I. — LES caraïbes rouges
Saint-Vincent, cette île des petites Antilles placée entre le groupe des Crenadhies et Sainte-Lucie, est divisé par une chaîne de gigantesques montagnes jadis volcans et, depuis un siècle, boisées, en deux parties : la Basse-Terre, qui a dos ports, et la Cabesterre, le pays le plus riche de l'île, mais qui n'^a aucune communication, car le côté de la mer est bordé de rochers.
Les planteurs s'étaient installés dans la Basse-Terre, et les Laraibes noirs se retirèrent dans la Cabesterre, qui était, elle, plus vaste, plus fertile et plus salubre, mais qui, entourée complètement par des bancs de corail, ne permettait l'abordage qu'aux pii'ogues légères.
Ce lut la cause de la tranquillité dont jouirent les Caraïbes noirs. Ae pouvant être attaqués par mer, ils s'occupèrent de détendre les dédiés des montagnes, et ils les rendirent imprenables.
Les Caraïbtis rouges, eux, vivaient en bonne intelligence avec les colons français.
En 1763, huit cents blancs et trois mille esclaves étaient occupés à la culture de l'île, lorsque les Anglais s'en emparèrent et en obtinrent la cession par traité. Les colons français se réfugièrent à la Guadeloupe et à la Martinique.
Les Anglais, installés dans la partie qu'ils avaient obtenue, songèrent aussitôt à conquérir les terres des Caraïbes noirs ; mais ceux-ci se levèrent en masse, et i>-'^ Caraïbes rouges accoururent aussitôt au secours de leurs irèros menacés. Des troupes considérables furent appelées de l'Amérique pour les soumettre, mais les deux peuplades reunies opposèient à toutes les tentatives un courage indomptable. Les Caraïbes avaient les Anglais en haine et regrettaient les Français.
En 1779, le marquis de Bouilli, gouverneur de la Martinique, voulut profiter de ces bonnes dispositions des Caraïbes. Dos troupes françaises débarquèrent dans l'île, furent reçues à bras ouverts par les habilants de la Cabesterre, et les Anglais, surpris, entourés, capitulèrent sans brûler une amorce. Pendant quatre ans, Saint-Vincent demeura au pouvoir des Français, mais le traité de 1783 remit les Anglais en possession de l'île. Alors les Caraïbes reprirent leurs armes ; la guerre se ralluma, entre eux et les Anglais, plus terrible et
LE ROI DES r. \RIEP,S
])lus acharnée, et la Cabesterre ileiiieiira impénétrable pour les nouveaux possesseurs de la Basse-Terre.
hn 1793, les choses étaient toujours en cet état. D'énormes bancs de coraux, des récifs rocheux, ceignaient efitièienieiU la partie principale de l'île demeiii'ée au pouvoir des deux races caraïbes. Celle muraille naturelle, qui défendait la terre de loute tentative faite par mer, si elle s'opposait à rin\asioii, était aussi un obstacle int'rancliiss'able à tous moyens de secours. Çà et là cependant, en contournant certains blocs de rochers qu'il fallait connaître, eu se hasardant dans une passe étroite hérissée de brisants, on pouvait aborder avec une embarcation tirant peu d'eau, comme les pirogues des sauvaf,'es.
A l'eKiieme est de l'île, en côtoyant la chaîne des récifs, on trouvait l'une de ces ouvertures dangereusement praticables.
Le jour où nous commençons notre récit, au prinlen)|js de l'année 1793, une pirogue de gue'rre eara'i'be, venant da lai'ji-e, se dirigeait hardiment vers cette passe, dont le remous l'cndait l'approche encore plus dau.^'ereuse.
Urnée, sculptée, incrustée avec un art merveilleux, et construite d'un bois léger, la pirogue contenait t'aeile:uenl les six hommes embarqués, avec les instruments de guerre, de chass ', de pêche et de navigation.
tjiialre ramaient avec cette adresse des sauvages améi-ieains; le cinquième, assis à l'ari-ière, demeurait immobile comme s'il eut été en proie aux plus sombres réflexions.
Deux des l'ameurs apparteniuent à la race noire, les deux autres et le personnage assis à l'arrière étaient de la race rouge. Tous cinq avaient l'air grave, digne et lier.
Ou devinait au premier coup d'œil des gens qui n'avaient jamais été a\ilis par l'esclavage et qui se croyaient bien fermement les égaux de qui que ce i'îit. Leurs regards étaient assur.'s, et on y lisait le coui'agc indomptable dont ils avaient fait preuve dej)iiis plus de trois siècles.
Les Caraïbes ronges ('étaient, comme tous ceux de leur l'ace, d'une taille moyenne, robustes et bicu faits. Il était facile de constater sous leur peau rouge de enivre, et fort seiublabLe il la couleur que prennent en automne les feuilles de certains arbres a\ant d'être desséehi'es, une agilité de muscles rcmarqnahle et une force coi'porelle peu conuuune.
Une pai'ticularité singulièi'e dans la race caraïbe, c'est qu'aucun honnne n'est blond, ni roux, ni ciiauve, ni châtain, ni barbu, comme pai-mi ih)s |i(ipulations. Tous ont iiniforiiiémenl les cheveux noii' de corbeau, relevés en loiiffe au sommet de la tète et soigneusenn^nt peignés et attachés. Nul n'a de barbe. Au reste, cet attribut de la virilité est à |>eu i)rès étranger à l'espèce hiiniaine oi'iginaire du nouveau monde. Unant aux Caraïbes noirs, ils n'avaient de commun avec les nègres (pie la couleur di' la peau : aucune autre resseniblani'c n'existailentre eux. Ils avaient les traits des Abyssins ; des cheveux plats, longs, noirs, analogues à une ci'inière.
Leur nez était droit partant du front, légèrement recmn-bé vers la pointe, et leur hoiu'lu! était garnie de lèvres minces décou\rant la beauté des dents.
Chaque rameur avait près de lui ses armes, car les Caraïbes, nation énnuemment guerrière, ne mareliaient jamais sans bnir attirail de condiat. C'était un arc en bois «le fer, un carquois plein de llèclies et une sorte de casso-téle, massue sans mancin", com|)osée d'un morec'au de bois pesant comme du |domb, enjolivé de dessins coloriés cl manœuvré par une lanièi'e qui s(;rvajt à le lancer, de près ou de loin, avec une (orée il ■rt''sislibl(!.
Quaiii an sixième personnage occupant la pirogue, il était iiM|iussiblu de ciniiiiittre la nature de la race à la(pielle il apjMrteiiait, h i^anse de la position qu'il oecii|iail au l'onil de ^ barque. Couché à p'it \eiitre, la lèle appuyée sur l(!S bras n;;.'!its, le visage a. .Iiiment (uifoui, paraissant dormir d'un jnofond sommeil, il ^,.iit le corps eiuidoppe de l'une de ces eoiivertures hariidées si chères aux KspagnoK, e| (|ui devait provenir d'un marehi' de l:i Tiiiii(lii<l.
'hi n'apercevait que Irs cheveux garnissant le soinmel et le derrière du ci'.'iiie, les bras, recouverts de maiiriics allestanl la présence d'une chemise, et deux larges mains, épaisses, courtes, inusculcuscs, posées eu croi.K en n\aiit de la tfle.
Les cheveux, rnupés Irès-coiul, ofirnicnl v'à et l?i des lâches grisoniiaiiles, et l'aspecl de celle elmveliire appartenait évidemment h un l'européen. Lu eheiuise elle-même di'iiolail les usages cl les hahilude.s d'un habilaut de raiilre liéinisphùru
Oiiaut à la couleur d^ la peau, que l'on ne pouvait jugct que par l'inspection de celle des uiains, elle n'offrait aucune sigiiillcatioli. La teinte cuivrée des Caraïbes rouges aurait pu lui envier ses tons de bronze, et celle des Caïaïbes noirs, pouvait la revendiquer comme liroche parente.
Un arrivait près des récifs, et cependant l'embarcation les longeait avec une hardiesse que n'cfiia) aient ni les lames du large, ni le ressac des vagues qui se ruaient sur les coraux. Un violent tangage agitait la jdrùgiie, qui lilait cependant avec la rapidité d'une mouette fuyant ik'vant la tempête.
Parvenue à la hautem- de la passe étroite, l'eiibarcation laissa arriver de l'avant et s'engagea dans le-déiilé des'Srisanls. Aussitôt, et comme -fwr enchantement, elle se trouva au milieu ci'uoe mer parfaitement calme, et dont la surface unie et miroitante réfléchissait l'azur du ciel ainsi que les escarpements boisés du rivage. Les lames du large, intei'ceptées par la muraille de coraux, n'arri» aient pas jusqu'à ce havre, sorte de lac intéi'ieur, port naturel qui présentait l'abri le plus sûr et l'accès le plus difficile.
La pirogue, passant subitement de l'agitation du tangage au calme plat, reprit sa course vers une petite anse située au fond de ce lac.
Aucun des Caraïbes n'avait interrompu son travail ui changé de position; mais le dormeur, dont les secousses violentes du large avaient respecté le sommeil, parut être l'éveillé par l'allure tranquille de la pirogue. Ses brasreplîf'i; s'allongèrent par un mouNe'ment sémhlable à celui u un iioiiinie qui veut nager, ses doigts s'écarlèTent, ses nerfs se roidireiit, et sa tète se redressa lenleinent, tandis que sa bouche, s'ouvrant d'une façon démesurée, laissait échapper un biâillement sonore et prolongé.
— Ouâh ! fit-il en secouant tout son -être de fgçon à ébranler la pirogue, nous voilà di'jà au carbel vVilLige'l ! Toiinei're de Brest! nous avons donc (lié plus de douze nœuds à l'heure, tandis que j'étais affalé à fond de cale comme uu bon à rien? , ' '
Et le dormeur, achevant de se réveiller, j-ejela la couverture, se leva debout -dans la pirogue et se f'iotta les yeux à poings fermés. .
Bien évidemment, cet liomnie, nou^-seulemeut n'appartenait pas à la race caraïbe, mais encore devait fitre aé en Europe. Sa ligure, brunie par le soleil des tropi(|U(«, a^uit dîï naguère être blanche. S;ins être belle, celte lijjure plaisait au premier abord, car elle respirait la bonté, la franchise, la naïveté, le courage et l'éiiergic.
Le costume était des plus-simples : une chemise blanche de grosse toile et une culotte large et floitaiite en étoffe gro.ssière le composaient tout entier. Les jambes et les pieds étaient nus, ainsi que la tète.
lin se dressant, le personnage s'était imirné vers lé Caraïbe rouge, immobile à l'arrière.
— Eh bien! vieux, lui dil-il d'une voix rude et enjouée, lu vas donc pas plus te bouger qu'un pingouin sur .sa riielie'?
Le Caraïbe releva lentemeul la tète et lixa ses regards fiers sur son interlocuteur.
— Ah oui ! continua celui-ci en changeant de ton et en secouant la tèle, tu penses à ta fille ! je le eompremls, va ! Uu a beau être sauvage, ça n'empêeiie pas les seiilimenls, d'autant que c'est une~ lière créature que ma lemoiselle Elear-des-Bois. Tonnerre ! El quand je pense ipie c'est peutêtre pour mon lieutenant, ,j)ar ali'eclion]Hnir lui quc.ea me chavire le cœur I
i^c Caraïbe avait repris son immobililé.
— Ah! lil son iiilerlocnleur avec nue expression de mélancolie extrême, le malheur et sur nous, sur ceux qui nous aiment et sur ceux que nous aimons!.. Mais éeoii e, vieux ! Si la lille a été croehée par l'Anglais, je le jure que j'irai la chercher, fùl-elle au fond de leurs pontons! Je le le jure, aussi vrai que je m'appelle Mahiirec, aussi vrai <iue j'aime mon lieutcnanl! ,' ..
— Si ma (ille est aux mains de mes ennemis, dit le(.araiiiP, dont les y.ux noirs éliiuelèrenl, mes frères et moi saurons la délivrer ou la venger! »
Les paroles proinmcées par Mahuree l'avaicjrt M. eu langue l'raiiçai-e. • , ■ ,u
Ce fut en se servant de la même langue q"»' l'" repomui le sauvage.
l'resquc Ions Ins Cara'ilies parlaient parl'aileinenl le fraueai^, el la facilllé avre laquelle i)« avaienl a|q<ris celte laiip:ue, lors du séjour à S liul-Viiicenl des c.idons de la t.uadeloupe el de la Marliiiique, n'élail pas une dC8 preuves les
moins fortes eu faveur de leur peucliaiit prononcé pour la civilisation.
Comme le Caraïbe achevait sa menace envers ses ennemis, le rivage, dont se rap;irocliait rapidement la pirogue, et qui jusqu'alors avait paru ilcserl, se peupla subiteuieiil d'une noiubreuse population, et le lac tranquille, situé en dedans des récifs où se brisait la mer, fut silluiiué par îles pirogues nouveilts qui se dirigèrent ?ers celle ai'rivaut de l'Océan.
Mais uu spectacle plus curieux, plus étrange, plus ciiarmaut, et qui, certes, eût fasciné l'œil d'un Européen, s'offrit jircsque aussitôt aux regarJs.
Ci;iq ou six jeunes tilles, formant un groupe sur la plage, se jetèrent en même temps à la nier, nageant avec une grâce cl une vigueur remarquables, et poussant devant elles dos planches d'un bois insubiuersible, sur lesquelles, avec une adresse inimitable, elles parvenaient à s'asseoir comme si elles eussent été dans un salon, au lieu d'être suspendues sm' un fond de mer de quarante brasses.
Dirigeant alors, à l'aide d'une pagaye, ce radeau de nouvelle espèce, elles voguèrent vers la pirogue.
Presque toutes étaient jolies; mais l'une d'elles surtout, qui s'avançait Ja première et paraissait occuper un rang supérieur dans la société caraïbe à celui de ses compagnes, était il'une beauté accomplie. Sa toilette, quoique fort simple et presque primitive, rehaussait encore sa bonne grâce et sa mine coquette. Ses cheveux, relevés derrière la tète comme ceux d'une staïue grecque, étaient ornés d'une fleur rouge de balisier. Elle avait, nouée autour de sa taille, une ceinture de plantes herbacées d'un vert très-tendre, et elle portait autour du cou une couronne de convoi-. ulus bleu céleste. Ainsi parée, elle pouvait offrir le type exact de la Vénus cuivrée sortant de l'onde.
Au momeut où elle arrivait à la hauteur de l'embarcation qui venait du large, une pirogue, obéissant à une impulsion rapide que lui imprimaient deux Caraïbes rouges, accosta presque de l'autre bord.
Accroupi à l'arrière de celte pirogue, se tenait un honiitie jeune encore, bien que ses traits fussent iiorriblement fatigués, et que son visage portât les stigmates d'une do,uloureuse souffrance. Cet homme, qui pouvait avoir de trente à trente-cinq ans, était revêtu d'un costume semblable à celui jiorté par Mahurec, et sa peau blanche et sa barbe noire, très-touffue, dénotaient également en lui un enfant de la vieille Europe. En le voyaut s'avancer, Mahurec poussa une exclamation joyeuse.
Pendant ce temps, la jolie nageuse, appuyant sur le bordage de la pirogue son bras, qui eût pu servir de modèle à un sculpteur, avançait sa tète gracieuse vers le vieux Caraïbe. Elle ne prononça pas une parole; mais son regar.' ardent exprima sans doute pariaileajent sa pensée, car le sauvage répondit à ce discours muet par un mouvement de tête empreint d'une doulo ureuse tristesse.
La ebannante enfant leva les yeux vers le ciel ; puis, quand elle abaissa ses longues et soyeuses paupières, uue larme glissa sur sa joue cuivrée.
La pirogue venant du rivage avait accosté, bord à bord, celle dans laquelle se trouvait Mahurec; l'Européen sauta légèrement de son embarcation dans l'autre.
— Eh bien ï demanda-t-il en s'adressant à Jlahuree.
— Hien de rien, mon lieutenant, répondit celui-ci en poussant un 'soupir. Chou blanc encore, comme les autres fois.
— Vous n'avez pas pu aborder ?
— Ni à la Dominique, ui à Sainte-Lucie, ni à )a Martinique, ni à la Guadeloupe. Nous avons trouvé partout ces gueux de croiseurs anglais qui ouvraient l'œil, comme les serpents ter-de-lance ouvrent le bec. Nous n'étions pas plutôt signalés par leur vigie, qu'ils nous appuyaient une chasse dans le gi'and numéro, et fallait (ilci-, le nez dans la brise, sans chercher tant seulement à courir uue bordée! .
— Ainsi, aucune nouvelle'?
— Aucune, mon lieutenant.
El vous n'avez jjas vu un seul nnvire français ?
— Pas un seul portant le drapeau blanc à sa corne. Faut croire que la marine française a sombré tout entière, car depuis 1789, depuis près de quatre ans, je n'ai pas pu relever un seul pavillon français dans' toutes mes courses. Seulement, nous avons vu des navires qui couraient de conserve sur la Guadeloupe, mais à quel pavs qu'ils appartenaient? Va te faire pendre ; voilà ce que "je n'ai jamais pu démêler!
ouge. Gonnaissez-
— Comment?
— Ils avaient à leur coi ne lies couleurs que je n'ai jamais vues sur aucune mer, et voilàtrente ans et le pouce que je navigue.
— Quel pavillon portaient-ils donc?
— Un pavillon de trente-six couleurs ; quand je dis trentesix, je me trompe:, mais enliii le morceau qui tenait à la drisse était bleu, le milieu était blanc et le reste »'ous cela, mou ii^^ulcnant?
— Bleu, blanc et rouge, répéta celui auquel Mahurec donnait ces indications; je ne connais aucune nation portant un semblable drapeau !
— Pas vrai ? Xi moi non plus.
— Et tu dis que les Anglais gardent le golfe et la haute mer?
— Oui, mon lieutenant; et faut croire que les navires en question sont mal avec eux, car en se relevant mutuellement, ils ont eu l'air de faire branle-bas de combat ré<iproque, et je suis bien certain que si nous étions restés dans leurs eaux, nous aurions enteadu tonner les caronades.
— Mais, d'après la forme de ces navires, n'as-tu pu démêler leur origine?
— .l'ai bien essayé, mais j'ai vu trcn!e-six chandelles. Ils avaient la coupe, les allui-es, la màlure et le gréeiuent parés comme des f: ançais, et on eût juré qu'ils sortaient de Brest ou de Rochefort, sans leur satané pavdlon, qui me mettait la compréhension vent dessus.vcnt dedans.
— Et l'équipage? ' '
— Ah ! nous ne nous sommes pas assez approchés pour pouvoir l'examiner.
— Ainsi, reprit l'interlocuteur de Mahurec en secouant tristement la télé, aucune nuuviUe de Fiance, aucune nouvelle d'Henri. Que s'est-il donc passé là-bas? Que sont-elles devenues, elles? Qu'est-U devenu, lui? Mort, tous, peutètrel... Oh! cette incertitude, qui depuis quatre années me ronge le cœur, est cent fois plus horrible que la plus affreuse vérité! Et être cloué ici... sur cette terrc'd'exil! »
En achevant ces mots, le compagnou du matelot lança vers le ciel un regard chargé de reproches douloureux et de colère contenue.
. La pirogue avançait rapidement vers la terre, reçue avec honneur par toutes les embarcations survenues à sa rencontre : car celui qu'elle portait à l'arrière était le grand chef des Caraïbes rouges.
La jeune fille, toujours le bras appuyé sur le bordage, se laissait entraîner sur son radeau par l'impulsion que les rameurs donnaient à la pirogue.
Celui que llahurcc avait désigné jusqu'alors par l'appellation militaire de lieutenant parut s'arracher violemnieiit aux préoccupations qui l'absorbaient, et s'adressant au Caraïbe :■ '
— Et ta fille? lui dit-il.
Le chef fit un geste vague.
— Tu n'as rien découvert qui piît te mettre sur ses traces?
— Rien ! répondit le Caraïbe.
— Et vous n'avez pu aborder aucune terre? Quoi! les possessions françaises sont-elles donc abandonnées et tellement cernées par les Anglais, que tu ne sois parvenu à dél/arquer ni à Sainte-Lucie, ni à la Martinique , ni à la Guadeloupe?
— Le pavillon anglais couvre les mers et intercepte les côtes.
— Mais alors, il fallait aller à la Trinité, Si l'AngleteiTe a repris la guerre avec la France, l'Espagne est sans doute en paix avec elle! A la Trinité peut-être aurais-tu obtenu des nouvelles de ta lillc, et Mahurec aurait eu à coup sûr des nouvelles de France.
— Illehiie n'a pas voulu mettre le cap sur l'Ile, dit Mahurec en désignant le sauvage. Il a donné brusquement l'ordre ce matin de re\enir à Saint- Vincent.
— Pourquoi ?
Illehiie désigna successivement du geste l'eau de la mer, la terre et le soleil.
Habitué au langage muet du chef caraïbe, le compagnon de Maluirec plongea sa main dans la mer, regarda la côte et tourna ensiiite ses yeux vers le ciel.
Par un pliénomène bizarre, l'eau était devenue plus chaude que l'air, la cote semblait s'abaisser au-dessous du niveau des Ilots, et le soleil, tout à l'heure radieux, était voilé de vapeurs légères. L'observatetir fronça légèrement le sourcil.
— Que crains-tu donc? demamla-t-il au Caraïbe.
— Le vcnl (lu sud! répondit llleliûe.
La pirogue louchait le rivage; des bandes de marsouins, de dorades, de bonites, des bancs entiers de poissons, paraissant l'uir la haute mer, s'engageaient dans les excavations des rochers, comme s'ils eussent voulu y chercher un refuge. La suriace du havre était calme et unie, et cependant un ressac sous-marin, déracinant les fucus pélagiques, détachant les coquillages et les mollusques cramponnés aux récifs, faisait sortir de leurs gîtes des crustacés énormes, et poussait pêle-mêle sur le rivage tous ces animaux qui faisaient côte pour la première fois. La chaleur, semblant redoubler brusquement d'intensité, était accablante et des nuées de niaringoins obscurcissaient l'air.
Au moment oîi Mahurec et ses compagnons débarquaient et où la jolie nageuse, abandonnant son radeau, sortait de l'onde et posait ses pieds mignons sur la terre ferme, un chien de taille colossale, un de ces lévriers giganteques au pelage gris-noir, au museau allongé, à l'œil sanglant, descendant évidemment de la race de ceux qu'employèrent autrefois les Espagnols de Saint-Domingue pour chasser les indigèiiis dans les bois, s'élança d'un bond furieux vers la belle Caraïbe et la salua par des aboiements frénétiques et des cabrioles insensées.
La jeune fille se pencha vers le chien et avança la main pour lui cai'esser la tête ; mais le lévrier, qui s'était arrêté subitement dans l'expansion de sa joie pour attendre la caresse promise, tendit subitement son museau en allongeant son col délié, dilata ses narines, aspira longuement l'air dans la direction de la mer, comme pour découvrir d'où \ ieuilrait la brise, dont on ne ressentait cependant aucun souffle, et il se prit à trembler, comme s'il eût été frappé d'elfroi. Puis, avant que la main hue de la Caraïbe touchât son jioil l'as et luisant, il tourna sur lui-nu'nie par un bond rapide et saccadé , et s'enfuit vers l'intérieur des terres.
La jeune fille demeura stupéfaite de cette fuite inattendue.
— Qu'a donc Coumâ? dit-elle en ouvrant ses grands yeux étonnés.
— La vue de quelque lamentin l'aura sans doute effrayé, répondit le compagnon de Mahurec.
— Oh non 1 reprit la jeune fille ; il. n'a peur ni des hommes ni des l'nimaux, vous le savez bien, monsieur Charles!
llleliue, qui avait entendu, fit un geste d'assentiment à la jeune tille.
— Le grand Esprit, dit-il, s'il n'a donné aux animaux la parole et l'inudli^jence, les a doués d'un instinct qui ne les tr.)mpe jamais; Couniâ a senti le vent du sud, et il fuit devant le danger.
l'iiis, se tournant vers la jeune fille :
— Monte à l'habitation des Mornes, dit-il de sa voix gi'avc.
La jolie Caraïbe obéit sans lépondre. Pendant ce temps, les sauvages, accourus des cai'bets voisins, s'occupaient à tirer sur la plage leurs pirogues et leurs engins de i)êche avec une ardeur et une précipitation décelant la crainte d'un péi'il imminent, et cependant le ciel était pur et le temps partailement calme.