‹ Le roi des gabiersChapitre 82 sur 103 · CÈNE8 DU SOIR · texte numérisé non relu

CÈNE8 DU SOIR

Une daine ne tarde pas à venir s'asseoir sur le biiic; elle a soin de se placi;r du côte opposé à rhnnime qui doit 1 1 fort loin de lui. C'est une femme qui a [lasse la qiiaraiilaiiie, une bourgeoise; ce n'est m une lorctte, ni une gri>ette, ni une ouvrière, m une leinme à la mode, c'est ou ce doit être tout simplement la feiiinie d'un modeste employé.

A peine est-elle a-ssise, qu'elle lire sa montre de sa cciiilnre, regarde l'heure, puis murmure :

— Neuf heures et i|uarl... Je suis exacte... bien exaeie; il ne l'est pas, lui... et cependant c'est toujours le moiinienr qui devrait arriver le premier... enfin, il a peut-être des bottes qui le gênent !

Cin(| imnutes s'écoulent; celte dame ne cesse de reg.ii'der à droite, à gauche, devant et ciernere elle... puis elle tape ses \»*t\s Kur le liitume d'une façon qui annonce qu'elle cummuiicc à «'impatienter, en murmurant de nouveau :

— Neuf heures vingt .. Ah I je n'aime pas qu'on me fasse attendre, mol ! est-ce qu'il compte me faire droguer longtemps comme cela V...

Ce mot droguer vous annonce que cette dame n'est pas positivement une marquise, et, cependant, il ne faudrait pas jurer qu'elle ne va pas dans le be.iu monde, parce que, lorsqu'une dame s'impatiente, lorsqu'elle croit que son amant la trahit, dans son dépit, elle se sert quelquefois de termes qu'elle rougirait d'employer de sang-froid, cela s'est vu.

Quelques minutes s'écoulent encore, deux jeunes filles, deux grisettes cette fois, viennent s'asseoir sur le banc, du coté opposé à cette dame qui attend. Les jeunes filles sont en petits bonnets et mangent de la galette ; elles sont venues en riant, elles s'asseyent en riant, elles mangent en riant et causent de même :

— Elle est bonne. .

— Oh ! oui, elle est bonne... c'est de chez le [lère Coupe- Toujours. . .

— Ah ! ah! je croyais qu'il avait fait fortune, celui-là, et qu'il avait quitté?

— Oui, mais ça ne fait rien, celui qui le remplace prend le même nom... Les marchands de galette, vois-tu, c'est comme dans les grandes familles, dont le nom ne s'éteint jamais!

— Ah ! ah ! qu'elle est bête !... moi, ce que j'aime surtout dans la galette, c'est le milieu .. la lax, ça étouffe un peu, mais c'est bien bon !

— Dis donc, Charles va venir, n'est-ce pas?

— Oui, dès qu'il aura Ici nié le migasin...

— Il nous payera de la bière, j'esjière.

— Moi, jainierais mieux ilu |iiiiich!

— Tu n'es pas ilégoùiee... moi aussi j'aimerais mieux du punch, mais Ses moyens ne lui (lerincltnit pas de telles dépenses; sais-tu si son ami Jules viendra av( c lui ?...

— Cette bêlise !... à coup sûr il viendra... puisqu'il en tient pour toi... 'le plait-il?

— Ah! comme ci cuinuie ça .. Je le crois encore ilaiis les pané^ celui-là. . L'autre soir, je lui dis: « Ah! que je maiiguiais bien de la brioche!... » Il me quille ; je dis : Bon ! il va me régaler... ma chère, il m'en ap|iorle une d'un sou !...

— Ah ! ah! ah \... ça pnnnet !

— Je Jui ai dit : « Monsieur Jules, il ne fallait pas vous dérangef )iour ça, et, d'ailleurs, je serais désolée de vous induire en dé- I" iise.s! » Il n'a pas vu que je me moquais de lui, il m'a répondu: « .Mademoiselle, la galanterie est mon élément! »

— De la galanterie d'un .sou !. . Merci, Charles est plus généreux, il n'a rien, mais il me donne tout ce qu'il a... Dieu, que j'ai soif!...

— Moi, Jules m'amuse parce qu'il me fait des chansons... il m'en a fait une où il me compare à une rose, sur l'air de la PamUle de l'afwttiicaire...

— Ali ! ah ! sur cet air-là, c'est à une serinsrue au'il aurait (\A te comparer...

— Ah! ah ! une seringue... ma chère, c'est passé de modi , on ne s'en sert plus!... à présent on à des clysop iv ' • mieux porté... ah! ah ! ah!

— Mesdemoiselles, faites donc attention... v m^ >.m^ liiiii... voilà déjà deux fois que vous me cogne;'!...

— Jiilia, prends donc garde de loucher , bien que madame à de l'humeur... Elle a n

doille...

— Madame, il y a un dentiste ici près, à la ■•■"■i il arrailie les dents sans y toucher.

— Mesdemoiselles, je vo.is engage à ne poi mol... je ne le souffrirais pas, je vous en prév

— liens, madame se fiche parce que nou u qu'rlle avait mal aux <lents ! c'est pas gentil !

— lais-li'i doue, Marie, tu ne vois pas qi nn f.inir v\ nlon.^iellr .son époux, qui est allé lui chercher

pour voir le drame qu'on joue ce .suir à la G trouvé que des parleires, et c'est trop cher... La dame répond avec culere :

— Taisez-vous, peronnellesl quand la pcri>uiiiie que j allcilcU sera arrivée, elle vous parlerai...

— Ah I est-ce que c'est le géant que madame attend?... je so* rais bien contente de le voir.

— Mais non, Jiilia, ce doit être le tambour-m.ijor de la garda nationale, on dit qu'il enlève uiict{ible avec sa mûclioirc, comme

UN MARI DONT ON SE MOQUE

cet Alciile de rHippoilrorae, et avec un liomino sur la table sur I i<|iit'lle il louche du piano!...

I.a d.ime ne répond plus, elle s'aperçoit qiT'elle n'aura pas le i:>rnier, elle se conlenle de dire entre ses dénis :

— Le (lolisson!... le traître ! qui ni'expo e i entendre de ces eh^ises-là... Ah! il me le payera !... il me le pa^ew !■•. il est plus lie la demie. J'ai bien envie di^ m'en al'cr.., non, ces insolentes ^ iraient trop contentes !... M.iis .>ii est-il ce coureur d'Alexan- • r,'1. .

Les deux ffr'isette; cominii.ii- I t à chiichoiir et fi rire, lorsque < 'fin passe un monsieur très-pelit, qui se dandine en marchant «•t tient sa i^nne sur son épaule omime si c'était un fusil. Ce petit h-.mme va passer devant le banc sans s'arrêter, Inr^iquc la dame "(■li attendait s'écrie :

— Eh bien, Alexandre, où allez-vous donc? à quoi pensez vous? ruminent! V"us savez que je vous ai donne rendez vous ici et vous ne m'y cherchi'z pa^ ?

— Ah! pardon, ehiîre amie, pardon ! mais je croyais que vous m'aviez dit : tout près du boulevard Saint-Denis...

— Eh bien, il me semble que nous n'en sommes pas loin. .

— Dis donc, Julia, ce n'est |ias Alexandre le Grand qu'elle allcndait cetle dame. . en voilà un qui n'a pas bien poussé ..

— Il n'aura pas été a'si z arrosé.

Vous ne savez pa-, Alexandre, à quoi vous m'avez exposée en me faisant attendre ainsi !... .l'ai été insollée, injuriée par ces lillasses qui simt derrière moi !,..

— Qu'est ce que c'est? entends-tu, Marie? Je crois que celte dame nous appelle fillasses! . Ah! mais prêtiez garde que nous ne vous donnions votre paquet, vieille folle !

— Ah ! elles ont dit : vieille folle ! Alexandre, vous l'enteiitlez? on m'outrage, ou insulte votre Césarine... et vous restez I.)?... vous ne dites rien?...

— Venez, Césarine, venez, allons-nous-en... Je n'aime pas les scènes dans la rne.

La dame se lève brusquement et repousse le petit monsieur, qui lui otTre son bras, eu s'écriant :

— Laissez-in-ii, nuinsicur, lais«ez-moi, je n'ai pas besoin du liras d'un houinie qui ne sait pas me défendre quand on m'insulte.

— Mon Dieu, Césarine, vous vous disputez avec tout le monde, ▼eus avez sans cesse des querelles; avec vous il faudrait toujours se battre!

— Taisez-vous, vous êtes un petit plat.

Et cette dame s'éloigne vivement, suivie de son Alexandre qui lui emboite le pas, tandis que les deux jeunes filles lui crient:

— Césanne ! achetez donc des échasses à votre Alexandre !... il ne pourra jamais vous rattraper.

Ces demoiselles riaient encore de la scène qui venait de se passer, lorsque deux jeunes gens accourent près d'elles. L'un lient une grosse part de frangipane enveloppée dans du papier, qu'il présente aux deux amies en leur disant :

— Tenez, mesdemoiselles, c'est tout chaud.

— Ah! qu'il est gentil ce Charles!...

— Et vous, monsieur Jules, qu'est-ce que vous nous offrez 7

— Mesdemoiselles... je vous offre mon hommage...

— Merci, mais nous aimerions mieux autre chose, nous mourons-de soif...

— Eh bien, entrons à l'Eldorado... dit le jeune homme qui a donné de la frangipane; nous entendrons chanter en buvanl...

— Ah ! oui, mais c'est qu'il faut renouveler, murmure l'antre cl ça revient cher I...

— M lis, non, on ne renouvelle plus maintenant...

— Alors, allons à l'Eldorado.

Les jeunes filles se lèvent, les deux couples se donnent le bras et s'éloignent en sautillant plutôt qu'en marchant, et il ne reste plu-, encore une fois, sur le banc, que l'homme qui a toujours l'air de dormir.

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