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Le roi des étudiants

Par une belle journée du mois de septembre 1822, une chaise de poste, qui contenait deux personnes, s'arrêta brusquement devant la porte de l'auberge de Sartilly, petit bourg situé entre A\ranches et Granville. Le postillon sauta de son cheval et s'avançant, tête découverte, jusqu'à la portière de la voiture :

— Nous avons mi cheval déferré, dit-d, voulez-vous descendre manger une croûte à l'auberge, messieurs, et dans mie demi-heure nous nous remettrons en route?

— Drôle que tu es ! s'écria l'un des deux voyageurs, dis donc tout de suite (pie tu connais quelque belle dans ce village, et que tu veux, en passant, aller poser tes grosses lèvres sm* les siennes... mais...

— Et quand cela serait, interrompit l'autre Aoyageur , pourquoi empècli(*rions - nous ce garçon d'être heureux un instant?... (Knre-nuus la portière, mon ami, nous descendons.

Le postillon se disposait à obéir, mais un domestique en li\rée, rjui avait quitté son siège derrière la chaise lors(pi'elie s'était ai'rêtée, prévint l'automédon en le repoussant d'une main et en oua rant de l'autre.

Cependant le maitre de Tauberge se tenait sur le pas de sa porte, son bonnet sous le bras et le sourire aux lè^ res. Nos étrangers passèrent devant lui et entrèrent dans ime grande salle, ornée de tables, de bancs et de quelques méchants tableaux.

— Ces messieurs désirent sans doute prendre quel- ([ue chose en attendant qu'ils puissent repartir? fit l'aubergiste en s'inclinant avec dignité.

— Moi, je n'ai pas faim; et vous, Georges? dit celui qui avait si mal reçu la requête du postillon.

— Moi, répondit Georges... mais au contraire, je me sens en appétit... Et franchement, — tenez, Frédéric, ne faites pas la moue, — je crois que j'en suis à remercier ce brave Jacques, notre postillon, d'avoir eu la pensée, intéressée ou non, de nous arrêter à cette auberge.

— C'est différent!... André, suivez cet homme à la cuisine, et voyez ce qu'on peut nous donner.

Le domestique s'éloigna avec l'aubergiste.

— Fumons un cigare avant de nous mettre à table, reprit alors celui qui se nommait Georges, en s'asseyant en face de son compagnon; puis, si cela ne vous ennuie pas, quand nous aurons tant bien que mal fait honneur aux talents culinaires qu'on peut rencontrer ici, nous irons nous promener im peu aux environs de ce village... Je ne connais pas ces côtes de la Nor-

maiidie... Nous avons le temps... Qui nous presse il'ai-river à Paris?... Personne ne nous y attend... nous nous remettrons en route ce soir... avec des chevaux reposés... un postiU(in de bonne humeur, et nous filerons comme le vent... Ma proposition vous convientelle?

— Vous savez bien, cousin, que je fais toujom-s tout ce que vous voulez.

Ceci dit, nos ^oyagem's allumèrent leurs cigares, et allèrent s'asseoir sans façon à la porte de l'auberge, sur im banc de pierre placé contre une des fenêtres de la salle.

Permettez-moi de profiter de l'instant où ils fument pom' vous dépeindre mes personnages. Je serai bref.

Georges de Bill y est un jeune homme de vingt-huit ans, brun, de moyenne taille, a\L\ traits fins et distingués. Il a le regard doux, affable, et parfois, cependant, ce regard prend une expression étrange, indescriptible... Il est des moments, enfin, pendant lesquels Georges, en proie sans doute à fpielque souvenir amer, semble non pas triste, malheureux... mais frappé d'hallucination.

Pourcpioi ce changement singulier de physionomie? Que se passe-t-il donc alors dans l'âme de Georges? Quel est-il? Qu'a-t-il fait? Attendez, . . En ce chapitre, je vous donne des portraits, plus tard j'agirai comme au salon de Curtius ; je vous dirai ce que mes personnages représentent.

Frédéric de Lano , le compagnon et le cousin de Georges, a quarante ans environ. Il est grand et maigre; ses cheveux, bouclés avec une certaine coquetterie, commencent à grisunner. Il a de ces figures dont on ne dit rien; les yeux très-couverts, ne s'arrètant jamais longtemps sur le même objet, les lè\ res minces,

s I.E KOI JiKS ÉTUDIANTS.

le IVont li;iut, mais légèrement déprimé vers les tempes, le nez long. Sa mise, ainsi que celle de son cousin, est simple, de bon goût... telle, enfin, que doit être la mise d'un homme riche qui voyage, et non pas d'un commis-voyageur (jui veut se faire voir... lui et ses échantillons.

Nos deux compagnons fumaient silencieusement depuis un quart d'heure, jissis l'mi contre l'autre; les paysans qui passaient devant eux s'inclinaient en ùtant leui' chapeau, les femmes les regardaient avec une curiosité niaise; les enfants, sm'tout, examinaient de tous leurs regards les deux beaux messieurs, et déjà même quelques - uns de ces gamins s'étaient arrêtés et se communi(juaient à voix basse leurs rétlexions sur les inconnus, quand l'arrivée d'André vint troubler l'admiration naïve des petits Normands : le déjemier, ou plutôt le dîner, car cinq heures sonnaient en ce moment à l'église de Sartilly, le diner était servi.

— Les environs de ce village sont-ils jolis? demanda Georges à l'aubergiste, en prenant place à une table sur laijnelle se trouvait un plat de poisson d'une mine assez appétissante.

— Mais, oui, monsieur, fît l'aubergiste, le pays est gentil, et si ma femme était à c't'heure à la maison, elle vous enseignerait les endroits oiis qu'i vous faut aller... ma femme est plus savante que moi... elle parle mieux aussi, elle cause avec les voyageurs; moi, je ne connais que la cuisine. . . chacun son affaire ! Trouvez-vous ces soles bien arrangées, messieurs ?

— Très-bien 1 vous ne mangez pas, Frédéric?

— Je vous ai prévenu que je n'avais pas faim... et puis, tout cela est si mauvais? ce vin est à faire sauter les chèvres!

LE l'.Ol DES ETUDIANTS. U

— Je n'ai qiiede celui-là, reprit l'iiùte, mais si ^(»us \OLilez du cidre ?

— Non, merci, laissez-nous ; notre domestique vuus appellera si nous avons besoin de vous... ou plutôt, André, tiens!... je vois que les services ne sont plus nécessaires à ton maître, va avec cet homme, qu'il te conduise auprès du postillon... nous partirons à sept heures, n'est-ce pas, Georges? deux heures nous suffisent pour une promenade jusqu'aiLv bords de la mer.

— Oui, sans doute.

— C'est bien ! tu as entendu, André ?

Le domestique s'incline et suit l'aubergiste qui fait la mine depuis qu'on lui a dit cpie son vin est mauvais ; Georges a bientôt terminé son modeste repas, il jette sa serviette, allume un nouveau cigare, prend le bras de son ami et tous deiL\ sortent de l'auberge. Ils descendent la grande rue de Sartilly ; cette rue aboutit à une petite route à travers champs et cjui conduit, toute bordée de hêtres et de chênes, au village de Genêts, L'au- est pur et frais, la campagne silencieuse; les ramiers jettent leur cri mélancolique, cachés parmi les forêts de pommiers qui s'étendent de toutes parts. De temps à autre passe au-dessus de la route une troupe de lavandières (pii s'excitent entre elles à arri^er aux grèves qu'on remarque déjà tout près de soi quand on vient à gravir fjuelque monticule. Le jour commence à baisser, le calme est profond, Georges et Frédéric semblent craindre de troubler le repos qui règne autour d'eux ; ils marchent, regardent et pensent sans mot dire.

Les ^ oici à Genêts. Mais ici , la vue n'est plus la même ; ce ne sont plus des champs qu'on aperçoit, mais la mer, la mer!... sur la droite, grande, large, bleue, reperdant dans les nuages et, devant ^ous, courant comme une nappe blanche sur les sables de Tombelaine et du

Mont-Saint-Michel; pui:ï. au loin, Pontor?on, Dol et les coter- de la Bretagne à demi éclairées, sur le versant, par les rouges rayons du soleil qui disparait peu à peu derrière elles.

Nos promeneurs se sont arrêtés à cette vue magnifique, grandiose. Georges est en contemplation, il respire avec force, il découvre son iront et la brise se joue dans ses cheveux ; mais Frédéric, à quelques pas de son compagnon, parait plus préoccupé de ce dernier que du tableau splendide que lui offre la nature; il voit une larme perler aux cils du jeune homme et s'élançant a ers lui :

— Encore de la tristesse, Georges, lui dit -il, vous m'a"\iez pourtant promis de ne plus vous occuper du passé? Et cette larjue qui glisse le long de votre visage nie prouve que vous n'apprenez pas le courage de l'oubli.

— C'est un courage cpi'on ne se donne pas, cher cousin, et surtout en des moments comme celui-ci ! Tenez, mon ami, avouez-le, n'est-ce pas (pi'il est triste de penser que les gens qu'on aimait sont à jamais perdus pour vous, lorscpie, livré à un sentiment délicieux , l'àme pleine à déborder de rêves et de projets, on voudrait avoir à ses côtés un être chéri... adoré... qui partageât votre intime bonheur... vos émotions... qui s'écriât enfin avec aous... en présence de ce cjue aous admirez, de ce qui vous subjugue... Oh! oui, cela est beau!... cela est beau! Nun, Frédéric, non, je n'ai pas de coui'age... ma blessure ne s'est pas cicatrisée... je songe encore à elle... et ce qui me prouve que je n'ai pas cessé de l'aimer, en dépit de toutes mes résolulions... c'est qu'il me semble... — pardonnez-moi cette parole... — cpi'il me manque im sens, ime partie de moi-même dont l'absence m'empêche de goûter aucun§

satisfaction complète î .. . J'ensuis, — !o rroirez-vous? — à regretter ce temps où elle ne me quittait pas, où nous allions ensemble, sur les bords du Var, causer amour et avenir! Parfois même je ne vois plus sa faute, je ne sens que ma douleur... mon isolement, et alors... alors!... il m'est impossible de retenir mes larmes. A Rome, à Venise, à Londres, grâce à vos soins assidus, Frédéric, mon esprit, continuellement occupé, laissait rarement à mon cœur une minute pour le ressouvenir. . . Mais depuis ce matin je suis en France, en France, où elle habite probablement encore... Je n'ai plus de palais... de ruines antiques... de tableaux... de statues à regarder... je ne suis plus à une fête, à im bal, au milieu de jeunes fdles qui dansent et qui rient. . . d'étrangers qui me saluent et sollicitent mon attention... Je suis dans mon pays... sur une plage déserte... près d'un pauvre village à moitié enseveli sous les sables... devant moi se déroule un panorama sublime... je me sens transporté... presque liem'eux... mais pour letre tout à lait, je voudrais qii'e//e fût là... et si elle était là... — grondez-moi, mon ami... — eh bien! je crois... que je lui pardonnerais.

Frédéric fit un mouvement d'épaules.

— Vous êtes fou, Georges, repliqua-t-il, ouplutùt, vous êtes un homme capable des actions les plus bizarres... les plus opposées... un original, enfin ! Je ne vous parlerai point du passé, je n'ai nullement envie de vous donner des .'eçons de conduite... d'ailleurs, il serait sot à moi qui ai été, en quelque sorte, l'instigateur de votre vengeance, de blâmer mie action que j'eusse accomplie moi-même sans hésiter, comme vous l'avez fait... Mais vous connaissez le mot de Pope : Wiuitever i$, l's rig/it... et je suis entièrement de l'avis de Pope, — on peut se rencontrer moins bien, — revenir sur ce qu'on

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a exécuté est pis (ju'iine faute, c'est une maladresse : ue me parlez donc pas d'un pardon impossible, essuyez au plus vite des larmes qu'un accès de sensiblerie a provoquées, puis, contemplez le soleil et la mer jusqu'à demain si cela \ous est agréable, mais ne \ous avisez plus de croire que vous seriez bien mieux à deux, — c'est à'eUe que je parle, — pour admirer tout cela.

Les lèvres de Georges grimacèrent un sourire, et il tendit la main à Frédéric en lui disant :

— Vous avez raison, je suis fou... et pourtant... écoutez-moi : Savez- vous ce qui m'effraye depuis que nous avons pris la résolution de nous tixer à Paris? C'est l'idée cpie je ne saurai à quoi m'y occuper. Lorscpie l'àme et la tête sont malades, Frédéric, on n'est, je crois, bon à rien.

— Allons donc! Il y a une infinité de personnes qui affectent de ^ivre de la sorte et no s'en portent pas jilus mal! Vous vous occuperez de musicpie, dé peinture... Vous êtes immensément riche , vous rece\ rez nombreuse compagnie, cela vous distraira... vous prendrez... ime... maîtresse.

Ici la voL\ de Frédéric baissa considérablement.

— Tout cela m'ennuiera, répondit le jeune homme ; je n'aime pas le monde, et j'ai trop de fortune et de paresse pour m'occuper d'art sérieusement... Quant aux femmes... vous le savez, vous qui ne m'avez jamais quitté... mie seule a été aimée de moi, et...

— Silence ! interrompit Frédéric en soui'iant , ne revenons pas là-dessus! Moi, je me sens porté aux pro- \erbes aujourd'hui, et je dis comme Sancho Panza : Qui vivra verra! Mais la nuit approche... Je crois que nous ferions bien de retourner à notre auberge... nous avons au moins deux petites lieues pour y ai'river ; donnez-moi le bras et en route ! nous nous sou-

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tiendrons mutuellement sur ces sables, dans lesquels on est toujours près de s'enfoncer.

— En route ! répète Georges.

Et après avoir jeté un dernier regard ^ ers les grèves déjà couvertes de la brume du soir, le jeune homme reprend avec son compagnon le chemin de Sartilly. Ils marchent en silence , tous deux livrés à leurs réflexions; ils traversent le village de Genêts, et c'est à peine s'ils rencontrent sur leur route deux ou trois pêcheurs retournant au logis en fredonnant une mélodie normande. Mais arrivés au sentier qu'ils ont suivi pour venir et qui se trouve à la gauche de Genêts, nos Aoyageurs entendent des cris et des sanglots partir d'une chétive cabane placée au bord de ce sentier. Ces cris, ces sanglots sont ceux d'un enfant.

— Qu'est-ce que cela? dit Georges à son cousin.

— iMoins que rien, répond ce dernier; sans doute une paysanne qui fouette son petit... Est-ce que vous voulez empêcher cette brave femme de se livrer à son système d'éducation?... «

— Ne plaisantez pas, Frédéric, ces pleurs me font mal; ils ne proviennent point d'une douleur physique, j'en suis sur... Venez, mon ami, il y a peut-être là quelqu'un (pii soulFre, et si nous pouvons êire utiles...

— Mais notre chaise de poste nous attend... il est sept heures... nous serons...

Sans plus écouter son compagnon, Georges s'est élancé vers la cabane, Frédéric le suit en grommelant, et bientôt tous deux aperçoivent celui dont les gémissements ont frappé leurs oreilles.

C'est un petit paysan; le demi-jour empêche de le bien distinguer, mais Georges, en s'approcliant de lui, reste surpris de l'attitude de désespoir dans hupielle il se trouve. Son chapeau île feutre à terre, loin de

lui, ses vêtements de bure en désordi-e, sa tète dans les mains, appuyé contre la porte de la cabane, à demi entr'ouverte , le pau-sre petit sanglote et frappe du pied.

— Qu'as-tu, mon enfant? dit Georges en le touchant doucement à 1 épaule.

L'enfant tressaille, et ôtant ses mains de dessus son visage, il se retourne et considère ces deux hommes debout devant lui ; leur aspect est si différent de l'aspect de ceux qu'il a l'habitude de voir tous les jours, que, dans son esprit, le chagrin i'aisant place à l'étonnement, il demeure un instant immobile... intercht, à examiner les étrangers; mais i)ientnt sa poitrine se soulève, oppressée, et il reprend en pleurant sa posture contre la porte.

— Vous n'en tirerez pas un mot ;, dit Frédéric à Georges, ces pêcheurs de coquillages sont eux-mêmes de véritables crustacés ; allons-nous-en, sa mère l'aura mis dehors parce qu'il n'est pas sage.

— Ma mère! s'écrie l'enfant, ma mère!...

Et il s'avance vers les étrangers , et d'une voix brisée balbutie, en les regardant avec une expression saisissante de douleur :

— Elle ne veut pas se réveiller, ma mère, et elle dort... là. dans son fauteuil, depuis midi... et je l'ap- ]jel]e et elle ne répond pas... et ma petite sœur l'appelle... et elle ne répond pas à ma petite sœur !

— Il y a un malhem* ici , dit Georges en poussant la porte de la cd]>ane ; venez, Frédéric!

Us entrent ; lenfant les précède, et un triste spectacle s'offre aussitôt à leur vue. A la lueur d'une espèce de torche de résine fichée dans une tige de fer au haut d'ime vaste cheminée, ils aperçoivent une femme, jeune encore, étendue sur mi fauteuil rusti-

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que , à quelque? pas de 1 atre. Cette femme a la tète légèrement inclinée en avant, les yeux fermés, les mains jointes; on la croirait endormie à la fin d'une prière. Mais Georges, rpii s'est approché d'elle et a touché du doigt et son front et ses lèvres, jette un regai'd à Frédéric : ce n'est pas le sommeil, c'est la mort. Le petit garçon a suivi le geste et le regard du jeune homme; il ne comprend pas ce que l'un et l'autre signifient; mais, d'instinct, il devine que les étrangers n'ont rien de bon à lui apprendre, car ses yeux qui s'étaient séchés un instant se rempli-sent de nouveau de larmes, et, saisissant le bras de Georges, il s'écrie :

— Vous non plus, vous ne saurez donc pas réveiller maman?

— Pauvre enfant, dit Georges... mais pourquoi es-tu seul avec elle? Où est ton père?

— Mon père, je ne l'ai jamais connu... Maman m'a dit comme ça qu'il s'était noyé un jour en allant avec des camarades pèclier la morue dans la haute mer... Aussi, elle ne veut jamais que je m'a^ance, avec notre barque, plus loin que Tombelaine, quand nous allons ensemble à la pèche des coques; c'est notre métier, moBËieur, c'est ce qui nous fait vivre, mam.an, ma sœur et moi... Tenez, elle est là, Suzanne^ elle dort aussi, elle... Mais je l'entends respirer... elle a des couleurs à ses joues, et maman... elle est toute pâle, et elle ne respire pas !

Guidés par l'enfant qui a allumé une seconde torche, Georges et Fré léric s'approchent d'un berceau en osier placé à côté d'un lit au fond de la misérable habitation. Une petite fille de deux ans à peine, fraîche et souriante, ses bras mignons passés par-dessus sa tète, sommeille dans ce berceau qu'abrite une ample

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serge verte. (Georges ne peut s'empêcher de pousser un soupir en regardant cette pauvre créature qui dort à deux pas de sa mère dtfjà glacée par la mort, et le petit garron murmure, penché sur sa sœur.

— C'est moi qui lui ai lait à manger ce matin, parce que notre mère ne pouvait se lever de son fauteuil... je lui ai donné sa bouillie... Oh ! elle me connaît bien ! N'est-ce pas qu'elle est gentille?

— Mais n'as-tu point de p.irents dans le village? Huand tu t'es aperçu que ta mère était malade, pour- (juoi n'es-tu yja» allé leur dire de venir la soigner? l)Ourquoi ta mère elle-même?...

— Oh ! elle ne voulait pas me laisser m'éloigner î... elle me tenait par la main, et puis elle me parlait, mais si bas! si bas! que je ne pouvais l'entendre. Nous n'a\ons pas de parents ; mais M. le curé passe quel- (|u»t'ois nous voir, et, si ma mère me l'aNait permis, j'aurais couru le chercher. Si j'y alkiis maintenant, hein ? Vous n'êtes pas du pays , je le vois bien, mais vous avez l'air si bon !... vous resterez ici jusqu'à ce (|ue je revienne; et M. le curé trouvera peut-être un moyen d'empêcher maman de dormir si longtemps?

— Oui, va ! réplique Georges cjui semble sous l'impression d'une pensée extraordinaire, va... nous t'attendons ici.

— Mais vous ne réfléchissez pas, cousin. (Ut Frédéric ; voub'Z-vous donc rester dans cette masure jusqu'à demain? En (juoi pouvons -nous servir cet enfant? donnez-lui une vingtaine de francs et partons...

— Non, non... j'ai un yjrcjet, répond le jeune homme.

Le petit pêcheur a disparu, tout joyeirv de pomoir enfin aller chercher du secom's à sa mère, et de la laisser en garde à ces deux beaux messiems ; Georges

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(iro un porteleiiille de sa poche, en arrache un l'euillet, prend plusieurs billets de banque dans l'une des poches, s'apprête à écrire, hésite un instant, et trace enfin les lignes suivantes :

« Je pense ne pas commettre un acte repréhensible en emportant une enfant qui n'a plus de mère ni personne pour veiller sur elle; j'adopte Suzanne, je suis riche, sans famille ; à compter de ce jour, Suzanne ne me cp-iittera plus. J'espère que la lecture de ce billet rassurera chacun sur cet enlèvement ; d'ailleurs , s'il ne me pi ait pas de me faire connaître aujourd'hui, plus tard , probablement , ma protégée et moi nous retiendrons à (jenets nous présenter à celui qui am'a bien voulu recueillir et éle^er l'autre enfant de la pauvi'B paysanne. La somme rpie je laisse avec cette lettre est pour le frère de Suzanne. »

— Comment ! — s'écrie Frédéric qui a lu le billet à mesure (pie Georges l'a écrit. — Comment 1 votre intention est réellement d'emporter cette petite? mais songez donc!...

— Je songe... rpe je m'ennuie! que je meurs, depuis un an que je me suis séparé de celle que j'aimais ! Je songe rp'à Paris, pas plus cpi'en Italie et en AngleteiTe, je ne trou-s erai de distractions aux peines de mon àme, et j'adopte cette enfant, j'en fais ma fille, pour essayer de retrouver le bonheur que j'ai perdu.

— Mais si l'on dirige des recherches?...

— Que m'importe , au bout du compte , si l'on me découvre? je n'ai pas de crime à me reprocher.

— Mais que n'attendez- vous à demain, à tout à l'hem'e? le curé ne nous refusera pas...

— Ah ! vous voilà bien toujours avec vos sages conseils, Frédéric! Une bonne œuvre bien mûrement

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