UN BANC DU DOULEVARD
Vous savez qu'on a placé des baucs de bois sur les boulevards, ce qui est très-bien vu. car tout eu vous promenant, vous pouvez être pris d'une douleur subite, ou d'une faiblesse ; votre pied peut tourner; enfui, vous pouvez vous ?(;ntir fatigué et éprouv.r le besoin de vous asseou-. Or, connue il n'y a pas pai'tout des loueuses de chaises, coniini; on a supprimé les bornes, qui, du resie, n'étaient pas comuio les poir s'a'iseoir, ou a donc très-bien (ii'tde nous donner des bancs dans les eiidioits qui servent de pruiuenades et où l'on peut se reposer sans danger.
J'ai cependant entendu des personnes se plaimlre de ce qn on n'en trouvait pas dans les rues; c'est bien le cas de dire qu'il y a des gens qui ne sont jamais conteuls ! Voyez-vous des bancs placés dans la rue Vivienue ou la rue de liivoli, barrant le Iroltoir, empêchant la circulation?... connue si nous n'avions pas déjà bien assez des crinolines de ces dames !
Les bancs que l'on trouve sur les biîulevards sont en bois et doubles ; les deux planches sont séparées au milieu par deux monlaiils en fer qui supportent une pelile planche qui sert de dossier aux personnes assises soit d'un côté, soit de l'autre.
J'ai encore entendu dire : « Un seul dossier pour les deux cotés, ce n'e&t pas commode ; on se cogne souvent les épaules contre le
dos de la personne qui est derrière vous I et un dossier en boil> c'est bien dur ! »
Moi, je me suis permis de répondre à ces délicats : « Ne vous faudrait-il pas sur le boulevard, exposes aux injure» du temps, des bancs rembourrés, capitonnés et recouverts en velours ou en soie? Ils seraient gentils au bout de quinze jours! Ce» bancs de buis sont là pour que vous puissiez reposer vos jambes, et non pas pour vous servir de canapés ou de divans!... Vous trouvez que ce n'est pas assez d'un dossier commun aux deux côtés, mais si vous n en aviez pas du tout, ce serait bien moins commode; vos épaules rencontrent quelquefois celles ilu voisin, et cela vous déplail ; mais quand vous rencontrez celles d'une jolie voisine, je gage bien que vous ne vous m plaignez pas... Dans ce monde, tout a son bon et son mauvais côté; la Fontaine, qui a toujours raison, vous a bien jugés, eu disant :
Les délicats sont m;ilheureui!
Rien ue saurait les satisfaire.
Je prends la défense des bancs de bois bien inutilement peutêtre; j'entends une foule de personnes qui me diront: ■ Ne Toui donnez pas tant de peine !... Que nous importe vos bancs des boulevards? Est-ce qu'on s'assoit là-dessus quand on se respecte I... pour être coudoyé par un j : ne sais qui 1 sali par une je ne sais quoi !... C'est bon pour les bonnus et les invalides! »
Ma foi ! je vous avouerai que ces considérations-là ne m'ont famais empêché de in'asseoir sur un banc public toutet Us foii
UN MARI DONT ON SE MOQVE-
qiin j'en ai éprouvé le besoin ou l'envie. Quant aux : Je ne sais i\:\\, et aux: Je ne sais quoi ! on n'en rencontre pas que sur les liaiic-; (les boulevards ; on est couiloyé par eux dans les salons, dans les speciacles, dans le* plus élégantes promenales... Vous me direz que ceux-là sont bien mis et ne vous saliss. iit pas. Chacun son goût; j'aime mieux me frôler contre la blouse d'un ouvrier que contre l'habit parfumé d'un monsieur qui mo vole mon porle-monnaie ; les pic k-pochel sont toujours mis dans le dirniergoût!
En voilà bien long sur ces bancs de bois; c'est que, vous qui craindriez de vouscorapromettre en vous y asseyant, vdus ne vous doutez pas de l'amusement que l'on y prend quelquefois. D'abord, la société y est très-variée et se renouvelle fréqucmiiieiil. Vuus ( iitendez souvent causer à votre droite, à votre gauche, puis encore derrière vous, et vous entendez parfois de bien drôles de dio-e-. Or, pour vous en faire juge, je ne vois rien de mieux que do vous transporter près d'un de ces bancs... Cboisissons-en un dain les v(,ies nouvelles, sur h: boulevgi'd île Strasbourg, par exemple, il est bien moins fiéqiienté que .son annexe, le boulevard de Scb.istopol; les bancs sont moins occ ipés, mais aussi on doit y rtnco;iirer plus j'amoureux, .surtout à neuf heures da soir, rt ies amoureux c'est presque toujours gentil... à moins qu'ils ne .w querellent; maisalor.s même leurs disputes sont souvent amusajiles. V.iiià qui est décidé, nous gagnons Iç boulevard de Sti'asbourg, rt nous allons ob-crver ce qui se passe sur un banc placé un peu au-dessus de l'Eldorado, ce café chantaot qui a tout l'aspect d'un ilifàtre et qui v ut rester un café i il e.st neuf heures du soir, mais, à Paris, grâce au gaz, il ne fait jamais nuit.
Il y a, dansce moment, six personnes sur le banc : quatre d'un côté, deux de l'aulre. Les quatre personnes sont tré^-e.^pacées et ne se parlent pas ; les deux autres sont très-rapprochée.s et se parlent dans l'oreille, quelquefois même on pourrait croire qu'elles r-e parlent dans le nez, tant les vl-ages se rapprochent; maisalors f stce bien pour .-e parler que ces deux visages sont près de se toucher, et ne se permellrait-on pas de s'embrasser tout en ayant l'air de cbuchuier?... d'autant plus que les voisins assis derrière Il ont rien de bien imposant! Écniitons-les un peu. C'est d'abor 1 jjn vieux monsieur, assez bien couvert, qui tient un parapluie à canne entre ses jambes, rajuste ;i chaque iii-stantles bouts de son faux col qui s'uûstinait à vouloir disparaître dans sa cravate, et lorgne f<irt s,ouvent une dame assise à côté de lui, dont la toilette fanée et de mauvais goût ne donne pas une haute idée de sa position sociale. Mais quand on est grand amateur du beau s^^xe et qu'on a passe la cimiuanlaine, ou n'y regarde pas de si près.
Le vieux monsieur fredonne entre ses dents une chanson fjrt en vogue depuis qu'elle a été chantée par la virtuose Thirfia, la diva des cafés- concerts Puis, il se rapproche un pou de sa voisine, en avançant la tète pour tâcher de voir sa figure, ce qui ne lui est pas facile, parce que la dame a une es|icce de voilette sur son chapeau et remue: sans cesse la tète pour reg.arder à droite et à "iiiche; nolie cheicluurde bonnes fortunes rattrape les di'ux bouts de son col, qu'il remet en évidence, puis il cogne le bitume av( c; son parapluie, et eiilui sort d-^ .sa poche un petit sac de papiir dans liqu<l il y a de la pâte de guimauve; il en fourre un morceau dans sa bourhi!.
.lu-qu'à présent rien de tout cela n'ayant paru intéresser la d.iiiie au voile de gaze, notre monsieur se met à '.redonner, mais un peu plus haut cette fois:
Le v'ià qni Uche tont' la bouteille I Rien n'est saori ponr un eapear!
F.t il se permet même des roulades, des fioritures sur le dernier *iTS. Alors sa voisine se tourne de son coté et lui dit d'un ton moqueur cl avec une voix tant soit peu ma.scullne:
lOst-ic que mun-ieurest à I Mpera f
— ^l.^, madanu!, non !.. Oh ! je ne suis môme pasmusicienl... seulement, j'avai' delà voix, une a^?ez jolie voix...
— Ln quelle année?
l,e monsieur se redresse; il ne trouve pas celte question convenable; elle lui si'mhle fuit ilc|)lacéi!, et il remet dans sa pnclieson petit sac de pAte di' guimauve, qu'il .se disposait a présenter à celle dame, eu miirmiir.inl :
— MaiH II n y a pa-. .-i miiglenips.., Viiiis in'eloniii-z <
— Kn (|uu« vuuK uluiiné-je, mad.ime?
— En me disnnl que vous n'êtes pas musicien. Jesuis sûre que vous ne dites pas la vérité; vois devez être au moins trombone... ça se devine à votre manière de chanter...
— Mais non, madame, je ne suis pas trombone du tout... — .Alors vous êtes piston?
— Pas plus piston que tromhoue... Pourquoi donc voulez-vous absolument qne je joue d'un instrument à vent?
— Parce que vous avez une voix de mirliton.
Le vieux mon.sieur en a assez : il se lève et quitte le banc, pinrsuivi par les éclat ■; de rire de cette dame qui s'e<t moquée de lui; mais tout n'est pas rose quand on court les bonnes fortunes; on en rencontre parfui^ de mauvaises!
Apres la dame au Noile de gaze, qui vient aussi de se lever et de partir, itait assise une femme du peuple, fort paiivrement habidé:, la lè:e couvirle u'un fli:liu d' couleur, mais jeune encore, et qui serait jolie si la fatigue, le travail, les privations, la misère, n'avaient pas déjà flétri ses traits.
Cette femme regarde inces-amment à sa droite; elle parait inquiète; elle doit attendre quelqu'un, mais, à coup sûr, ce n'est pas un amoureux; les rendez-vous galants ne donnent pas un air si triste, si malheureux.
Enfin, une petite fille de six à sept ans accourt, et la figure de la jeune mère s'éclaiicit un peu ; elle attire l'enfant tout contre elle, en lui disant :
— Ah! te voilà... je cominençais à être inquiète, je craignais qu il te fût arrivé quelque chose....
— 0 maman, il n'y a pas de danger, je prends bien garde au7 voilures comme tu mrf l'as tant recommandé...
— th bien, as-tu trouvé Ion père?
— Oui, maman ; mais pas chez le premier marchand de vin que tu m'avais Indiqué... il n y était pas. Quand j'ai demandé au comptoir : «'M. Jean-'.ouis est-il ici?» ou m'a répondu : «Non; il n'y a pas de d.uiger qu'il revienne; il doit de l'argeutl On lui a dit qu'il fallait qu'il paye l'ancien avant d'avoir élu nouveau; alors il ne revient plus! Encore un chien d'ivrogne qui nous met, dedans! »
— 0 mon Dieu !
— A II 11 > jt m en allais; je ne savais plus où aller pour chercher papa, quand un commissionnaire sortit aussi de chez le marchand de vin, et me dit : « Vous cherchi z Jeau-Louis, ma petite? — Oui, monsieur ; c'est mon papa, et inainan l'attend depuis ce matin, et nous n'avons pas encore diné. — Eh bii n, tenez, il va luiinteunnt à cet estaminet que vousvuyez là-bas au coin, où il y a six billard-;; vous l'y trouverez. »
— 0 mon Dieu ! le billard à présent ! Ce n'était donc pas assez du vin !... il faudra y joindre le jeu!... Enfin, tu as été à cet estaminet?
-r- Oui, maman. J'étais embarrassée, car je me suis trouvée dan-; une grande, grande sale, où il y avait tout plein de bi lards, et ils étaient tous occupés par des messieurs en blouse comiv.e pajia; je ne savais à qui m'adresser. J'ai demandé à un garçon: « .\l. Jean-Louis, s'il vous plait? » Il s'est mis à rire, en miM'épohdaiit : (' Est-ce que vous croyez que je connais les noms de I0115 ces loupeurs-là?... Cherchez... promenez vous, ça n'est pas défendu.» Alors, je me suis proini'iiee aiilour des biHards; mais, comme tous ces me.-sieurs fumaient en jouant, il y avait tant de fumée dans la salle que c'est à peiii.^ si on pouvait y disiiiguer le monde. Enfin j'ai reconnu papa qni était en train <<o ;«..«-- ; -;■-;bien contente de l'avoir trouve; j'ai couru îi lui sa blouse pour iin'il voie que j'étais là... mais ;ii j'ai eu tort de le toucher, car il s'est mis à jnn • 1 saut: « Quel est l'animal qui vient de me c ig 1 m.uiipier mon caramliolagc? — C'e^t moi, puna tremblant. Alors... oh ! alors,., il m'a donné ui :
— l'auvre Julienne!... il t'a frappée... toi méchant!...
— Oh ! ça ne m'a pas fait bien ma!, va, r <iQue.4-ce ipie tu viens faire ici, loi? — Je vieii: m. un m m'a envoyée pour te eherchiT; nous nous t'attendions toujours, et si lu ne veux pa mm au mnius un peu d'argent... m.iman n'en i< 1 ^Éals II a jure encore... il avint l'ur tnrl en col 1 « Un lie me lai>!-i 1.1 il<ioc j.iiii.us Iciiiquiliv !... quel' un i-iipeilie iviraiiibolage <|ui m aurait fait g V.i-t'i n, lielie-inol il' camp... et iii> a ta mi-re q qu'un se mette sur le pied de in'eiivoyer cherche .
UN MARI DONT ON SE MOQUE-
W «lain pont avoir de l'argent, mais il m'a repoussée, en s'ëcriant : • Est-eequej'aide l'argent à vous donner! allons! allons! file bien viti... » Et comme j'avais peur d'être encore battue, je m'en suis allée et cie voilà.
La pauvre mère pressa sa fille contre son cœur, en murmurant :
— Il n'a pas d'argent pour nous; il nous laisse sans pain! et il passe sa journée à jouer au billard, à fumer, à boire!... Ah! quel malheur !... Et pourquoi donc de tel hommes se marient-ils, puisqu'ils ne veulent pas travailler pour nourrir leurs enfants!...
Quelques instants s'écoulèrent; la p> tite lille se tenait toujours dchont entre les jambrs de sa mère, qui semblait absorbée dans sa douleur. Enfin l'enfant balbutie :
Maman... j'ai bien faim... est-ce que nous ne mangeons pas
aujourd'hui?
Alors la pauvre mère éprouve comme un mouvement nerveux et presse avec plus de force sa fille contre son cœur en élevant ses regards vers le ciel; puis, au t'out d'un moment, de grosses larmi s s échappent de ses yeux et inon lent sou visage. Quand la petite Julienne voit pleurer sa mèr*', elle s'écrie :
— Maman... je n'ai plus faim!... ne pleure pas. ..je t'assure que je n'ai plus faim!,..
Pauvre enfant! qui pourrait rendre ces accents partis de l'âme!.., ce pienx mensonge, auquel sa mère ne peut répondre que par des bai-ers! Celle-ci a reporté ses regards vers la terre, puis, tout à coup, en voyant sa main à laquelle est un anneau d'or, son alli.Mice lie mariage, elle s'écrie :
— Ah! j'ai encore cette ressource... Viens, ma fille; il y a des bijoutiers par ici... tu vas avoir du pain... Cest bien le niouis que cette alliance qui a fait mon malheur fempcche au moins de mourir de faim !
Et la pauvre femme s'éloigne précipitaniinent en tenant son enfant par la nrnin.
Toutes les .scènes ne sont pas gaies sur les bancs de bois... mais il faut prendre les choses comme elles se présentent.
Il reste encore sur ce côté du banc une espèce d'ouvrier; mais il dort ou du moins il en a l'air. Quant aux amoureux assis de l'autre côté, ils continuent à se parler de très-près, sans s'occuper de ce qui se passe autour d'eux.
Deux personnes viennent s'asseoir à la plac^ où était lajiauvre mère. C'est un couple iléji sur le retour; mi.se bourgeoise, tournure province, porLeiu's, I homme et la femme, d'un assez gracieux embonpoint.
C'est le monsieur qui s'assoit le preiûicr, en s'écriant :
Ah! sapristi! je ne .'uis pas lâché de me reposer,., les
jambes me rentrent! .. et toi, Octavie?
Ûctavie répond d'un air d assez mauvaise liuraeur, et en étalant fa robe avec précautKm avant de s'asseoir :
— Les jambes vous rentrent!... vous êtes toujours éreinté aiaialenantl II ne faut pas granJ'chose pour vous fatiguer!... Ah !
I, vous n'allez plu-- !... vous n'allez plus du toutl je ne vais plus? je vous trouve encore plaisante, is ce matin nous marchons, nous trottons dans ■uuvez surprenant que je .^ois fatigué !... .-il pas rester renfermés dans la chambre de l'hômes descendus ! Nous sommes venus à Paris pour ; d'agrément... et jusqu'à présent quel est donc vou.s m'avez procuré ?
vie, vous êtes insatiable... vous n'êtes jamais con- . nous avons déjeuné et diné chez le traiteur... ça que c'était bon ! déjeuner à vingt et un sous, !ux sous... des moules à chaque repas! moi, qui I d'entier ! comme ça m'a régalée...
(luvé que c'était bon... sauf le beefsteak, qui sen- '. I 'eng!... Quand je m'en suis plaint au garçon, il
leur, c'est qu'il est au beurre d'anchois. » • us étiez si fa'igué, pourquoi ne soraines-nous pas :até? Uieu merci! il n'eu manque pas à Paris.., ■ela .. il y a un boulevard... je ne sais pas son res joli boulevarl, où je n'. i vu qiu; des cafés ilcement ju-qu'a la lin; i;i ci: qui m'a bien siir|irise,] cest que tous étaient pleins de momie; les tables placées en de-.li hors, sur le boulevard, étaient toute- occupées. Il p.iraitrait. d a- ' près cela, qu'ici les hommes font toutes leurs afTilres en prenant quelque chose... c'est bleu agréable, et je ue m'étonne plus que lout le monde veuille venir s établir à Paris.
— Et moi. madame, j'en ai assez de vos cafés; merci, je sais ce qu'il tu coûte 1 Nous y sommes entrés te matin... nous avions envie de nous rafraîchir ; naturellement, j'ai demandé de la bière. Le garçon me dit : « Monsieur veut deux bogs î » Moi, je crois qu'il m'offre une nouvelle liqueur, et je lui réponds :« Non, je veux de la bière... servez-nous de la bière !... » Il reprend : « bh bien, est-ce deux bogs qu'il vous faut ?» Ah ! alors je m'écrie.: « Je ne connais pas vos bogs! servez-nous une bouteille de bière, de la bonne et qui mousse! » Cet impertinent garçon se met à rire et me répond enfin : « Monsieur, on ne sert plus de la bière en bouteille à Paris!. . vous arrivez de la province, à coup sûr!
— Certainement ; nous arrivons de Nogent-le-Rotrou, jolie petite ville dans le Perche, et dont les habitants ne sont pas absolument des imbéciles! Eh bien, si vous ne servez plus la bière dans des bouteilles, dans quoi donc la servez-vous? dans des pots, dans des soupières? — Non, monsieur; nous servons des canettes, des moss, des chopes, des bogs! » Comm» je ne connaissais rien à tout cela, je lui dis : a Donnez-nous de la bit^e dans ce que vous voudrez, pourvu qu'elle soit bonne. — Monsieur la veut il de Strasbourg ou de Bavière ? » Je lui dis : « Ç i nous est égal si elle est bonne. » Très-bien ; voilà mon garçon qui part et revient bientôt avec deux verres qui avaient la forme de verres de Champagne et n'étaient guère plus grands: la bière était dedans; d'abord, je ne trouve pas propre qu'on vous serve de la bière toute versée, et il y avait beaucoup de mousse, ce qui fait qu'il ne restait plus beaucoup de bière. Je dis au garçon : « iJomuient appelez-vous ça?
— Monsieur, ce sont des bogs. » Vous vous empressez de porter le verre à votre bouche... Vous rappelez-vous, Octavie, le cri que vous avez poussé?
— Je le crois bien! c'était horriblement amer... un vrai chicotin ! j ai cru que le garçon s'était trompé et nous avait servi du quinquina !
— Je me mis à goûter aussi, pour savoir si vous aviez raison, et le (ait est que j'ai trouvé cela d'une amertume insupportable. Je rappelle le garçon et je lui dis : o Vous vous serez trompe, cette bière ne vanl plus rien; c'est amer à ne pas boire! n Ce drô!e-là se met encore à rire, en s'écriant : « Eh! monsieur, c'est de la bière de Strasbourg; plus elle est amère, et plus les amateurs la trouvent bonne. — Je souhaite bien du plaisir aux ama teurs, mais cela ne nous plaît pas à nous. Est-ce que vous n'en avez pas d'autres ? — Si, monsieur, de la bière de .Munich ; elle est bien plus douce. — Alors, apportez-nous de la bière de .Munich; mais pas tant de mousse dans les verres, vous Ciimprenez ! » Le garçon part, et nous rapporte deux autres mesures;... il y avait moiiisde mousse, j en conviens ; le garçon me le fait remarquer en me disant : « Voyez-vous! presque pas de faux col !... — Comment ! de faux col ? » m'écriai -je, car je ne comprenais pas; mais le garçon m'apprit que Ion nommait ainsi la mousse qui était sur la bicre. le mol me parut assez ingénieux, et je me promis, la première fois que je prendrais de la bière à Nogcnt-le-Rolrou, de dire : « Garçon ! donnez- moi un verre de bière sans faux col ! »
— Mon ami, sa bière de Munich était assez bonne, convenez-en.
— Oui, elle n était pas mauvaise, quoique encore un peu amère. Alais le plus amer de tout, c'est ce qu'il fallut payer pour cela. Je dis au garçon : «Combien v.ms dois-je? — Un franc soixante, monsieur. » Moi, je dresse les o' cilles ! IJn franc soixante se trailiiit par trente-deux sous. Je réponls au garçon : « Vous vous embrouillez dans vos centimes, vous faites erreur! je ne peux pas devoir trente-deux sous pour deux verres de bière, c'est impossible ! » Le gredin se met encore à rire et me dit : « Non, je ne me trompe pas ! Vous avez quatre bogs, à quarante centimes... total, un franc soixante centimes. — Pourquoi me comptez-vous quatre bogs 1 nous n'en avons bu que deux ! — Monsieur, il ne fallait pas vous laisser servir de la bière de Strasbourg et y goûter ! Il faut payer tout ce qu'on a goûté, naturellement. — Et vous prenez huit sous pour un verre de bière ! — Oui, monsieur, quarante centimes par bog... — Mais cest épouvantable! autrefois, pour huit sous, on vous servait une bouteille de bière, et qui valait iiiinu que celle-là .. mais vos quatre bogs font à peine le contenu dune bouteille ; ça la met donc à trente-deux sous la bouteille... » Enfin, j'eus beau crier, il me fallut payer; maison ne me re|irendra plus à boire de la bière à Paris !
— Il faut pourtant bien se rafraîchir quand on a soif!
— ,M idanv, ii y a d'autres moy"ii-. J'ai eniendu des marchands qui cridienl de la limona !e ;i drii\ liards le ver're.
— Ali ! fil uiùiisiLur. Pourquoi pas du coco tout de suite?
UN MARI DONT ON SE MOQUE
— Le coco est une boisson très- saine et nullement méprisable.
— Si c'est comme cela que vous me régalez, je vous remercie. Voyons, monsieur Glupin, est-ce que vous êtes encore fatigué?
— Mais, certainement ; qu'est-ce qui nous presse, d'ailleurs? on est bien ici, on voit passer le monde...
— Et ça ne coûte rien, n'est-ce pas? Mais moi, monsieur, je veux que vous me fassiez voir quelque chose ce soir ; je ne suis pas venue à Paris pour m'y asseoir sur un banc !
— Mon Uieu ! Octavie, je vous ai déjà fait voir quelque chose ce matin ; vous n'êtes jamais contente!
— Ah ! oui, avec cela que c'était gai! Monsieur me mène voir un homme pétrifié ! Cmirae c'était amusant... une figure qui ressemblait à de la terre ! quel joli speiitacle i...
— Madi.me, c'est très-curieux ; j'étais bien nise de savoir comment nous serons quand nous deviendrons pétrifiés.
— J'espère bien que je ne le senii jamais !
— Cela m'a encore coûté vingt sous pour nous deux !
— 11 aurait bien mieux valu m'acheter des gâteaux, mais vous devenez si rat !...
— Kt vous si gourmande!..
Les deux époux ont cessé de parler; un moment de silence règne; il est interrompu par le bruit d'un baiser qui se donne de l'autre folé du banc. Madame Glii|iin fait un bond comme si elle venait d'être éleclrisée, mais Sun mari se retourne avec co'.èie, en s'écriaiit :
— Par exemple, c'est trop fort! se donner des bai-ers sur la Voie publique!... Est-ce que l'autorité souffre cela?...
Alors le monsieur qui venait d'einbra.sser sa connaissance se relûurne aussi, se lève même à demi, et dit d'un ton menaçant à M. Glupiu :
— De quoi vous mêlez vous? je vous trouve encore plaisant de venir me menacer de l'autorité... Vous êtes un vieux serin, une vieille bêle! lâchez de vous taire ou je vous cogne !
Le provincial baisse le nez et se recule en niarronnant :
— Monsieur... dans le Perche, ou na pas I habiiude de s'embrasser devant le luoiido... voilà pourquoi...
— Relouruez-y dans le Perche j vous êtes bien fait pour être perché sur une branche, vous!
Madame Glupin dit tout bas à son mari :
— C'est bien fait! cela \ous apiireiulra à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas; quand on vient pour la première fois dans une ville, ce n'est pas pour faire la leçim aux habilaiits. \ o,is dites qu'on ne s'embrasse pas devant le monde a Nogenl le-Kolroi(, Vous menti z ! Toutes les fois (jue mon cousin me rencontre dans la rue, il commence par m'enibrasser...
M. Glupin se levé avec colère, en disant :
— Venez, madame, allons nous reposer ailleurs; mais, demain, nous repartirons (lour ma ville natale ; j'en ai bien assez de Paris... et de ce qu'y coûte la bièie !
La gro.sse Octavie suit son mari, en murmurant ;
— Quel joli voyage d'agrément 1... n'avoir vu qu'un homme pétrifie 1...
Peu de temps après le couple amoureux a au.'-si ciuitté le banc, sur lequel il ne reste plus que l'individu qui a toujours l'air de dormir.