NT
, tJtt seàl élément faisait défaat peut-être, c'était le courage. Par tous pays, les mendiants ont à cet égard une f&cheuse réputation, fondée sur cet argument plausible qu*il faut d'abord être mou, paresseux, abject et lâche pour tendre la main quand Dieu vous a donné la force nécessaire pour gagner du pain par le travail.
Mais cet argument eût peut-être perdu quelque peu de sa rigueur en Espagne, à l'époque où se passe notre bis** toire. Les gueux de Séville n'étaient pas des mendiants comme ceux qui parcourent nos campagnes. Ils formaient corps ; ils avaient leurs institutions, leurs droits et leur liberté. D'ailleurs, les loups non plus ne sont pas braves, et cependant ils sortent du bois.
Qu'ils fussent en train de sortir du bois ou non, nos gueux étaient beaucoup plus nombreux que dans la matinée. La plupart d'entre eux s'enveloppaient dans leurs lambeaux, sans prendre souci d'exbiber leurs infirmités véritables ou feintes. Ils n'occupèrent point leur place accoutumée sur les degrés du perron.
Laissant cet endroit qui restait un peu éclairé, ils se massèrent dans l'ombre du portail, à droite de l'église. Ceux qui arrivaient touchaient la main des autres en silence, lis formaient déjà une masse noire et mouvante qui allait s'enfonçant dans la ruelle.
— Omes amis ! dît le centenaire {Mcaros, qui ne jugeait plus à propos de voûter sa taille vénérable et qui était redevenu un bon garçon de trente à trente-cinq ans, nos règlements nous défendent de lever l'étendard de la ré-
SSa LE ROI DES GUEUX '
Yolte contre le roi et contre le très^aint tiibanal. Ktt^prouve sincërement le règlement; mais Tâge n*a par tellement glacé le sang dans mes v«iaes qu'il me siA poSsible de supporter les outrages de Gaspard de GbicmaQ. fl y a dansSéville cent soixanteH;rois églises, chapelles 4t couvents^ ce qui nous donne un nombre égal de cespiAcartes infâmes où nous sommes insultés cruellement. Par une décision spontanée, le conseil de nos anciens « décidé que ces pancartes seruent arrachées et ne verraient pas le soleil de demain. Le groupe i^ue n»iis formons ici, 6 mes amis, n'est que la cent soixaaletroisiëme partie des gueux de Sévilie, car, à Theure où je parle , un groupe tout semblable stationne devant la porte de chaque chapelle, de chaque église et de diaque couvent.
' — Nous sommeil une puissance I ponctua Gabacho.
— Une puissance tout comme la couronne, djontaf&H <Su*amujo, Thermandad ou le saint-tribunal.
— Si nous avions un chef, ô mes amis, s'écria Pioaras avec un soudain enthoui^asme, qui donc serait c^^le de nous résister?
— Nous avons nn «hef, répliquèrent quelques voix. 'Et d'autres :
— Un chef qui déserte son poste. Est^)an est im trattre I
— Nonnnons un autre roi !
— C'est cela ! c'est cela ! nommons un autre roi ! 'Ces paroles se croisaient au milieu de sowds nnr^
■ores. Les ehants continuaient à TintérieHr de régime* La unît était tout à fait tombée^ et la lueur lointaine des derges, traversant toute la longueur de la nef, venait frapper la pancarte suspendue vis-à-vis de la fnalljreste porté Elle ressortait en blanc jur les lénèkMresiâeJii place.
— En attendait^ dBmanda Escsuramajo àbaokm un p«n goguenard, avons-nous un brave pour arracher l'^critaàut
— C'est rœavFadQ'dief, répondit fiateobo^ibcMnine de Inidition.
* — Le chef ne pourrait pas arracher cent soiiaotetrois ëmteaox, filijecta Escaram^jo.
Don Hanoël Palabras, qui arrivât, alwta :
— Les alguazils sont massés ne des Ëomides. Il y^at des cavaliers de l'hermandad au revers éeia maison 4e Pilale.
— Et les miq^elets de la garde statiomieat autour Aè TÂlcazar, ajouta Jabato, qui se bâtait pentaitr«6S ëenx béquilles sous le bras.
— Mes amis, mes enfants, dit Picaros, ce dépioéeMMl de forces sçrailril dirigé contre nous ?
— s Par tous les saints, s'écria Escaranuyo, jf en valoM^ noas pas bien la peine ?
Le gros de l'assemblée s'était cependant démembué en un certain nombre de petits grovpes distincts. L'idée d'élection ^vai t. genué; les ambdticms s'aUamaîent. Plu* fleurs candidatures étaient posées } on intriguait, on discutait. L'ancienne école et la nouvelle étaient ai présence.
ted LE ROI DES GUEUX '
maisrëcriteaurestait insolemment planté devant le perroa de Samt*Ildefonse.
A une cinquantaine de pas de là, dans l'espace compris entre la maison du Sépulcre et Féglise, deux hommes enveloppés dans de longs manteaux bruns causaient i Toîx basse. L'un était grand et gros ; il avait la tournure militaire; l'autre semblait un nain fluet auprès de lui.
— Croyez-moi, don Pascual, mon noble cousin, disait le plus petity ce coquin de Pedro Gil nous trompe effrontément»
— Ah! peste! fit le commandant des ^gardes de Sa Majesté, je pencherais vers cet avis, certes, certes. Et que pensez-vous du jeu que joue le vieux Zuniga Baltazar, mon noble cousin?
— Zuniga veut nous jouer un tour de sa façon, répondit sans hésiter le président de l'audience.
Don Pascual poussa un large soupir.
— A qui se fier? s'écria-t-il ; nous vivons dans un temps abominable !
— Abominable I vous l'avez dit, appuya le petit magistrat de sa voix la plus amëre. Les liens de famille euxmêmes sont relâchés. Voyez si le comte-duc a jamais fait quelque chose pour moi qui suis le propre père de sa femme I 'J'a| parfois soupçonné que son illustre parent^ Bernard de Zuniga, jouait à l'innocent pour nous mieut tromper. Mais à quoi bon ? Et d'ailleurs, ce serait par trop risquer., •
Il s*arrèta, et reprit en posant la main sur la robaste épaule de don Pascnal :
— Si nous allions tout droit au comte-duc?
*— • Certes, certes, fit le commandant des gardes, mais peMant que nous y sommes, nous ferions péat-étre mieux d'aller jusqu'au roi...
Don Baltazar de Zuniga y Alcoy eut un sourire contraint.
— Lui dénoncer quoi? son favori? demanda-t-il, Zuni" ga? ou la grande conspiration de Catalogne ?
-— Tout cela et encore autre chose, répondit gravement don Pascual de Haro ; il est impossible que le président de l'audience d'Andalousie ignore ce qui se passe à Séville. Les desservidores ^ relèvent la tête ; ils ont des intelligences jusque<dans les rangs de la noblesse qui suit la cour.
— Si vous voulez bien me pardonner une interrup-' lion, mon noble cousin, dit Alcoy, c'est précisément ce sujet que j'allais aborder avec vous.
— A propos de Pedro Cil ?
-—A propos de ce faux duc de Médina.. .
— : Parlez plus bas, cousin I
— Personne ne nous écoute, et ces coquins de mendiants, que le décret du comte-duc va peut-être trans-
t Ce mot, qui n'a point d'équivalent en français, exprima l'idée féodale de refus d'hommage et moins exactement l'idée poti^ tique de défection. C'était le nom des partisans du fameux Louii de. Haro, marqtuis de Motril, ancien connétable de Cas tille et ennemi personiiel d'Olivarès, son parent.
26t * LE HOI DES GUEUX
former en bandits, sont trop occupés de leurs propres affaires pour se mêler des nôtres. 'Vous sourient-il, seigneur, q[ue la nouvelle de la mort de don Loiz s(ms ^t par ce même Pedro Gil ?
— En effet, lorsque dc« Luiz de Hiro» moa respeeêé parent, décéda en sa prison de SégOYÎe, te fiât YjMêc Pedro Gil...
— Bien des gens prétendent, interrompit encore Âicoy, qui baissa la Yoix sans ^'on Vea phàtiéésoiisiass, -^ue don Luiz de Haro n'est point mort.
Le commandant des gardes ree«^d*»n pas.
— Parles cinq plaiBs ! s'écria-t^il, pastde .plaisanteries de ce genre, je vous prie. Nous avons hérité. Dq^uia quand ouvre-t-on la succession des vivants?
— Gela s- est fait de tout temps, mon oansm, ^^ùnaàim vivants ont passé pour morts. Il me semble t{iiel&iBfri fmre portion de vofre fatrônoine vons eftTveasi&par ecttevoierf
— C'est une fable slupide, gronda >d6n ranMiil ■niiwi de répondre; nous avons porté le deuil. Il y a eu^ocës-verbal de TaeeideAt qui le fit passer de vi&è ^épas, au moment où il essayait ée s'évader. Certes, eertes, je TO(is' croyais* tmr homme sérieux, mon cousin.
— Ifon cousin, répliqua froidement Alooy, YemUkai gBider votre «aime. Je me home à vous soumettre une coïncidence à touUe moins étrange : c'est aussi dans '«mé t^tativ^ d'évasion que le duc de Medina-Celi anrâît trouvé la mort, si Ton en croit foidor PedraUiil.
LE ROI DES GUEUX ^ifô
— Certes, certes, ûi don Paecual ; je vous cûmprends & demi-mot. Vous pensez que doaLuîz eut le môme sort que Hedina-Celi ? Quand les temps seront plus tranquille|i, je ne m*oppose pas à ce que cet infâme scélérat de Pedro Gil soit puni d'une façon exemplaire comme ille mérite,, je ne m'y oppose pas du tout, mais la succession.. •
Don Baltazar de Zuniga y Alcoy mit sa main Rendue sur le bras du commandant des gardes.
— Le favori veut rester premier ministre^ dit-il en ac^ centuant chacune de ses paroles;. le vieux Bernard vent garder la signature; vous désirez conserver votre Jiaate position et l'augmenter s'il est possible ; j'ai, pour mt .part, la mAme légitime ambition. Le roi setdivertit eiiUl en parlaiit de nous tous : Autant ceux--là que d'auXcas. Le favori se défie de nous; le vieux Zuniga. nous aliaftjdonnerait pour un oui, pour un non. Personne ne tianl;^ ^us ; nous ne tenons à personne. Vive Dieu 1 mon couaiii, i
senons-nous plus malades si Luiz de Haro avait la.aigQft^
ture sous Hedina-Celi, premier ministre?
Le commandant des gardes demeura tout inter jKt. — ^.Ne songez pas à rhéntage...reprit Alcoy im sonnant.
— Mais de par tous les diables I fit donPascaaly^YOÙ iavez4onc des raisons pour parler ainsi?
— La police de Séville n'est pas trop . mal menée^* Bjpondit Alcoy doucement : j'ai mes employés panticuliers 1^ ont\im grand zàle pour le senâee du roi..« En soctant ^eVAlcazar tantôt, vous oemprenez èieaq«e. j'idtfiîaile JÉBO^et Tarrière'slma en.campagnc>
204 , LE ROI DEà GUEUX
— Avez-vous des nouvelles de Alcala de Guadaîraî
— Assurément : le duc de Medina-Céli a été mis i mort vers une hçure de relevée.
^ Eh bien? dit le commandant stupéfait.
On Ta enterré dans le cellier du boucher Trasdoblo,
fournisseur de la forteresse, ajouta Alcoy froidement.
— Eh bien? répéta don Pascual.
Voilà : cette après-dînée, vers quatre heures, un
homme est entré à Séville par la Puerta Real. Il partait le costume d'un petit bourgeois, habit de bon drap brun, manteau modeste, feutre sans plume. Là-dessous, il avait Tair d'un prince. Il montait un magnifique cheval connu pour appartenir aux écuries de don Vincent de Moncade^ marquis de Pescaire. Comme il n'avait point de passe, et que pendant le séjour du roi les portes sont gardées sévèrement, on lui a refusé Tentrée. Il s'est réclamé du marquis de Pescaire, disant qu'il avait tenu le cheval de Sa Seigneurie au vert pendant toute une semaine et qu'il le lui ramenait.
— Et c'est là-dessus que vous fondez..»
— Laissez-moi dire, cousin I Ce matin» le même Cheval avait déjà passé la porte Royale, monté cette fois par le , cavalier qui a blessé aujourd'hui même en duel le comte de Palomas, votre futur ministre.
Don Pascual garda le silence.
— le ne vous demande pas si vous comprenez, poursuivit Alcoy; je ne suis pas moi-même bien sûr de comprendre. Le vrai, c'est que nous sommes noyés dans un océan d'in-
Irigaés grandes et petites. Depuis le favori dà roi jusqu'i nos yalets, tout le monde travaille sourdement. Toutes' ces menées diverses forment un inextricable écheveau dont les fils se nomment Olivarès, Zuniga» Pedro Gil, Moghrab, Pescaire, Medina-Geli et autres... Savez-vous ({ni gagnera la partie? Celui qui réunira le plus de fils dans sa main.
Le commandant des gardes essuya son front baigné de sueur.
— Moi, dit-il, j'avoue que je perds plante. Nos jeux sont mêlés, mon cousin très-cher, et vous êtes plus habile que moi. Qu'avez-vous avisé?
— J'ai cave au pire, pour être sûr au moins que nous tomberons toujours sur nos pieds : nous sommes avec Olivarès, nous sommes avec Palomas; nous sommes avec tous, pourvu que notre inébranlable fidélité au trdne de Philippe le Grand n'en souftre pas. Éventuellement, nous serons , s'il le faut , avec le duc de Medina- Geli...
— Expliquez-vous! murmura don Pascual avec détresse; j'aimerais mieux jouer trois parties d* échecs à la fois !
— C'est pourtant bien simple, répliqua Alcoy en souriant. Deux de mes alguazils m'ont dit avoir reconnu le duc dans l'homme de la Puerta Real.
•— Est-ce bien possible I s'écria Pascual stupéfait.
— Tout, est possible. Si c'est le duc, il viendra sur cette placç et tentera de s'introduire en son palais. Les
tTevnes sont gardées : j'ai plus de cent braTes.garçdau dans les raes Toiânes..,
Ici une grande eUanenr loi conpa la' parole.
La discorde était au camp des gaenx. PlsEÛenn ^^m. criaient :
— Ne fNrenez point souci àe nommer w MJ^ le sm\ Esteban est à Séviile.
D^amtres répondaient :
— Si iEsteban était à Séviile, il se serait présenté im. ooBseiL
-«-^Esteban est à SéviUe, affirma Ifesoatel, no léproox natif d'Antequerre ; je le connais, nous sommes compatnotes. Je l'ai tu • entrer à rheuce de la sieale dans les jardins de TAleaiar. ^
— Esteban dans les jardins ide l'iàleattr !
— Ce Moseatel est fou à lier.
*— Sons quel prétexte^ Esteban sennt-il entoéida&s ta jai«n»4eyAdoa2ar?
Et au travers de cette discussion:
— Toi ! tu serais nommé roi, Gabacho ? I
«— Ose&-tu l»eiile proposer potraious.Ganmaadoi^ft*
caros 7
-^ Gabacbo, ta femme te bat I *
— Picaros, ta femme est moite oons' ton rœrf^tie bœuf!
— ' mes anrîs I s'écria le centenaire, mitrons 1» ide|iri- 'iée. Je m'étonne comme vous de Taudace de^co Gid>adi0| j '*Biais»*#
LE BOI Des GUEUX *:é67
-i— CPest-ton effronterie qui étonne ! hUerroBipItrâabacho.
— Qn^avonsHOFOnsà faire de cecnrieni? éenuoidalt dMS un autre groupe Taimable Raspadillo; choisissez un joiÉie iioivme de ma «orte^ et vous verrez l'institution refleurir.
— A Imis Raspadilk) I
— Bien dit 1 approuva Domingo; 41 7 en a <d'ausfi|«i- «es ^t de moins efféminés : un soldat tel que moi...
— A bas Domingo!
— Si une naissance distinguée, jointe an tailoBt de la parole... commença don Manoêl.
— A bas le bavard de Palabras^
— mes amis!...
— A bas Picaros !
— Esteban! Ils ne vont |mi6 à la ebevIUe ^dlSitdbant fmisqu'on ^a vu Estebasi à TAloazar . . •
— Mensonge !
Un mouvement eut 'Heu, comme toujours 'qaflRid«nr|>erecnnage important fait son entrée. €aparrosa, ie ^pius Siéent des novaieurs, Caparrosa poStrinaire, et p'ius beau^fie Ra&padillo lui-même, venait de tourner l'angle >du parvis.
— Personne autre que moi, dit-il avec unenoble'tattîîhise, n'aurait mérité le sceptre en l'absence dc^ saîntEs-tèban. Mais Esteban est dans nos murs.
> — * Quand .ie vous le disais ! s'écria Moscatel Irion^iittit; c*est mon compatriote. Je l'ai reconnu, midi 60sniint;'isf la pisce du" pàliHs.
— Toi/la^mens, iÈ^mmu^i* 68pBn>08a;'4a'Bate*Vs*
teban n*e$t arrivé qa*à quatre heures ; je le connais aussi bien que toi. J'étais à la Puefta Real quand il est entré sur un cheval des écuries de Monoade, qu'il avait pris, Dieu sait où.
— Le saint Esteban, dit Gabacho avec importance^ fréquente peut-être Honcade. Nous verrons du nouveau en Espagne ; il y a de grosses affaires sous jeu.
' Le commandant des gardes et le président de Faudience s'étaient cependant rapprochés de quelques pas.
— Entendez-vous ces drôles, mon noble cousin? demanda le petit magistrat ; ils battent la campagne aussi vaillamment que s'ils avaient tous eu Thonneur d'étudier avec le comte-duc à l'université de Salamanque.
Biais don Pascual n'était poUit en humeur de plaisanter.
•^Avez-vous bien le cœur de vous occuper de ces malheureux I murmura-t-il; expliquez-moi plutôt tout ce qui me reste à comprendre.
Âlcoy lui serra le bras fortement.
Un homme venait d'entrer sur la place par la rue des Écuries. Il se dirigeait vers la maison de Pilate. Son large feutre était rabattu sur ses yeux, et son manteau couvrait le bas de son visage.
— L'explication va se faire d'elle-même, prononça fe président de l'audience d'une voix inquiète et contenue.
Il montrait du doigt riuconnu, seul au milieu de la place déserte.
Celui-ci s'était arrêté. Son regard, après avoir fait le tour de la place, se fixa sur le palais des Médina.
LE ROI DES GUEUÏ 46d
— Puisque Ulysse revient à Ithaque, grommçla Âl^^oy, n*entendrons;nous point aboyer ses molosses ?
Derrière le mur de la maison de Pilate, uh iongIittrle« ment retentit.
Âlcoy resta bouche béante. Le commandant des'garde$ s'appuya, chancelant, à Fun des piliers de Tarcade mauresque.
— La paix, Zamore, vieux fou I gronda de l'autre côté de la porte la rude voix de Gatalina Nunez; ne vas-tu pas croire qu'il te revient un maître tous les jours?
L'inconnu fit un pas vers la maison.
— Regardez, mon noble cousin, dit Âlcoy; regardez ! A l'embouchure de la rue des Écuries, des ombres
noires jse montraient. D'autres ombres glissaient dans les ténèbres du porche mauresque. Le président de Taudfence n'avait point menti. Il y avait là tout un bataillon d'alguazils.
Les chants continuaient paisiblement dans l'église* Les gueux avaient mis d'instinct une sourdine au fracas de leur discussion. Ds flairaient l'approche des alguazils.
— J'en compte neuf... dix... onze... disait déjà Escaramujo, l'œil fixé sur la rue des Écuries.
— Il y en a plus de vingt, ajouta Maravedi.
— Or çà ! «ïemanda-t-on pour la centième fois, qui se chargera d'arracher l'écriteau?
— Celui-ci n'est pas un alguazil I s'écria en ce moment Comejo, dont le regard perçant avait distingué le costume de rinconnu.
tlO LE ROI DES GUEUX
— C'est l^homme de rAlcazar ! dit Moscatel en frappant dans ses mains ; c'est le saiat Esteban !
Et en même temps Capairma :
— C'est le saint Esteban ! c'est Thomme de la Ptterla
Real!
Ce nom d'Esteban pénétra la feule des gneox comme l'eau passe au travers d'un crible. Toutes les bouches le répétèrent à la fois. Les dissensions étaient oubliées ; les ambitions persoBBclles se taisaient devant cette hotoriélé trop haute*
Les heures du péril font mittre uneoMtagiense pmrion d'obéissanee. Il semble qu'un chef soit alors mi rempart ou tout au moins un bouclier. Nos gnenx s'élancent tous à la fois ; en un clin d'ceil ils entourèrent l'incomm.
Il paraît que le président de Twaiiense v^^'ctteiiddt pas à .cette péripétie, car il dit :
— Quelle mouche pique ces coquins î
— lis donnent à celui*là, répomMt don Pascoâly lenom q«e prenait ce matin, au palais, notre faux due de liedina*de]i.
Akoy se fraf^a le fipont.
— C'est juste i c'est juste I s'écria-t41 ; ils le presBflit pour Esteban d^Àntequerre !
— Mais, sur mon salut I reprit-il, un rayon vient de passer sous son feutre. Àvez-voos distingué «on vîasge?
«— - Assez hien. J'ai/ Dieu merci I bonne vue.
— Pourriez»vous dire s'il a une longue barbe?
— Je puis dire qu'il a la joue rasée comme notre Im-
podent «oquîn de l'Alcazar : des moastaeliés seulement avec un bouquet de poils au menton.
-— ' Le duc a une langue barbe, fit Alcoy en baissant la tête. Ces mendiants ne se trompent point. C'est notre bonune de ce matin, j'en jurerais !
— Moi, mon cousm , répliqua le commaiidaiit des gardes avec une lassitude profonde, je ne jurerais rien du tout: Certes, certes, le métier d'un genCHbomme n'est pias de jouer ainsi à cache-eacbe : je renonce !
Comme il achevait, la voix de l'inconnu s'-éléva, grave mais contenue.
— Mes amis, disait-elle, vous faites erreur, je ne «ns point eèhii que vous venez de nommer.
-^Tu n'es pasEstebao) I s'écrièrent tous les gueux qui prétendaient connaître le nouveau roi de la confrérie.
— Autant vaudrait nier ia lumière en plein midi t ^outa Caparrosa ; maittre, il n'-est pas temps de railler ; nous avotis besoin de toi !
— Qui es-tu donc alors? demanda Moscatel.
L'inconnu souleva son feutre. Il se trouvait jastocQ face de la grande porte de l'ancienne mescfsée. Les cierges du chœur envoyaient de fngitifis rayons juscpt'à.sw visage.
— Il en est parmi vous qui ont de Tftge, dit«iLà voix basse, et qui reconnaîtront le duc de Medina-Geli.
Un silence suivit ces paroles.
— Avez-vous entendu? demanda le commandant gardes ; certes, certes, voilà qui est exttaordinairel
m LE ROI DES GUEUX
— Benito t appela le président de TAudience aa liea de répondre.
Un alguazil caché derrière un des piliers du porche de Galfaros s'approcha aussitôt.
— Qu'on arrête cet ho^me I ordonna Alcoy.
^- Votre Grâce, répliqua l'alguazil , se laisse-t->elle tromper à cette grossière supercherie ? Ge maraud et moi nous sommes de vieilles connaissances, je lui ai déjà pus la main au collet plus d'une fois...
— Obéissez I
L'alguazil rejoignit ses camarades, qui se divisèrent en trois escouades pour cerner la proie désignée. Les gueux, cependant, riaient à gorge déployée.
— On nous avait bien dit que tu étais un ^ai luron, saint Esteban, disait Picaros en se tenant les côtes ; j'ai cent ans d'âge, aussi vrai que tu es grand d'Espagne, et je me souviens de t'avoir vu tout petit, il y a plus de quarante ans.
-*- Cinq ans juste avant sa naissance , expliqua Hazapan.
— On te promenait en robe blanche et bleue sur terrasse du palais, enchérit Gabacho, car tu étais voué pieusement aux couleurs de la Vierge, seigneur duc.
— Quel joli petit prince tu faisais I dit Jabato. Et Gingibre :
— Dn jour, la bonne duchesse, ta mère, te gronda parce que tu avais peur de nos haillons.;.
Quoique estropié d'une jambe et d'un bras, JabaHû fit
une pirouette, et Mazapan^ qui n'était pas dans Texercice de ses fonctions de paralytique, exécuta une jolie cabriole.
— Bon duc, demandait ironiquement Caparrosa, as-tu eu bien de la peine à t'échapper de ta prison?
— Riche duc, tu dois être cousu d'or!
— Fais-nous l'aumône, duc généreux!
Et la cobue de redoubler ses rires.
L'objet de cette bruyante hilarité demeurait calme^ et gntve au milieu des quolibets et des huées qui allaicjnt sans cesse crescendo.
Il se retourna tout à coup, parce qu'une main venait de toucher son épaule.
— Au large, enfants ! dit en même temps la voix de don Diego Solaz, chef des alguazils; laissez-nous accomplir notre hesogne. Par Philippe roi, ajouta-t-il en se découvrant, je vous fais prisonnier, don Heman Perez de Guzman, marquis de Tarifa et duc de Hedina^ Celi.
Tous nos gueux restèrent bouche béante.
' L'inconnu avait changé soudain de contenance et même de physionomie. Sa figure grave avait pris une indéfinissable expression de cynisme et d*audace. ^
— Par Dieu ! qui est au-dessus du roi, dit-il en riant effroptément à la barbe de l'homme de police, la plaisanterie va trop loin I Vous n'êtes pas des nôtres, messieurs les alguazils : je ne plaisante qu'avec mes amis. De* mandez un peu à ces braves qui je suis*
tn 2^ ROI DES GUEUX
Le eommandant des gardes et le président de l'audieiLca échangèrent un regard.
L'inconnu s*était dégagé sans façon, et son bras yigour reux tenait Talguazil à distance.
— Eh bien ! mes Mêles sujets, reprit-il en s adressant aux gueux, allez-vous renier voU'e roi?
Cette question fut faite avec une tranquillité pleine de moquerie. Les gueux hésitaient. La force armée les entourait maintenant de- toutes parts, et ne laissait qu'un ■ étroit passage vers l'église.
— Le témoignage de ces pauvres diables ne vous sau- . vernit pas, seigneur^ dit le chef des alguazils ; nous agis*
sons en vertu d'ordres précis et qui viennent de haut.
— Ils ne sauraient venir de trop haut si je suis le duc,
. répondit l'inconnu' continuant de persifler ; nous autres - Médina, nous^mmes cousins d'Autriche et de Bragance. Garajo ! seigneurs alguazils, vous êtes de bien petites autoirâtés pour mettre la main sur un personnage tel que
moil
Il se drapa dans son manteau et croisa ses hr€LS sur sa poitrine. Sa pose était si bien cdle d'un de ces magnifiques marauds dont le front d'airain fait tête à tous les orages, que ralguazU mayor consulta ses compagnons d'un oeil irrésolu.
Les-gueuXy revenus de leur première stupeur, tenaient
conseil. .
— mes amis I dH tout haut Picaros, le plus sage est de ne nous point mêler de tout ceci.
LE HOl DES GUIàUX ' SOSi
— Nous avons bien assez de nos pafopre»^ einlMirras 1 ajMta Gabaebo plaintivement.
Mais il reprit tout bas, en se glissant au plus fort de la. coliiie :
— Si nous devons être chassés de Séville, pmirqBoc neas g^er ?
— Â supposer que ce soit le bcm duc, a^^nya'Pitniro»^ il y aurait gros à gagner.
— Je vous dis, moi, que c'^est Esteban, riposta. Moscatel; Je soutiendrais cela dans la ctaiitibre de la question 1
— C'est EiStebanI affirma de sen cèié Oi^Mtrrosa, j'en mettrais ma main ati feu.
En ces circonstance»^ les curieux sortent de terre. La place de Jérusalem, tout à l'heure déserte» conmieiiçail il s*emplir.
— Hôlàl demanda IMnconnu en raillant, y a-t-il de bons Andalous pour défendre le duc de Medina*GeH contre Olivarès?
— Il y aSfoncade et dix épées, répondît une voix à son oreille.
neutres voix dans la foule crièrent, suivant Télan donne*
L'inconnu se retourna vivement. Il vit auprès de lui un «avalier de grande et noble taille, dont le visage disparaissait eirtîèrement sous les vastes bords d*un sombrero léonais.
11 n y eut entre eux aucune parole échangée.
< Le cavalier se taisait maintenant et semblait attendrit.
La foule grondait :
— r Que Dieu confonde Olivarès ! Médina est Fami du roi !
— Écoutez, cela, seigneurs alguazils^ dit l'inconnu triomphant ; vous jouez un jeu à perdre vos oreilles et
le pain quotidien de vos enfants. Si vous essayez de , m'arrèter, il s'agit de vos oreilles; si tous reculez devant votre devoir, il s'agit de votre emploi. Remerciez-moî donc puisque je vais vous tirer d'embarras. Avez-vous jamais vu un duc aussi bavard que moi, mes camarades ? et n'êtes-vous pas honteux de prendre un mendiant pour un grand d'Espagne ? Par ma royauté, que je vais employer tout à l'heure à châtier mes coquins de sujets qui m'ont renié lâchement, je me moque de votre duc comme de votre Olivarès. Je suis le saint Esteban d'Antequerre, valant mieux dans son petit doigt que tous les ducs de la terre et tous les ministres du monde. On demande à un duc son épée : moi je n'ai qu'un bâton comme vous, mais ce bâton est un sceptre ; il vous brûlerait les doigts si vous tentiez de me le prendre 1
— On va l'essayer pourtant, dit le maître alguazil en levant sa baguette; ceci dure trop. En avant I et main forte pour le bon plaisir du roil
Diego Solaz s'élança le premier, suivi de toute sa troupe. Les gueux se débandèrent, selon leur instinct. Un moment on put croire qu'un groupe de cavaliers^ massés à droite dé l'inconnu, allait s'interposer et le défendre ; mais l'bomme au large sombrero, qui paraissait
4Ïtre le chef de ce groupe, fit un geste. Les cavaliers restèrent immobiles.
C'était celui-là même qui ayàit dit : c II y a Honcade et dix épées. >
Ësteban resta seul en face 4e trois escouades réunies.
Il recula, pas à pas, jusqu'au pied du perron de l'église. La foule\Suiyait avidement tous ses mouvements.
On put le voir arracher la pancarte suspendue au poteau, la jeter à terre et la fouler aux pieds.-
— Misérable! s'écria Diego Solaz en lui mettant la main à la gorge.
La place s'emplit d'un grand murmure. Les gueux re-* Tenaient en tumulte.
— mes amis I dit le Vieux Picaros enthousiasmé, voilà un hardi garçon I
-^ Notre roi s'est fait reconnaître I ajouta Escaramujo» qui jeta sa calotte en l'air.
Au contraire, Moscatel, Caparrosa, Domingo e^ tous ceux qui connaissaient le saint d'An tequerre dirent à la (ois, comme s'ils se fussent donné le mot :
— Qui donc est cet homme? Esteban n'aurait pas fait cela I
Le groupe des cavaliers se diriga en même temps vers la maison du Sépulcre. L'homme au sombrero léonais murmura :
— Si c'est le duc, le duc est fou 1 nous n'avons plus rien à faire ici*
•^ Mette^rlui. les bracelets, ordonna Diego Sola% et serrez comme il faut.
U parlait encore quand une robuste main le saisit au collet par derrière.
— Stupide coquin, gronda une voix impérieuse, a'astu pas honte de compromettra ainsi l'autorité du roi!
— N'avez-Yous pas vu ce que ce malheui^eux vieat de faire? s'écria ralguasil &a. se retournant, avec colère» son talon est encore sur récrit portant le soeauj royal et le nom très-illustre de Sa Blajesté.
— Lâche prise ! commanda le nouveau v^uu.
— II parait, ditEsteban qui n*avait rien perdu, de .son calme railleur, il paraît que je n'aurai pas L'honneur d*étre arrêté comme grand d'Espagne.
Celui qui avait saisi le chef desalguazils.au collet était évidemment un homme d'importance, malgré son feutre sans plume et l'étoffe sombre de son manteau. Son bras levé laissait voir la dentelle qui s'échappait par les crevés de son pourpoint de velours.
Diego Solaz remarqua fort bien cela, mais il s'écria :
— Fussiez-vous le premier ministre, j'ai des ordres du président de l'audience, passez votre chemin, ou malheur à vous I
— Tiens! tiens! ricana Esteban; supposons an moment que je sois Medina-Celi, ce serait donc mon cousin Âlcoy qui me jetterait tous ces chiens dans les jambesT — Dieu vous garde ! mon noble cousin ; ne jugez point , mal ceux qui vous aiment.
Ceci fut prononcé tout bas et très-près de son oreille.
Malgré son impassibilité qui semblait à Tépreuve de toute aventure, Esteban lie put retenir cette fois im mouvement de violente surprise.
— Alcoyl murmura-t-il.
Puis regardant cette manière d'athlète qui tenait le maître alguazil au collet, il ajouta :
— Don Pascual de Haro !
— Allons ! allons ! poursuivit-il tout haut et d'un ton plus délibéré que jamais, arrangez-vous entre vous, alguazils et grand seigneurs : j'ai mes affaires.
— Rends ta baguette, Diego Solaz, dit le président de i^audience en soulevant à demi son feutre, je te retire t^n emploi. L'édit de Sa Majesté n'a pas abrogé le rcscrit d'Alphonse le Juste, qui défend de porter la main sur un chrétien le jour du Seigneur, pendant les offices, étant exceptés seulement les cas d'hérésie et de haute trahieson.
— Eh bien! balbutia l'algnazil, le cas de 'haute trahison..
Alcoy étendit la main vers les fenêtres de la maison ée Pilate, qui tour à tour allaient s'illuminant.
— Medina-Celi est là, dans son palais, prononça-t-il avec une dédaigneuse sécheresse; pendant que tu l'attendais ici, Medina-Celi est entré par le grand portail donnant sur la rue des Douleurs. Va-t'en, nous n'avons j^lus besoin de toi !
Diego Solaz baissa la tête et s'éloigna.
Cette fois, ce n'était pas le chien d*Ulysse qui hurlait, c'était la maison d'Ulysse tout entière qui entrait en fièvre. Il se faisait un gr/>ud mouvement dans les cours intérieures. La voix mâle de Gatalina Nunez éclatait, appelant son mari, ses enfants, tout le monde, comme le commandement du capitaine fait sortir les matelots de Tentre-pontà Theure de la manœuvre. Manifestement, un fait principal venait de se passer de l'autre côté de ces vieilles murailles.
En même temps, les cloches de la basilique sonnaient pour la solennelle bénédiction qui termine le salut.
Esteban rejeta le pan de son manteau sur son épaule, posa son feutre de travers, et se prit k marcher, le poing sur la hanche, vers ce coin obscur situé à droite du perron de l'église où le bataillon des gueux s'était reformé. Il appela par leur nom Picaros, Gabacho, JMazapan, Gaparrosa, Raspadillo, Moscatel, tous ceux enfin qui avaient pris part à la récente discussion.
Quand ils furent rassemblés autour de lui, sombres et muets, il mit son feutre à la main et découvrit son large front oft foisonnaient les boucles de son épaisse chevelure.
— Je n'ai pas besoin de vous, dit-il, et vous avez besoin de moi. Le temps d'être lâches est passé. Désormais, si vous voulez vivre, il faut être hommes.
— Nous sommes des hommes, répondit Gaparrosa; nous t'avons abandonné parce que tu nous as dit toimême de ta propre bouche : Je suis le duc Hedina-Geli.
«-^ Je dis ce que je yeux; je suis le maître. J'ai vu le temps où tous les frères de Séville auraient mis leurs bfttons et lenrs poitrines au-devant de Hedina menacé d'na danger.
— C'est vrai, c'est vrai, appuyèrent Picaros et ceux de son ftge«
Hais Caparrosa repartit résolument :
— Ce n'est pas notre métier d'être braves. Nous sommes jeunes, Medina-Celi n'a rien fait pour nous.
Domingo dit :
— Caparrosa parle bien. Il pourrait être notre roi. Un long murmure suivit cette parole. Caparrosa posait
fièrement en face du saint d'Antequeire. Il avait pour lui une partie de la jeunesse, mais la majorité restait indécise.
— Nous ne voulons pas de Caparrosa, dit Raspadillo, parce que nous valons Caparrosa I
— Nous valons mieux que Caparrosa, enchérit Ercaramujo le superbe.
— Étranger, ajouta Picaros toujours ami du style noblç, prouve-nous seulement que tu es Esteban, et nous sommes à toi!
•-^ Cest cela! s'écria-t-on de toutes parts; qu'il prouve qu'il est Esteban !
•— Je l'ai prouvé deux fois déjà, répondit notre homme atec une légitime fierté; je l'ai prouvé en mettant en fuite, moi tout seul^om troupeau d'alguazils; je l'ai prouvé en
foida&t aux pieds l'insolente prodamation de Gaspar de
LE KOI DES GUEtJX
Guzman, duc d*Olirarès. Faut-il le prourer une troisifittie fois? à cela ne tienne! Vous ne sauriez prendre trop- 4e irtrété avec moi, mes Hls, j'en conviens et je tous approuve. Vous avez entendu parler d'Ësteban, je 'VfAs cela; vous iiravez qu'il tiendra tome le mots CAtre vos dents. Choisissez donc Tépreuve.
— Je demande à dtiMT Tépreùte, dit Gaparrosa.
*— Soîl,ï'âmi... et ne m'épargne pas, car je n'onbliei^ point, moi, que tu es mon emiemi I
— Parle, Caparrosa ! fit la foule.
Le plus aimable et le plus avancé des gueux de la noutèUe école réfléchit un instant. Les chants se taisaient dans l'église; ils étaient remplacés par ce bruit sourd de piétinements et de bancs qu'on remtie,^ annonçant Tiiïs^ tant de la retraite. De l'autre côté de la place, la polte de la maison de IKlàte venait ^e sVwrvrir ; ttes iraîets, parmi lesquels les trois tfunez étaient au premier râttg, fï^imchirefit te seuil, t(;n«nt & la tnftiti des 'terèhes àlfumées, et se rangèrent en haie.
' Le vieux Savien, armé en guerre, vint jtisqtiytia bOfhe qui marquait le miïiefu'de la» place, escortant la iMfefe vide de la bonne duchesse.
T^out ce moride semblait rtiyofûnter la joie. Ottvoyîût Men sur leui^ visages qu'une grande bénédiction eiûpfi9« sait le palais des MedinasCeii: Citait là stittout, ditré^e, ce qui occupait la foule -des curieux depuis le départ 'êés' ^a2ils.A'Sévîlle,fiàti4e' de Figaro, ies nottvé99islés alK)nâièrefit 4e^40lit im^^ T^B^^tÊ^mM^^ééiUf^
yE ÎIOI DES (ÎXJEtnC «à
TiIle étaient là et glosaient sur le bon duc qui Tenait de rehtrer dans la maison de ses pères.
Il y avait, en vérité, de quoi gloser. En supposant la no«velle vraie, et personne ne songeait à la révoquer en doute, c'était un fait de la plus haute importance JLa cour d'Espagne n'était pas assez large pour contenir à la fois Heman Ferez de Guzman, et le comte-dtrc. Medina*- Geli libre menaçait déjà Olivarès.
Aussi se trouvait-il là beaucoup de gens pour doimar une signification à Téchauffourée qui venait d'avoir lieu devant le perron. Nul ne se souvenait d'avoir vu l'autorité du premier ministre si audacieusement méconnue; Ctrose tériiablement inouïe, les gueux, vainqueurs, av«ent le cliamp de bataille.
Qu'allait-il se passer dans SévîIle?L^Espagne allait-elle changer de mattre?
Caparrosa, investi du droit de choisir l'épreuve, étMÉt la main vers le portail de l'église.
— ^^Nous avons élu Estèban pour roi, dit-il, parce qull passe pour être le plus habile d'entre nous. Frères, eola tôt-îl vrai?
— Cela est vrai, fut-il répondu de toutes parts.
— En quoi consiste l'habileté d'un gueuX? i>6ursuivit le poitrinaire de sa belle voix sonore et fae^e. À tôHÊr la charité des passants, à ouvrir la bourse qui veut Tteter fermée, à dënouei' le mœttd gordien âes esearctitlès^'etfa est-il vrai encore?
— Tïès-vwd.
}d4 LE ROI DES GUEUK
, — n faut done que celai-ci, qui prétend èb-e EstebaB d'Antequerre, nous prouve qu'il fait mieux que nous; or, chacun de nous peut se porter fort d'obtenir une demi-douzaine de réaux parmi la foule pieuse qui va tout \ Thenre se répandre sur cette place : les plus adroits^ PicaroSy EscaramujOy Palabras, Gabacbo et même Domingo pourraient parier à coup sûr d'aller jusqu'à un douro; moi et Raspadillo, nous nous engageons à faire le double... quelle scnnme fixerons-nous au saint Esteban?
-— Le double encore, fut-il répondu; quatre dourpà.
-^ Ce n'est pas assez ! le double encore : buit douros.
-— Un roi vaut bien quatre bommes I
— Dix douros pour faire une somme ronde ! opina Gaparrosa; qu'il obtienne dix douros en tendant la main, et je me déclare son sujet le plus fidèle!
Pendant cette étrange discussion, l'inconnu était resté impassible en apparence; mais si un rayon fût venu en ce moment éclairer son visage, Caparrosa, qui l'observait, ' aurait vu un voile de pftleur descendre sur la belle régularité de ses traits.
A ce mot : tendre la main, un court tressaillement avait agité tçus lies membres*
— ^ Acceptes-tu l'épreuve, Esteban d'Antequerre? demanda Gabacbo.
L'inconnu ne répondit pas tout de suite. 11 s'était toumt^ ters la porte de l'église. Une préoccupation puissante sem^ blait y clouer son regard.
Quand il parla, enfin, on pouvait voir déjà sous le ves-
tibale de la basilique une sorte de cortège qui s'avançait à pas lents vers 1^ porte, au milieu des fidèles respectueusement alignés du côté de la nef.
— Ce n'est pas assez ! dit-il en relevant tout à coup la tête; le double encore et encore le double ! Caparrosa, toi qui m'as défié, tu vaux deux douros^ as-*tu dit. Esteban ne peut s'estimer moins de cent. Et il ne les prendra point un à un dans cent bourses. Si la première personne qui va sortir de l'église a cent douros dans son escarcelle^ vous les verrez tout h l'heure dans ma main. Faites place et soyez juges !
Il se drapa dans son manteau et monta lentement les marches du perron.
Ce cortège qui descendait la nef de Saint-Ildefonse, c'était la maison de la bonne duchesse. *
Esteban et Éléonor de Tolède se rencontrèrent sous le péristyle.
Esteban se présentait de face à la lumière lointaine de l'autel.
Il ôta son feutre et le tendit en disant :
— La charité, pour l'amour du Seigneur Dieu!
La duchesse s'arrêta comme si un spectre se f&t dressé devant elle. i
— Qui êtes-vouô? qui êtes-vous? balbutia-t-elle d'une voix étouffée.
Au lieu de répondre, Esteban poursuivit à haute Toix :
— - Cent douros pour la bonne nouvelle, noble dame I
Le duc de Medina-Ceji est dans le palais de ses pères>
— Bravo I firent les gueax, spectateurs émerveillés.
— mes amis ! s'écria Kcaros attendri par l'enthousiasme ; il a trouvé le joint I Quel homme ! quel roi ! Le Grand Lépreux n'était qu'un enfant auprès de lui !
La duchesse s'appuya» chancelante, au bras d'Osorio» son écujer. Elle attacha sur Esteban un long regard, qui peu à peu se voila sous ses larmes.
Le doigt d'Esteban se posa rapidement sur sa bouche.
— , J'a;ttends mes cerit douros, dit-il, comme le duc attend sa noble compagne.
— Osorio, balbutia Éléonor, cent douros à r^ei homme!
— Cent douros?... commença celui-ci.
— Cent pistoles, Osorio I prononça impérieusement la duchesse ; et mille onces d'or demain s'il a dit vrai.
Xa lourde bourse qui pendait à la ceinture d'Osorio tomba dans le feutre d'Esteban, qui dit en tenant la bourse élevée:
— Que Dieu donne à Votre Grâce une longue vie de bonheur, entre son illustre époux et l'angélique entant de vos jeunes amours I
Il s^nclina en même temps devant Isabel étonnée et descendit le perron comme il Tavait monté, la tête haute, le, pas ferme et lent.
Au bas ^es marches, deux hommes l'attendaient, le nez dans leur manteau.
— Don Baltazàr de Alcoy avait reconnu Votre Seiûetfïie, murmura le premier.
le; roi DBS GUEUX 559?
— Et don Pascual de Haro, marquis de Jamilla, droit avoir donné un bon coup d'épaule à Votre Grâce, ajouta le second.
Ce fuf tout. Us se perdirent dans la foulç, pendant qu'on portait jusqu'à sa litij^re la dupUi^sse Éléonor, incapable de faire un nas.
Les bommes de valeur comme Caparrosa savent comprendre le génie. Caparrosa s'élança le premier vers l'inconnu et lui prit la main pour la baiser, en signe d'hommage. Ce fut bientôt autour du nouveau roi un tumulte frénétique. Esteban avait éparpillé sur le pavé, pour payer son joyeux avènement, le contenu de la kourse d'Osorio. Une enthousiaste acclamation retentit jusqu'au cieL
Les principaux frères, les plus illustres parmi les compagnons de la sébile, sans distinction entre la jeune et la vieille école, Picaros, Mazapan, Raspadillo, Gabacho, Gingîbre, Domingo, Escaramujo, Palabras, Moscat^l, les plus incurables épileptiques, les paralytiques les plus abandonnés, la fleur dea lépreux, la crème des estropiés, tous les meilleurs diamants enfin de ce fantastique écrin de misères, se réunirent et formèrent un groupe d'élite, ' dont le centre était le saint Esteban d'Ântequerre. A
l'œuvre on connaît l'ouvrier. Désormais, ce monarque avait un trône bien autrement solide que celui du dernier représentant de la maison d'Autriche. Il possédait Tamour et Tadmiration de ses sujets, il avait conquis sa couronne.
\ Il se laissa élever sur les épaules robustes des quatre *
plus hauts barons de la confrérie. Aussitôt que sa tête apparut atf-dessus des autres, mille cris éclatèrent.
D'autres clameurs, célébrant un autre triomphe, retentissaient à l'intérieur dé la maison de Pilate. Les curieui de la très-héroïque cité de Séville avaient de roccupatlon, ' ce soir-là.
Dans la cour du palais, splendidement éclairée^ une ar« mée de serviteurs criait sous le balcon de Medina-Celi:
— Longue vie au' bon duc I
Dans l'ombre du parvis, la cohorte déguenillée, ei marche déjà vers la cour des Miracles andalouse, répondait à pleins poumons :
— Vive Esteban, le roi des gueux 1
rilf DB LÀ PREMIÈRE PARTIE