Mineleko. Il lui avait fallu les efforts inouïs' d'une volonté de fer pour aller jusqu'au bout, et des haltes interminables, provoquées par la faiblesse ou par des accès de toux, l'avaient souvert interrompu. Heiligenthal écoutait dans un silence absolu.

Depuis quelques instants déjà Boris Michaïlowitch avait cessé de parler, et Waldemar hé- ;sitait encore à répondre aux questions que lui posaient les yeux interrogateurs du malade.

Une lutte intérieure acharnée se livrait dms

LE ROI DE THESSALIE 4t5

son âme; sa pâleur devenait mortelle. Laisserait-il Tex-ambassadeur mourir sans connaître ce secret terrible? Enfin, se faisant violence :

— ' « Prince, — dit^il, — je vous dois la vérité; je vous la dirai tout entière. Cet homme, qui s'était introduit la nuit chez votre femme, vous l'avez deviné, c'était moi ! »

Un accès de la vieille passion endormie sembla vibrer encore dans les prunelles presque éteintes du mourant. Pareil à un tigre atteint par la flèche du chasseur, il essaya, malgré la mort qui déjà l'enveloppait de ses voiles impénétrables, de se relever comme pour terrasser son ennemi : ses forces Tabandotinèrent.

— « Cette misérable femme m'a donc trahi !

Elle était votre maîtresse !!!..

— Arrêtez!... ne blasphémez pas!.. — s'écria Heiligenthal, grandi de toute la majesté du devoir à remplir. — Il n'y eut qu'un coupable, qu'un lâche! Ce coupable, ce lâche est ici devant vous! Prince de Mineleko, celui* que vous aperçûtes, le meurtrier de Kassan, c'était moi, et sur la croix du Seigneur, sur ma tête, je vous le jure, elle est innocente!... Ah! ne me regardez pas avec une telle horreur... Oui, j'ai été vil, criminel! mais si vous saviez jusqu'à quel point j'ai expié quoique ayant échappé à la loi, même vous, vous res-

4l6 LE ROI DE THESSALÏE

sentiriez de la pitié I... Ah! laissez-moi parler^ et ne m'interrompez pas !...

« Votre femme refusait obstinément de me recevoir seul, mais, éperdu de passion, j'étais déterminé, quoi qu'il pût advenir, à la posséder. N'importe à quel prix, il me la fallait I Mais elle, dont l'amour avait été si grand quand nous étions fiancés, était alors esclave de la foi jurée et résolue à rester à jamais fidèle au mari dont elle portait si dignement le nom.

« A plusieurs reprises, je lui avais demandé passionnément qu'elle m'accordât un rendezvous, mais, inexorable, elle avait rejeté ma prière. Ne sachant ni maîtriser l'ardeur de mes désirs,, ni imiter l'exemple de cette noble et pure créature, je n'hésitai pas à employer le seul moyen qui me restât: ce que je n'ai pu obtenir par la persuasion, je l'obtiendrai par la force et la ruse^ me dis-je. Je sondai Glascha. Avec quelque argent j'eus vite fait de ses semblants de scrupules. Vers le milieu de cette nuit terrible, elle m'introduisit dans le jardin par la petite porte bâtarde que vous connaissez. Avec de la cire, elle avait pris l'empreinte de la clef qui restait le jour à cette entrée et s'en était fait faire une pareille^ pour que je pusse m^en servir au départ. Tous dormaient dans le palais de l'ambassade ; Glascha et moi, aussi vils l'un que l'autre, avancions

^n silence, retenant notre souffle et, comme des bêtes venimeuses, rampions dans l'obscurité.

Un instant, je voulais presque me retirer; mais Glascha m'avait prévenu que vous aviez pris une potion pour dormir, et m'assura que vous n'entendriez rien... Sans souliers à nos pieds afin d^éviter le plus léger bruit, nous arrivâmes jusqu'au cabinet de toilette de la princesse. Ce cabinet n'était que rarement fermé à clef; yous le traversiez pour entrer chez votre femme, cette fille me l'avait dit. « Restez ici, accroupi derrière cette grande psyché, » me chuchota-telle. J'obéis, et elle me quitta. Quelques instants après, j'entendis des pas qui s'approchaient; c'était la princesse, qui venait faire sa toilette de nuit. Ses cheveux défaits se déroulaient sur ses épaules nacrées, le peignoir de dentelle qui l'enveloppait laissait voir la cambrure de son beau ^orps de cire. Elle était divinement belle, éperilument tentante. Toujours immobile là où Glascha m'avait placé, elle ne pouvait d'abord me voir. Subitement, je lui apparus. Epouvantée d'abord, elle se remit vite, et fit preuve d'une grande présence d'esprit. Elle ne poussa pas un cri... pas l'ombre d'un... Elle se dressa comme une panthère, souple et nerveuse, prête à s'élancer sur sa proie. Son indignation était si terrible que j'en eus le frisson jusque dans la

moelle des os. S'approchant de moi, blême^ effroyable, l'image d'une Euménide en furie:

« Je vous ordonne de partir 1 — sifBa-t-elle. — Je vous chasse comme un chien que vous êtes, pis que cela, comme un valet ! » Elle était si résolue^ si vivante ; un tel feu jaillissait de ses prunelles agrandies, qu'elle semblait vouloir transformer en un fer rouge Tinfamie de mon action, et l'y imprimer sur mon front en une marque indélébile. J'essayai de l'attendrir, mais elle râlait toujours les mêmes mots: « Lâche!... Misérable!... Partez!... Sortez!... «Elle était si belle dans sa colère pudique, que mes désirs ne connurent plus de bornes; oubliant tout, je la saisis dans mes bras avides. Qui sait jusqu'où la démence de ma passion allait me pousser, mais, bondissant en arrière comme une louve accroupie, elle se précipita vers la cheminée^ se ramassant pour s'élancer sur saproiel Là» un coutelas russe était posé; elle s'en empare, et^ de sa main nerveuse et frêle, elle me le plonge violemment au premier endroit qui se présente à ses coups. J'étais frappé à l'épaule. Quoique la blessure ne fut qu'une égratignure, la douleur que j'en ressentis m'arracha . un cri^ et le sang jaillit. Au même instant, Nadjeska Ivanowna, profitant de ma faiblesse, me poussa avec violence vers la porte, l'ouvrit et me jeta

au dehors. Alors, comme je Tentendais tirer vio- . lemment ses verroux, les deux mains d'un homme qui surgit subitement devant moi dans l'obscurité totale du couloir me saisirent.

Éperdu, ne me rendant pas compte de ce que je faisais ni à qui j'avais à faire, tellement ma surexcitation nerveuse était grande, avec une force surhumaine, et pour qu'il ne put crier, je pris l'homme à la gorge. De mes mains, devenues deux tenailles, je le serrai... je le serrai de toutes mes forces ! Pas un gémissement, pas un râle ne pouvait sortir de sa bouche. Mais, même dans l'obscurité, je vis la lueur de ces deux yeux ronds effrayants, épouvantés, qui.

sortaient de plus en plus de leur orbite à mesure que ma pression s'enfonçait davantage. Je n'ai jamais ressenti une sensation aussi bestiale. Son corps remuait, se tordait sous la chaleur du mien. Puis, tout à coup, plus rien.., rien !... Il ne bougeait plus. J'eus un moment d'effroi terrible, là, dans ce couloir sombre, seul avec ce cadavre. Il était impossible que je le laissasse devant la porte delà princesse. L'unique point lumineux était la clarté de la fenêtre au fond du couloir. Il fallait essayer d y traîner le more et de l'en précipiter, afin qu'on crût à un accident ou à un suicide^ mais, malgré la surexcitation qui décuplait m^^s forces, mes bras se

brisaient presque sous le fardeau de ce corps.

«A force d'efforts surhumains, je parvinspour* tant à arriver à la fenêtre. Ma tête et mon cœur étaient dans une telle effervescence que Tinstinct seul de la bête me guidait... Tout à coup, j'entendis remuer dans la chambre que je savais être la vôtre. Terrifié, éperdu, affolé, sentant qu'il n'y avait pas un moment à perdre, je lançai le cadavre au dehors. Le son horrible et mat de sa lourde chute me donna le frisson le plus épouvantable que j'aie jamais ressenti!

Mais je n'eus pas le temps de définir mes sensations, car la porte de votre chambre s'ouvrit. Électrisé par le danger que je courais, je me précipitai après lui. Ce fut une seconde d'agonie terrible que celle où je tournoyai dans le vide; mais, par un miracle du ciel, malgré la hauteur de la fenêtre et grâce au gazon sur lequel je tombai, je ne m'étais rien cassé, pas même donné une entorse!...

« Vous vous approchâtes de la fenêtre par laquelle je venais de disparaître; quoique tout étourdi de mon bond frénétique, en me relevant, je vous vis, mais vous, vous ne me voyiez pas. Vos yeux fixes de somnambule regardaient dans le vide. Vous le dites vous-même, une bouffée d'air éteignît votre lumière. Ce fut mon «alut. Je profitai de cet instant d'obscurité pour

me sauver, dans une course d'une vitesse prodigieuse. Me servant de la clef que la femme de chambre mWait remise, je sortis du jardin.

Toutes les chances me favorisèrent ce soir-là, car, à peine étais-je rentré, exténué, chez moi, qu'un orage de pluie et de grêle éclata qui noya littéralement la terre. L'empreinte de mes pas dans votre jardin, cet orage les effaçait à cpup -sûr.

€ Les premiers jours qui suivirent, et ne sachant pas combien la princesse en saurait sur ce qui s'était passé, j'ai tremblé qu'elle ne parlât, sinon du meurtre, au moins de ma visite nocturne.

Ce qu'il m'a fallu de courage pour me joindre trois jours après au pic-nic royal, vous ne sauriez le croire ; et si je m'y suis rendu, c'est parce que je n'avais aucun autre moyen de l'approcher «t de la sonder sur ce qu'elle savait de l'assassin «t si elle ignorait que ce fût moi. Je ne fus pas long àcomprendre que, n'ayantrien entendu que, sans doute, un bruit étouffé dans le corridor, terrifiée, elle s'était tenue enfermée, me croyant aux prises avec son mari et craignant d'aggraver la situation en se montrant; qu'ainsi, ne sachant rien de positif, elle, comme tout le monde, vous soupçonnait, vous, plutôt que moi.

« Si, le jour du pic-nic, j'ai porté votre

attention sur rempressement du Roi auprès de Tambassadrice, c^était sous l'impulsion d'une jalousie féroce; mais il s'y mêlait encore un calcul diabolique : Tespoir de vous ôter toute idée que je faisais la cour à M"« de Mineleko, et d'éviter que vos soupçons au sujet du- visiteur nocturne ne tombassent sur moi.

« La princesse m'avait chassé comme un chien. Je me disais que c'était parce qu'elle aimait le Roi. Si elle me repoussait ainsi, elle ne devait pas se donner à un autre, et je l'en empêcherais à tout prix 1 C'est dans cet état d^esprit, dans cette effervescence de jalousie furieuse, que je vous dénonçai le rendez-vous du Parc-aux- Cerfs.

«Vous le voyez, je sors mon cœur de ma poitrine pour le mettre là, à nu, devant vous, dans toute sa hideur I Ah ! quand on n'est pas un criminel de métier, racorni, endurci, aucun châtiment de la loi n'égale les tortures intimes qui vous rongent. Même la puissante plume de Shakespeare, dépeignant le délire de Macbeth après le meurtre de Banco, n'atteint pas à l'intensité de bouleversement des sensations alternatives de terreur et d'espoir, qui font courir constamment la chair de poule jusque sous les racines des cheveux ! Qn est damné, damné à jamais I Plus un seul instant de paixl plus une heure de

LE ROr DE THESSALIE 423

sommeil! Toujours la sueur froide de la terreur pénétrant jusque dans vos entrailles. Au moindre pas qui foule le sol, au moindre coup de sonnette, on voudrait se cacher, disparaître,..

Devant le regard le plus candide, le plus indifférent, on frissonne... Quand une porte s'ébranle, qu'une bouche s'ouvre pour parler, on a un tressaillement. Ah! pour échapper au remords hideux, on voudrait s'enfuir, s'étourdir! Mais qu'on aille jusqu'au bout du monde, il vous suit partout, parce qu'îV est en vous! Et on continue de vivre, avjec ce poignard effilé enfoncé dans sa plaie et y entretenant toujours la blessure saignante. On sent que la raison échappera, à la fin, dans un pareil effondrement de l'équilibre total. Ademi-fou, on songe au suicide; mais l'horreur de disparaître dans la tombe suivi de son crime, vous retient. Ah!... — ici il poussa un vrai rugissement, — voyez-vous ! c'est un soulage- ' ment de crier tout ceci à quelqu'un qui puisse vous dénoncer, vous traquer, bête malfaisante et criminelle, et faire que la loi et les hommes vous accablent, vous écrasent, pour qu'il soit enfin éteint et annihilé, dans les débris sanglants que le panier de la guillotine emporte, ce remords qui vous dévore et vous affole!... »

Heiligenthal ne pouvait achever... Comme il parlait) de Mineleko, tout à coup, essaya con-

-volsivemcnt de se soulever en poussant un râle r « J'étouffe... Je... »

Il ne put même terminer ce mot. Une quinte déchirante l'étrangla, puis un filet de sang, d'abord tout mince, s'échappa de ses lèvres et inonda sa chemise. Puis ce filet, s'élargissarit, sortant de sa bouche comme une source bouillonnante, devint torrent. Heiligenthal courut à la sonnette. Au premier coup, on vint. De Mineleko râlait, étouffait, se débattait avec la mort. C'était effroyable, et cependant, animé d'an soufifte de haine vengeresse, il 'essayait encore de se faire entendre : « Le Roi... le Roi... » bégaya-t-il, et le délire commença, le reportant sans doute aux jours cruels et sans repos qu'il avait passés dans la conviction de l'amour du Roi pour sa femme.

Ainsi s'éteignit, dans une mort violente, cet homme, nature passionnée et sauvage, mais grand caractère.

LE ROI DE THESSALIE 42b

ANS le couvent, les jours s'écoulaient lents et désolés pour la malheureuse Nadjeska Ivanowna, qui n'ignorait rien des événements qui agitaient la cour de Thessalie. Glascha, qu'elle avait à son service depuis sa seizième année, Tavait quittée presque aussitôt arrivée au couvent. Quoique le prince de Narish eut, autrefois, sauvé cette créature de la ndisère où elle croupissait, fille de moujik, dans le fin fond d'une misérable isba russe située à je ne sais combien de vetstes d'une ville quelconque, gagnant à peine, par un pénible labeur à l'aiguille, quelques kopecks par jour, elle n'avait pas hésité à abandonner sa maîtresse exilée et malade. Cette âme vile, cause par sa trahison de tous les malheurs de la princesse, avait aussi tout à fait oublié le

temps OÙ, avant d'entrer à son service, petite fille, elle courait sur les routes poudreuses après le Tarantass du prince de Narish, dans lequel était assise la riante petite Nadjeska Ivanowna avec ses vieilles naniusckas russes, pour lui mendier quelques kopecks, et où, ne recevant que des coups de son père, constamment ivre du vodka où passait tout ce" que gagnait la mère, elle n'avait que ces moments-là de bons qu'elle devait à la charité de sa présente maîtresse et du père de celle-ci.

Le refroidissement, causé par le voyage, dont Nadjeska Ivanowna souffrait tant depuis son arrivée au monastère, la retenait toujours enfermée dans sa chambre, et aux douleurs aiguè's que l'air vif de ces hautes régions lui faisait ressentir dans la poitrine, aux soucis sans nombre qui l'assaillaient malgré les murs épais derrière lesquels elle s'était réfugiée, un nouveau malaise était venu s'ajouter.

Un mal qu'elle n'osait s'avouer Pavait fait tressaillir dans le plus profond de son être. Sdn instinct de femme, son cœur de mère, sentaient s'agiter dans son sein la chère petite créature à laquelle elle donnerait le jour. Cet enfant, celui du Roi ingrat, du père sans justice, elle l'aimait déjà, et ses entrailles étaient émues à l'idée du précieux trésor qui s'y cachait.

LE ROt DE THESSALIE 427

Son enfant!... Celui-là, comme ses chères filles, serait à elle, à elle seule. Entre ces trois petits êtres, sous la protection directe du Dieu des affligés, des malheureux, qu'aurait-elle encore à craindre de la malignité des hommes ?

Maintenant que ses devoirs maternels augmentaient, elle voulait vivre, vivre résignée au milieu de ses tourments, heureuse malgré ses peines. Ses enfants seraient désormais son seul bonheur, sa seule joie, ses seuls amours ; avec . eux, par eux se préparaient encore de bons et beaux jours pour l'infortunée qu'une grande infamie avait meurtrie d'une manière si vive, si imméritée.

Le cœur compatissant des bonnes religieuses s'était ému de tant d'outrages, de tant d'injustice. Ces femmes, dures pour elles-mêmes, se contentant de si peu, vivant de presque rien, se firent tendres et ingénieuses pour cette frêle et fragile créature. Dans ce couvent austère, une chambre riante, presque coquette, fut découverte et ornée; un confort relatif fut prodigué à la jeune femme, dont la santé délicate donnait quelque souci à ces recluses, devenues ses compagnes, ses amies.

Tant de soins, tant de tendre pitié relevaient un peu l'âme découragée de la princesse de Mineleko-, mais malgré ses promesses à elle-même,

malgré sa volonté de les tenir, de longues heures se passaient encore tristes et désolées auprès de son feu solitaire et morne.

Les sentiments d'amertume qui traversaient le cœur ulcéré de cette femme si cruellement et si lâchement blessée, n'étaient pas de ceux qui se surmontent en un jour. Cette grande infâme qu'on appelle la vie, avait fait à l'âme de cette fleur suave et douce une plaie que rien ne guérirait jamais.

En ranimant de ses mains glacées le feu qui s'éteignait souvent, faute d'aliment, elle évoquait toutes les phases de son existence, depuis sa plus tendre enfance jusqu'alors. Chaque fois, elle constatait avec horreur qu'avec ses dix-neuf ans avaient expiré les derniers jours où elle avait pu croire encore au bonheur! Elle évoquait dans ses douloureuses rêveries le souvenir de ce vieux château désert où s'étaient écoulées les années riantes de son enfance, de cette mer solitaire et sauvage qui baigne les côtes méridionales de la Caucasie, du lac Bournasol jusqu'à Saint- Nicolas.

Elle revoyait encore ces rivages bas et sablonneux, aux brouillards noirs et épais. Comme elle se rappelait avec délice ces soirées d'hiver passées dans une salle bien close, bien chaude, entre ses bonnes vieilles gouvernantes, qui tour

àtour lui faisaient une lecture intéressante ou gaie, et son père, son père bien-aimié qui lisait son journal. Ce père, ce bon père, le seul homme auquel un lien véritablement sérieux et cher l'avait unie, qui avait tout fait pour la rendre heureuse et auquel, par une fatalité sans nom, elle devait le malheur de sa vie ! Ah 1 au fond de son tombeau, que devaient dire ses mânes, réveillées par les pleurs et les sanglots de cette fille adorée?

Gomme tout était paix et bien-être dans Tintérieur de la vieille maison où elle avait vu le jour! Elle les entendait, ces vents violents qui, en hiver, soufflent avec rage et soulèvent ces noires et soudaines tempêtes qui s'abattent si inopinément sur cette mer qu'elles ont baptisée de leur nom : la mer Noire! Quel amusement pour elle, insouciante du malheur et de la souffrance qu'elle Ignorait alors, quand, par les froids rigoureux, s'étendaient ces grandes nappes d'eau glacée sur lesquelles glissaient, enjoués et rapides, d'élégants couples de patineurs.

Oui, elle revoyait tout cela : ces pays abrupts, ces vastes steppes, ces verstes solitaires et sans fin où, montée sur un fier coursier, elle galopait des heures entières, laissant Tâpre bise de la mer fouetter son visage. Et puis cette grande chambre où elle couchait, doux nid placé tout près de celle du père. Tous les matins, elle di-

43o LE ROI DE THESSALIE

sait sa première prière dans les bras de cet homme qui avait si tendrement abrité son enfance; puis, plus tard, elle avait été séparée de ce cœur aimant et unie à ces deux malheureux, run, jaloux et bourru ; l'autre, faible et indigne de ce que le bonheur et l'avenir^ d^une femme lui fussent confiés. Nadjeska Ivanowna, voulant secouer ces souvenirs qui l'obsédaient, essaya bravement de s'occuper de ses charmants bébés.

Elle n'était plus riche maintenant, et avec les avocats qu'elle aurait à payer, il fallait songer à se suffire avec peu de chose; aussi entreprit-slle tous les travaux à l'aiguille nécessités par ces chers petits êtres.

Elle commença par tailler les vêtements doat ils auraient besoin, et se donna, comme à une ouvrière, une tâche régulière pour chaque jour. Ainsi, ses idées voyageraient moins, elle deviendrait plus calme; car, elle le sentait bien, à penser constamment elle en deviendrait folle. Alors, bien déterminée à réagir, elle s'asseyait sur sa chaise longue et, baissant sa tête adorable sur son ouvrage, elle commençait résolument.

Mais plus elle enfonçait Taiguille dans l'étoffe légère, plus ses souvenirs se concentraient :sar les dernières semaines, sur l'outrage impardonnable dont elle avait été victime. Alor^, ses

doigts languissaient, à peine tiraient-ils son fil. Silencieusement, de grosses larmes tombaient comme des perles sur la fine batiste qu'elle voulait changer en robes coquettes. Elle essayait bien de retenir ses pleurs dans ses « saphirs translucides », comme le Roi avait baptisé ses yeux, dans cet heureux temps où elle croyait à son amour ; mais plus reffort était grand,, plus les larmes s'échappaient impérieuses et abondantes. D'abord une roulait, puis deux^ puis d'autres, et d'autres encore... et toujours... jusqu'à ce que ce corps fragile et nerveux fiit secoué dans la pâmoison des sanglots.

Dans de tels accès, l'ouvrage glissait de ses genoux à terre ; elle se cachait la tête dans son mouchoir, qui bientôt était tout trempé de ce déluge de pleurs. Quand une sœur ou une des nourrices entrait, elle se relevait en sursaut et, détournant la tête, elle essayait de paraître occupée à chercher dans un tiroir une chose introuvable ; car l'infortunée avait b pudeur de la douleur et de la honte imméritées que le Roi avait laissé crouler sur elle.

Dans son immense chagrin,, cette àme fièrc et délicate était réservée : elle le gardait héroïquement pour elle seule*

Cependant, M. Klag n'écrivait pas. Qlic se pâssait-il donc î « Hélas 1 — se disait-elle amc-

renient, — cette lutte sera celle du pot de terre : contre le pot de fer ; ce procès, que mes avocats m'engagent à tenter contre le Roi, m'écrasera; il me faudra succomber sous son poids! Que tirer, en effet, de cette épouvantable comédie, bonne tout au plus à jeter un peu de poudre dans les yeux du monde I... Ah I la pauvre créature qui a eu foi en la parole de son souverain, sera brisée comme du verre, je ne le sens que trop ! Et pourtant... il est impossible que la loi ne soit pas pour moi la protection qu'elle est pour les . autres I Pourquoi deux poids, deux mesures ? Mes droits d'épouse sont là ; ils doivent être maintenus, respectés ! Que mon mari soit roi ou simple mortel, personne n'admettra que, sans aucun motif, sinon celui de sa pusillanimité, il me vienne chasser de sa demeure, là nuit même de notre union. S'il le pouvait impunément, quelle différence y aurait-il donc entre la femme coupable* et celle qui est restée pure et innocente ? Oh ! tout ce qu'il y a en moi de fier et dé digne se révolte à ce souvenir ; le cœur des honnêtes gens se soulèvera au récit de tant de malheurs immérités, il sera ému devant tant de haine, et ma cause sera gagnée. Du reste, j'ai foi dans le mérite, dans le talent de mes défenseurs. M. Klug me Ta dit : « Il y a une justice en Thessalie ; 9 cette justice sera pour mo}t

Mon mariage est un fait aussi légal que loyal : la lumière se fera facilement jour. Derrière cette demande en divorce, la trame du piège affreux tendu à la faiblesse du Roi percera tout à coup, et mon triomphe, pour s'être fait attendre, n'en sera que plus éclatant... »

Pauvre, pauvre créature ! Tout ce raisonnement n'est que trop vrai, trop censé; mais contre qui lutte-t-elle ? quels sont ses adversaires? Un Roil souverain de la cour où les débats doivent se déployer, souverain du pays où sa cause doit être jugée I... Mais, la malheureuse, elle ignore donc, dans la candeur de son âme, que si la justice est quelque chose de saint, de sublime, rien n'est plus vulgaire et plus terrible que l'ambition, là flatterie, la platitude de ces hommes qui, souvent, n'ont de justice que leur nom de « juges ». Dans bien des cas, la politique, le désir d'arriver au pouvoir, d'écraser un rival, sont les seuls mobiles de ces êtres auxquels la société confie le sort de tant d'éprouvés qui espèrent en eux» et qu^ils laissent impunément écraser avec une désinvolture cynique I

Et puis, que ne sera-t-il pas fait pour s'attirer les bonnes grâces de cette vieille furie, l'Impératrice des Hindoustans ? Celle-là, pour n'opérer que sourdement, n'en agit que plus sûrement ; elle est à craindre, très à craindre, cette motrice

infatigable à laquelle tous obéissent, sans amour, mais avec une si grande terreur. N'étaitce pas assez d'un tel ennemi, et en fallait-il da- ! vantage pour ployer en deux ce faible roseau, si souvent agité par le vent des passions et de la haine ? En définitive, que lui reprochait-elle, cette femme implacable?... De Tavoir offensée en h mémoire de sa fille morte, depuis de longues années. Dérision de la vie humaine ! N'est-ce pas^ plus que jamais, le cas de dire avec Boileau :

... « Pour honorer les morts, fait mourir les vivants ».

Tant de combats intérieurs, de pensées contraires, d'espoirs suivis de découragements, usaient, minaient la pauvre Nadjeska Ivanowna. Douée, pour ainsi dire, de seconde vue, elle devinait la fin horrible à laquelle rien ne saurait la soustraire ; et alors, comme un agneau sous la hache prête à le frapper, elle laissait péniblement tomber sa tête émaciée par la douleur, mais rendue encore plus belle par la résignation. Son cœur, gonflé de chagrins amers, brisé de tant de coups injustes, trouvait enfin un peu de calme dans les larmes abondantes qu^elIe versait seule dans la solitude, dans l'abandon.

N matin, toute à la lecture d'un journal qui, pour elle seule, franchissait les portes de Taustère demeure, tout à coup, elle se lève effarée, un tressaillement terrible s'empare de tout son corps ; elle rejette vivement la feuille publique, pousse un cri déchirant et tombe aux pieds d'une religieuse, sa sœur en sacrifices, qui se trouvait avec elle en ce moment. Quel événement peut donc avoir ému à ce point cette pauvre jeune femme, sur laquelle toute peine, tout malheur nouveau semblait pourtant sans prise?...

Sœur Marie, malgré l'indifférence qu'elle a jurée à toutes les choses du monde, jette un regard inquiet sur le « Nouvelliste ». Elle y lit avec stupeur ces quelques lignes, qui suffisent pour expliquer l'émotion de la pauvre recluse :

« Un duel à outrance vient d'avoir lieu près

« de X..., sur la frontière dz la Thessalie. Les « deux adversaires, ennemis jurés, étaient le « prince de Mineleko et le comte de Heiligen- « thaï. L'issue du combat n'était pas douteuse ; « la haine de ces deux hommes était telle que « l'un d'eux devait rester sur le terrain. Ce fut « l'ex-ambassadeur du Caucase. Frappé d'une « balle qui le traversa de part en part, il expira « en maudissant la princesse sa femme, pour « la coquetterie de laquelle il avait dû si souvent « exposer sa vie. »

Nouvel et méchant outrage ! Mensonge éhonté!

On sait que, dans ce racontar, un seul fait était vrai : la mort de Boris Michaïlowitch de Mineleko.

Cette nouvelle inattendue, imprévue, frappa au cœur l'infortunée Nadjeska Ivanowna. Revenue d'un long évanouissement, elle resta pendant quelques heures dans un accablement affreux.

Des réflexions amères l'assaillirent. Peut-être — se disait-elle — que si elle avait franchement avoué à son mari la visite nocturne de Heiligcnthal, — ce qu'elle n'avait pas fait pour éviter justement un dénouement tel que celui qui venait d'avoir lieu, et aussi parce que, le meurtre une fois accompli, elle ne pouvait pas compromettre la vie de Heiligenthal qui, après tout,

avait été son premier amour, — rien de tout cela / ne serait arrivé! Elle aurait peut-être vaincu [ momentanément la jalousie féroce de son mari par sa franchise, et lui aurait prouvé son innocence. Ah! comme le prince avait regardé, sur ce marbre, -le sang qui avait jailli de la légère blessure qu'elle avait faite à Heiligenthal.

D*un autre côté, bien réellement, au moment du meurtre et même à présent, elle ne cessait de se demander qui avait tué Kassan, car elle ne savait rien de ce que la confession tragique du comte avait appris au prince. Mais ce qui arrive doit fatalement arriver, se disait cette nature superstitieuse. La prophétie faite par la bohémienne au sujet de cette couronne qui lui échapperait au moment même où elle la mettrait, ne pouvait manquer de s'accomplir. . .

Après la mort du prince, Nadjeska Ivanowna se demanda quel nouveau malheur allait encore crouler sur elle. Cette vaillante nature, pour laquelle les épreuves n'étaient pas encore achevées , s'attendait à tout ! A cette certitude d'être vouée au malheur à tout jamais, que la mort du prince confirmait encore, une pâleur plus intense que de coutume s'étendit sur les traits charmants et déjà si décolorés de cette pauvre martyre, qui devait en garder les stigmates jusqu'au jour

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OÙ, délivrée enfin des soucis, des tribulations de ce monde, la princesse de Mineleko rendrait à la terre sa dépouille si torturée, si mortifiée par tous les sacrifices... Mais n'anticipons pas. Un malheur vient-il jamais seul ? Oh non !

aussi, quelques jours après avoir appris d'une façon si épouvantable la mort de celui qui avait été son époux, le père de ses chères et aimées petites filles, le courrier lui apportait des lettres peu encourageantes sur l'issue de son procès : « Le « Roi — lui disaient ses avocats — voulait romtt pre leur union, parce qu'il avait été dupe ». C'était la seule allégation qu'il put donner, car, malgré les efforts inouïs de la vieille Impératrice, Sir Maurice Stephen n'avait pu, au Caucase où il avait été dépêché, rien découvrir d*illicite tant dans le passé de la princesse que dans celui de ses ancêtres. Toutes ses fouilles dévouées et intéressées restèrent infructueuses ; mais sans pour cela servir en rien la cause de l'accusée.

M. Klug écrivait en ces termes à sa cliente : « Malgré toute la douleur que j'en éprouve, « et pour votre innocence si palpable, et pour « la justice outragée, j'ai, madame la princesse, « le regret de vous annoncer que peu d'espoir tf me reste sur la fin trop prévue de votre af- « faire. Ce n'est plus en face du droit que nous

«f nous trouvons, mais seulement vis-à-vis de « la raison du plus fort qui nous écrase. Quoi « qu'il en soit, je lutterai, et je lutterai jusquVi « la fin. Comptez sur mon dévouement, qui <c vous est tout eniier acquis ».

Tous ces avis ne faisaient que confirmer Nadjeska Ivanowna dans les pressentiments qui i'obsédaient et ruinaient de plus en plus sa constitution ébranlée.

Quelques jours après, elle reçut, à sa grande surprise, la visite de M. Klug. Comme cet homme célèbre ne se dérangeait que dans les très grandes occasions, elle eut un froid au cœur quand il lui fut annoncé.

Hélas I elle n'avait que trop raison. M. Klug, n'osant confier une si mauvaise nouvelle à un message écrit, voulant en atténuer le choc affreux en la lui communiquant avec tous les ménagements possibles, venait lui faire savoir le pire 1 c'est-à-dire l'annulation de son mariage avec le Roi. Il prenait un intérêt poignant à cette victi me si douce, si résignée et si belle ; il était prc.que aussi consterné qu'elle par ce verdict si inattendu, si inique, rendu par les juges.

Quand Nadjeska entra sans bruit dans la chambre, comme une pâle ombre qui se glisse, le vieil avocat fut très frappé du grand change-

ment que ces quelques semaines avaient opéré en elle. Il crut voir le spectre de ce qui avait auparavant été elle, quand cette femme si pâle, en long peignoir de deuil, parut dans la pénombre de la sombre cellule. Son vieux cœur racorni battait si violemment quand il lui fit part de ce nouveau malheur, qu*il fût étonné de la morne résignation avec laquelle elle Técouta sans l'interrompre.

— « L'avis des juges, madame,— dit M. Klug, — a été très discuté. Ce n'est que la voix prépondérante du président Haller, voix toute puissante, qui a décidé votre triste sort »•

Nadjeska Ivanowna se taisait toujours. Seules, ses petites mains, refroidies comme deux boules de neige et qui se tordaient Tune dans l'autre, laissaient voir Témotion qui la minait et la déchirait. Le dernier mot jeté, en prenant congé d'elle, par M. Klug, fut un jet de lumière pour la princesse :

— « Malgréqu'il me soit pénible de mentionner le nom de Heiligenthal devant vous, — avait-il dit, — puisque c'est le comte Waldemar qui a tué le prince de Mineleko en duel (ce jeune homme a d'ailleurs disparu depuis et personne n'a pu découvrir sa trace), une nouvelle que j'apporte de la Residenz aura peut-être quelque intérêt pour vous, madame la princesse. La

famille de Heiligenthal a enfin consenti aux fiançailles de leur fille avec le jeune Haller, fils du président du tribunal, que le Roi vient d'élever dans la noblesse : — en récompense de ses longs et fidèles services!... »

L'intonation ironique de Klug, en prononçant ces dernières paroles^ n'échappa pas à Nadjeska Ivanowna. C'était parce qu'il avait prononcé contre elle, que ses ennemis l'avaient élevé si haut !

Quand M. Klug fut parti, elle ne versa pas une larme, ne montra aucun chagrin visible. Elle était pétrifiée, presque abêtie. Ah ! si elle avait seulement pu dissiper ce poids énorme, qui oppressait son cœur, en sanglots déchirants ! Mais rien, rien ! Pas un mot ! pas un cri ! Seulement de longs soupirs s'exhalaient, l'un après Tautre, de son cœur déchiré.

La comédie, dans tous ces débats, était visible, hideuse. On reste vraiment stupéfait à la pensée qu'un pareil fait puisse se produire en plein XIX® siècle. Cependant, n'est-ce pas, ou jamais, l'ère de la justice ? Mais, bast ! quoi qu'on fasse, tant que Thumanité subsistera il en sera toujours ainsi.

Ce dernier coup fut le comble pour la pauvre Nadjeska Ivanowna. Se sentant abandonnée, rejetée des hommes cruels et injustes, elle tourna

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ses yeux vers le Consolateur des affliges, le Soutien des faibles. La coupe étant trop pleine, l'infortunée songea à la déverser dans le cœur de ces confidents que l'Église sème avec une si touchante pitié sur le chemin des éprouvés. Elle comprenait à la fin que l'existence terrestre n'est qu'un labeur pénible qu'il faut avoir accompli pour mériter un état plus parfait. La perte de son premier mari, le dénouement de son procès furent les malheurs qu'elle crût ses derniers.

— « Ma sœur, — dit-elle, — ma sœur, je voudrais voir un confesseur.Tout ce qui m'était cher dans la vie s'écroule autour de moi. Plus seule que jamais, je souhaite la mort ; mais pas avant d'avoir appris à aimer mes ennemis, à leur pardonner. » Quoique, depuis plusieurs semaines, harcelée sans trêve, sans jamais jouir d'un seul instant de détente, son âme ne s'était pas aigrie, tellement elle renfermait d'élanà d'où jaillissait l'étincellement d'une lumière future.

La religieuse, effrayée et émue de tant de résignation désespérée, essaya de relever le courage abattu de la malheureuse femme; ses paroles/ comme une douce rosée, tombaient goutte à goutte^ sur cette âme endolorie, mais en vain. Pour se rendre aux désirs inquiets de la pauvre

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malade, elle appela le confesseur si demandé, si attendu.

Par un heureux privilège du ciel, clément une fois pour rinfortunée, c'était un de ces prêircs trop rares, hélas! doux et miséricordieux. Cet homme, dont la race, ainsi que le bon en toutes choses, semble s'éteindre, resta longtemps avec sa pénitente ; l'onction de son langage indulgent et compatissant fortifia cette âme chancelante, à laquelle il n'eût fallu qu'un peu d'amour pour ia rattacher à l'existence.

Mais la vie semblait se retirer peu à peu de ce corps si affaibli ; sa santé s'altérait de jour en jour. Écrasée par l'inquiétude, le sommeil fuyait obstinément ses pauvres yeux gonflés par les larmes.

Cependant, les mois s'écoulaient ; ainsi que le chagrin dans son âme^ l'hiver envahissait peu à peu la terre. Jusqu'alors, la végétation luxuriante des coteaux environnants avait donné quelque gaieté à la retraite où Nadjeska Ivanowna était venue enfouir sa honte et son outrage. A présent, ce parc immense, entouré de murs épais et élevés, n'offrait plus qu'une vue attristante. Les longues avenues, si ombreuses encore, il y a quelques jours, n'ont plus maintenant que l'aspect d'une forêt d'arbres à longues ramures, dépouillés de leurs feuilles, et qui paraissent

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