‹ Le roi des étudiantsChapitre 2 sur 10 · LE RUI DES ÉTLULLMS · texte numérisé non relu

LE RUI DES ÉTLULLMS

pensée... iine adoption en règle, n'est-ce pas? à la maii-ie, à l'église... c'est là ce qu'il vous faudrait? Je ne veux rien de tout cela, moi, je me laisse aller à l'impulsion de mon cœur! Folie ou non, je ferai ce (jue j'ai écrit ! Nous verrons plus tard.

Et prenant délicatement Suzanne dans ses bras, Georges l'entoure avec soin du soyon de laine qui la couvrait; elle ne s'est pas éveillée... Georges la contemple quelcpies secondes);- puis la mettant sous les yeux éteints de celle qui ne sourii'a plus, de la malheureuse mère morte en priant pour les siens, il profère ces mots d'une voix gra^ e :

— C'est de^ ant !e cadavre de sa mère (p^ie je jure de ne jamais abandonner cette enfant ! Diea m'entend ! C'est à lui de juger si ce que je fais est bien.

Frédéric se tait; Georges a ouvert la porte de la cabane, et nos deux voyageurs reprennent à grands pas le chemin de Sartilly.

LaiireiaG(

Quinze ans se sont passés depuis l'événement que nous venons de raconter. Nous sommes à Paris, rue Saint-Thomas-du-Louvre, dans une chambre au second éfjàge d'un hôtel garni, chez l'un des personnages de ^^'^otre histoire, auquel nous aiuons affaire doréna- * vaut plus d'une fois. Nous sommes enfin chez M. Laurence.

Il est onze heures du soir; la bise de décembre fait pester au dehors les piétons déjà rares; ici, au contraire, il y a hon feu et gaieté, ici l'on se moque de la neige, ici l'on fume en face de verres de punch que verse l'amphitryon. Ils sont six dans cette chambre, quatre jeunes gens et deux femmes. Permettez-moi, s'il vous plait, de vous dire quels sont ces jeunes hommes et ces femmes.

Celui-ci, qui se tient à gauche de la cheminée, une longue pipe à la bouche, une des dames en costume de Suissesse appuyée sur ses genoiLX, se nomme Daniel ; c'est un assez joli garçon de vingt à vingt-trois ans, brim, grand, élancé, au front large, au regard

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intelligent. Il est étudiant en médecine, non jias étudiant dans l'acception que les fabricants de Yaude^ illes choisissent de préférence, c'est-à-dire bambocheur, joueur et flâneur, mais étudiant véritable, aimant à s'amuser, sans tloute, mais aimant aussi le travail et jaloux de parvenir. Celle qui se som-it en ce moment, dans mie posture pleine d'un aussi grand abandon sur les genoux de Daniel, est. comme vous le pensez bien, sa maitresse. C'est une jolie tille de vingt ans à peine; nous la nommerons Lucile, et nous nous contenterons pour l'instant, relatiA ement à elle, de ce simple aperçu.

A la droite de mademoiselle Lucile se trouve un second jeunebonuue, gros, blond, de petite taille, à la physionomie assez insignifiante, et qui semble fort occupé du soin de culotter la pipe (fu'il tient entre les dents, car à chaque minute il la retire de sa bouche, la considère avec intérêt, la mouille du b(»ut du doigt tout autour du fourneau, et la reporte à ses lèvres pour recommencer bientôt, sur nouveaux frais, le même manège, manège qui peut être fort intéressant par lui-même, mais qui n'est guère susceptible de nous apprendi-e autre cho^e, quant à M. Albert Fouinot , (ju'une grande aifection de sa part pour le culottage de pipes.

Près de ce fumeur est assis un troisième jeune homme dont les traits, le maintien, le regard ont beaucoup d'analogie avec les traits, le regard et le maintien de Daniel. Ainsi que ce dernier, Mamice se destine à être médecin ; comme ce dernier aussi, il a soif du travail ; mais il n'y a guère que quinze jours ([u'il habite Paris, et son travail n'a consisté, juscju'à ce jour, qu'à se chercher un logement et à se mettre au courant des pièces nou\ elles. C'est au théâtre (pi'il

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a l'ait la connais.^ance de Daniel et <le Laui'ence. Cos messieui's se sont liés fort vite... — On se lie si facilement, trop facilement, liélas! quand on est jeune!... — Maurice a confié à ses amis de fraîche date qu'il venait de quitter sa mère et sa sœur, habitant à Versailles, pour prendre ses inscriptions à Paris, et Daniel, en sa qualité de confrère, lui a promis de lui être utile dans ses premières études, dans ses premières démarches; et Laurence, en sa qualité d'avocat, de littératem-, de musicien, — car Laurence est tout cela^ — a juré au provincial une affection sincère et profitable... Pour commencer, il l'a engagé à un punch chez lui le lendemain, raout au sortir duquel le Mentor improvisé doit conduire son Té'.émaque à mi grand bal donné par Sophie la Valseuse, au restaurant des Trois-Frères- Provençaux.

Laurence, le voici, debout devant cette table, partageant avec une petite femme revêtue du costume de débardeur, tel que le dessine GaN ami, le soin d'entretenir le feu sacré sous la forme d'un vaste bol de punch. Laurence touche à sa trente -quatrième année ; il est d'une taille pluti'it grande que petite, et vêtu avec une élégance remarquable. Sa longue barbe, du plus beau noir, encadre parfaitement des traits un peu fatigués, mais qui respirent la finesse poussée même jusqu'à l'ironie. Il a l'air distingué, et cependant, à l'observer scrupuleusement, on peut voir que chez cet homme il y a bien plutôt penchant à un laisseraller qui lui plait, que sévérité de tenue et de paroles provenant réellement du caractère et de l'éducation. Ou reste, à ce moment où pom* la première fois nous le rencontrons, Laurence est fort peu disposé à se montrer sous son jom* de dignité conventionnelle; ainsi que Daniel et Albert, — Maurice fume mi simple

cigai'o, — il tiout imo pipe à la boucbo ; ?a main droite, armée d'mie cuillère ad Iioc, agite le kirsch qui l'rissomie et se consume en longues flammes azm-ées, sa main gauche entoure la taille svelte du coquet débardeur, ses yeux sont étincelants et il s'écrie :

— Alerte, messiem's ! qu'on vide son verre ! imitez mnn épouse, ma Zélie adorée! voyez le chic avec lequel elle flûte sa boisson favorite! N'est-ce pas, Zélie, que tu m'aimes bien rpiand je te donne un punch? lion, voilà (|iie tu te confectionnes encore une cigarette? Zélie, tu te livres trop à la cigarette, ma chère amie... tu feras comme ma pipe, tu te culotteras!

— C'est gracieiLX ce cpie vous dites-là, Laurence, mm-mure Zélie en se dégageant de l'étreinte comique de son amant, et siu-tout devant des étrangers!

— Des étrangers! qu'appelles-tu des étrangers, ô Zélie? Je ne vois sous mon toit hospitalier que de bons amis rpii daignent m'accompagner cette nuit à une fête du meilleur genre... ornée de femmes charmantes, de sorbets, de bouillotte et de danses légères... sans le moindre municipal... Des étrangers! Est-ce Albert, mon gros blond, cpii ne desserre pas les dents de peur de perdre une bouffée de tabac?... Est-ce Daniel qui se délecte également là-bas, dans les jouissances extatiques du caporal? Daniel, mon sage Daniel, qui a bien voulu laisser là pour quelques heures Orfila et Pelletan, en faveur de la cuisine des Frères-Provençaux! ce dont sa petite femme, miss Lucile, n'est pas fâchée ; car depuis qu'à cause de lui elle a quitté sa douce existence de choriste à l'Opéra-Comique. elle n'a plus guère d'autres volu^.tés que celles d'une promenade au jardin du Luxemiîourg et l'espérance d'obtenir, dans vingt ans, le prix de iidélité ! Allons, pas de vilaine mine, Daniel, tu sais bien que je plaisante! et

si jo te raille, en passant, sur ta rnge d'apprendre, sur la constance et celle de ta maîtresse, il faut me le pardonner, je n'ai jamais compris, moi, qu'on put sacriiier le plaisir au travail, et la poésie de la nouveauté aux monotones agréments de l'habitude! J'ai là une singulière façon d'envisager les choses, n'est-ce pas mon nouvel ami, continua Laurence en s'asseyant auprès de Maurice ({ui suivait cette scène d'un œil surpris, et j'avoue qu'au premier abord ma morale doit étonner... Mais ce que je fais, je ne le prêche pas! peut-être même ai-je eu tort de me conduire comme je me suis conduit juscpi'à présent! pourtant je ne me changerai point ! et cela ne m'empêche nullement d'a\uir une affection sincère pour mes amis et de le leur prouver à l'occasion.

— C'est vrai, lit Daniel, qui serra la main de Laurence, tu es bon et généreux...

Lam'ence repoussa doucement le bras de son ami, et après avoir higurgité d'mi trait le verre de punch refroidi que le débardeur lui tendait, il reprit, en sect »uant les cendres de sa pipe :

— Voyez-vous, Mamice, je trouve qu'entre jeimes gens qui veulent se lier d'amitié, il est bon de se bien connaître tout de suite ; cela épargne une foule de déceptions et de reproches. Vous, je vous sais par cœur comme si je vous avais fait... et même mieux... car il est beaucoup de parents qui se flattent d'apprécier leurs enfants à leur juste valeur et se trompent fort! Soit que leur tendresse pour eux les aveugle, soit que leurs enfants eux-îi!êmes n'aient pas voulu se dévoiler entièrement à cette sorte d'inquisition paternelle. Vous êtes, Mamùce, un brave garçon, aimant de toutes vos forces votre mère et votre SŒ'ur, — votre père est mort, nous avez-vous dit, — et venant à Paris avec la

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ferme résolution do travailler. Dès le premier moment que je vous ai vu, vous m'avez plu...

Et comme Maurice voulait parler, Laurence. T interrompant a\ec mi doux souiire :

— Et je vous ai plu également, fit-il, c'est ce que vous allez me répondre? merci; je vous crois. Vous nous avez confié, à Daniel et à moi, vos projets et vos rêves, et nous avons accueilli, encouragé et les uns et les autres. Daniel, étudiant ainsi que vous, s'est chargé de guider vos démarches, vos h-avaux, et il ne vous abandonnera pas, soyez-en sur, et il agira comme il l'a promis. Moi, je me suis engagé à vous mettre au courant de la vie parisienne par son coté amusant, mais dangereux... à vous guider à travers ce dédale de plaisirs rpii vont s'olTrir de toutes parts à vos goûts, peut-être même à vos passions! et, comme Daniel, je tiendrai ma parole ; chacun de notre côté nous vous formerons l'intelligence et le cœur. . . et ne vous moquez pas : de nos deux tâches, à Daniel et à moi, la plus difficile, c'est la mienne.

Laurence se rapprocha iLnantage de Maurice.

— Mais avant de vous demander, continua-t-il, une amitié et une confiance entières, encore une fois, Maurice, il est utile que je me fasse connaître de vous. Ce n'est pas parce tju'un homme a ient vous dire qu'il vous aime, que vous devez aussitôt vous prendre d 'affection pour lui. C'est tout au plus ce qu'on accorderait, en pareil cas, à une jolie femme. Il faut d'abord savoir quel est cet homme qui vous témoigne de l'intérêt, et, ce que je suis, je vais vous le dire...

Je suis un enfant trouvé, ou à peu de chose près, élevé par charité... une charité des plus ingénieuses, il est vrai... noble... je ne vous l'assm'erai pas, attendu qu'elle ne m'a jamais semblé viser à cett(^ prétention :

VOUS voyez que je suis franc, .iu lisffue d(^ paraître ingrat. On voulut me lancer dans le barreau ; j'étudiai longtemps, je passai mes examens, puis, un jom*, je m'aperçus que la personne qui prenait soin de ma bourse et qui m'avait désigné une carrière à suivre ne daignait pas, en même temps, s'occuper de ma pensée et de mon cœur; je m'aperçus qu'elle restait froide, sèche à mes élans, à mes caresses! moi, qui ne travaillais avec tant de bonhem' et de courage que pom* mériter qu'elle remarquât ce courage et en fût un peu fière! Alors, Maurice, le dégoût, une douleur désespérante se saisirent de moi. Au risque d'encourir les reproches de celui qui s'intitulait mon protecteur... — et ces reproches, dois-je le dire ..je les eusse reçus avec joie... je les eusse bénis comme une preuve d'intérêt... — bravant enfin tout ce qui pom-rait s'ensuivre, j'abandonnai un travail sérieux pour m'occuper de futilités cpie je trouvai bientôt tout aussi sérieuses! Je voulus me créer un nom, puisque je n'en avais pas... une place dans la httératm-e... devenir un homme célèbre à l'aide de mon génie, et sous le voUe d'un pseudonyme bien ronflant! Fou que j'étais! Que de com'ses chez les uns et les autres, que de prières! que d'eimuis! je dirai mieux, (pie de bassesses! pom' arriver à devenir aspirant collaborateur d'un pauM*e petit jourucd! pour obtenir une lecture... et un refus d'im théâtre des boulevards de l'ordre le plus infime ! Au second alFront, je lâchai pied ; et franchement, amour-propre d'homme de lettres à part , mes feuilletons et mes pièces en valaient une multitude qu'on imprime et (ju'on joue tous les jom-s ; mais je ne faisais partie d'aucune espèce de coterie ; je ne connaissais personne parmi ces messieurs plus ou moins haut placés des coulisses, de la librairie et du jour-

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n.ilismr... Je no devais trouver nulle ]iart aide et pintection.

Je déchirai mes nouvelles, mes vaudevilles, mes drames, mi peu chagrin d'al)ord et résigné ensuite. Ma soif d ecrivasser m'avait duré trois mois... Pendant trois mois, j'avais très-lbrt négligé mon droit ; je m'attendais chaque jour à essuyer des reproches de la persomie qui s'était cré(^e mon tuteur... je m'arrangeais même en sorte de négliger des ^isites (fui eussent pu provoquer quelques explications, explications que je ne craignais pas, je vous l'ai dit, mais au-devant desquelles je n'osais pourtant pas m'a^ancer... Rien de tout ce que je prévoyais n'arriva. Ma pensiun, — trois cent cinquante francs par' muis, — continua à m'ètre exactement payée, et à la première rencontre ipie j'eus avec la pereonne en tjuestion, je la trouvai aussi imlifFérente pom- ma paresse et mes étourderies fpi'elle s'était nKjntrée insensihle à mes projets... et à mon besoin de l'aimer.

Ma foi, alors, je jettai mon bonnet par-dessus les ponts. Puisipie le mal et le bien m'étaient également permis, je choisis un terme moyen, fort convenable à mon sens. J'abandonnai tout à fait Barthole, Pothier et Rogron, mais je me pris de passion pour Beethoven, Mozart et Rossini ; la musique de\ int mon idole ; mais ce nouveau culte était sans but ; je ne me sentais pas la force et la vocation d'un grand artiste ; je me contentai donc bientôt de ne plus chercher cpi'un passetemps là dedans oii j'avais cru encore trouver un moven de réussir. J'a\ais vingt-trois ans... je m'ennuyais... j'étais découragé 1 .. . Pom" me distraire, je me livrai à corps perdu au plaisir ! je me fis joueur, viveur, j'eus des maîtresses. Au bout d'un an de cette existence toute désordonnée qui m'avait dabord seni-

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jilé 11 no année de crimes, de vols faits à mon avenir, je me trouvai bronzé ; mes idées d'ambition disparurent... On n'avait pas voidu que je devinsse un homme utile, je devins un fainéant modèle, aimé de mes confrères en fiilies, admiré des débutants dans l'art de dépenser leur fortune d'une façon amusante, et cherché des femmes... de certaines femmes...

Je suis arrivé de la sorte à ma trente-cinquième année, sans regret du passé... sans souci de ce qui m'attend. J'ai des dettes... immensément de dettes, et ce n'est pas ce qui m'afflige... je suis insolvable; mais je commence à me découvrir des cheveux blancs, et cela me chagrine davantage. Une foule de niais m'appellent mi mauvais sujet; moi, je me regarde comme un homme qu'on a manqué. . . pardomiez-moi ce mot, et je laisse dire les niais.

Maintenant, jMaurice, vous me comiaissez ; vous savez celui qui aous offre son amitié et ses services, celui que dans le quartier latin on décore en riant du titre de roi des Étudiants. Roi! roi! à la façon de Tri- ])oulet sans doute ; roi des fous ! aA ec une marotte pour sceptre... un bonnet poiu' couronne!...

Maurice jeta un regard sur Daniel, Daniel lui répondit par un autre regard qui signifiait, en se portant sm" Laurence :

— C'est mi original, je a ous a\ ais préA enu.

— Eh bien! répéta Laurence qui lui versait du punch, vous ne répondez rien, mon jeune Versaillais.

— Je réponds au contraire à 's otre franchise par de la franchise , dit Maurice. Les confidences (pie vous venez de me faire si gratuitement pourraient en efFrayer un autre; elles me prouvent, à moi, (|ue, plus (|ue NOUS ne \oulez en a\oir l'air, \ous aous

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reconnaissez envers Nous-nirmo des torts qui existent réellement. On n'a pas le droit, monsieur, de gàrlier à plaisir la vie que Dieu nous donne parce qu'il ne lui a pas plu de mettre auprès de nous des gens pour nous guider et exciter notre énergie. Je vous plains, monsieur Laurence, et je désirerai vous voir revenir à d(>s pensées plus dignes de vous...- Excusez-moi de vous parler ainsi... je ne sais pas mentir... mais tel que vous êtes, vous me plaisez et j'accepte votre amitié.

A ces mots, Laurence resta immobile, son œil à la ibis triste et ironique fixé sur le jeune homme ; puis il murmura d'ime voix étrange, en lui frappant sur l'épaule.

— Vous raisonnez comme un enfant qui a à ses côtés une mère et une s xur, -^laurice. Du reste, vous avez raison de ne pas vous effrayer de moi et d'accepter ma main, je vous serai peut-être plus utile que le père le plus sage. On se sert quekpiefois de poison pour certains médicaments... Soyez donc tranquille, je vous montrerai les écueils et ne vous y pousserai pas.

INIais voici une heure qui sonne, reprit-il en saisissant Zélie dans ses bras, et l'enlevant ainsi de façon à poser, sans se baisser, ses lèvres sur ceUes de la jeune fille. Ma Zélie, nous allons pincer notre cancan réservé ; va mettre ton chapeau ; ime voiture doit nous attendre en bas ; j'ai pixhenu un des garçons de l'hôtel... Daniel, voyons, lève-toi, tu vois bien que Lucile s'impatiente! Et toi, Albert, est-ce que tu n'as pas fini de fumer?

— J'achève ma onzième pipe ; j'aurais voulu arriver à la douzaine.

— Tu essayeras ce tour de force-là une autre fois. Sommes-nous prêts, tous?

LK r.OI liJiS ÉTUDUNTS. ^

— Ah ! mes gants, dit Zélie.

— Mon mouchoir, dit Lucile.

— Bon! cherchez, mes petits amours, donnez-vnus le temps! Diable! il ne faut pas fpi'il manifue rien à votre jolie toilette! Si c'était par ma faute, vous m'arracheriez les yeux! Avez- vous vos chiffons, que j'éteigne ces bougies! Oui... tout est bien? Alors, en route, partons pour la chasse au plaisir.

XJii Kal aux Frères-Provencaux.

Les salons des Frères-Provençaux étaient étincelants, ce soir-là, de lumières et de femmes ; Sophie la Valseuse donnait un bal ; et tout ce (jne Paris renferme de beautés galantes et de jeunes gens riches et amateurs de ces sortes de réunions se trouvait alors chez le restaurateur choisi par l'amphitryon en jupons .

Sophie la Valseuse était la doyenne de ces a ertus plus ou moins jolies, plus ou moins à la mode, qui aiment à la semaine, au mois ou à l'année, selon leur caprice et selon la constance de ceiLX qui les recherchent ; elle était connue partout et de chacun : le simple étudiant, le petit employé, le commis en nouveautés même, partageait a^sec le prince russe et le fameux milord anglais l'avantage de jouir d'une familiarité sans bornes a\ec l'aimable Sophie, ■décorée depuis longtemps du titre que nous avons dit à cause de son talent comme valseuse. Cetait une femme de trente-cinq à quarante ans, qui avait dû être délicieusement belle, qui était encore fort agréable, mais dont les traits et la tournure s'ensevelissaient malheureu-

3 '2 l.E nui liES LTUIHA.MS.

sèment, chaque jour, (le plus on plus, sous un épais linceul d'obésité. Du reste, gaie, amusante, presque spirituelle, Sophie savait au mieux cnlevei' le bal par souscriptions, cette exploitation nouvelle ci l'usage îles lorettos qui se trouvent dans la débine et veulent faire de l'argent. Les lettres d'invitation, prix : vingt francs, sans le moindre souper, étaient toujours fornmlécs sur un diaphane vélin et envoyées aux plus splendidcs hôtels de Paris; elle se chargeait elle-même de donner ses billets en main propre aux ai'tistes et aux flâneurs opulents de sa connaissance, et il fallait la ^oir alors que, recevant en échange du délicat papier rose un vulgaire napoléon, elle somiait finement et disait : « Vous serez content, cher, nous aurons des femmes divines ! madame D... du Vaudeville ; madame R... de l'Opéra- Comique, la petite F... du Palais-Uoyal, m'ont promis de venir. » Puis suiAait lénumération d'une foule d'autres rats et loreites au nom desquelles était presijue invariablement attaché le sobriquet de rigueur, risiblc et souAcnt singulière qualification inintelligible, souvent aussi, aux profanes, mais (jne ces dames se chargeaient sans façon d'expliquer aux néophytes.

Le bal par souscriptions est tout miiment, nous le répétons, une spéculation inventée par les dames de loisirs que leurs protectem's ont (juittées sans leur laisser de souvenirs ayant cours. C'est un moyen reçu, parmi elles, de se remettre à flot. Quati'e-vingts ou cent billets de cavalier à vingt francs par tète forment mie somme assez ronde pour cjue, défalcation faite des frais, dont les plus considérables sont le paiement de huit à dix musiciens et la location d'un salon convenable, — les rafraîchissements, d'ordinaire composés de peu de punch et de beaucoup de sirops, n'ébréchant guère la recette, — il reste de quoi clore la bouche

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aux créanciers tenaces et s'acheter une robe, un bijou c[u'on désire. Quelques-unes de ces dames poussent l'économie de dépenses pour leur bal jusqu'à retrancher le bal lui-même, sans penser le moins du monde à restituer les souscriptions... Mais, insérons-le bien vite, le cas est rare : une lorette qui se permet une facétie pareille se ferme à tout jamais la bourse de ses amis et le cœur de ses admirateurs. En re\"anche, elle entr'ouvre, sans s'en dcaiter, Tinnocente enfant qu'elle est, la porte de la sixième chambre autrement dite police correctionnelle. ^lais qu'importe ! c'est si amusant de jouer à la faillite!... demandez plutôt à tant de gens de notre connaissance.

Il est une heure et demie quand Laurence, accompagné de ses amis, pénètre dans le bal de Sophie la Valseuse. L'arrivée de notre viveur produit mi grand efTet. On en est justement à un intervalle de contredanses, et plusieurs jeunes gens, à l'aspect de celui dont on vante partout les saillies et la gaieté, s'avance pour lui serrer la main et le complimenter La maîtresse de cette fête elle-même court à lui et s'écrie : — Ah! te voilà, mon bon, mon amour de roi, tu es bien gentil d'être venu ! Oh ! nous nous amusons déjà comme des perdus ! Ces messieurs commencent même à s'amuser un peu trop! Mais je suis là, moi! Je recommande la tenue ! On m'appelle sergent de ville, je m'en iiche ! Je veux, jusqu'à trois heures, maintenir mon monde, après cela, on s'arrangera, cela ne me regarde plus.

Laurence ne répond rien; ses regards se promènent, ainsi que ceirx d'un pacha, sur les femmes, la plupart jolies ou pour le moins piquantes qui remplissent les salons, et d récolte de tous côtés des sourires, des appels, de petits signes de tête, tandis tpie S )phie serre la main de Zélie et de Lucile et leur dit :

3i 1,E nul liES ÉTLDLVNTs.

— Yenoz donc vous asseoir, mes anges, je nous ai t,'ai'dé deux places d'honneur. Étais-tu au dernier hal dErnestine Sa]>redaclie, Zélie? je ne t'y'»» pas \nr. Quant à toi, Lucile, je ne t'adresse pas cette question, tu os l'otircc du monde! tu t'es vouée, m'a-t-on assuri'. à la lidélité et aux douceurs du pot-au-feu... comment se fait-il même...

— Merci, ne t'occupe pas de moi... inlerrompt Lucile qui regarde avec in(|uiétutle Daniel deJi(Hit derrière elle, à côté de Maurice et d'Albert, je reste ici, je ne suis pas seule...

— Eh bien! après? Est-ce que ton amant ne veut te permettre de danser qu'avec lui? Ce serait fort, par exemple! Tu es donc la maîtresse d'un tyran, d'un ours?

Daniel s'est rapproché, et sans paraître avoir entendu les remarques de la grosse femme, il dit à Lucile d'une voix affectueuse :

— Va, ma bonne amie, va danser; tu sais (pie je danse peu, moi; mais cela ne doit pas t'empècher de t'amuser, et je ne t'ai pas amenée ici pour te garder sur une chaise auprès de moi. Je resterai a\('C Maurice, que je soupçonne de partager mon indifférence pour la pastom'elle et l'avant-deux, et (p.iand tu seras fatiguée, tu viendras nous rejoindre.

Lucile répond à son amant par un regard qui signifie : Tu es bon et je te remercie. Le signal de la contredanse se fait entendre, les ({uadrilles se forment, on se presse, on rit, on s'appelle... Laurence et sa Zélie ont pris place, d'une manière empressée, vis-à-vis d'un grand jeune homme et d'un postillon féminin de leur connaissance, et All)ert s'éloigne de Maurice et de son ami en s'écriant :

— Ma foi! je ^ais danser aussi; j'aperçois là-bas

11110 potite Alsacienne qui a les cheveux tlu pins beau ronge carotte que j'aie jamais vu! Et je raffole des rouges, moi, je suis Athénien pour ça! Elles ont un parfum particulier cpii me séduit... C'est original.

— Nous voici à un bal de lorettes, Maurice, dit Daniel à ce dernier en lui prenant le bras, il n'est encore qu'au début, mais vous verrez la fin! Non pas que je veuille dire cpi'il doit se passer en ces lieux des choses bien extraordinaires ! Les lorettes sont tout aussi collets-montés, quand il leur plait, que les femmes de la plus haute société; mais enfin, à mesure ipie la nuit s'avance, l'éticpiette et les apparences de pruderie s'éloignent... et c'est bien naturel. Laurence, en dépit de sa noble résolution d'être votre guide ce soir et de Aous mettre à même de connaître à fond la composition de ce genre de fêtes, vous a abandonné tout d'un coup... Je m'y attendais; Laurence est un brave garçon qui, de temps à autre, à froid, se laisse aller à moraliser et les autres et lui-même , mais cela ne dm'e pas. Le plaisir se présente-t-il, il oublie aussitôt ses promesses, et il ne faut pas trop lui en garder rancmie, car, ainsi rpi'il vous l'a dit, sa vie c'est le Y)laisir.

Quoique je ne possède pas l'expérience de Laurence, mon ami, si vous y consentez, j'essayerai cependant de le remplacer. J'en sais assez pour vous en apprendre beaucoup, à vous qui venez de quitter ce qui doit être un asile si rempli de bonheur et de pureté... le sein d'une mère.

Daniel soupira.

— Vous n'avez donc pas de mère, vous? fit Maurice.

— Ne me questionnez pas là-dessus, repi-it l'amant de Lucile, je ne pourrais vous satisfaire. Plus tard, peut-être, ainsi que Laurence, je vous diivii (pielle a été

3G LE RuI EES ÉTIDIANTS.

ma ^ie jusqu'à présent... A cette heure, nous sommes au bal, piu'lons du bal.

— Voyez donc cette danse, Daniel, je croyais que ce n'était qu'aux barrières qu'on se permettait de pareilles plaisanteries.

— Vous vous trompiez, vous vous en apercevez maintenant. Et pourtant, ces jeimes gens qui s'amusent de la sorte, sous vos yeux, sont la plupart des enfants île famille... Il en est <|ui portent des litres... qui, par leur naissance, ont une grande position dans le monde. Il en est d'autres qui brillent dans les arts, dans les sciences... Et tous, ils ne craignent point de se mêler, sans scrupules, à ces daines d<jnt le genre doit être si différent du leur; au milieu d'elles, ces hommes perdent la raison... Et non pas, — et cela est fâcheux, — pom" un moment... pour une heure... une semaine, mais souvent pour six mois... un an... dix ans. . . toujours ! Entre eux, ils affectent de mépriser, d'avOir même parfois... — et cela est lâche de leur part, — celles qu'ils payent, disent-ils, pour qu'elles leur servent de passe-temps ; seuls devant elles, ils se courbent et font, sans hésiter, les sacrifices les plus démesurés de fortune et trop souvent de réputation. Ce jeune homme brun, en face, entretient depuis (piinze mois la yjetite femme qui danse avec lui... Quelle est cette femme? une ancienne iigurante du théâtre Saint-Antoine ; son premier amant a été un garçon d'accessoires; la voici, aujourd'hui, après avoir passé par je ne sais combien d'épreuves préparatoires, devenue la maîtresse du fils du général -Morel. Cet autre jeune homme, qui se livre à des ébats si grotesques dans le cavalier seul, est le neveu d'un magistrat célèbre; cet autre, un pianiste distingué; cet autre, qui danse assez gauchement , le représentant d'une

maison de commerce eu rcniom de Berlin ; cet autre, un homme marié, riche, qui vit pulihquement avec une coryphée de l'Opéra...

Je n'en finirais pas, si je les nommais tous. Si vous me demandez d'où je les connais, je vous répondrai tjue je les connais par la voie même des femmes qui sont ici ; si vous me dites : A'^ous avez raison de crititpier leur conduite, je vous répondrai : J'ai tort, je me conduis comme eux.

— Je ne vous comprends pas.

— Eh! s'écria Daniel, avec une expression presque douloureuse, Lucile, ma maîtresse, n'est-elle pas, elle aussi, une lorette?

Oh! continua-t-il, si vous saviez, Maurice, ce que je soutFre souvent! J'aime Lucile et je la hais! car depuis ([u'elle est à moi, elle m'a appris à connaître la colère et la honte. Quand je la rencontrai pour la première l'ois, il y a de cela un an, c'était à une fête semblable : je la trouvai jolie, gaie, spirituelle... elle était liée avec ces soi-disant actrices, ces fîgm'antes, ces rats; elle appelait par leur nom, elle tutoyait même une partie de ces messieurs qui la voyaient chaque soir, suit au théâtre, soit au bal. Je n'avais pas encore fré- (juenté de femmes de ce genre, et Lucile me convint, \ous le dirai-je, à cause de la singularité même de sa position. Je la courtisai... mais je suis pauvre, et je me dis alors : Elle me refusera... Je me trompais, je lui plût... elle vint dans ma mansarde. D'abord je la reçus... avec plaisir seulement... ses visites étaient assez rares, et je m'en contentais... Bientôt, je ne sais comment, la trouvant bonne, simple, d'humeur égale, je me chagrinai de la voir me quitter, fût-ce pour se rendre à ses occupations. J'étais sans famille, personne u'a^ait le droit de s'immiscer dans mes actions. Un

jour, je conçus le projet de passer par-dessus les sempules qui me retenaient encore. Lucile avait été lingère avant de se mettre au théâtre; elle m'assurait que, soutenue par ime main amie, elle se trouverait heureuse d'abandomier la carrière où un moment de caprice l'avait lancée , et de reprendre une profession cpii convenait davantage à ses goûts casaniers. Je ne demandais pas mieux que de la croire... Elle vint demem^er avec moi. Elle passait ses journées, ses soirées dans ma petite chambre, travaillant, riant, chantant, sans nul regret de ce cpi'elle avait tpiitté. J'étais satisfait. Sans avoir l'intention de garder à tout jamais Lucile pour ma compagne, je voyais dans cette liaison un but, celui de remettre cette jeune fille sur une route plus tranquille... J'aimais Lucile, non pas pour moi seul, mais pour elle aussi. Je désirais enfin que mon amitié lui servit à quelque chose. Cependant, il ne fallait pas, je le compris, qu'elle brisât trop brusquement avec tout ce qui lavait séduite jusqu'alors, et quand je me sentais la bourse un peu garnie, je me plaisais à la mener en hiver au spectacle, en été au Ranelagh, ce bal riche pour elle de joyeux souvenus. Le croiriez-vous, ^laurice, mes bonnes intentions causèrent tout le mal. Un soir que nous étions à l'Opéra- Comicpie, un acteur de ce théâtre vint se placer derrière nous, et apercevant Lucile, il la salua d'un coup d'œil familier (jui me lit monter le rouge au visage. Je me contins, cependant ; que cet homme fût pour Lucile une simple connaissance ou un ancien amant, je n'avais pas le droit de me fâcher, parce que le hasard les rapprochait un moment. Je feignis de ne rien avoir vu, mais à compter de ce moment le bonhem* que je goûtais fut troublé poui" toujours. Au restaurant, à la promenade, partout... je ne vis plus,

LE ROt DES ÉTiniAXTS. 3Ô

dans chaque cabotin, dans chaque auteur, dans chaque lion qui passait en regardant LuciJe, je ne vis phis qu'un de mes prédécesseui'S, et mon âme se gonfla dans un vague ressentiment. Je compris que j'avais agi comme im enfant en donnant ma tendresse à une femme à laquelle tant d'hommes pouvaient faire baisser les yeiix d'un mot... d'un geste... Je me répétai vainement que j'avais tort de me rappeler le passé, que Lucde m'aimait, cjii'elle était sage maintenant... qu'elle ne me quittait pas... J'eus beau me dire que je ne pouvais, sans être taxé de folie et d'ingratitude, lui adresser des reproches... J'en arrivai bientôt à, accuser la pauvre fdle des tourments que je ressentais! Je lui criai que j'étais un sot d'avoir cherché une affection sérieuse, durable, là où il ne me fallait demander qu'une passade ! Je rendis Lucile malheureuse, je n'en souffris que davantage.

Et nous vivons ainsi depuis six mois, continua Daniel après une pause. Tantôt, touché de la conduite de Lucile, de sa tendresse à mon égard qui ne s'est pas démentie un instant jusqu'à ce jour, j'essaye de rejeter loin de moi des pensées qui ne nous amènent que des chagrins à tous deux; mais mon caractère irritable, soupçonneux, reprend bientôt le dessus, et ce sont des larmes que je fais répandre à Lucile, des ennuis nouveaux que je me crée. J'ai tenté de la quitter déjà plus de vingt fois, je l'ai supphée elle-même de s'éloigner... elle s'est mise à mes genoux en me disant : De quoi suis-je coupable? Et ma faiblesse, l'amour tpie je ressens pour elle ont fait le reste. Je ne l'ai pas ({iiittée. Mais voici la contredanse finie ; Lucile vient de ce côté ; pas un mot de tout cela, Maurice. Je ne voulais pas parler de moi et je m'y suis pourtant laissé entraîner... pardonnez-moi; il est des personnes, mon ami, auxquelles

40 LE noi TtEs étudiants".

une sorte de sympathie vous force à avouer et vos fautes et vos peines... vous êtes du nombre de ces personnes-là.

Mamùce remercie l'étudiant en lui serrant la main, et se mêle à la foule qui encombre les salons. Les confidences de Lam-ence et celles de Daniel, ce monde parmi lecjiiel il se trouve pour la première fois, cette musique, ces rires, tout cela l'émeut et l'étom-dit. Il regarde autour de lui, et, — par un elFet naturel des contrastes qui se choquent en notre esprit dans les occasions extraordinaires, — à l'aspect de cette réunion animée, tunudtueuse, les heureuses soirées passées à Versailles, auprès de sa bonne mère et de sa sœur, lui reviennent en mémoire , de jolies femmes sont devant le jemie homme, souriantes et parées, il ne les regarde pas... il voit sa mère et sa chère Pauline, brodant ensemble, à côté du feu, et s'entretenant de lui, se demandant ce qu'il iait à cette heure, et s'il pense à elles. Tout en rêvant ainsi, Maurice est arrivé à un salon qui termine les appartements (ju'il vient de traverser machinalement. Plusieurs tables de jeu sont dressées au mdieu de ce salon, oîi règne un silence qui arrache notre jeune homme à sa distraction. Là, cependant, les parties sont engagées, comme à côté les quadrilles formés ; mais ces gens qui s'amusent, assurent-ils, sont beaucoup moins bruyants que leurs confrères du bal. Les joueurs ne disent que ce qu'il est nécessaire de dire : les termes consacrés au cultes de la divinité à laquelle ils sacrifient, — la bouillotte ou l'écarté, — doivent seuls sortir de leur bouche. — Je ne parle pas ici des paisibles amatem's du piquet ou du nain-jaune, qui causent politique, cuisine, ou Gazette des Tribunaux, en hasardant leurs deiLv liards. — Maurice cherche s'il ne verra pas Laurence , et

LE ROI DES ÉTUDIANTS. il

l'aperçoit en effet : Laurence joue et il gagne, car il a deux ou trois piles d'or devant lui. Le teint animé, le regard étincelant, les mots, non, vu. argent se in-és^ent sur ses lèvTes enfiévrées; il est tout à son jeu; ce qui se passe autour de lui lui est indilTérent, et Maurice examine avec intérêt les nuances d'émotion qui se peignent toiu" à tour sur les traits de son étrange Mentor. . . Quand un incident \ient le tirer de son observation, Mamice a le dos tourné à la porte d'entrée du salon, la table de bouillotte près de laquelle il s'est arrêté est à deux pas d'une fenêtre que recouvrent d'immenses rideaux de damas. Deux personnes se sont placées sous ces rideaux ; elles causent bas, mais Maurice les entend, et il reconnaît la voix de Lucile.

— Laissez-moi, je ^ ous en prie, dit-elle ; si l'on nous voyait ensemljle, je serais perdue, monsieur Arthur!

— Mais puisque je te dis que tu es une ravissante Suissesse, et que je suis redevenu amoureux fou de toi, il me semble que tu peux bien m'accorder un instant, méchante?

— J'ai dansé avec vous; que voulez-vous de plus?

— Ce que je veux! Mais c'est vraiment délirant! ce que je veux! Écoute, petite, je n'irai pas par quatre chemins; je viens d'hériter... j'ai une amante qui m'ennuie... la grande Caroline de la Renaissance, tu sais... elle est d'un langoureux à donner le spleen! je la quitte pour te reprendre... rendue à ma tendresse, tu laisses-là ton amant, et, pour commencer, nous soupons ce soir ensemljle.

— Vous êtes en train de plaisanter, Arthm", ou plutôt , tenez. . . vous abusez cruellement de votre position.

Ici la voix de Lucile baissa davantage, comme altérée pai" une larme.

42 Li: ROI DES ÉTl'DIAXTS.

— Je vous ai dit que j'aime mon amant, que je lui suis fidèle... Je vous le répète encore... Et maintenant, Arthur, montrez-vous... généreux., ne vous obstinez plus ainsi à me poursuivre!... Si Dan... si mon amant le remarquait, cela...

— Eh Ijien ! cela serait drùlc ! L'ancien ferait ouvertem.ent concurrence au nouveau ! Ah ! tu me refuses ! tu veux être fidèle! c'est trop contre nature pour cjue je te le permette. Je ne te quitte pas de la soirée, et dussé-je tenir de force ton bras sous le mien...

Maurice tressaillit et s'élança vers les rideaux ; Lucile eu sortait alors, pâle et agitée, suivie d'un grand jeune h()nime qui riait aux éclats. Maurice arrêta brusquement ce dernier par le bras, et le regardant entre les deux yeux :

^— Monsiem-, lui dit-il d'un ton calme, tandis que Lucile dispai'aissait dans la foule, un mot, s'il vous plait?

— Douze, si vous voulez, mais abrégez, je vous prie... Vous voyez bien que je suis avec une dame...

— C'est-à-dire que cette dame ne veut pas être avec vous.

Et comme M. Arthur se redressait d'un air de dignité blessée...

— J'ai entendu la scène rjui a eu lieu près de cette fenêtre, monsieur, continua Maurice, et c'est à cause de cela que je désire vous parler. Je suis l'ami de celui qui possède maintenant la iemme que vous avez eue avant lui pour maîtresse... cette femme, c'est Lucile, TOUS m'entendez? Mon ami a pour elle un attachement sincère... C'est peut-être une folie de sa piart, mais nous n'en sommes pas là-dessus... Vous avez \u que Lucile comprend cette atTection et la respecte puisqu'elle refuse delà tacher par une indigne trahison...

Avez-vous donc l'intention , parce fjii'ime nouvelle fantaisie vous a monté à la tète, de provoquer une scène fâcheuse entre vous et un homme que vous ne connaissez pas, et que je vous certifie honorable?

M. Arthur examina Maurice avec étonnement. Il resta quelcpies secondes irrésolu... l'amour-propre et la générosité se disputant le droit de le diriger en cette circonstance ; heureusement le bon ange eut le dessus, ce (jui est chose à noter de la part du bon ange d'un lion, et il répondit en s'inclinant :

— D'après ce que vous m'apprenez, monsieur, j'ai eu tort, je le confesse, de parler à mademoiselle Lucile comme je Ini ai parlé, et je m'engage, dès à présent, à renoncer à ma folle entreprise, et même...

— Pas un mot de plus, je vous prie, interrompit Maurice, ce que vous faites est bien, et je vous en remercie, en mon nom et en celui de cette pauvre fille.

Et saluant M. Arthm- , notre jeune homme se glissa hors de la salle de jeu, traversa les salons à grand'peine, courut au vestiaire prendre son pardessus et sortit du bal des Frères-Provençaux en murmurant ces mots :

— PauM'e Daniel ! Pauvre Lucile !

Le l'rotecteur.

Lecteur, vous souvient-il de ces deux voyageurs que nous avons laissés enlevant un enfant dans une pauvre cabane d'un village de Normandie? Quinze aimées ont passé sur eux depuis cet événement ; et, pour les reconnaître, vous avez ^Taiment besoin de mon ministère. Je vous ai mené chez Laurence, prenez encore mon bras, si toutefois mon offre ne vous formalise pas, et entrons ensemble dans ce brillant hôtel de la rue de Seine. Cet hôtel appartient à M. Georges de Billy, ({ui y habite en compagnie de son cousin, M. Frédéric de Lano, et de celle qui passe pour sa fille, à lui, Georges, de celle qu'à Genêts on ayjpelait Suzanne, et qui S8 nomme, aujourd'hui, mademoiselle Edith de Billy.

Cette chambre où nous sommes est la chambre à coucher de Georges, et le voici, lui-même, assis auprès du feu, en face de Frédéric. Les remettez-vous tous les deux? Je ne le pense pas. Ce ne sont plus ces hommes jeunes et remplis de viguem- que nous avons ^ u descenth-e à l'auberge de Sartilly. Ce sont deux vieillards,

ifi LE ROI PKS ÉTUDIANTS.

mais deux vieillards bien diirérenfs l'un de l'autre; car, chez l'un, c'est le temps qui a creusé ces rides et blanchi ces cheveux; chez l'autre, c'est le chagrin, un chagrin sourd, terrible, c'est la maladie, une maladie mortelle, qui ont engourdi le geste, éteint le regard, la voix. Frédéric a cinquante-huit ans, Georges n'en a que quarante-cinq, et il semble, cependant, de beaucoup l'aillé de son cousin. Enveloppé d'ime longue robe de chambre en flanelle, à demi couché sur un fauteuil, la tète l)aissée, les pieds sm* les chenets, il écoute d'un air apathique ce que lui dit M. de Lano. M. de Lano s'exprime de ce ton lent et monotone que (jnelques personnes affertent en parlant aux gens malades, comme si ce n'était pas assez pour ceux-ci de souffrir, sans qu'on leur fasse encore comprendi'e, en agissant de la sorte, que l'on tient cà ménager la sensibilité de leurs organes.

— Oui, mon cher Georges, dit-il, il ne faut plus sortir aussi fréquemment! L'air est trop vif dehors, cela vous irrite davantage la poitrine. Que diable! soyez donc raisonnable ! Est-ce que noti-e docteur ne vous a pas ordonné le repos... le repos absolu? et puis vous vous obstinez à refuser que quekpi'un vous accompagne.

— C'est-à-dire , fit Georges, que c'est vous (jui ne voulez ])lus qu'Edith vienne avec moi, quand je vais au jardin du LiLxom!)ourg.

— Je ne veux plus! pourqucji parler ainsi? vous savez bien fjue l'heure de vos promenades est précisément celle des leçons de musique de votre fille? Son professeur se fait payer assez cher pour qu'elle profite du temps fjTi'il lui consacre. D'ailleurs, vous allez au Luxembourg à pied, et une jeune personne au bras d'un malade est peu respectée dans ce quartier tout peuplé d'étudiants.

— iMoii Dieu! je ne m'oppose pas à ce qu'Edith reste à l'hùtel, puisque vous croyez nécessaire d'empêcher cette entant de satisfaire à mes volontés ; mais laissez-moi la liberté de sortir quand cela me conviendra, Frédéric; je m'ennuie ici... j'étouffe, toujom's enfermé dans cette chambre... je...

Ici, Georges fut interrompu par ime petite toux sèche qui lui dura deiLX ou trois secondes, secondes que son cousin employa à édulcorer une tasse de tisane de mauve placée sm' la cheminée.

— Voyez, reprit Georges, quand il se fut remis, je tousse bien plus ici que dehors... Ici, je n'ai point de ces rayons de soleil qui, tout tièdes qu'ils sont par ces ^ ilains mois d'hivers, me causent tant de joie à sentir siu' mon visage. Tenez, Frédéric, continua- t-il en s'animant, ne m'ùtez pas, je vous prie, mes promenades au LiLvembom'g ! Vous m'avez pri-s é de la compagnie de nia tille quand je sors, et je vous ai laissé faire, vous ra'assm-ez que c'est pour son bien ; — mais moi , malade , condamné , — je ne l'ignore pas , — laissez-moi jouir en paix d'un des tristes bonheurs qui me restent... celui d'aller rêver sous ces arbres que je ne reverrai probablement plus couverts de leur feuillage. Je vous obéis en tout ce fjne vous commandez, vous êtes le maître ici, et je ne le trouve point mauvais... accordez-moi donc, par hasard, la prière que je vous adresse, celle de respirer, de sortir, lorsque le désir, le besoin m'en viencha.

M. de Laiio se leva lentement et, sans ou\ rir la bouche, traversa la chambre à coucher, et se dirigea vers la porte ; il allait sortir...

— Vous me quittez, continua Georges en se tournant \ ers son parent ; vous ^ ous fâchez de mes observations, Frédéric? Voyons, j'ai tort, sans doute, je

iH LE r.OI ](ES ÉTUDIANTS.

VOUS parle trop durement. . .je m'emporte sans sujets. . . revenez, mon ami, pardonnez-moi, j'oublie (|ue vous m'aimez...

— Oui, dit M. de Lano, qui se rapprocha du malade d'un air de douce ])rusf|uerie , c'est là ce que ^ ous oubliez trop soun eut , Georges , et cela m'afflige ! M'adresser des reproches! à moi! qui, depuis vingt ans bientôt, vous ai à peine cpiitté ! vous formaliser des conseils cpie je vous donne dans votre propre intérêt ! C'est mal ! c'est très-mal ! Eh ! puisque vous y tenez tant, sortez! sortez tant qu'il vous plaira, monsieur... mais que ce soit, au moins, dans votre coupé, et quand le temps ne sera pas de glace comme aujourd'hui. De cette façon, je n'aurai plus à vous gronder, et vous ne m'accuserez point de vous forcer à rester dans votre appartement, où vous direz que l'on vous emprisonne, si cela continue.

— J'ai tort, j'ai turt, murmura Georges en serrant la main de M. de Lano, j'en conviens... c'est fini... n'est-ce pas? vous ne me garderez pas rancune?

— Est-ce qu'on a de la rancune contre ceux que l'on aime!... Au revoir! je monte un instant chez moi, j'ai quelqu'un qui m'attend; mais je reviendrai tantôt, et, en passant, je ferai dire à Edith rpi'elle se rende tout de suite auprès de vous.

— Si sa leçon de musi(pie est finie... sinon je ne veux pas qu'on la dérange... entendez -vous, mon cousin ?

— Soyez trancpiille, je sais ce que je dois fahe.

M. de Lano sortit, et «leorges, resté seul, s'étendit sur son fauteuil en se disant :

— Ce bon Frédéric, j(^ le brusipie bien ! il faut qu il ait terrildement de patience pour ne pas me laisser là .

Cependant M. de Lano traversait les appartements

l.K ROI DES ÉTntr.V.NTS. 49

(le ^un parent, ([uand un domestique ^'int au-devant de lui.

— On vous attend, monsieur, depuis quelque temps déjà... lit le domesti(£ue; j'allais vous chercher.

— C'est bien, André ; courez prévenir Edith que son père veut la voir... Moi, je n'y suis pour personne, vous entendez ?

— C'est bien, monsieur.

Et M, de Lano monta chez lui.

Au moment où il pénétra dans son cabinet^ une personne, nonchalamment renversée sur un divan, leuilletait d'une main distraite un volmne de Voltaire. Cette personne, c'était Laurence. A l'aspect de M. de Lano, Laurence abandonna le livre, se leva, et saluant :

— Vous m'avez éci"it que vous désiriez me parlei-, monsieur, dit-il; me voici.

— Je suis satisfait de votre exactitude. Asseyez-^ ous, je vous prie, nous avons longuement à causer.

Lam'ence reprit sa place sur le divan, et tandis que M. de Lano avançait mi fauteuil en face de la cheminée, les yeux du roi des Étudiants, attachés sur le \ieUlard, étincelèrent à la fois de curiosité et de défiance. M. de Lano, de son côté, semblait, dans une sorte de recueillement calculé, réfléchir à ce qu'il allait dire à cet homme qu'il avait appelé. Ce silence dura quatre à cinq minutes. Ce fut M. de Lano qui le rompit le premier.

— Laurence, demanda-t-il, sans lever le regard de dessus les tisons qu'il tourmentait de ses pincettes; (jue faites-\ous maintenant?

Un sourire presque imperceptible plissa les lèvres de celui cpi'on interrogeait.

— Rien, monsiem-, comme à l'ordinaire, répondit-il, \ous le savez bien.

50 LE ROI DES ÉTUriAMS.

M. (le Lano leij^^nit de ne pas s'aperceM.>ir de liinpression qu'avait produite sa question et il continua, Tair toujours profondément occupé de la symétrie du loyer :

— Ainsi, vous avez, à tout jamais, renoncé à la carrière (jue je vous aA ais choisie ?

— A tout jamais.

— Et sans avenir, sans but, vous ne vous occupez ])lus (pie de vos plaisirs ?

— Oui, monsieur, puiscpie \ous avez aouIu (pi'il en tut ainsi.

Cette t'ois, M. de Lano abandonna sa posture à demi com'bée a ers l'âtre ; il se redi'essa a's ec vivacité, et regardant Laurence fixement :

— Je l'avais bien pensé, dit-il d'une voix où perf;ait la raillerie, vous êtes d'une pauvre nature, mon cher garçon !

Laurence devint pâle sous ce regaré moqueur, mais il répli(pia avec calme :

— Je suis tel (|ue vous m'avez fait, monsieur : au surpkis, ce n'est pas, je pense, pour m'adresser de vaines injures que vous m'avez donné ce rendez-vous? Nous nous connaissons de longue date et il n'y a rien en nous de changé, j'en suis sur. Vous ne m'aimez pas, j'ignore vraiment pûur(|uoi, et il est assez curieux (|ue \ous m'avez recueilU (>nfant et que, jusqu'à ce jour,' vous vous soyez institué mon banquier, mon bienfaiteur, dans runi(pie motif de pouvoir me dire de temps à autre pour vous récréer, — triste récréation à mon avis! — Tu me dois tout et je te méprise! Moi, rpiand j'ai voulu \ous aimer, vous m'avez repoussé froidement... Je me suis donc contenté d'accepter ce (|ue vous mettiez à ma disposition parce qu'après tout, .je suis franc, il me parait agréable de vivre à ne rien

faire ! Voilà trois cuis bientôt qae nous ne nous sommes vus; vous souhaitez ma présence , j'obéis à votre ordre... Qu'exigez-vous de moi? qu'a\ez-vous à m'apprendre? êtes -vous las de m'avoir à votre cliarge? dites-le... Je ne vous demande rien, moi, je ne vous ai jamais rien demandé... c'est vous fjui m'avez donné... Mais, encore une fois, pas de morale ! elle serait parfaitement inutile. Vous vous êtes refusé à mon affection, h mon dévouement, quand je n'aspirais qu'à aous prouver l'une et l'autre... je Ine refuse aujourd'hui à subir vos capricieuses remontrances. Vous avez le droit de me dire : Va-t'en! je ne vous reconnais pas celui de m'imposer des leçons.

M. de Lano tressaillit à ces dernières paroles.

— Laurence, rppartit-il, vous pourriez, ce me semble, vous énoncer moins durement à mon égard. Vous oubliez que, sans moi, vous ne seriez peut-être cpi'un misérable artisan?

— Vous n'avez cpie cela à me jeter au visage, monsieur, chaque fois que nous nous rencontrons. Mais, en vérité, vous mettez peu de finesse dans vos humiliations. Qui vous dit que je ne regrette pas la position obscure où le sort m'avait placé? Je suis le iils d'une pauvre grisetle, morte en me donnant le jour... vous a\ez daigné me tirer de la misère, vous intéresser à moi... Il ne fallait pas être généreux ou il fallait l'être entièrement. Je fusse devenu, sans doute, un honnête ouvrier... Je ne suis fpi'un fainéant qui vit de votre aumône... car votre aumône m'a été funeste, monsieur... de la façon dont vous me l'avez faite, elle m'a perdu. . . elle m'a flétri ! . . . et. . .

— Assez ! Laurence, assez! interrompit M. de Lano. Eh bien! oui, je suis coupal^le... je suis... peut-être, coupable de ne pas vous témoigner plus d'amitié, mais

•t2 le roi des étudiants.

le mal existe et il est irréparable. D'ailleurs, continuat-il d'un ton où perçait proi^ressivement ime aigreui* incisive, j'ai cru qu'il y avait chez vous besoin et non résolution arrêtée de vous conduire comme vous vous êtes conduit... J'ai cru qu'il y allait de votre bonheur de vous laisser agir à votre guise ! Il pouvait me plaire, à moi, il pondait, même, m'être dicté, par des raisons que je ne dois pas vous confier, de veiller à votre existence, à votre éducation, mais je ne sache pas qu'il y ait au monde aucune loi qui m'oblige à vous aimer. — Vous avez raison, monsieur, répliqua Laurence, cette loi n'existe pas, mais où avoz-vous vu qu'il soit permis à un homme de recuedlir un pamTC enfant pour ne l'accabler (jue de froideur d'abord, et plus tard en faire son jilastron?... Au surplus, tenez, à cpioi bon ces récriminations? Je le répète, pourquoi m'avezvous appelé? Que me voulez-vous? En quoi puis-je vous être utile? Avez-^ous donc encore besoin de moi pour quelque lâcheté semblable à celle dans laquelle vous me fîtes jouer un rôle, il y a seize ans? Je ne suis plus disposé, comme je l'étais à cette époque, à vous obéir sans réplique... Vous sûtes triompher alors des sentiments les plus respectables ! moi-même je fus ^otre dupe, je me refuse à l'être de nouveau, je vous l'assm'e d'avance. Chaque fois cp.ie je viens dans cette maison, j'éprouve, en dépit de ma profonde indifférence pour toute misère humaine, une espèce de douleur... de remords !... Je crains de me trouver en face de ce malhemeux que vous avez si indignement trompé .. Dans quelle intention?... Je l'ignore? Mais dites?... il fallait ([ue vous eussiez une temhle vengeance à exercer contre cette malheureuse famille!... Ah ! remerciez le ciel, monsiem", de ce qu'alors j'étais jeune et sans expérience. Votre action me fit honte!

LE ROI DES ÉTUDIANTS. ri3

VOUS me parûtes cruel, presque méprisable! pourtant... je vous croyais mon père, mon ami... et, tout en rougissant pour vous et pour moi-même de votre crime hypocrite, je ne me sentais pas le courage Je le dévoiler. Aujourd'hui je ne suis plus cet enfant pusillanime , ce que je ressens pour vous n'est point de l'amitié ! Apprendre à M. de Billy la vérité sm* ce qui s'est passé il y a seize ans serait inutile, je le sais... il ne me croirait pas ! d'ailleurs (pie lui importe, maintenant, une femme tpiil a chassée... qui est morte peut-être loin de lui? nous n'avez donc rien à craindre sm' le passé, monsieur... je continuerai d'être muet... mais, je vous le dis encore : n'espérez pas que je me prête de nouveau à quelqu'une de vos odieuses machinations !

M. de Lano haussa les épaules d'un air de pitié insultante et sans regarder Laurence.

— Vous m'amusez beaucoup , mon cher, répondit-il : (juand on est aussi "\ ertueux rpie vous, on refuse les bienfaits sortis d'une main qui semble tellement infâme ! Alin de vous punir de votre long sermon, \ ous mériteriez que je vous abandonnasse à vos propres ailes ! Avec vos goûts de plaisirs , vos habitudes de paresse, sans le sou, sans appui, vous mettriez peu de temps à devenir quelque noble che^ alier comme il en existe tant ! vIa ant de sa belle mine et de son bonbem* au jeu.

Laïu-ence pâlit encore et se couvi-it le visage de ses mains.

— Écoutez-moi tranquillement, reprit ^I. de Lano d'im ton plus doux. Quoique vous puissiez penser de la manière iHrange dont j'en ai usé avec vous, vous èt^ cependant, croyez-le bien, la seule personne au in<^de à laquelle je porte un peu d'intérêt. Un jour

54 LE nul PKS ÉTIDIA-NTS.

sans doute, vous saui'ez pourtjuoi je vous ai pris des bras glacés de votre mère... je vous dirai sans doute aussi...

Et comme Laurence dévorait ces paroles, debout devant le vieillard, celui-ci s'arrêta et regardant Laurence, un sourire méchant aux lèvres :

— Oui... im jour, reprit-il, quand je me sentirai près de mourir!... et nous avons le temps, j'espère... d'en arriver là. En ce moment , c'est de toute autre chose que j'ai l'intention de vous parler. Asseyez-vous donc, Lam'ence, essuyez votre front... j'y vois des gouttes de sueur.

Laurence retomba sur le divan, immobile, atterré.

— Vous étiez hier à l'Opéra, continua M. de Lano en se remettant à tisonner, sans avoir pitié de l'effet f[ue causait ce dernier sarcasme; est-ce que vous aimez toujours la musique?

Laurence ne répondit rien.

— Vous m'avez aperçu dans une loge, vous m'avez même salué, et, soit dit en passant, je vous sais gré de cette marque de respect; mais je n'étais pas seul dans la loge, il y avait à mes côtés une jeune fille... derrière elle un homme, que vous ne remarquâtes sûrement pas , car vous sembliez fort occupé de regarder la jemie tille... Comment la trouvez-vous, Laurence, cette enfant?

— Je la trouve belle , répondit Laurence d'un ton impatient.

— Eh bien! lit gaiement M. de Lano en tendant la main à Lam^ence ; cette enfant aura deux cent mille francs de dot, et, si cela vous convient, je me charge de vous la faire épouser.

— Décidément , c'est pom* vous divertir que. atfis

m'avez mandé ici, dit Laurence, qui, pendadHes

LE ROI DES ÉTUDIANTS. ho

derniers mots du vieillard, avait recouvré toute sa présence d'esprit ; mon bienfaiteur, vous êtes d'humeur joviale ce matin.

— Je ne plaisante nullement, répliqua M. de Lano; cette jeune personne est la fille adoptive... ou à peu près, de M. de Billy... C'était M. de Billy qui était derrière nous!

— Lui ! lui ! c'était lui ! M. de Billy !

— Sans doute ! Pourquoi cet étonnement? vous savez bien que je ne le quitte pas. Il est un peu changé, il est vrai : ime fâcheuse maladie de poitrine qui ne le mènera pas loin... ou plutôt, qui le mènera trop loin-|. fth ! eh ! eh !...

— Et ^ffit sa fdle adoptive qui se tenait près de vous?

— Je \vii?> l'ai dit : sa fille adoptive... ou passant pour telle; car vous ne devez pas ignorer, vous qui avez étudié le droit, qu'un homme marié et ayant des enfants ne peut faire légalement acte d'adoption... et M. de Billy est dans ce cas-là... vous devez le savoir aussi. Seulement, il ne lui est pas défendu d'aliéner son bien en faveur de celle qu'il a recueilhe , et mon cher cousin a, je le sais, le projet de donner à la charmante Edith... — dix-huit ans... excellente musicienne... de l'esprit, — une dot assez comfortable.

— Et vous me proposez de me faire épouser mademoiselle Edith !... à moi?...

— Mais, oui... èi cela ne vous est pas trop désagréable d'en finir avec votre vie de garçon dont, entre nous, vous devez commencer à être passablement fatigué! Car, enfin, je crois que nous frisons les trentecinq ans, mon jeime ami !

— Vous tendez un piég»' à quekpi'mi, monsieur, repartit Laurence , sans daigner répondre à la remar- (pie peu chai'itable qu'on se permettait sur son âge.

r»6 LE HOI JJES ÉTUDIANTS.

— Vn piégo ! parce que je aous propose irn mariage magniri([ue! Parce qiie je vous offre de vous mettre en rapport journellonient avec im ange pour lequel vous n'aviez pas assez de regards hier au soir! Un piège 1 Parce que je vous mets à même de lui plaire et de l'adorer vous-mêmi^ autant (pi'il vons plaira ! Mais vous êtes fou décidément, où. Dieu jne pardonne! vous m'accordez gratuitement l'honneur de me prendre pour un Méphistophélès au petit pied ! Amenez demain soir à l'hôtel, je me charge de votre présentation, sous votre simple nom de Laurence. — ïl est inutile de vous créei", comme vous le fîtes il y a bien-y' tôt seize ans, à Marseille, et d'après mes recommandations du reste, im titre pour être admis chez M. de Billy; — Lam'ence, c'est un fort joli nom, très-romanesque, ma foi! qui plaira, je le parie, à mademoiselle Échth et aura, en outre, l'avantage d'être parfaitement nouveau pour mon honorable parent. Vous ne risquez en aucune manière d'être reconnu tle lui : le temps et la maladie ont terriblement affaibli sa vue et sa mémoire! Et qui reconnaîtrait d'ailleurs, dans Laurence , le fier et le beau cavalier, au teint pâle, à la barbe de jais, aux prunelles ardentes, M. d'Ernhestat, ce frais et timide jouvenceau qui n'osait lever les yeux et ne parlait qu'en rougissant? Voyons, fp.ie pensezvous de ma proposition? Vous convient-eUe? viendrezvous en cette maison passer demain la soirée ?

Laurence prit son chapeau, se leva, et, serrant d'une manière à la fois cordiale et moqueuse la main que lui tendait M. de Lano :

— C'est avec joie, dit-il, mon cher bienfaiteur, que je m'engage dans la route que vous me désignez de si bonne grâce. Vous m'avez bien jugé... j'ai assez de la vie de garçon et je serais enchanté de me ranger. Je

LE llOI liES ÉTLDIAXTS. tu

ferai ma cour à mademoiselle Edith... je m'eliorcerai de lui plaire... et, puisque vous daignez me le prophétiser, je deviendrai son époux. Est-ce bien ainsi que vous entendez que se passe cette intrigue ?

— Votre bonheur désormais et l'oubli des événements antérieurs, tels sont mes seuls désirs, mon cher Laurence ; je souliaite que vous soyez persuadé de ma franchise dès aujourd'hui.

Laurence et M. de Lano se regardèrent. Il y avait alors dans leurs yeux une expression de haine et de fausseté si étrange , mêlée de la sorte aux paroles aimables qu'ils venaient d'échanger, que chacun d'eux, malgré son affectation de quiétude, en demeura frappé. Mais cette impression ne dura qu'une seconde : Laurence s'inclina et disparut, et le vieillard murmura quand la porte se fut fermée sur son protégé :

— Va! va!... tète folle!... Je sais ce qu'il y a à craindre de tes grandes résolutions. Une fois que tu auras vu Edith, je te tiendrai enchaîné, et il faudra bien que tu obéisses.

RévuiioTi.

A madame Liébert ^ chez madame Morin, rue Saint- Denis, à Beauvais.

« Ma mère, ma bonne mère, que n'es-tn à Versailles? Pom'quoi notre vieiEe tante a-t-elle eu la pensée (le t'engager à venir passer quelques jours auprès d'elle, à Beauvais ! Je ne puis aller à Beauvais aussi vite que cette lettre... A Versailles, au contraire, je serais accom'u en une heure te dire de vive-voix tout ce qpie j'ai à te dire. Si tu savais combien je suis heureux depuis ce matin ! Voyons, ne pâlis point en lisant cette ligne : J'ai vu mon père... je lui ai parlé!... et j'ai serré sa main.

« Oh! ne crains rien! je ne lui ai pas appris qui j'étais! j'ai tenu la promesse que je te fis en partant pour Paris, il y a un mois, et, il y a quinze jours encore , à ma dernière visite à Versailles ! Je n'ai pas cherché à connaître celui qui t'a abandonnée... toi, si bonne... si sage... si religieuse ! Le hasard a tout fait... il a mis lace à face un père et son enfant inconnus

00 l.E ROI DES ETUDIANTS.

l'un à l'autre... et... — la voix du sang n'est pas une tîction, chère mère, — le père et l'eiiiant se sont aimés dès le premier moment.

« Écoute-moi :

« Tu sais bien, ce jeune homme (jui m'accompagnait l'autre dimanche, lorsque j'allai te voir? Daniel? je vous le présentai, à toi et à ma scrur, comme un ami, et tu me fis même, à l'oreille, en souriant, l'observation que je m'étais lié bien vite avec ce jemie homme... Ai-je eu tort? C'est à lui que je dois de connaître mon père.

« Je travaillais tout seul, ce matin, lorsque Daniel entra dans ma chambre : Maurice , me dit-il, ouvrez donc votre fenêtre ! Est-ce que la paresse ne vous prend pas un peu quand le temps est si beau? Imitezmoi... laissez-là un instant vos paperasses, vos bouquins, et permettons-nous ensemble un tour de promenade au jardin du Luxembourg. Nous y rencontrerons, je pense, une personne que je néglige fort depuis quelque temps, et j'ai à cœur de mériter ma grâce auprès d'elle.

« J'avais eu parfois occasion de passer au Luxembourg depuis que j'habitais à Paris, mais tout occupé encore de mon installation, tout chagrin d(! ne plus me sentir auprès de toi , chère , et de ma bonne sœur, je n'avais jusqu'alors cherché que dans le spectacle de faibles distractions contre mon isolement ; ce fut donc avec joie que j'acceptai l'invitation de Daniel. Je pris son bras et nous sortîmes.

« L'air était tiède comme par une matinée de mai. Nous venions d'entrer par une des grilles du jardin et je me plaisais à suivre de l'œil les bonds folâtres d'une jeune fille, qui me rappelait Henriette, sautant, il y a dix ans, petite et frêle, sur tes genoux, lorsque Daniel.

me désignant du doigt une allée en face de nous, de l'autre côté du bassin, me dit :

« JMaurice, regardez là -bas cet homme enveloppé d'une large houppelande? je me suis rencontré ici avec lui il y a mi mois environ, un jour que je me promenais en attendant Lucile. Nous ne nous sommes jamais vus qu'en cet endroit. J'ignore jusqu'à son nom!... mais il me parait si bon !... si aimable!... ([ue j'éprouve un plaish" extrême à causer avec lui... Il me semble que je fais là une bonne action ; qu'il est malheureux et ijii'il a besoin de paroles consolantes ! . . . et puis il semble souffrant, et c'est notre devoh à nous autres, qui nous vouons à l'art de guérir les soutfrances, d'aider ceux même qui ne nous demandent rien. iMais il m'a aperçu!... il s'avance vers nous... venez vite !

« Nous hâtâmes le pas et bientôt nous saluâmes l'étranger qui, en eifet, venait à pas lents à notre rencontre. C'était un homme de quarante-cinq à cui- (piante ans, aux traits nobles et beaux, mais évidemment altérés par les ravages de quelque sourde maladie. Lorsqu'il fut près de Daniel, il lui tendit la main, r[, souriant mélancoli(p.iement :

« — Vous m'oubliez, mon jeune ami, lui dit-il ; voici trois belles journées depuis deux semaines, et je me promène seul dans notre allée favorite. C'est mal!

« — Pardonnez-moi, monsiem*, répondit Daniel, je ne vous ai pas oidolié; mais, aous ne l'ignorez pas... vouloir ce n'est pas toujours pouvoir.

« — A qui dites-vous cela? Monsieur est un de vos amis?

« — Monsieur est depuis un mois à Paris ; c'est mi confrère, un étudiant ainsi rpie moi. Il est seul ici, il a besoin d'un ami pour le guider dans ses premières

02 LE R()I riF.S ÉTrDIAXTS.

(li'mnrclio?, et c'est iiidi (lu'il a Itien voulu ace^epter pour tel. -Mais vous, ninusieur, depuis le temps que je n'ai eu le plaisir de vous voir, comment vous êtes-vous porté? Vous savez... vous m'aviez promis de suivre mes conseils .. Vous daignez, vous (|ui, sans doute, avez à vos ordres un docteur en renom, écouter aussi l'aspirant médecin... lui dire ce que vous ressentez... Voyons? y a t-il du mieux? a os étoufïements vous ontils laissé un peu de relâche?

« L'étranger nous regarilait tour à tour, Daniel et moi, sans répondre, et c'est principalement sur moi cpae son regard s'arrêtait le plus oi)stinément. Il sinnblait qu'il eût à me parler, à m'interroger m(jimème... Chère mère, je me sentis troublé, tremblant... devant cet homme vieilli par la douleur... Enfin, il prit le bras de Daniel, et me faisant signe de marcher à ses côtés :

« — Promenons-nous un instant, voulez-vous? nous dit-il ; profitons du soleil... j'ai peur qu'il ne se cache. Je suis très-sans-façon, n'est-il pas vrai , monsieur, continua-t-il en s'adressant à moi, d'accaparer ainsi les instants de loisir de deux jeunes gens qui saurai(Uit si bien les employer à s'amuser? Mais, a oyez-vous, les malades et les vieillards sont égoïstes. Ce qu'on leur offre, ils l'acceptent bien vite... sans vaines cérémonies ; ils craignent tellement de ne plus retrouver une occasion pareille. Monsieur...

« Et d me montrait Daniel.

« — ^lonsieur, avec lequel je me suis déjà trouvé cinq à six ibis seulement, a d'abord daigné répondre d'une façon gracieuse aux banales paroles que je me permis de lui adi*esser un matin, le voyant, à mon exemple, braver le froid pour venir, hors de ces affreuses rues de Paris, respirer un j)ea d'air ici. Puis

LE Kul DKS ÉTIDIANT.^. H3

à son titiir, (juand il m'a aperçu, il a eu la bonté de ni'aborder. Sans nous nommer ni l'un ni l'autre, nous avons formé de cette manière une liaison toute poéticpie : la jeunesse, la gaieté, la force, l'avenir d'un côté... de l'autre, la décrépitude, la tristesse, le découragement.

« — Allons, pas de ces idées-là! s'écria Daniel ; vous guérirez, vous reverrez ces marronniers en fleur, ces plates-bandes recouvertes de leurs parures de dalhias et de roses! aous reven-ez de beaux enfants, courant. joyeux, dans ces longues allées...

« — Non, repartit l'étranger, non. mon jeune Esculape, je le sens... c'est en vain que vous voudriez me renibe de la force ; je n'espère plus.. . et, vous l'a-s ouerai-je? s'il ne me restait pas une personne encore à aimer, je crois que...

« Mais je vous ennuie, je me laisse entraîner à de sottes rêveries! Parlez, parlez donc tous deux! Contezmoi vos amours, vos plaisirs... Vous, monsieur, qui arrivez... dites-moi ce qui vous a séduit depuis que vous êtes arrivé à Paris! Venez-vous de loin?

« — Non, monsieur, je suis né à Marseille, mais depuis quatre ans, j'halîite Versailles avec ma mère et ma sœur.

» — Marseille ! vous êtes né à Marseille? Oli! je connais cette viUe;, j'y ai passé des jours de bonheur. Marseille...

« L'étranger s'arrêta, et pendant quelques minutes nous nous promenâmes , silencieux , tous les trois.

« Mais le ciel s'était l)m?tpiement assombri ; le soleil a\ait disparu sous d'épaisses nuées grises, et le vent commençait à nous jeter au visage de gros flocons de neige.

« — Mon Dieu! fit l'inconnu d'un air de profond chagi-in, il va falloir nous quitter! Voici le temps qui se gâte, et si je restais malgré la neige on m'enverrait chercher. Vous me regardez aNec étonnement, messieurs... Cela est pourtant vrai ! je ne suis pas libre de mes actions, sous prétexte que je suis malade.

« Et il se prit à sourire amèrement.

« — On me rend escla^ e, on m'empêche d'agir à mon gré... ma voiture est à la grille de l'Ouest, je vais la rejoindre ; c'est dommage ! j'étais bien heureux près de vous ! ah !.. .

« Une réflexion subite parut le frapper, d tira ^ i\ ement de sa poche un agenda, et y prenant une carte qu'il présenta à Daniel :

« — Tenez, mon jeune médecin, lui dit-il, voici mon nom et mon adresse... venez me voir avec votre ami, dans dix jours, entendez-vous, dans dix jours, pas avant! parce que... je vous expliquerai cela plus tard. Vous viendrez, n'est-ce pas? promettez -le moi!

« — Nous vous le promettons, monsiem*, m'écriai-je emporté par un mouvement d'intérêt dont je ne me rendais pas compte.

« — C'est bien! c'est bien! Adieu... dans dix jours!

« L'étranger serra la main de Daniel et la mienne (pie je lui tendais en rougissant, et s'éloigna le jjIus précipitamment fpi'il lui fût possible.

« Daniel jeta les yeux sur la carte.

« — M. Georges de Bihy, lut-il, rue de Seine, 26.

« — Georges de Billy ! m'écriai-je ; mon...

«Je n'achevai pas, je me sentis défaillir.,, nnni regard essaya de retrou\er celui qui nous quittait... je ne distinguai rien autour de moi ; je vuulus courir...

LK llur HKS ÉTIDIANTS. 6o

mes jambes fléchissaient... Daniel, effrayé, me soutint entre ses bras.

« — Mon ami... qii'avez-vous ? me dit-il.

« — Rien!. rien! lui répondis-je... 0 mon Dieu! pensai-je, je vous remercie! j'ai mi mon père. »

Maurice en était là de son billet, quand on frappa à la porte de sa chambre.

11 se leva en mm'murant, et, tout occupé de ce qu'il écrivait, il alla ouvrir.

— Ma mère ! ma sœur ! vous ici , s'écria-t-il en apercevant deux femmes rpi lui souriaient immobiles sur le seuil. Vous ici ! Ah ! c'est le ciel qui vous envoie... Tenez! tenez, ma mère, continua-t-il en entraînant cette dernière devant la lettre inachevée ; lisez!... je ^■ous écrivais.

Madame Liébert obéit ; mue par un pressentiment extraordinaire, elle venait de tout comprendre à l'aspect de son fils. Celui-ci, debout en face d'elle, suivait des yeux les yeux de sa mère courant de ligne en ligne. Henriette, à (piekjue distance, demeurait interdite de cette brusque réception...

Madame Liébert achevait sa lecture, et deux grosses larmes glissaient le long de son visage... Maurice tomba à ses genoiLX, et pressant dans ses mains les mains de sa mère :

— Ma mère, lui dit-il d'im ton suppliant, que doisje l'aire? Répondez. Vous m'avez promis qu'un jour Aous m'apprendriez les motifs de cette séparation... ce jour est-il enfin arrivé? 8am'ai-je pourquoi celui (jid m'a paru si bon et si malheureux vous a abandonnée, vous... si bonne aussi, si pure, si veiiueuse! Vous m'aA iez ordonné de ne rien tenter pour le voir, pour lui parler... Je répète ce cpe j'ai écrit : le hasard

66 l-E KOI DES ÉTL'WAMS.

est l'auteur de ce rapprochement.,. Me faut-il dnnc gémir sur ce hasard, et me rcfuserez-vous toujours de me dévoiler le secret de aos souffrances?

Madame Liébert était une femme de quarante ans à peu près, grande, belle, au maintien digne et plein de simplicité ; elle posa ses lèvres sur le front de son fils lorsque celui-ci eut parlé, puis d'une voix grave :

— Mam'ice, répondit-elle, as-tu encore confiance en moi?

Le jeune homme fit un mouvement rjui semblait dire : — Oh ! ma mère, comment votre fils douterait-il de vous?

— Eh bien ! continua-t-elle, restons comme par le passé, mon ami. Tu as ^u ton père... tu peux te présenter chez lui... Oh! s'il m'était possible de te dire : N'y vas pas! je crois que j'aurais ce com-age. Je t'aime tant, mon fils, et j'ai si peur pour toi! Mais, moi aussi, j'ai confiance en tes promesses, tu m'as juré de ne jamais te nommer à qui que ce fût, de ne jamais agir sans me considter... Mamnce, jeté permets d'aller à l'hôtel de BiUy... Mais si tu m'aimes, si tu ne veux pas m'exposer à devenir folle de crainte, ne me demande pas pourquoi il t'est interdit de t'y présenter sous ton nom ^érita])le. Ne me supplie pas davantage de t'apprendre mon secret ! 11 susciterait en ton esprit les pensées d'une vengeance qui, quelle que fût la sainteté du but qu'elle se proposerait, t'exposerait peut-être, et amènerait de nouvelles douleurs sur moi!... Attends et espère, ainsi que je l'ai fait moimême jusfju'à ce jour.

— Attendre ! répéta Maurice ; mais si ^ ous saviez, ma mère, comme il est faible! comme il a l'air souffrant ! Attendi-e ! . . . et si . . .

LE nOl 1»ES ÉïrDlA.NTS. (>7

Madaino Liéhert se leva, elle était pâle, son i^cin palpitait...

— Maurice, interrompit-elle, une femme peut pardonner à. l'époux qui l'a outragée , mais une mère, entends-tu, ne doit dans aucun cas compromettre le Itonlieur, la \ïe de ses enfants. Encore une fois, Maurice, me crois-tu, quand je te jure que je n'ai jamais commis une action qui pût m'obliger à rougir? Me crois-tu quand je te jure que je suis digne... de toi et de ta sœur?

Maurice colla ses lèvres sur la main de madame Liéhert en murmurant :

— Ne m'aimez-vous donc plus, que vous avez besoin de mejuj^er de semblables choses?

— Oh! c'est parce que je t'aime, cher fils, s'écria-telle, c'est parce que je veux te préserAer des dangers qui te menacent, que j'implore de ta part la plus grande obéissance à mes prières ! Va, je ne t'en empêche pas, va cliez ton père, puisque tu le connais maintenant ! Aime-le, et fais en sorte qu'il te reçoive en ami ! A nous deux, à ta sœur, à ta mère, tu parleras de lui... Oui, tu nous parleras de lui tous les jours,... et si cela peut adoucir un peu le chagrin que tu ressens de ce que je te refuses de tristes confidences... reçois la bonne nouvelle que nous t'apportons, mon ami : — nous nous affligions, Henriette et moi, éloignées de toi : nous avons voulu nous réunir... Tu nous croyais ta Beauvais , nous étions à Paris , nous occupant de trouver un appai'tement convenable avec un petit logement pour toi, sur le même palier... tu ne dois pas rester plus longtemps dans un hôtel garni. — Eh bien ! cet appartement, le tien, dans un quartier tranfpiille, isolé, nous les avons trouvés... Nos meubles sont arrivés de Versailles... tout est arransré et nous

(i8 IF llOI HES ÉTILHAMS.

accoiuons te dire: Maurice, (>^-tu content? ^^'u\-lu Aenir avec mms?

Maui'ice, pour toute réponse, se jeta dans les bras de sa mère... Celle-ci le repoussa doucement, ei faisant à sa fille un appel du regard elle enveloppa ses deux enfants dans une seule et même étreinte.

Daniel et Lvicile.

Trois heures du soir venaient de sonner ; Daniel et Lucile étaients seuls dans leur petite chambre, au cinquième, l'un, courbé sur un Bkhat, assis à son bureau, l'autre, près de la fenêtre, travaillant à ses broderies : l(.'ar porte s'ouvrit et Laurence entra accompagné de Zélie.

— Bonjour, les amoureux, dit Laurence en saluant gaiement les deux jeunes gens, toujours à l'ouvrage! toujours piochant! Bravo ! si vous continuez ainsi, vous finirez par devenir, toi, Daniel, un Broussais, vous, ma charmante Lucile, \)xi%Harmonmlle. Mais, voyons, est-ce qu'il n'y a pas moyen d'abandonner pour ime soirée et la plume et l'aiguille ! Vous savez ! je suis le débaucheur par excellence, moi! J'ai de l'argent! j'ai reçu, ces jours-ci, des fonds extraordinaires! ça m'enuuie de m'amuser seul et j'accours, aidé de ma Zélie, vous inviter à diner. Hein! ç:i vous va-t-il? Implore Lucile de ton côté, Zélie, moi je me jette aux genoux de Daniel.

— C'est inutile, lit Lucile en rei:ardaut son amant

d'un air de reproche, il vous refusera, monsieur Laurence; depuis quel(|ues jours, il me boude, je ne sais pom-quoi, et hier, parce que je lui demandais de m'accompagner jusqu'à la rueVivienne, il m'a répondu...

— Taisez-vous, Lucile, interrompit vivement Daniel, mes actions et mes paroles ne regardent personne. Au surplus, vous de\ez vous rappeler ce que je %ous ai dit... si cela vous ennuie...

— Je n'ai qu'à vous quitter!... Oui, je sais bien que Aous me dites cela souvent, repartit la jeune fille, les larmes aux yeux, et surtout depuis quatre à cinq jours.

— Allons! allons! s'écria Laurence, qu'est-ce que ça? de la brouille dans le ménage.

— Et la voici (|ui pleure ! regardez !. . . dit Zélie ; Oh ! les vilains hommes! aimez-les donc! On se mettrait sœur du pot à cause d'eux, qu'Us ne vous en auraient aucune obligation...

Daniel jeta un coup d'ceil furtif du côté de Lucile, et feignant de ranger les li^ res épars sur son bureau, il reprit d'une voix plus douce :

— Eh bien ! nous acceptons, Laurence, votre aimable invitation ; nous irons diner avec vous. Mais nous ne partons pas encore ? Maurice doit passer ici à quatre heures.

— Maurice... tant mieux! ce sera un convive de plus! Et fpie devient-il, ce jeune Versaillais à qui j'ai donné mon affection et du punch? il y a un siècle i]ne je ne l'ai au. Je suis allé le demander à son hôtel, on m'a répondu qu'il en était déménagé depuis six jours.

— En effet, sa mère est arrivée à Paris et il habite maintenant avec elle.

— Très-bien ! ça le tiendra, il n'y a pas de mal à ce qu'on tienne la jeunesse. Sa mère me remplacera pour les bons conseils... les sabres exhortations.

LE ROI DES ÉTUDIA XTrf. 71

— Oui, tu t'es joliment occupé de lui au bal de Sophie la Valseuse, interrompit Zélie, tu promets toutes sortes de choses, toi, et tu ne tiens jamais rien.

— Zéiie, vous êtes une ingrate! Passe-moi le tabac, Daniel, j'éprouve le besoin de fumer une pipe; et puisque nous attendons le petit jMaurice, nous avons le droit de nous asseoir et de nous livrer au caporal et H de sentimentales causeries. Zélie, je ne me rétracte pas, vous êtes mie ingrate ! Je vous ai promis, en faisant votre glorieuse conquête, mie fidélité de trois mois... en voici deux d'écoulés... il est vrai que le troisième branle un peu dans le manche... parce que...

— Parce tpie'^ fit Zélie, en présentant un tison à son amant.

— Parce que, cher auge... on ne peut jurer de rien. Mais qu'avez-vous à me reprocher? Daniel, embrasse donc ta femme et amène-la auprès du feu, elle reste là-bas, dans im coin, toute pâlotte, tu vois bien ! Qu'avez-vous à me reprocher, ù Zélie? Je vous ai dit dès le premier instant oii a ous daignâtes me permettre de vous prouver mes feux : — Ma chère enfant, je ne te donnerai ni cachemires, ni diamants, vu que cela n'entre pas dans mes inoyens et mes principes politiques, mais je te mènerai, de temps en temps, au bal de l'Opéra et tu m'enseigneras quels sont les cabinets particuliers de la capitale que tu n'as pas encore fréquentés, afin que j'aie l'honneur de t'y conduire le premier.

— Vous ne dites cpie des bêtises, Laurence.

— Tu es bien bonne... tu pourrais assurer aussi que je n'ai jamais fait que cela.

— Toujom's gai! murmura Daniel en regardant Laurence, ah ! que tu es heureux.

— Heureux, répéta Laurence, crois-tu?

72 I.E ROI DKS ÉTUDIANTS.

Ses sourcils se froncèrent, et sa pipe à la main, il resta quelques secondes immobile, préoccupé.

— Tenez, Lucile, s'écria Zélie, en riant aux éclats, examinez-moi la mine do ce chéri? Çà lui prentl comme çà, à chaque instant, depuis jeudi dernier... Vous voyez que voua n'êtes pas la seule à posséder un amant (jui se relâche.

— ^'eux-tu lairi.' dos armes, Daniel? dit Laurence, se hnant lîi'usfpiement, sans paraître avoir entendu les paroles de Zéhe.

— Tu sais bien que je ne suis pas de force avec toi.

— Bah ! je ne m'exerce plus ! moi qui passais poiu' un bon tireur, je parie qu'aujourd'hui, un oni'ant de six ans me boutonnerait! décroche un peu ces solingen, çà ne nous empêchera pas de fumei*'.

— Comment! sans masques, monsieur Laurence? exclama Lucile, si vous alliez vous blesser?

— Ne craignez rien pour nous, petite, rangez-vous seulement, c'est tout ce que nous vous demandons.

Daniel riait et s'était mis en garde ; les deux femmes, réfugiées dans un coin de la chambre, regardaient d'un (cil craintif leurs amants croiser le fer.

A la cinquième attaque, la pipe de Laurence, attemte d'un coupé de revers, sauta en éclats.

— Décidément, dit le roi des Étudiants en jetant son tleuret, je crois que ces jeunes lilles ont raison... nous finirions par nous éborgner à ce jeu-là. D'ailleurs, je suis content, je vois tpie si ma pipe n'est pas solide, mon poignet l'est encore. Passons à d'autr<>s exercices, Zélie, donne-moi le porte-cigare qui est dans la poche gauche de mon paletot. JMaurice ne parait guère, que t'en semble, Daniel? demeure-t-il loin d'ici?

— Rue Saint-Louis.

— Au Marais?

LE ROI 1>ES ÉTUDIANTS. 7.j

— Oui.

— Ah bienl il a une jolie course! Quelle diable d'idée, de se loger dans ces quartiers perdus.

— C'est sa mère qui l'en a prié, je crois; elle n'aime pas le monde.

— Est-ce (pie tu commis cette mère-là, toi? Sans doute une vieille provinciale bien guindée, bien (^nnuyeuse?

— Non, repartit Daniel avec feu, c'est une femme respectable, i^leine de grâces! et qni adore son fils.

— Et la sœm*?

A son tour. Daniel ne répondit pas; il venait de s'apercevoir rpie Lucilf^, arrêtée en face de lui, l'ol»servait attentivement.

En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et Maurice parut.

— Arrivez donc, mon jeune ami, s'écria Laurence en lui tendant la main; je vous déteste affreusement, entendez- vous? vous me négligez par trop!...

— Pardonnez-moi, monsieur, mais ma mère est à Paris, et...

— On m'a conté cela, et vous êtes pardonné... Je plaisante!... Cependant, j'espérai^ que vous ne me délaisseriez pas ainsi!... J'avoue que je vous ai peu ser^ i jusqu'à présent, malgré mes grandes promesses du soir de notre bal aux Frères-Provençaux, et, pourtant, vous auriez tort de m'en savoir mauvais gré : je promets toujours plus que je ne peux tenir... je suis de bonne foi lorsque je m'avance ; mais, malheureusement, pour les autres comme pour moi, je suis le même, ouldieux bientôt de mes bonnes intentions, de mes projets louables... et il faut me prendre tel que je suis ou me laisser. Au surplus, ainsi que je le remarquais tout à l'heure, vous n'avez pas besoin do mes

conseils à présents... votre mère est avec vous. Ah! dites-moi, nous dînons tous les cinq ensemble, aujourd'hui, c'est convenu.

— Ah ! c'est convenu ! . . . répéta Maurice en souriant ; cependant, il me semble...

— Pas de cependant... Envoyez un mot à votre mère, si cela est indispensable, pour la prévenir que vous vous dérobez ce soir aux jouissances de son potau-feu... — Les égards avant tout! — et partons.

Et comme Maurice hésitait encore.

— Zéhe ! s'écria Laurence, je te charge d'emmener monsieur, mort ou vif, chez Ledoyen.

— Allons, laisse-toi aller, dit Daniel à son ami. Maurice vit bien qu'il était impossible de refuser.

Un exprès fut adressé à madame Liébert, et bientôt nos cinq personnages, emportés par mie rapide citadine, arrivèrent chez le restaurateur des Champs-Elysées.

— Garçon! des huîtres certes et de la blanquette d'Épernay ! fit Laurence, quand on se fut installé dans le vaste cabinet qu'il venait de choisir. Obéissez et revenez prendre nos ordres.

— Ah çà ! tu A eux donc nous offrir mi festin de Sardanapale ! dit Daniel en voyant Laurence se saisir de la carte et s'apprêter à écrire.

— Pourquoi cela? parce que je rédige d'avance mon menu? Mon cher, règle générale, un dîner (pi'on commande à mesure qu'on l'engloutit est un pauvre dîner. Je reconnaîtrais un homme qui sait vivre à sa manière de se comporter au restaurant. Il est tout au plus pardonnable à un couple marital, qui se permet par hasard la partie fine, de ne pas savoir ce (pi'il mangera après le bifteck aux pommes sacramentel. Quel charme y a-t-il à voir un stupide garçon vous demander chaque fois que vous achevez un plat : — Que désire

monsieur, maintenant? — Au contraire, un repas commandé d'avance est une choses ravissante. Le cuisinier, d'abord, soigne lùen davantage les mets qu'on lui laisse le temps de confectionner... Il comprend qu'il a à contenter des gens comme il faut, et il cherche à se surpasser. Et puis , ces mets arrivent presque inattendus pour nous, et ils n'en ont que plus de charmes. Notre appétit se serait peut-être refusé à quantité de jouissances, en perspective, seulement sur la carte... A la Mie d'une merveille culinaire, le désir vient aiguillonner encore cet appétit qui s'émoussait, le traître! Et, nous sentant gourmands, nous bénissons le ciel de nous être ménagé de nouvelles tentations.

— Diable ! vous raisonnez, Lam'ence, en disciple de Berchoux et de Brillât -Sa\arin.

— Je raisonne sérieusement. Il n'y a de demi-plaisir que pour les êtres mal organisés : la table, le jeu, les femmes doivent être pris sans compter avec soi-même ([uand on l'ait tant de s'en occuper. Notez bien que je mets ici à part les gens auxquels leur position interdit la vie joyeuse. J'estime fort ceux qui savent se passer, mais je méprise ceux qui usent médiocrement, non par goût ou par économie , mais par raisonnement. Cet homme, jeune et bien portant, n'est qu'une vulgaire machine, qui se dit en prenant une maîtresse : — Je ne l'aimerai que deux jours; — en se mettant à une bouillotte : — Je ne perdrai fpie dix louis ; — en prenant place à un ])anquet : — Je ne boirai que de tel vin ! — Fi de la raison, dans certains moments de la ^ ie ! La poésie est une lueur que l'occasion fait par- Ibis se refléter du ciel sur notre pensée... et il faut saisir ce reflet au passage, car la poésie, c'est le bonheur.

7li LE ROI DES ÉTLDrAXTS.

— Bravo! p'écria Daniel. Alur^, verse-moi à boire... j'ai soit, verse à plein verre, à plein verre, tu entends, j'adopte ton système poétique.

— As-tu demandé des truffes, cher ami. dit Zélie en se penchant vers Lam'ence.

— J'ai demandé ce qu'il faut, petite friande !... Ah ! à la bonne heure, voici Daniel qui s'humanise avec sa femme 1 Embrasse-la encore, va ! ne te gène pas! C'est ime bonne fille rpie cette jolie Lucile ! je sais bien des gaillards qui regrettent de ne plus la rencontrer, comme jadis, au bal et dans les coulisses...

Daniel accueillit ces derniers mots d'une grimace expressive, et Zélie pinça Laurence à la som'dine, ce qui signifiait, traduction libre, que le roi des Étudiants venait de dire une bêtise.

Heureusement, l'arrivée du garçon , com-bé sous le poids d'un monstrueux homard et de deux seaux de Champagne frappé, fit diversion à cet incident. La gaieté courut sur tous les visages, et Ton se mit à fêter le hors-d'œmTe appétissant; puis vinrent les truffes sous la serviette, les perdreaux tout gonflés aussi du savoureux tubercule périgourdin, la truite de Genève, les quenelles de volaille au blanc, etc., etc.

C'était vraiment un splendide dîner que le diner offert par Laurence à ses amis. Arrosé de vins délicieux , il produisit bientôt son effet sur ces jeunes tètes. Au dessert, Lucile se rapprocha tendrement de Daniel, et Daniel oublia sa morosité habituelle; Zélie, folle de gaieté et d'épernay, se prit à chantonner des refrains semi- décollés; Laurence alluma un cigare, entremêlant chaque bouffée de havane d'un baiser à Zélie ou d'une ingurgitation ; seul , jNIaurice , quoique le teint légèrement coloré par suite des fréquentes libations auxquelles il s'était livré comme les autres,, con-

st'r\ait le décorum et regardait eu souriant ses compagnons.

— Maurice, mon ami, s'écria Lam'ence, vous n'êtes pas à notre ni^eau, vous n'avez pas de maîtresse. Voulez-vous que je vous cède ma Zélie, çà nous obligera peut-être tous les trois?... Çà t'irait-il, Zélie, de devenir l'amante de notre ami?

— Non. Je t'aime, toi, et je ne veux pas jamais te ipiitter ! . . .

— Jamais, ça serait gai ! Mam'ice , il ne faut pas donner la moindre attention anx paroles de cette petite, qui se griserait dans un dé à coudre. Je maintiens ma proposition, et, soit dit sans offenser Daniel rothello, je vous l'atteste, mon cher, il n'y a rien de plus agréable que de prendre une maîtresse de la main d'un ami! Suivez mon raisonnement : Cet ami connaît le fort et le faible de celle ({u'il vous donne, et, renseigné par lui, vous avez l'agrément de ne pas être dans la nécessité de perdre quelques semaines d'études d'amabilité. Vous savez ce qui plaît à ^ otre princesse, \ous savez également ce qu'elle a en aversion. Bien plus!... si, — la Providence aidant, — vous décou\Tez plus tard en a otre belle quelque charmant mérite dont on ne vous a pas parlé, vous êtes enchanté ! vous vous figm'ez (pie c'est grâce à vos soins qu'est éclose cette flem- nouvelle...

— Vous parlez là pour une maltresse qu'on veut garder un mois, interrompit Maurice, mais pensezvous qu'on puisse aimer... aimer véritablement une femme (jue l'on a vue entre les bras d'un autre?

— Pourquoi pas? pom'quoi n'agirions-nous pas avec les beautés plus ou moins faciles des magasins de modes et des coulisses, comme nous agissons avec les femmes du monde? Avons-nous pour maîtresse une

78 I.E KOI DES ÉTl'liIAMS.

lemme mariée, nous trouvons tout naturel de la voir se retirer le soir au bras de son époux. Ça nous vexe bien un peu de temps en temps, mais nous nous consolons en pensant que ce que notre bien-aimée accordera peut-être, dans un instant, bon gré mal gré, à son jnaitre de par la loi, demain, nous l'obtiendrons... nous... par la seule puissance de nos regards!... Et les femmes mariées sont si fines en pareil cas auprès de leurs amants! elles savent leur persuader, avec tant d'adresse! que le mariage, au bout de deux ans de pratique, est un véritable célibat de convention. Quoi qu'il en soit, puisque notre fierté, ou plutôt puisque notre amour-propre se montre si accommodant à l'égard de ce dernier genre de liaisons, n'aurions-nous pas, je vous prie, mauvaise grâce à jouer la pruderie avec une lorette qu'un de nos intimes aurait possédée avant nous. Il y a mille manières d'aimer, notre maitresse nous aime d'une de ces mille manières, trouvons que c'est la meilleure des mille... et au diable les amours des autres!... Mais voici Daniel qui l'ait encore la mine ! Allons, mon puritain, ne nous fâchons pas et continuons notre petite orgie couleur de rose... soyons aimables! et trinquons, trinquons tous! Toi, Zélie, chante! ma biche! tu chantes faux, mais c'est original, comme dirait ce pauvre Albert. Il est en Italie, messiem"s, ce pauvre Albert ! il a voulu s'assurer, par lui-même, de la supériorité du macaroni de Naples sur le nôtre... Chante, Zélie, chante-nous du Béranger... c'est le poëte de l'époque, ce sera le poète de tous les temps... le poëte de la gaieté et des larmes, de la raillerie et des consolations, de la folie et de la sagesse. Va, Zélié, dis-nous la Bacchante ; Tibulle, Properce et Catulle n'ont rien enfanté de plus beau. Zélie n'attend pas qu'on le lui répète; elle se lève,

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