GUEUSERIES
Pedro Gil et son compagnon remontaient le cloître, don Ramire sortit à demi de son abri pour écouter mieux, car ils parlaient maintenant tout bas. Ramire contenait à deux mains les battements de son cœur.
Il se disait, répétant les dernières paroles prononcées :
— « Pour le service du roi! » Ce Pedro Gil a-t-il réussi à surprendre un ordre de la cour ? S'agit-il du père d'Isabel ? j'irai j'irai jusqu'à rAlcazar, je me jetterai aux
pieds du souverain.,.
Trasdoblo demandait en ce moment h l'autre bout de la galerie :
— Si c'est pour le service de Sa Majesté, pourquoi a-ton besoin d'un pauvre diable comme moi ?
— C'est là de la haute politique, ami Trasdoblo, répondit l'ancien intendant avec importance. Les rois sont souvent trop cléments au gré des fidèles ministres qui les entou^*ent«
LE KOI D^S GUEUX U
— Alors, dit vivement le 'boucher, ce tfest pas pour le service du roi, c'est pour celui du comte-duc?
— Quel peut être l'intérêt d'Olivarez, sinon celui du roi? fît Pedro Gil en haussant les épaules; tu dev|*ais te rendre justice, ami Trasdoblo ; ces choses sont par trop au-dessus de ta portée. En tout ceci, tu as deux points à considérer : la récompense d'un côté, la peine de Tautre. Si tu avais étudié à Salamanque ou ailleurs, je te dirais que tu çs pris entre les deux cornes d'un dilemme. La récompense est belle : je te garantis qu'avant un mois tu seras procurateur juré de la confrérie des bouchers de Séville... La peine eSl dure : elle ne se ferait pas attendre un mois, car le prochain acte de foi a lieu dans huit jours, et, comme le pauvre Beltran était affilié, ton crime » ressort du Très-Saint Tribunal, Il faut choisir...
— Que Votre Seigneurie me donne ses instructions^ interrompit trasdoblo d'un air sombre.
— Ton choix est sage. A quelle heure {iortes-tu dlordinaire tes provisions à la forteresse?
— Avant la grande chaleur, vers huit heures.
— Tu retarderas aujourd'hui ton voyage : il faut précisément que tu sois à Alcala de Guadaïra pendant la méridienne ; je vais l'expliquer pourquoi. Le conspirateur dont nous nous occupons est un homme résolu; nos espions ont découvert que ses amis lui avaient fait passer des limes, des cordages, tout ce qu'il faut pour exécuter une évasion. M* écoutes-tu bien?
Le bouefaer essuya la sueur qui découlait de son front.
— Par mon patron^ oui, seigneur, répondit-il ; j'écoute et j'entends. Que voùlez-yous que fasse un pauvre artisan commue moi^ contre un gentilhomme brave, résolu, habile au maniement des armes, sans doute?
— ^ Poltron I toi qui assomme» un taureau d'un seul coup ! on te dit que tu auras des aides. Le conspirateur a Umé les barreaux dp sa cage; tout est prêt...
— Ne serait-il pas plus simple, demanda naïvement Trasdoblo, de le changer de cellule, et de le mettre nu comme un ver, pour lui enlever les moyens d'essayer une nouvelle tentative ?
Le seigneur oïdor fronça le sourcil.
— Tu es plus épais encore que je ne croyais, ami Trasdoblo, gronda-t-il; la meilleure cellule, il faut que tu le saches, s'appelle une bière ; mets dedans autant de limes que tu voudras, des échelles de soie, et même ce levier à l'aide duquel le savant Archimède prétendait ébranler le monde, si la bière renferme un homme bien mort... comprends-tu? Le vrai motif est celui-ci : tant que cet homme vivra, l'existence de Philippe d'Espagne sera menacée. S'il travaille pour Richelieu ou pour Buekingham, pour don Juan de Portugal ou pour ces marchands de toile des Pays-Bas, on l'ignore, et peu importe. Il nous prête le flanc, nous frappons : quoi de plus naturel ?
Trasdoblo secoua la tête en soupirant.
— Si seulement je n'étais pour rien là dedans,^ mur* mura-t-il, je fais serment que je n'y veiTais point de mal.
-— En un mot comme en mille, continua Tancien intendant, nous prenons l'occasion aux chevenx. Au moment où le conspirateur, plein d'espoir, atteindra la cour oii se trouve ton cellier...
— Mais, objecta le boucher, s'il prend un autre chemin ?
— Il ne prendra pas un autre chemin. Tu t'élanceras hardiment à la tête de tes hommes en criant : Trahison 1.^.
— C'est la nuit, fit observer encore Trasdoblo, que les prisonniers s'évadent.
— Celui-ci s'évadera le jour. La nuit, les chiens basques sont lâchés dans les cours, tandis qu'à l'heure de la sieste tout dort, bétes et gens. Juge si ce complot était ourdi adroitementi • Aller songer à l'heure de la sieste!
— Le fait est, dit le boucher, que je n'aurais pas
pensé à cela.
— Cela seul peut te faire comprendre combien ce malfaiteur est dangereux; mais vous serez six contre un et il n aura point d'armes; les murs de la cour sont hauts, impossible qu'il vous échappe I
'*— Cependant...
— Le cas est bien simple : s*il vous échappe, je te promets, sous tel serment qu'il te plaira, qu'avant la fin de la semaine tu seras brûlé vif sur le parvis de la cathédrale.
A ce moment ils étaient tellement éloignés, que don
46 LE aOI DES GUEUX
Ramire entendait leurs voix comme un double murmure dominé complètement par le bruit des danses, dans rétablissement si fort imposé de maître Galfaros. Ils ne revinrent point cette fois sur leurs pas, Ramire les vit se donner une poignée de main, sans doute en sigue de pacte conclu. Pedro Gil tourna Tangle du Sépulcre et s'éloigna rapidement, tandis que le grand Trasdoblo, la tête appuyée sur la poitrine, regagnait à pas lents la rue Impériale.
Ramire était seul de nouveau. U resta un instant comme accablé, puis une sorte d'éblouissemeut le prit. Il se demanda s'il n'était pas le jouet d*un rêve.
Ramire était tout jeune. Il ne connaissait point la vie. Un seul fait pouvait le guider dans les circonstances présentée^ c'est que, là-bas, en Estramadure, il avait entendu parler d^ Pedro Gil comme d'un trattre, implacable ennemi des Medina-Geli, ses anciens seigneurs.
Le nom de Pedro Gil lui donnait tout d'un «coup le mot de l'énigme, et ce n'était pas cela qui l'embarrassait. Il s'agissait d'assassiner un prisonnier d'État à la forteresse d'Alcala de Guadaîra, et le chef des assassins était Pedro Gif, donc la victime devait être le duc de Hedina-Celi, prisonnier depuis quinze années dans cette même forteresse.
Mais ce Pedro Gil devait agir pour le compte de quelqu'un.
Et* toute cette trame se conduisait en dépit de la volonté du roi.
Que fairjB ? Le palais Medina-Geli était là à deux pas. Fallait-il prévenir la duchesse? Ce n'était qu'une femme, mais c'était une Tolède; le sang des ducs d'Albe coulait dans ses veines ; elle était fille du grand Gonzalve Penamacof , le Gid de FEstramadure ; elle était la femme de Hennan Ferez de Guzman, duc de Medina-Geli, le plus puissant s^gneur de l'Andalousie. A sa voix, la moitié de Séville se serait soulevée.
D^un autre côté, le roi était à rAlcazar. Ramire avait eu déjà cette idée : parler au roi.
Hais Ranûre était Espagnol et amoureux. Une autre pensée devait germer dans l'exaltation de son cerVeau : Sauver le duc tout seul, comme le bon roi Pelage, dit-on, gagnait les batailles.
Quel rêve pour un héros de vingt ansi La rjainde Ramire pressa involontairement son épée et il se dit dan^ le confiant orgueil de sa vaillance :
— Je ne veux pas d*aide, j'ai mon amour et mon épée.
Sa taille élégante et robuste à la fois se redressa au choc do cet immense espoir. Tout son être frémissait de désûr : il avait hâte; il aurait déjà voulu voir son épée flamboyer devant ces six rapières ennemies*
Aucun renseignement ne lui manquaif : il savait le lieu, l'heure, la forme qu^ prendrait le guet-apens, le nombre des assassins. L^ seule difficulté qui se présentât, c'était la hauteur de ces murailles dont on avait parlé ; mais en ce moment, Ramire avait des ailes. Il n'y avait
point, à son sens, de murailles assez hautes poui* arrêter , son élan vainqueur.
Pour ne point échapper aux bonnes habitudes de sa nation, il dut bien adresser en ce moment quelque lyrique prosopopée au balcon de sa maîtresse, au sommeil de Finnocence, aux parfums célestes de cette chambre où respirait son idole; il dut même composer quelques vers, propres à être chantés sur la guitare, où les yeuxd'Isabel .étaient expressément comparés aux étoiles du firmamer^ C'est le terroir. Mais nous passerons ces tendres chansons i^ous silence, pour dire que le calme vint, le calme qui suit toute vigoureuse résolution. Ramire se mittroidément en face de son audacieuse entreprise : il en combina Ias moyens, il en pesa Je fort et le faible.
Après comme avant la réflexion, Ramire se dit : ^
— - Jç ne veux pas d*aide !
n se roula dans son manteau, la tète appuyée contre son pilier, le regard tourné vers cette croisée qui était pour lui la porte du ciel. Ce n'était pas la première fois que notre Ramire dormait à la belle étoile. A force de regarder cette bienheureuse jalousie, ses yeux battirent, puis se fermèrent. Il avait du temps de reste jusqu'à l'heure de la sieste.
Quand le visiteur de nuit revint, au son des horloges, frapper aux carreaux du seigneur Galfaros pom* lever l'impôt du plaisir, il ne vit point cette niasse sombre, faisant corps avec le sombre pilastre. Il passa, jetant aux échos endormis son cri paisible et monotone.
•^^ LE aOl DES GUEUX 49
Ramire était déjà dans, le beau pays des songes^ Il voyait Isabel qui pleurait «t qui souriait sur le sein de son père.
Les heures de nuit cependant s'écoulaient.
L'aube vint nuancer peu à peu les objets environnants, comme ces premiers fils d'argent qui éclairent trop tôt l'ébène des noires chevelures.
Les étoiles pâlirent au zénith. Le dôme de Saint*Ilde« fonse eut un instant ces teintes fondues de la nacre de perle, où le gris, le rose et le violet se mêlent, se glacent et changent sous le regard surpris. La girouette dorée brilla faiblement. Puis les lignes orientales de la maison de Pilate sortirent du noir, montrant successivement toutes les bizarres grandeurs de cette architecture transplantée des saints lieux par le fameux aïeul des Médina, don Alonzo Ferez de Guzman, premier marquis de Tarifa.
C'était bien la maison de Pilate telle que le pieux et vaillant marquis l'avait vue à Jérusalem, lors de son pèlerinage. En face, et toujours sur ses terres, il avait fait construire une autre maison pour son fils atné. Au fond de la première cour se trouvait une reproduction du Saint Sépulcre. La branche de Medina-Celi avait été proscrite et dépossédée, au profit de Medina-Sidonia, sous Philippe I«'. La maison du Sépulcre, tombée en des mains étrangères, subissait cet incroyable destin de servir à une industrie difficile à préciser dans nos mœurs françaises : ceci à quelque cent pas des bureaux du saint
ftO LE ROI DES GUEUX
Office, si chatouilleux d'ordinaire pour tout ce qui, de près ou de loia^ touchait à la religion.
La clôture mauresque datait de la domination arabe. La maison du Sépulcre avait été bâtie sur remplacement des bains du sérail d*Aben-MaIeh.
La place de Jérusalem devait son nom à ces deux fondations du mai*quis de Tarifa, la maison de Pilate et le Sépulcre.
Notre beau Ramire dormait encore, quand le ])reniler rayon du soleil fit éclater les aigrettes écarlates qui s'élançaient des massifs de cactus sur la terrasse du palais de Hedina-Celi. La place était toujours déserte. ^ L'établissement de mattre Galfaros ne chantait plus. Saint- Udefonse, étalant au bout de la place ses rotondités de mosquée, n'avdt point encore tinté le premier appel de ses cloches, bien que ce fût le matin d'un dimanche.
Au moment où le campanile doré de la vieille basilique; après avoir grondé sourdement, commençait à sonner cinq heures, des bruits confus se firent entendre dans la rue des Caballerizas. C'étaient des voix joyeuses, dominant des pas de chevaux et des roulements de charrettes. Bientôt s'établit au travers de la place le»passage d'une véritable caravane. Les paysans de la campagne de Séville avaient profité de l'ouverture des portes et conduisaient leurs denrées au marché.
C'étaient des légumes de toutes sortes entassés dans des baquets ou portés à dos d'homme, de hautes pyramides de pastèques, de grenades^ d'oranges et de limons» <
LE ROI DES GUEUX ^Sl
des fruits vermeils, des raisins gros comme ceux de la Terre promise, des dattes de la frontiëre^ africaine, des , bananes et des pommes d'amour.
Les chevaux et les mules avaient leurs caparaçons de fèie; les hommes et les femmes portaient leur toilette , des grands jours. Plus d'un majo coquet donnait le bras à sa maja endimanchée; quelques couples dansaient la . manchega le long du chemin. t
En , même temps, non plus d*un seul point, mais de toutes les rues avoisinantes, d'autres groupes débouchaient. Il n'est à Séville pour se lever matin que les paysans et les gueux. Les gueux se montraient aussi empressés que les paysans.
«On les voyait se glisser prestement le long des maisons et (^urir vers l'église, où ils retenaient leurs places des deux côtés du perron.
A peine prenaient-ils le temps de tendre la main en passant aux marchands de fruits et de légumes, qui se gardaient bien pourtant de refuser la caridad afin d'avoir bonne chance au marché.
Pendant un quart d'heure environ, ce fut sur la place de Jérusalem un bruit, une animation, une cohue. Don Ramire ne s'éveillait point. Son rêve était obstiné. Villageois et villageoises lançaient au dormeur force quolibets; rien n'y faisait. La fatigue de Ramire tenait bon contre toutes ces espiègleries.
Au perron de l'église, il y avait des cris et des horions. La confrérie des gueux d'Andalousie était régie, depuis
u le grand Gafedado » qui florissaît sous Philippe III, par des lois très-sévères. Mais à quelle société les lois ontelles jamais manqué ! Les Institntes du c grand lépreux » avaient le sort de celles qui ont fait la gloire de l'empereur /ustinien. On les prisait fort, on ne les exécutait point. Les ^ueux du bon temps se plaignaient amèrement de cette décadence : on les traitait de barbons, et tout était dit. '
Seule au monde^ cette vertueuse république de Lacé^ démone sût allier la filouterie organisée au saint respect des vieillards.
ta bas, vis-à-vis du portail clos de Tantique mosquée, toutes les infirmités humaines étaient aux prises. Manchots, boiteux,. culs-de-jatte, paralytiques, aveugles, etc., se disputaient les meilleures places aux degrés du perron. Si le Grand Lépreiix^ du haut de l'empyréç, voyait en ce moment lés discordes intestines de sa famille, il devait être fort humilié de ce spectacle. Ce n'était entre confrères qu'injures et que bourrades. Les manchots frappaient des deux mains, les boiteux lançaient de sincères coups de pied, les paralytiques couraient en brandissant leurs béquilles. Il y avait un grand coquin pourvu de trois ulcères à vif, deux sur une jambe, un sur l'autre, qui ruait comme un cabri enragé.
Les gens du marché regardaient cela, riaient et passaient. En Espagne, on ne s'indigne point des ruses de la mendicité. Il faut que tout le monde vive.
Quand la dernière voiture de légumes tourna l'angle du
parvis, nos gueux étaient à peu près installés. On ne se disputait plus qu'entre retardataires dix second rang. La passion ne s'en mêlait plus. Chacun s'occupait déjà de réparer le désordre de sa follette : yous eussiez dit des comédiens en Ipge. Ceux qui avaient le bonheur de s'échelonner sur les degrés du perron donnaient une décente ^ tournure à leurs haillons, et se frottaient le visage de sa-, fran pour simuler la pâleur maladive ; d'autres mettaient une couche d'ocre rouge à leurs ulcères; d'autres resserraient les courroies qui forçaient leurs bras on leurs jambes à prendre des directions contre nature.
11 y avait une raison ici pour que la guerre civile fût promptement apaisée. Saint-Ildefonse était du nombre des églises interdites aux femmes. On sait que les femmes, dans les bagarres^ ne jouent le rôle de Sabines que par exception formelle.
Ce serait assurément, au théâtre, une chose effrayante et burlesque à la fois qu'un lever de rideau représentant le perron d'une église andalouse vers la fin. du xv!!"* siècle. Beaucoup d'écrivains ont dessiné ce tableau, mais quiconque tient une plume est taxé d'exagération. Le crayon vigoureux de Callot lui-même inspire plus de curiosité que 4e confiance. Ce qu'on ne voit plus, pour la majorité des hommes, n'a jamais existé.
V On crierait, selon toute probabilité , à l'invraisemblance, si quelque imprésario audacieux présentait au public cette pochade effrontée. On prononcerait le fameux anafhème : c'est forcé ! De par décision sans appel du
parterre éclairé, la chose serait déclarée malséante, coutrouvée, impossible.
Malséante, je ne dis pas non ; mais impossible ! Le pincean et la plume nous ont laissé des témoignages irrécusables. Notre immortel Le Sage a gazé la rudesse des descriptions espagnoles. Non seulement il n'a rien exagéré, mais encore il est resté bien au-dessous de la vérité.
Nous pensons qu'il a fait sagement en ceci, et nous n^essayerons point de reproduire au naturel l'amas d*immondices vivantes^ la cascade de plaies, la cohue de misèf68 fantastiques et terribles qui grouillaient sur les degrés de Saint-Ildefonse. L'intérêt de notre récit est ailleurs. Nous dirons seulement au lecteur : Une fo:s au seuil de ce sujet, si bizarres que soient vos imaginations, si fou que devienne votre cauchemar, ne craignez rien, allez toujours, vous ne risquez point d'inventer une grimace, une contorsion, une gangrène, une agonie. Les gueux andalous avaient atteint les extrêmes limites du possible. C'étaient les virtuoses de la mendicité. Ap'rës eux il faut tirer l'échelle.
On avait encore une heure à attendre jusqu'à l'ouverture des portés pour l'office du matin. Quelques-uns s'arrangèrent pour dormir; d'autres entamèrent l'entretien. SI vous avez jamais assisté à ces queues qui s'établissent de nuit à la porte de certaines banques célèbres, à la veille d'une grande souscription d'actions, vous pouvez vous faire une idée de la tranquillité soudaine qui succédait k
la récente agitation. Là-dedans tout est logique. On se bat tant qu'il y a quelque avantage à conq^érir ; mais, dès que les rangs sont légalement fixés, la paix est faite.
— Escaramujo, mon fils, dît un vieillard à barbe vénérable,^ dont les regards fixes et ternes jouaient la cécité à s'y, méprendre, ton manteau est trop neuf, et Ten voit percer le col de ta cbemise : ce sont là de mauvaises façons. Ton père était mon ami, je te dois mes conseils.
— Je reçois vos conseil»' avec tout le respect qui vous est dû, Gabacbo, notre ancien, répondit un jeune bomme maigre et haut sur jambes, qui s'était coupé le bras en le fourrant sous le corps de sa veste; mais vous appartenez à une école un peu surannée ; vos méthodes ont vieilli; nous autres, nous sommes les gueux de l'avenir !
Il se drapa dans son manteau, que le vénérable Gabacbo trouvait trop neuf, et qui était une honteuse guenille.
La partie la plus jeune de l'assemblée fit entendre un murmure approbateur.
— Je suis de l'école du grand lépreux, notre père et notre seigneur, répliqua le vieux Gabacho, non sans émotion ; je suis de l'école qui fit la gloire et le profit de notre confrérie. Avec nos lAéthodes, que vous appelez surannées, vous autres freluquets, prétendus novateurs, j'ai vu le temps ob je rapportais chaque soir quatre ou cinq écus à ma Brigida. En faites-vous autant, Capar^
rosa, Domingo, Palabras, Raspadillo, et toi-même, Escaramujo? Je vous le demande.
Gaparrosa était bien plus faraud encore que le bel Esearamujo. Il portait un justaucorps de soldat de, couleur bleue, raccommodé avec de larges pièces de toile jaune. Il avait des bottes à retroussis ressemelées dar vieux linge, et un sombrero sans fond dont les bords étaient presque tout neufs.
Il était de la classe des gueux sans infirmité apparente : il faisait le poitrinaire avec succès. Domingo était mulâtre. Il portait à la poitrine un chapelet de quinze cicatrices faites par la main barbare d*un commandeur. G*était une victime des blancs-.
Palabras, ou mieux don Manoël, était un gentilhomme. Gomme d'autres mendiants ont un violon ou une serinette, il avait l'histoire de sa noble famille pour exciter la pitié des passants.
Escaramujo n'avait pas son pareil pour tirer l'écume de ses gencives et simulerd'affreuses attaques d'épilepsie.
.Raspadillo, muet de naissance, avait pour industrie de montrer aux ftmes charitables sa bouche démesurément ouverte en poussant des cris inarticulés.
Gaparrosa, Domingo, Palabraé, Raspadilio, Escaramiyo sourirent avec suffisance et promenèrent leuris regards vaniteux sur la foule des estropiés, des ulcéreux, des déformés de tout genre qui les entouraient.
— Quel est notre but ? demanda le vieux Gabacho ; exciter la compassion, n'est-ce pas?
— Sans doute» sans doute, répliqua Escaramujo, qui passa sa main souillée dans ses cheveux plats et gras,: mais s'il se joint à la pitié un sentiment plus tendre, quel mal voyez-vous à cela?
Tous les vieux éclatèrent de rire. Caparrosa mit son chapeau sans fond de travers ; Domingo prit un air ter* rible, et Raspadillo, le muet^ prononça d'une toix claire :
— Je conçois qu'à votre ftge, avec vos traditions usées et vos habitudes un peu repoussantes, vous ne comptiez que sur la pitié, 6 mes respectés compagnons; mais nous, pourquoi vouloir que nous mettions de côté les avantages dont la nature nous a doués ? S'il passe une jeune senora, elle se détournera de vous pour admirer dans ma bouche ouverte l'ivoire de mes trente-deux dents.
— Ou le musculeux relief de ma poitrine, ajouta Domingo.
— Ou la dignité de ma tournure, déclama Palabras. Combien de fois duègnes et jolies dames ont murmuré à mon aspect : Ce don Manoël ne peut pas perdre ses grands airs d'hidalgo I
Caparrosa fit un geste de la main pour réclamer le silence.
— A quoi bon se vanter soi-même? dit-il. Je ne parlerai ni de mes avantage^ personnels, ni de mes talents. Je suis le plus habile, cela me suffit. Cessez vos re* proches, croyez-moi. Nous vous abandonnons vos plaie&
58 LE ROI DES GUËlTX
et tout l'attirail humiUaat de vos infirmités. (^ n*est pas absolument mauvais, mais cela yieiilit. Nommez-moi une chose qui soit éternelle ici-bas. L'école nouvelle, sans repousser systématiquement le^ anciens moyens, apporte à la confrérie des améliorations, des perfectionnements. Nous savons bien qu'aucune vérité ne conquiert à son début le droit de bourgeoisie; mais le temps, Dieu merci, sanctionne toutes les grandes découvertes. J'en appelle ag temps et à la justice de nos neveux !
Il dit, et drapa avec grâce, autour de ses épaules déguenillées, les lamentables loques de son manteau. La vieille école possédait peu d'adorateurs. Mazapan, le paralytique; Gengibre, voué à l'ulcère banal et rudimentaire ; Jabato, estropié du bras droit et de la jambe gauche, toux deux en un mot, qui se cramponnaient à l'enfance dé l'art, protestèrent par leurs murmures.
Gabacbo, vaincu dans cette lutte d'éloquence, s'écria : '~ Nous verrons si le saint Esteban d'Antequerre souffre cela.
— S'il ne le souffre pas !... commença Gaparrosa d'un ton provoquant.
— mes amis! interrompit un très-beau gueux à longue barbe blanche, au lieu de vous quereller, écoutez les avis de ma sage expérience.
Celui-ci était le modérateur, le trait d'union entre les écoles rivales. Par son âge, il appartenait à la jeune gueusérie, 4)ar le rôle qu'il avait adopté, il faisait partie des anciens. Il avait une trentaine d'années; il était cente-
naire de son état. Il avait su se donner avec an taet admirable toute la physionomie d'un patriarche courbé sous le poids de ses jours.
— Dans tous les pays, continua-t<-il sans rire, on a coutume de respecter la vieillesse. Quand j*étais jeune« je vous le dis, les hommes étaient meilleurs, et les cordons de leur bourse se lâchaient pour un oui ou pour un non. Le métier se perd, vous le savez aussi bien que moi; notre art est en décadence, et, au lieu des quatre ou cinq écus dont parlait tout à l'heure notre frère Gabacbo, nous avons bien de la peine à rapporter chaque soir dans nos familles quelques misérables cuartos. On a prononcé devant vous le nom du saint Esteban d'Antequerre^ illustre dans toutes les Espagnes. Ce personnage très-éminent a bien voulu consentir à devenir notre roi, en remplacement du saint Ignaz Mendez, notre dernier chef. Dieu soit loué! mais qu'il ne trouve point notre, confrérie rongée par des dissensions intestines ! Mère du Sauveur ! ne sommes-nous pas assez persécutés par les païens? Ne savez-vous point que ce mécréant de premier ministre veut chasser de Séville tous les mendiants avec ou sans besace, tous les pèlerins à bourdon et à coquille, tous les vagabonds, pour employer ses expressions méprisantes et maudites? Ne savez-vous pas cela?
Un grand murmure suivit ces paroles.
— De quoi se mêle-t-il? gronda Ëscaramu)o. ^
— A-t-il deux cœurs, dont un daifs sa cassette? •— À-t-il la peau doublée d'acier?
«0 LE ROI DE^ GiJEUX
-^ S*attaquer à un corps constitué depuis trois cents ans!
— Avec licence du saint-office, de l'hermandad et de la couronne !
La couronne était placée la dernière. Ces gueux ne miinquaient pas de flair politique.
— mes chers amis ! reprit le centenaire Plcaros, vertueux et prudent comme Nestor, ce premier ministre ne manque pas d'audace. Pour résister aux tentatives séditieuses qu'il médite contre nos privilèges et fueros, il faut un roi fort à la tète d'un peuple uni. On dit que le saint Estaban est une bonne tête ; beaucoup d'entre vous doivent le connaître.
— Moi! fit le vieux Gabacho^je l'ai vu tout jeune mendier en la ville de Medina-Sidonia, vers le temps o& je devins l'époux de ma Brigida. Toutes les escarcelles s'ouvraient à sa voix déchirante.
-^ Moi ! fit aussi Caparrosa, chef de la jeune école ; il est bel homme et platt aux dames.
— Il faisait le soldat invalide à Cadix en 38, ajouta Mazapan^ le paralytique; si vous l'aviez entendu raconter ses campagnes de Flandres 1
— A San Lucar, en 39, reprit Domingo, je fus obligé de quitter la ville^ parce que le superbe BBtaban portait, comme moi, la casaque du matelot. Il fallait ouïr ses voyages, ses tempêtes et ses traverses dans le pays des cannibales f
D'autres parlèrent encore, et ce fut un concert una«
LE ROI DBS GUEUX Ci
nime de louanges. Ceux-ci ravalent connu, estropié des deux jambes par suite du g/and incendie de Grenade en 1633 ; ceux-là lui avaient vu le poignet droit coupé par la barbarie des Maures de Tanger; tous avaient ouï parler de quelque miracle accompli par lui dans la gaie science de la gueuserie ; tous avouaient avec enthousiasme sa glorieuse supériorité. 11 n'y avait de différence qu'entre les appréciations eoncernant sa personne physique. La plupart de ceux qui l'avaient vu n'étaient point d'accord entre eux : les uns l'avaient vu vieillard, les autres, jeune homme. Raspadillo le voulait petit, Domingo affirmait qu'il était de très-haute taille, GabachQ le représentait fluet, Caparrosa soutenait qu'il possédait une fort honorable corpulence.
— mes amis 1 conclut le centenaire Picaros avec sa sagesse ordinaire, c'est qu'il joint à ses autres talents l'art d'un grime tout à fait supérieur. Moi aussi, je le connais. Que n'est-il parmi nous pour calmer nos inquiétudes et nos terreurs I Nous l'attendions hier ; il n'est point venu. Dieu veuille que la journée qui commence |ie s'achève point sans que nous fêtions son heureuse ai^ rivée !
Pendant que ces graves paroles étaient échangées entre pères conscrits dans l'assemblée des gueux, la jeunesse moins prévoyante, méprisant les positions sédentaires occupées par les anciens échelonnés sur le perron de Saint- Ildefonse, la jeunesse pelotait en attendant partie. Mara-* vedi, le gamin rachitiqae, jouait aux billes avec Plizon^
rcncéphale, dont la tète se grossissait de trois livres d*étoupe ; Barbiila, Tinnocent, sautait le mouton en compagnie du jeune Conejo, qui savait déjà tomber du haut mal. Quelques adolescents remuaient les dés sur le pavé; d'autres enfants, plus petits, roulaient joyeusement leurs haillonsxdans la poussière.
Il arriva que Haravedi aperçut don Ramire enveloppé dans son manteau et dormant au pied de son pilier. A cet âge le sommeil est bon, si dur que soit le lit où l'on repose, si inquiétantes aussi que puissent être les préo6capations de l'esprit. Don Ramire avait gardé sa position première. Sa face était tournée vers le balcon dlsabel, qui sans doute avait eu son dernier regard.
Son manteau seulement s'était dérangé et découvrait entièrement son visage. Il souriait à quelque rêve. C'était une bonne et belle figure, très-francbe, un peu naïve même, et dont les traits, déjà mâles, gardaient je ne sais quelle arrière-nuaace de douceur enfantine.
Maravedi lâcha ses billes et se coula le long de l'arcade mauresque. Il vint jusqu'au pilier dont la base servait d'oreiller au dormeur. '
— Holà ! cria-^-il, voici un gentilhomme qui va élrenner notre matinée !
En un clin d'oeil, deux douzaines de gueux furent sur pied.
— Les places tiennent-elles? fut-il demandé.
— Les places tiennent.
C'était un contrat. Les heureux qui étaient aux pre-«
mières stalles laissèrent une croûte de pain, un lambeau de n'importe quoi, pour témoigner de leur possession, et l'assemblée suivant la jeun ^sse longea clopin-dopant la maison du Sépulcre.
— Un gentilhomme, cela I s'écria P^abras avec mépris.
— Un mendiant plutôt, dit Gabacho en arrivant auprès de Ramire.
— Son manteau ne vaut pas trois pecetas, mes amis I fit Plcaros Nestor, qui toucha l'étoffe en connaisseur.
— Quelle teni;e ! ajouta le fier Gaparrosa.
Et le galant Ëscaramujo :
— Celui-là ne nous fera pas de tort auprès dés senoras de Se vil le.
— Et cependant, fit observer Raspadillo, toujours aimable, bienveillant et coquet, si vous donniez un coup de fer à ces cheveux, un coup de brosse à ce pourppint, il ne serait pas mal, ce jeune pataud d'Âragonaisl
Tous les Espagnols ont la marotte de reconnaître à la simple vue la provenance exacte d'un compatriote.
— Il est trop grand pour un Aragonais, décida Gabacho; c'est un Galicien.
— C'est un Castillan du haut en bas !
— Il n'est pas assez maigre pour un Castillan, riposta Escaramuj^o ; voyez son col ; il est trop blanc; c'est un Basque.
— Il est ifop décoyiplé pour un Basque, c'est un Catalan .
— Un Portugais plutôt !
— Allons donc! trancha Caparrosa, ne reconnaissezvous paâ le Marcien à ce nez droit, h, cette bouche?...
— mes amis I je pencherais à croire que ce jeune aventurier est un Léonais, s'il n'a pas cependant re^u le
jour dans la Navarre.
Ainsi parla le centenaire Picaros. Maravedi s'écria :
— Il faut savoir cela et lui épousseter les reins avec nos gaules, s'il vient pour nous faire concurrence.
Le manteau de Ramire cachait son épée. No^ gueux, se voyant cinquante contre un, étaient animés d'un courage extraordinaire : ils se sentaient d'humeur plaisante ce matin. Ce ne fut qu'un cri :
— Éveillons le drôle ! éveillons-le î
Ramire s'agita légèrement dans son sommeil, et nos gueux de rire :
— Une paille ! dit Escaramujo. Maravedi, chatouillelui l'oreille.
Blaravedi, Plizon, Gonejo, Barbilla et les autres gueusillons se mirent aussitôt à ramasser sur le pavé les brins de paille tombés des charrettes. Ils revinrent tous ensemble armés de longues tiges, et entourèrent le dormeur. On faisait silence. Maravedi s'empara d'une oreille, Bar-
billa prit l'autre, Plizon et Cornejo, présentant leurs fétus aux narines de Ramire, commencèrent à le chatouil- 1er doucement.
En conscience, ce jeu eût été plus sûr avec l'honnête Bobazon endormi là-bas, sous la voûte, près de la fontaine.
Ramire eut deux ou trois petites convulsions qui réjouirent fort la galerie ; puis, s'éveillaht tout à coup, il ouvrit les yeux et bondit sur ses pieds comme un ressort qui se détend.
Les gueux reculèrent au seul éclair de ses yeux. Le regard àa jeune drôle f comme ils rappelaient, leur ôtait ' toute envie de savoir s'il était de Galice, de Navarre ou bien d'ailleurs.
Dans ce premier moment de trouble, Ramire porta la mainà son épée. Aussitôt tous les chapeaux furent tendus^ tous les corps se contournèrent, chacun était à SOI) rôle.
Ramire se vit entouré d'un cercle de boiteux, de manchots, d'aveugles et de paralytiques. Les enfants euxmêmes étaient chargés d'effrayantes infirmités.
Et tout ce peuple d'invalides entonna en chœur une lamentable plainte.
— Seigneur cavalier, ayez pitié d'un malheureux privé de la vue! disait Gabacho.
— La charité ! criaient Mazapan et Gengibre.
Le muet Raspadillo ouvrait^ une énorme bouche d'oti sortaient des sons inhumains.
Caparrosa toussait à l'écart, tenant à deux mains sa poitrine déchirée.
Domingo gémissait en langage créole.
Escaramujo écumait et grinçait sur le pavé.
— mon noble ami, chantait Picaros, donnez un morceau de pain à celui que la colère de Dieu tient trop longtemps en captivité sur la terre. J'ai connu peut-être le
66 LE ROI DES GUEU:i^
père de votre aïeul; secourez mon grand âge : bier, j'entamai par la prière et le ^'^ûne ma cent treizième année. '
II était courbé, maintenant, ce Nestor ; sa barbe blanche balayait son nombril ; ses pauvres jambes tremblottaient. Vous eussiez été tenté de dire en le voyant : Ce bon père paratt encore plus que son âge.
Gabacho r^v/ontait comment il avait perdu la vue par le feu du ciel ; Jabado, en équilibre sur sa bonne jambe, montrait, de la main gauche, la ballehollandaise qui lui avait enlevé le bras droit. Don Manoël Palabras récitait le poëme des malheurs de sa famille ; Maravedi, contourna .en Z ; Plizon, tenant à deux jnains sa tête monstrueuse; Barbilla, riant son rire idiot ; Comejo, sautant comme une learpe et singeant les convulsions de la danse de Saint- Gui, poussaient d'affreux glapissements.
— Seigneur cavalier, pitié pour une misérable créature !
— Paralytique depuis quatorze ans, seigneur cavalier !
— Cent treize ans d'âge, ô mon très-noble ami !
Et des cris et des sanglots, et des plaintes qui peignaient le cœur.
A.U lieu de dégainer, Ramire se boucha les oreilles.
Puis, ayant détaillé du regard toutes les épouvantable", détresses qui grouillaient autour de lui, il prit so^ sop pourpoint un boursicot de cuir, hélas 1 plat "«o'^S''^ Cti gâteau dé mais grenadin, et dit avec une éiucère compassion ,
*- Par saint Jacques, * patron de mon vénéré père, je suis pauvre comme lob, mais en voici qui ont Taii encore plus pauvres que moi ! Mes camariides, je ne peux pas vous guérir de vos infirmités, mais j'ai quatre pistolesd'or dans ma. bourse, et je les partagerai avec vous.
LE PARVIS DE SÂINT^ILDGFONSB
Dans les classes les plus avilies, il reste toujours un atome de sens moral. Si petit qu'il soit, et engourdi que vous le vouliez supposer, cet atome peut être mis en mouvement au choc de certaines émotions. Le cœur des bandits vibre pour le courage; l'âme d'un mendiant émérite peut tressaillir au contact de la générosité.
Ne vous étonnez pas trop : ils en vivent.
Nos gueux de Séville n'avaient absolument rien espéré de ce pauvre beau garçon, dont le costume n'annonçait rien moins que l'opulence. Ils l'avaient pris d'abord pour un homme qu'on pouvait berner impunément; puis, désabusés tout à coup par le clair et vaillant regard qui avait jailli comme un feu de sa paupière ouverte, ils s'étaient attendus à une grêle de coups de plat d'épée.
La comédie qu'ils venadent de jouer n'avait qu'un
but : se garer du châtiment mérité. Chaque animal poltron se sert instinctivement des armes qui sont à son usage : le lièvre court, le porc*épic hérisse ses dards, le bélier tend ses cornes^ le putois l&che, en prenant la fuite, ce gaz asphyxiant que la nature lui a donné en guise de bouelier. Nos gueux faisaient comme le putois, comme le lièvre et comme le hérisson : ils se défendaient. Ce concert de lamentables antiennes est larme des gueux.
Quand ils virent le jeune étranger entr^ouvrir sou pourpoint trop mûr et tirer cette pauvre escarcelle efflanquée, je vous le dis, ils eurent honte et remords. Pour la première fois, les trois quarts d'entre eux eurent la velléité de refuser l'aubaine. Tous ensemble, ils cessèrent leurs cris et se mirent à s'entre-regarder d'un air sournois.
Ramire tendait ses deux pièces d'or.
Personne n'avançait la main pour les prendre.
— Eh bien ! dit-il en souriant, avez-vous peur de moi, mes pauvres gens?
Personne encore ne bougea.
Le rouge monta au front de Ramire.
— Téte-bleu I gronda-t-il, pris tput à coup par un soupçon; est-ce mon habit? Les coquins auraient-ils compassion de moi? Prenez, mes drôles, prenez vite, ou gare à vous !
Ses sourcils étaient froncés. Il y avait une menace si naïve dans sa prunelle allumée, qu'un mouvement de
recul se fit parmi les gueux. Seul, Picaros, à qai son ftge avancé donnait un aplomb considérable, avança d'un pas et tendit sa main dont la couleur ne se peut dire.
— mon illustre et sensible enfant, prononça ce Nestor des mendiants andalous, ne vous méprenez point sur le sentiment qui nous anime. Nous sommes surpris de tant de magnanimité, voilà tout. Les ricl^es habitants de cette capitale ne nous ont point habitués à tant de munificence. Si vous êtes un prince déguisé, nous saurons respecter votre incognito.
Ramire secoua la tête en souriant.
— mon cher et illustre bienfaiteur, reprit Picaros, si vous n'êtes pas un prince, il faut s'en prendre uniquement au hasard de la naissance ; vous méritiez de Tétre. Loin de refuser vos dons, nous garderons vos pistoles comme des reliques...
— Ah çà ! demanda aussitôt Ramire, si vous parlez de mettre ainsi des écus sous cloche, vous ne mourez donc pas de faim ?
Pour d'autres, la question aurait pu être embarrassante ; mais Picaros leva en l'air son vieux sombrero battu par la tempête, et agita ses deux bras en criant :
— Vive le très-illustre étranger!
Aussitôt le ciel fut obscurci par les débris de chapeaux qui voltigèrent en tourbillonnant, et cinquante voix répétèrent en chœur :
— Vive le très-illustre étranger !
70 LE ROI DES GVHyi ^
Après quoi, les gueux se retirè|ent à reculonsi saluant de troiB pas en trois pas avec un ^ très-remarquable ensemble*
Parmi les saints qui furent prodigués à cette occasion, il faut citer ceux de la nouvelle école. Tandis que Gabacbo et les vieux élèves du Grand Lé'preux dessinaient des révérences un peu surannées, Escaramujo, RaspadiUo, Palabras, Caparrosa, sUnclinaient chacun selon sa fant&isie, en novateurs hardis qu'ils étaient, et le mulâtre Domingo, levant ses deux indicateurs à la hauteur <to ses oreilles, tournait sur lui-même en vrai Congo qu'était son père.
Le premier son de cloche appelant les fidèles à Toffice du matin ébranla le vieux clocher de Saint-Ildefonse. Gomme si elles eussent répondu à cette voix, deux ou trois servantes andalouses, court-vétues et cachs^nt à demi leurs formes rebondies sous la pèlerine dé dentelle, sortirent de la maison du Sépulcre, dont toutes les portes, étaient restées closes jusqu'alors. Leurs cheveux abondants étaient emprisonnés dans la résille de soie, et tontes les trois portaient sur l'oreille une cocarde rouge «n l'honneur du comte-duc, que le seignenr Galfàros, leur maître, plaçait en tète de ses puissants protecteurs. ^
Elles apportèrent de petites tables rondes qu'elles dressèrent sur pliants le long de l'arcade mauresque, et des escabelles montées sur un seal pied, dont la tige était terminée par un lourà triangle de bois massif.
Elles étaient accortes et toutes frétillantes, ces jolies filles, malgré leurs yeux gros de sommeil.
Les gueux regagnaient leur poste. On entendait jouer les barres de fer qui' appuyaient à l'intérieur la grande porte de Téglise. Quelques jalousies se relevaient çà et là aux façades des logis voisins, mais tout semblait dormir eneore dans la maison de Pilate.
Ramire Jeta un regard de ce côté, au lieu de répondre aux œillades agaçantes des trois Ândalouses, qui s'étaient fait part déjà de cette observation que ce beau cavaUer n'avait pas l'air de cacher dans ses poches tous les trésors du Nouveau-Monde. D'instinct, Ramire avait drapé son manteau et redrassé ta taille gracieuse. Ce fut peine perdue. Rien i£c se mouvait derrière la jalousie toujours baissée dlsabel.
Ramire seatait son estomac. Les Andalouses lui avaient déjà demandé d'un air engageant et flatteur s'il ne lui ' fallait point à déjeuner. Avant de prendre son repas» il pensa qu'il était bon de faire un peu de toilette, car de minute en minute cette chère jalousie pouvait se relever.
Ramire gagna la voûte sous laquelle les ronflements de Bobazon faisaient l'effet d'un oi^e. Les chevaux n'avaient pas bougé. Bobazon n'avait fait qu'un somme. Il ne s'éveilla qu'au troisième coup de pied de son maître.
— Oh I oh ! dit-il en se frottant ks yeux, les nuits sont courtes en ce pays. J'ai idée que j« casserais bien une croûte, seigneur ^:AvAQt^^
Ramîre lai mit les brides des dejiu ebevaux dans la main, et le mena par le bras jusqu'à rentrée de la rae.
— Vois-tu cette enseigne î lui demanda-t-il.
— Une tète sur un plat, commença Bobazon ; ils donnent à manger là dedans ?
— Saint-Iean-Baptiste ! c'est une hôtellerie. Voilà douze réaux pour, notre déjeuner à tous les trois. A quelque heure du jour que je me présente, il faut que je trouve mon cheval prêt.
Jusqu'à ce moment, la singulière représentation qu'il avait eue à son réveil laissait un peu de trouble dans ses idées. Cependajit le souvenir de ce mystérieux entretien qu'il avait entendu cette nuit sous l'arcade mauresque lui revenait peu à peu. Il reprenait conscience de l'aventure qu'il avait résolu de tenter.
' — Et Votre Seigneurie ne vient pas avec moi? demanda Bobazon.
— A tes chevaux, et attends !
Telle fut la réponse de don Ramire, qui parlait ferme quand il voulait, malgré son vieux manteau et son justaucorps à l'ancienne mode.
Bobazon s'éloigna. Il tenait réellement plus au déjeuner qu'à la compagnie de son jeune maître.
Ramire revint vers la fontaine et s'y baigna le visage. Il fit ses ablutions de son mieux, brossa son pourpoint et ses chausses tant bien que mal^ nettoya ses bottes, secoua son manteau et lustra son feutre en ayant soin de disposer la branche de myrte de façon à cacher les priu'*
cipales injures du temps. Ensuite il rejeta en arrière à Taide de ses dix doigts, ce peigne qui ne manque à personne, ]a magnifique abondance de ses cbey«ux noirs comme le jais.
Cela fait, il se mira un peu dans la fontaine et rougît légèrement, parce qu'il n'avait pu s'empêcher de sourire à la fière beauté du visage que la clarté de l'eau lui renvoyait.
Sa toilette était achevée, son manteau bouclé, son feutre à sa place.
— Holà ! mes belles ! s'écria-t-il en revenant vers les tables, me voici prêt à déjeuner.
[1 préférait cet endroit à l'hôtellerie de Saint-Jean- Baptiste, à cause de cette bienheureuse fenêtre dont la jalousie montrait, juste en face de lui, ses planchettes toujours immobiles.
— Qu'elle reste ou qu'elle sorte, se disait-il, je la verrai. Sa vue seule m'inspirera ce que je dois faire.
— Que faut-il servir au seigneur cavalier î demandèrent les servantes andalouses, qui étaient accourues toutes les trois à la fois.
Elles appuyaient leurs mains sur la table etpenchaien leurs souriants visages autour du sien.
— La première chose venue, répondit Ramire.
— Qu'entend Sa Seigneurie par la première chose venue? Un pâté de France? Une belette musquée au mostillo 7
ti , LE ROI DES GUEUX
liôiorès montra ses belles dents bianclies pour respirer; Màriqùîtà llnterroinpit :
^^ Sa Seigneurie n'a pas l'air d'un juif, oh! honl dit-elle; lui servira-t-on la dentelle de jambon de Min'ôttiué 1
es lombes de chevreau à là comte-duc ? ajouta Juàhà, iâ Vrbisièmè servante.
Et toutes ensemble :
9- lies (feurs neiges à'ùx mille ISciïrs, plutôt? tîn potpourri de petits pieds ? du cuescos de Tanger ?
^^ bh'e sôûpe i là bière, reprit Dolorès, si Sa Seigneu' rie vient de Flandre ?
•^ ttù caviar, si le cavalier vient de Hollande î
'•^^ b'es gôuj'ôiis dû G'ùàdàlqùivir : des becfîgues à la Mâncàdàtiib îlion coniit dans le mààère? des cèpes de Xérès î
î=- teés bèll'ès filles, ïnterrôinpil; ttarnire,dn peu décon^ ceH^, mais Souriant à Vous ces sourires, avez-vous du pain frais, du petit vin d'Estramadure et une tranche dé îtoMg'è rbùge A'é là tSràhjà ?
MèS hé Se ïhOqùèréhl J)6iht. il élait trop beau, trop jeune, trop fier. Elles disparurent comme un essaim qui s'eftVoVé, après lui avoir ciécoché trois oeillades.
Sans cette riche teille, si fine et si bien campée, sans ce regard de féù, sans cette chevelure de soie dont les anneaux mouillés jouaient sur ces mâles épaules, comme elfês auràlfeht raillé, lés rieuses et les folies, le petit ^via d'Ëstramadure et le fromage rouge de la Granja !
LE Ù'Ôi DES GÙÈÙX ik
bepuîs q'ù'èiics étaient; servanites dans rîtàbïîssement du seigneur Galfaros, elles ne se souvenaient 'point d'avoir vu un geulîlhômmé 'demandant pour son dèjeii- Der du fromage, du paiii et du vîh.
Nous ne voudrions pas ternir la réputation de TEspagne. L'Espagne jpasse à bon droit pour le pays sobre par excellence. Là-bas, un liomiiie robuste peut Vivre d'un oignon salé ou d'un petit morceau de chocolat : c'est da l'histoire.
Mais rétablissement gastronomique du seigneur Galfaros est de rhistoiré aussi. La séduisante nomenclature des mets, détaillée par Mariquita, Juana et Dolorès, trois Andalouses au teint bruni, ne doit point être prise pour une affaire de fantaisie. Nous sommes sous Philippe IV, dont le règne fut le Bas- Empire de l'Espagne* Les guerres de ï'iandres et de Hollande avaient donné à la jeunesse espagnole tous les vices des pays gloutons* Les âls de ces fiers hidalgos à fraise, dont la maigreur austère effrayait les gais compagnons du Béarnais, avaient
appris à boire sec, à manger de bons morceaux, et à faire l'amour à la française.
À Madrid et à Séville, le vent de la mode soufflait d^ France.
Or, les modes françaises sontchàrmantes à Paris, pour-» quoi son't-ellès si laides ailleurs ?
L'établissement du seigneur Galfaros prospérait en conséquence de ce changement de mœurs. Il réunissait plusieurs spécialitéSé C'était à la fois un noble cabaret^
; ..;J:.::i de 31i-
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de bataille.
^u.^i^,A^a u....jtes, gr&ce à l'empressement
Iles filles, don Ramire eut son modeste'dé-
se plaça, comme de raison, te visage tourna
ite feoêtre qui était pour lui l'Orient, car il espé-
une taverne, une académie d'armes, une saile^ de danse et un théâtre. /
C'était encore un petit pré aux Clercs.
La fin da seizième siècle avait été, comme chacun peut le savoir, malade d'une véritable épidémie de duels. La manie de s'entr'égorger courtoisement avait atteint dans presque toute l'Europe ces proportions déployables qui ont défrayé chez nous tant de drames et tant de romans. Malgré la triste célébrité des rencontres qui eurent lieu à la cour de France sous Henri III et Louis XIII, nous pouvons affirmer en toute sincérité que de l'autre côté des Pyrénées c'était bien autre chose encore. En Espagne, les combattants principaux avaient coutume de prendre cinq, six et jusqu'à douze seconds; ce n^étaient plus des combats singuliers, 'mais bien des batailles rangées.Dans le duel deHenriquez de Silva-Pedroso contre le Poilugais da Costa, qui eut lieu à Badajoz en 1603,dix-sept gentilshommes restèrent morts sur le pré.
Aussi le commencement du xvii* siècle fut-il marqué dans les divers Etats de l'Europe par une extrême sévérité contre les duels. Cette sévérité fut loin d*être toujours efficace ; mais on doit constater les efforts du cardinal de Richelieu en France, du duc de Buckingham en Angleterre, et du comte-duc d'Olivarez en Espagne.
Celui-di surtout, poussant les choses à l'excès, selon le génie de sa nation, avait mis le saint-office de la partie, et son édit de 1634 rendait les duellistes justiciables du tribunal de l'inquisition. «
Peut-être l'inquisition condamna-t-elle ^u bûcber çà et là quelques Jiobereaux trop chatouilleux, mais l'histoire ne cite aucun grand d'Espagne exécuté pour fait de duel.
On se battait à couvert pour éluder la loi : il y avait des maisons de duel, comme nous voyons en France des maisons clandestines de jeux, depuis que le hasard est une divinité persécutée. •
L'établissement du seigneur Galfaros réunissait à tous ses autres agréments une cour ou patio entourée de ma-gnifiques orangers, qui passait pour être le champ clos le plus commode du monde entier. Le seigneur Galfaros payait-il pour cette dernière industrie un impôt spécial ? nous ne saurions le dire ; mais le fait était notoire à Se-ville : la cour des Castro avait dans la capitale andalouse la même réputation que le pré aux Clercs à Paris.
Qo. appelait le patio la cour des Castro, à cause d'une /rencontre sanglante qui avait eu lieu là, au début du règne de Philippe IV, entre les trois fils de Miguel de Castro y Fuentes, marquis de Ciudad-Réal, et trois jeunes gens portant le même nom, issus de la branche de Gastro-Cladaval. Joacbim de Gastro-Cadaval resta seul contre trois, comme le plus jeune des HoraÊes, et demeura comme lui maître du champ de bataille.
Au bout de quelques minutes, grâce à l'empressement des trois belles filles, don Ramire eut son modeste' déjeuner. Il se plaça, comme de raison, le visage tourné vers cette fenêtre qui était pour lui l'Orient, car il espé-
18 LE Rai DÇS GUEUX
çait y yoir leyçr ^qi^ soleil, puis il attaqua son paîu et ççoi ÎT^ïpagç 9veç la Ya,iUanc? d'ua ^on estomac qui ne c'est pas rpsts^flçé ^.çipu^s yiij^gt-quatrç heures.
Les portes de l'église étaient ouvertes. Quelques rs^res |i^è][es^ cpn(imçnçaiçç\t îj sft çlirigeç vers ^e sa\n^ lieu, (ià- Wk ce pç s.9i^t p,^s s^ft\^mç^t les i^auvr^es ge^s qui en- ^dcuit les ççie;jse$ Q;iati|;^^ëre3. Cçi que l'on cj^aint le plus en Espagne, c'est la chaleur du m\\\e\jL d^ ifiur ; aussi ^jt-ofl \^^ ^QJûfix^^ l€is, plfts ^v^ HHg» ymv ai^i^ pre-
Ç'é^^t 4ox^p l'c^^b^ifl^ qw çp.mmeflçattppur ^os gueux, m ^.^ meimoflt déià ^éçiçusçiffiç^^ e^ft b^çgne. Nous les aYP95 Ww Y\i5 trayaiUçjr tçut à Vhçuvp, pastis c'était eç q^çlquç sprte \^ b?\gatellp ^p 1^ poçte. HJa^^eiftai^t, ^Is ïftPftpligi^aiemt leuvs. fp^ç^iq^s pow totut de bpfl, et Vopeille, à cçaiit ps^s k \^ WQ^p, é^i^ littér^,lpnftea>6^§tS0urdie
D^r Jeur3 gémi^samfts c^m^ws.
ï^mive iXax\ (léspvçi^s fait ^ aei tapAgô; il n'eA perdait pasî une bpuchéç ; mais ^^ bruit dç rires eut lieu à l'intérieur de la waispfl du Sô^uiere, ^wX le5 pprtes s'ouvrisent bientôt avec fracas ppur dQuyer passage h une demidp.uzaiue de jeunes seig^eurs dent Vhumeur semblait Jort joyeuse, ieurs habits et ie^rs ppiffures ea désordre' à cette heure si peu avancée, aeewsaiejit u^e nuit deplavslrs. I1& étaient pAles, teurs yeux tatous gisaient la fatigue de l'orgie, ils avaient Vair de s.e glprifier de leur démarche cl^ianeelante.
Brusque tfius étaient l\ah\Ués à 1^ françaisçiy sauf uoi
fçtafd(^p quelques apnées sur \^ pio^Ç!. B^ aY^^e^lt^e costume de ^ cppr ^e Louis XD^j surçha^rgé ^ft t^iU?4f ^ Ç^ ^çi çjçntellea. lis portaient fort bien, pour la ç^part, pçt açpcjn^f pifleflt t^éâtr^V C'étaient çjehçafl^Jiç^uu^.gfp, M PÇ? ^îWte??^, ?i^ P^U fpus, un peu YÂ^es^ ip[\a^ ftçhîçs |)|çi§ (juç lé rçii, paç ^^fnt-^acgues ! et bons ^v^çitg pi^f» ^p§§us le. u^w<5hé-
ceinturons et en secouant la soie e^ Iç y^PW^ â^ teH¥^ ÇS^^fiPîïîH- V?^- ^PS se, ç^npçièrent e^itre Içs p^îgçs pour
autour des tables, et demai[idèrf nt 4^s sp,f^e^ f|^f^%\|^f •
— Ventre-saint-gris ! dit un gros petit bonhoqii^e, frais comme un Flamand, coiffé de cheveux rouss^tres et frisottants et qui semblait bien heureux de connaître ce juron d'outre-monts, il sent le renfermé chez ce Galfaros quandwipnt le matin. Un sorbet au lotus, mignonne I
' — Fade ! fade ! Narciso, mon cousin, repartit un grand beau cavalier, qui se jeta indolemment Sur un siège ; du vin de France, Mariquita, et de l'herbe de Tabago, ma jolie !
— Voilà Pescaire qui va nous enfumer comme des jam* bons } crièrent quelques voix.
Et d'autres :
— Le marquis a raison. Du tabac ! du tabac \
Bn France, Tambassadeur Nicot offrit, dit-on, la première prise à Catherine de Médicis; mais Fcrnand Ç^^t^pv^^t ^PPTÎ^ l^^a^?\c eflÇspî^gne dès Taouée 1520.
Il y eat aes édils sur Tusage de Vherbe de Tabago^ dès le commencement du règne de Philippe III.
Le marquis de Pescair£ alluma une cigarille, qui certes eût paru grossière et mal tournée aux amateurs raffinés du paînatella ; mais il parut en respirer la fumée avec une précoce sensualité. Deux ou Irois autres l'imitèrent, tandis que don Narciso de Cordoue et quelques délicats se beqchaient les narines avec leurs mouchoirs brodés en criant fi I de tout leur cœur.
— Seigneurs, dit Pescaire entouré d'un nuage, je n*es* time la découverte du Nouveau*Honde que pour cette feuille narcotique et parfumée...
— Mais savez-vous, interrompit Narciso en colère, que ce Chuchillo se familiarise, et qu'il ne .convient pas i des fils de bonne maison de frayer de trop près avec un piqueur de taureaux?
Il frisa le croc de sa moustache rousse avec beaucoup de dignité. C'était un bon gros comique, chose rare en Espagne, où les comiques sont généralement mauvais et maigres.
— Bah ! fît Jaime de Luna, un des novateurs qui se permettaient le cigare, Chuchillo te déplaît, Cordova, parce que la petite Ximena le regarde.
— C'est un ange que cette Ximena! s'écrièrent kla fois le JHinie comte de Solo-Mayor et don Julian de Çilva.
— J'aime mieux Cariv]on, dit Luna.
— Seraûua est bien charmante aussi, ajouta le petit
(farciso de Cordoue; mais je ne sais pas ce qu'elles ont toutes à courir après ceChuchilio maudit!
-^ Quand le comte de Palomàs n'est pas là, pourtant, fit observer Mariquita, ^jui apportait un plateau chargé de sorbets.
— Don Juan ! s'écria-t-on aussitôt de toutes parts; où ^ diable est don Juan de Haro, comte de Palomas ?
— Voilà deux nuits que nous ne Tavons vu.
' — S'est-il fait ermite î
— A-t-il pris du goût pour les graves tertulias de la duchesse sa tante ?
— Ou travaille-t-il avec son oncle le comte-duc î
Le marquis de Peseaire lança une bouffée' de vapeur avec autant de science et de netteté que pourrait le faire de nos jours le plus agréable fumeur du boulevard de rOpéra.
Après quoi il bailla en disant :
— Il se dérange, seigneurs, nous devrions veiller à cela. / Ramire, à qui, nous sommes obligés de l'avouer, aucun
de ces jeunes et brilianls seigneurs n'avait fait la moindre attention, les regardait, au contraire, avec une avide euriosité. Il était aisé de deviner que Ramire n!avait jamais rien vu de pareil. Sa curiosité, du reste, était exempte de toute malveillance. Leurs discours le faisaient sourire ; il les trouvait beaux et joyeux. Bien que leurs costumes fussent très-opposés à la ihode adoptée par les seigneurs de l'Estramadure, Ramire en admirait sincèrement l'élé-' gance* Il se disait :
— Yoilà dftflç çîS jefln^s çQurtisâ^^?. dont on nous paiv; lait tant à VflWY?^?^^.^ ^^ Se^la^angaç \ Ils n'ont point, e^^ cofl^ciencçi, pj^y^^o^^ft^es a'ç^çoffi^uniés ni de ré-
P.ï'p.ftvés, Ce bon Ramire, comme vous le voyez, avait été h
VuniY^rsi^é dç Sç\lam2\n.(ï^ç.
C'était pp\^t-êtr^ m savant, çi^algré soi^ justaucorps dç bufQe et s?j loflpç ép^^e qui reposait, a^vec soç feutre pelé, sur une table vide, entre lui et i^os év2jp9.rés.
fiarçû toi^ç ççs ieu^^çs gçi^s, il ^vait remarqué surtout celui qu'on appelait le marquis de Pescs^ire.
A^x yeiix de ^mV!^^ 9^ \^W f?^^^ ?^^^^* d'autres pe^éesî que \^^ rêves st^p^des fle ViT^esse pu Içs f^tiles . c$kprice.s de l§ d^^^auche.
pe bçift Ramire ^^t peut-$tre uu çbservate^r.
— Mauvaise matinée I grondait cependant Gabacbq sur sa marche; qu'as-tu fait, ïSÇ^W?
inçflx pçc^^s, â pon ami, çt avec quelle peine!
— -^vçiz-vpu^ YU SQ^s soi^ voilç la ^)puche yosç de QÇlttft §ei^pV^ qft^ «l'a dpnn^. m dourqî deTOn^a ce fet d'Esçar^n^uJo.
— Pha«^p 4uJ^e qiii paçsft pae gy§§e uu cua^rto, ^9m AftWingQ. ViYft Ri^U 1 VaY^ï^tç^gf çst ^ I9 jçuttO ôcple.
— ta charM, pohlft seiguçuf, pour les mérites de U rmeducieU
— û mes awis ! du pain pour ks derniers jours d'un chrétien qui a confessé la foi pendant cent treiza ans I
— Senora, pour que Dieu vous garde la céleste beauté de Vos yeux !
— Carajo ! fit Mazapan avec découragement, le métier s'en va, les bourses sont sourdes.
— Et ceux-là qui ont bu toute la nuit, reprit Gahachp en mpntrant nos j|eu^e.s sei^ne^irs, achèvent de s'emplir la panse, avant d'aller se coucher à l'heure où les honnÊtes gens se IJîvent.
— C'est une hoflte! c'est vi). scandale!
— pest v^Tifi insulte ^ iiotrp. vçTt^euse inçjigençç! !
— noble mèye de deiiîj çré£\t\irç,s cliarw^î^i^tç^ Uû p^iivre may^yédi jf>puy a.chçtçr ^^\i y^àw |pes n^^^heu^fox petits enfants!
Gabac^io çi^^ ^r\^ fli^ ^ftu^Q j^fti^ç cet ^\o^^^\ Jffipel; l^l\ç^ à p,\'op,o,s,
— À p^rtagfr, n'est^çç p,^?, jf.opl<f ^^ççipî ç^r^a |fl^.iîôt Ç^p,^r,rosa, pQsf çofluçtteçp^flt çt §MTW\t ^Y^c §î4pft-
— Nous aypfls t(R^5 ile§. eiif^flt^, ^Pfl^^ ^fflii^SB-. Et ce p,çti^ f fffoi^^é 4p ?Iar^vçdi aç^ievf^ :
H swora passif sans çëppfldrp. (^ sç jç,^ ^^r G^^a- ?!«>•? SWi iW^ W peu ^fl ççutçît^ fW ^^.ÎÇ.n^r.ç le pain de sa 'Camille. Le centenaire Picaros eut une ^4^^^^^^^ à la joue. Il s'était moiitr^, ardent c^fliipiÇ, Vfi ^wàe
Un çontadpr. p'{(vançait justemerU, précédant sa fao^ille
— Ohl le plus généreux des hommes, s'écria Picaros en lui barrant le passage, voyez mon sang qui coule! la vieillesse a paralysé mes mouvements; mes pas chancellent sous lei poids de Tâge ; je suis tombé sur le pavé... Ne donnerez-vous pas au vieillard de cent treize ans?
— Je lui donnerai, interrompit le contadpr, en l'écartant de son bras replet, je lui donnerai un sage conseil qui-vaat mieux que de l'or. Une autre fois, bonhomme» regardez à vos pieds, et vous ne tomberez point.
Il passa. Nestor revint tout penaud à sa place, où l'accueillirent les lazzi de ses compagnons.
U y eut en ce moment une joyeuse clameur sous le porche de la maison du Sépulcre.
— Don Juan ! don Juan I voici notre don Juan !
Une litière venait de s'arrêter à l'angle des arcades mauresques. Deux noirs habillés de blanc la portaient. Un jeune homme splendidement harnaché dans le propre costume des mousquetaires de Louis XIII montra son sourire indolent à la portière ouverte. 11 mit le pied sur le pavé et renvoya d'un geste son attelage humain.
— Don Juan! don Juan de Haro! D'où viens-tu, capitaine? Et qui t'a fait cadeau de cette merveilleuse chaise?
— Don Juan, le bien nommé, quelle duchesse t'a comblé ainsi?
— Quelle marquise, capitaine?
— Il est arrivé un galion à Cadix, don Juan, as-tu incendié le cœur de la femme du coutador mayor?
Ils s'étaient tous levés pour aller à sa rencontre. Ils
Tentouraient. Celui-là, pour commettre un anacbronisme volontaire, celui-là devait être le lion de la jeunesse dorée espagnole.
C'était don Juan de Haro, capitaine des gardes du roi, comte de Palomas depuis le printemps dernier, grand d'Espagne de première classe, et neveu du favori de Philippe IV, le comte-duc d'Olivarez.
Il portait bien cette fortune, ce beau jeune bomme au front blanc et pâle^ C'était une admirable tête castillane, fine et ft*oide, un peu efféminée dans ses contours allongés, mais relevée par les fermes saillies de l'arcade sourcilière et surtout par la courbe aquiline d'un nez tranchant et hardiment modelé. Ses yeux avaient du feu malgré leur affectation de fatigue languissante : sa bouche, petite et délicate comme celle d'une femme, souriait malicieusement, presque méchamment.
Il y avait un singulier contraste entre cette pbysio-' nomie et celle de notre Ramire, fine aussi pourtant et peut-être plus aère, mais douée d*un caractère de franchise qui frisait les bornes de la naïveté.
Ramire était fort occupé du nouvel arrivant. Il en oubliait son pain et son fromage. Don Juan de Haro lui représentait le type le plus parfait du courtisan, et, qui sait? peut-être que, du fond de son inexpérience un peu sauvage, notre bon Ramire avait quelque goût pour les éblouissements de la cour. Il est des vocations. L'élégant favori d'Elisabeth d'An^'leierre, Waller Raleigh, arriva, dit l'histoire, à Londres, avec des bottes rapiécées, une
fraise jaçnie et un vieux manteau de bure; cependant il supplanta le radieux Dudley.
Don Juan de Haro distribua négligen\meat de.s pp^7 §nées de main à la ronde, et se dirigea yc^-s les tg^bles, appuyé sur T épaule du marquis de Pescaire, qu'il avç^\t cjtioisi ei^tre tous pouf lui accorder cet insigne boïineur.
— Moncade, lui dit-il, je te donne les ^ei^x i^è^res et leur belle maîtresse, si tu me déliv^*çs c^e çpcç PttÇlçs qui ont formé le çoinplot de me mariçr,
77 Te marier! toi, Juan, s'écria7t-9n ^e tCi\itç.$ pa^s; g^e^ blasphème !
— ^ qui sp.nt les uêgrçs ? dçn^îmilfii dol[^ Yinçe^^t de jjtfpflçad^ y Ayalos, çnarquis de Pescaire.
77 A qui dopnerais-tu Ist pîl^ip^ ^ft^a tje^^^té p^çmi \i% §?inp,r2\s de SéviUe ? réppç)a\t J[^sjn ^e Hgjrq çiveç çoa impertinent sourire.
77 pne, grande dame?
— ^j-je rbabitu^e de déchoir t r-5oî^ti^rç? ^
— Le plus haut*
• >— Jip ij)]us ç^iarm,^nt, U^ais qu'o^ me ^oni^p iin sortjf^^, et Pç^rlQus ^'a\^t^e p\iQse. J[e prçnçls déci^^flietçt les ^mes ç^ Vamour en liovreur,
1\ se laissa tomber sur le çiége qui se trçuvî^U par ^J^sa^ç^ être le pl^s rapproché de Içi table où reppsai^mt Içç gestes de rtimnble déjeuner ù,e Ramire.
Çeli^i-çi ft'avait pas assez ^'yeiix po^ir le reg^jr^^eç:. tJuç
LE ROI DESpUEUX tt
\déç Yenait de fairçj moutft^' Is^ pâleur à sf s jp.i\es. ]\ s*é^it ' ^t : S^ fliftp Isalteyi voyait ce sédaisaqt seigneur !
Il est ua âge, pu \'p,ïï ft'£^ pas toute 1^ science ç^u inonde qu'il faut pour donner h la fatuité le'dédaj^l jfj^" • ÎS^^d qi^'eH« ni^ri^e.
Cet homi^ae qui p?rl^it dq V^uiÇi^r en rassasié faisait Ç^|tçe çl^çz ][\fm^re; peltp Yçigue^ et puérile ialo\i^^ç qui ^içpt à rçp.fap,t gouTOî\p,^ \9mP\ n\\ i^n c^iuc^r^^e plus heureux installé à son aise che^ \ç qiarçl^aud ^e
j^^M^\ 9 ^P ?^#^t P^^^>^? ^^^ W^ ^W.^it <i'^ti ^a§ çt de Ipflte sq^ f mf;, v^s-A-Y^s a? Qe çouqu^rapt ^i^rASsé ^e
^onneç, fqy,tv^e§.
Il xÇeLy^\ ppjnt ^ç^ l^^i^Q, car, Qp.yès î^yo^^". pâli à cette idée d'une rivalité, sa pensée; rçy^nt, b^en entçndu, Yf^çs ^a^),pnae ça|)i^r.ç, pt il 5p ^i^ ençp,ve, rçsarç(aflt B^rfl du coin de l'œil :
-^ Sur. ^2^ foil ÇQ seçait dprumage.
Ce^rtes, le. hjçau pQmtc de Paloœasi ne sp flot^tait guère en ce moment qu'il pût exister un homme ^sscjz insolent pour avoir pitié de lui.
Et si ce bizarre soupçon avait pu lui venir, il n'aurait point cherché cet homme sous le cloître de la maison du Sépulcre, à. cette table où restait un verre à demi plein de vin suret, une croûte de pain et un (Jébrisde fromage. ^
11 n'avait pas pris garde encore à la présence de Ramire. Ce fut juste à cet instant qu'il i-aperçut pour la première fois en se retournant pour jeter sou feutrée Qcaé d'un riche plumait sur. la table voisine. Lç. ppvrje
sorabrerd' de Raraire, orné de la branche de myrte, et son épée, étaient déjà sur cette table : don Juan de Haro les repoussa si brusquement que le chapeau tomba
à terre.
Ramire rougit jusqu'au blanc des yeux. Il était doux comme un agneau, croyez-lB, mais chatouilleux à l'excès et plus brave qu'un lion. Ses jarrets se roidirent d'euxmêmes. Une parole provoquante vint à. sa lèvre. Il resta immobile et muet.
Ses yeux venaient de rencontrer la jalousie dlsabel.
La jalousie lui rappelait l'aventure de cette auit. H avait autre chose à faire de son épée. Point d'embarras ni de querelles futiles! Son bras et son arme devaient être libres à l'heure de la méridienne.
Il ramassa son feutre, tombé ; il le mît près de lui en baissant les yeux. Polomas se prit à rire.
— Espèce inconnue depuis le déluge ! murmura-t-il. Pourquoi ce coquin de Galfaros reçoit-il dés gens comme cela?