CONCLUSION
— Que diable esl-il arrivé à l'homme à la pelisse? dit le lendemain Puceron à Adolphe. Je l'ai rencontré hier dans la rue, cachant sa figure, et particulièrement, son nez sous son mouchoir... il iivait l'air tout effaré.
— Mon cher Puceron vous aviez r.iison... c'était un faux ami. Au lieu de me servir près de ma feiiiine, il lui faisait la eour en .'ui disant des horreurs de moi.
— Je l'aurais paiié.
— Mais je l'ai tissez rudement corrigé ,. il n'y reviendra ylu».
— Tant oiieuil... c'est dommage que cela vous coûte mille franc-i!
Quelques jours après, Laurentine arrive chez Adolphe ; elle a appris le duel de son filleul avec M. Edouard Valdeville, ainsi que la mort de ce dernier. Elle est vivement émue, vivement oppressée, ses yeux sont tout remplis de larmes; c'est à peine si elle peut dire à Adolphe :
— Vous vous êtes battu en duel... vous pouviez être tué .. Et vos enfants, que seraient-ils devenus?
— Je vous les confiais, mailame.
— Mais moi, je serais morle aussi... morte de désespoir d'avoir causé voire malheur... Ah! mon ami, vous ne pensiez donc plus à nous?
Adolphe ne répond plus à sa marraine qu'en lui faisant le récit exact de tout ce qui s'est pa'isé.
Alors Celle-ci est forcée de convenir qu'il a bien fait de se battre qu'il a agit comme il le devait. Mais elle verse encore des larmes, en murnuiiant :
— El c'est moi qui vous ai marié à cette femme,, moi, qui désirais tant que vous soyez heureux!... nmi, qui n'osais pas vous laisser voir combien je vous aimais!... Ah ! mon ami, on a donc quelquefois tort de ne point ce 1er aux penchants de son cœur!
— Chère marraine, ces loris sont partagés : la timidité nuit toujours aux hommes; je devais parler, je devais vous dire que je n'aim.iis que vous. . que vous seule possé liez toutes mes afleclions... Je n'osais pas, parce que vous étiez m* marraine ..
— Ni moi, parce que vous étiez mon filleul... je me trouvais trop vieille pour vous...
— Ah! mailame, les battements du cœur marquent l'amour mais ils ne marquent pas le temps.
Le surlendemain de cet enirelien, qui avait beaucoup adouci la peines d'.V^lolphe, le concierge de sa uijiMin vient lui dire :
— Monsieur gardera-t-il toujours l'aiiiiaiterncntdu premier, ou faut-il mettre écriteau?
— L'appartement du premier? mais vous savez bien qu'il est occupé par ma femme?
— Monsieur ignore donc que madame a déménagé hier, en nous annonçant qu'elle allait en Italie?...
— Ah! oui... oui... je l'avais oublié... Vous pouvez mettre ëcrittau et disposer du logement.
— Elle est partiel dit Adolphe à Laurentine, partie ! sans me laisser un mot d'adieu... de repentir!... une pensée... une recommandation pour ses enfants!
— Elle n'osait plus demeurer près de vous, mon ami; elle devait craindre de vous rencontrer; elle avait trop à rougir devant tous!...
— Je ne crois pas que ce soit cette raison là qui l'ait fait partir... Mais qu'elle voyage!... je ne courrai pas après elle. Ali! ma marraine, ne trouvez-vous pas, comme moi, que l'on a eu bien tort d'abolir le di>orce7...
-- Dans un cas comme le vôtre, c'est possible, mon ami.
— Mais les cas comme le mien sont très-fiéiiiients.
Puceron est enchanté en a|iprenant que son patron est débarrassé de sa lemme; il ne demande au cul qu'une cho>e : cest qu'on ne la revoie jamais et qu'on n'en enlen le plus parler.
Pendant deux annét;s, les vœux du petit commis sont réalisés. Mais, au bout de ce temps, Laurentine arrive un matin, tout émue, chez Adoltihe; elle lui montre une letlri; ouveite, l't lui dit :
— Voilà ce que j'ai reçu, mon ami.. Ce billet est de votre femme ; lisez ..
Adolphe prend la lettre en frémissant et lit :
• Me voici de retour à Paris, madame, et bien m ilheureusc; je n'ai plus d'argint, plus de ressources, et je suis milaile, .souffrante... Je ne sais à qui m'adresscr, je n'ai plus d'amies! Je ne
vois que vous, madame, vous... dont j'ai si mal suivi les conseils, qui voudrez bien, peut-être, faire une démarche pour moi près de mon mari... pour qu'il ne m'abandonne pas entièrement. » Adolphe laisse tomber la lettre en s'écriant :
— 11 faut lu donner de l'argent... bien vite! Je ne veux pas que la mère de mes enfants soit dans le besoin !...
— C'est déjà fait, mon ami. Au reçu de cette let'reje suis allée à l'adresse qui est sous la signature... dans le faubourg Saint- Martin, dans une pauvre chamhrj au cinquième, j'ai trouvé votre femme... Ah! cela m'a fail mal de la voir diiis ce réduit!... Si vous saviez combien elle est changée !... ce n'est plus que l'ombre d'elle-même... Je lui ai remis de l'argent, en lui disant que celait de votre part, en lui promettant que vous ne l'abandonneriez jamais...
— M'Tci!... Ah! je vons reconnais là !... Obliger vite , c'est obliger deux fois. Et elle ne vous a pas demandé à voir ses enfants?
— Non!... mais c'est vous qu'elle demanJe à voir... Eli." sait bien qu'elle ne mérite point de pardon et pourtant elle voudrait...
— Que je lui pardonnasse, peut-être? Oh! non, madame, ma bonté n'ira pas jusque là, et je n'irai pas la voir, parce que je n'ai aucune raison pour satisfaire le désir de cette femme qui, depuii le jour que nous avons été mariés, ne m'a témoigne que du dédain et n'a cherché qu'à me tourner en-ridicule. Eie esi très-malade, dites vous, je ne saurais la plaindre, .sa maladie n'est que le résultat de sa folle conduite... Ah! si elle avail encore cpielques bous sentimnls dans l'àme, cette femme! ce n'est pas moi qu'elle demanderait à voir, ce sont ses enfants qu'elle voudrait embrasser... le n'ai point pitié des maux que l'on a méiites, et je ne .~uis pas de ces gens qui accordent toutes les virtus aux morts qu'ils ont méprisés de leur vivant. Je ne laisserai pas dans la misère la mère de mes enfants, niais je ne la reveriai jamais.
Laurentine essaye en vain de faire changer Adolphe de résolution; les nombreux affronts qu'il avait subis avaient trop aigri son esprit |iour qu'il devint désormais possible de le fléchir.
Deux mois plus tard, Laurentine amenait à son filleul son fils cl sa fille. Les enfants étaient en grand deuil et sans en savoir la cause gardaient un maintien plus sérieux qu'ils n'en avaient l'habitude. Adolphe ne peut se défendre d'une profonde émotion en apercevant le costume de ses enfants; ses yeux interrogent Laurentine, qui verse des larmes en balbutiant :
— Depuis deux jours... tout est fini pour elle... mais Juliette et Jules ne savent pas de qui ils sont en deuil.
— 11 ne faut pas le leur dire... D'ailleurs ils n'ont pas perdu leur mère, (luisque c'est vous qui leur en avez toujours tenu lieu.
L'année suivante, Adolphe devenait le mari de Laurentine, et Puceron se frottait les mains, en disant :
— Je savais bien que cela devait finir par là! Seulement ils ont pris le chemin le plus long.
Les créanciers de M. Elutayot, voyant qu'il n'y avait rien à espérer de leur débiteur, .«e décidèrent à ne plus le nourrir en prison... Et quand ce monsieur se vit libre. Il fut bien heureux de trouver un emploi d'aiguilleur dans les chemins de fer ; mais il n'y vécut pas longtemps, parce qu'un jour, en s'occupant à ramener ses cheveux sur son cnlne, il n'aperçut point un wagon qui venait sur lui.
Augustin Béchard garda toujours sur son nez la marque du coup de pincette qu'Adolphe lui avait iloiiné, et il ne manqua pas de dire, dans le inonde, que c'était un coup de sabre qu'il avail reçu d'un Cosaque, leqiiel Cosaque voulait lui voler une autre pelisse, encore plus belle que celle que les chiens lui avaient maiiiiée. .
Pan». — T)|i. Co"o"'1ji"' d llrèlo, rue de I AIiIm)i',