‹ Le roi des gueux: Nouv.édChapitre 4 sur 11 · ENTRE DEUX MESSES · texte numérisé non relu

ENTRE DEUX MESSES

Sur la place et dans les rues avoisinantes, les tard venus se hâtaient pour l'office du matin. C'était un coup de feu pour nos aînis du perron de Saint-Udefonse. Ils arrê-

taient les gens au passage, s*accrochaîent aux manteaux, / aux mantilles, aux pourpoints. Ils y allaient véritablement Je bon cœur, et leurs cris atteignaient un diapason foi»midable.

— Ah çà ! dit le comte .de Palomas en portant la main à ses oreilles, cet endroit- ci n'est plus tenable! J'ai toutes, sortes de choses curieuses à vous dire,eiron ne s'entend pas.

U appela :

— Galfaros!

Le maître des Delicias s'avança, courbé en deux et le chapeau à la main.

— Fais taire ces drôles, lui ordonna Palomas. Galfaros eût préféré toute autre' besogne^ mais on ne

résistait point au seigneur comte de Palomas.

— Si Votre Grâce veut attendre un instant, répondit cependant Galfaros, l'office va commencer.

— Je n'attends jamais, interrompit le comte.

— Ils ont leur charte, je prie Votre Grâce de vouloir bien s'en Souvenir.

—As-tu peur î... Va leur dire ceci : Don Juan de Haro^ comte de Palomas, coupera les oreilles au ras du crâne au premier qui fera entendre un cri... va!

Galfaros salua et se dirigeai vers l'église.

Ramire ne releva point les yeux.

li'insolence du courtisan l'avait blessé au vif.

Sa dureté lui déplut davantage.

Littéralement, il n'osait le regarder, de peur de mettre le feu à sa propre coière.^

Il faut craindre certaines gens quand ils regardent à leurs pieds.

Au bout d'une minute, le silence le plus prpfond ^^gnait sur le parvis. Galfaros avait parlé au nom du ^eYeu d*Olivarès. Les gueux i^e c'étaient point reliras. Ils restaient k leur plf^ce, muets, et sombres sur les, (^egçés (\u perron.

— Galfaros ! appela encore le comte de f^lonaas, au moment où le cabaretier revenait tout fiçr ^çi spr^ expédition.

— Votre Grâce...

— Va dire à ce cavalier, reprit doi^ Juan de Para en montrant du doigt Ramire, que je ne part8\gç jaipais ma table avec un inconnu. H^on chapeau est sur celle-çj, Çu'il enlève son épée.

Galfaros jet^ un coup d'œil sur Iç déjeuner de ftamire. Il n'hésita point cette fois. On ne protège pas un chaland d'\ine douzaine 4e réaux.

— Seigneur cavalier, dit-il en se campant devant R^rnirp, SaGr^cç...

t- J/ai entendu, interro.mpH nptrç jeune honamç ^(^jaX les oreilles étaient éaai;*lates.

Galfaros ne vit point cela.

Comme Ramire gardaU obstinément les y.eux b^iîîsés, Galfaros gi'enbardit et priÇ un ton pl\is péremptçiirç..

— Alors, mon cavalier, commença-t-il en naçttapt le çpjng sur la hanche, puisque vous avez entendu...

Il n*aQheva pas. Les paupières de Ramire avî\içir\^ (;u

0^ rç^p^de battement, puis s'étaient relevées. GalfavpiS Çt Xip, saut de côté, bien gue le regard du jeune hpmme ne (ftt ftoiut diriger vers lui.

Une flamme que ce regard ! Palon^as er^ eut utt tresça^Ufti^e^t et por^ d^^^stinçt la main hf sa vs*,ière en ffiurmuraut :

— Ce gaillard-là doit avoir un stylet à s^ brçteH^..

Ce f^t ^'affaire ^*uu iiistaAt.. La paupière (^e Ramire ^^biaissa de nouveau. li était redevenu pâle.. Les reg^^*ds ^e tous les courtisans étaient fixés sur lui. Quelques-uns sou- Tifi^ejfX : c'était le petit ^ombye. La plupart portaient h cette scène une attention de plus en plus sérieusç.

^\eJf^ peii de gens se troaipent à l'aspect d'un visage çç(pan[ie cçilvii de potre jeune cavalier. Ceux q^\ sp^^yiaieçt étaient myopes.

Ramire, d'un g^le \e^\ et qiii serat)lait çpntenir je ne §a[i$ guel frémissement, prit son dpée sur la table oà elle reposait auprès dii chapeau du comte de Palouaas.

Il la mit en travers sur. ses genoux, cela sans mot

— A la l)QTOe heure i fit le comto qui se retourna.

— A la bonue heure 1 répéta Galfaros tout blême en se hâtant de regagner son antre.

— Veillez à la faïence, fiUes,' dit-il en passant le seuil, je viens de rêver pots cassés.

Le marquis de Pescaire dit à voix basse, en^'adressant à Pâlomas :

— Je m'y connais, mon cousin, ce gaillard-là n'a pas

n LE HOI DfiS GUEUX

besoin de stylet; m'est avis qu*il aime mieux sa rapière.

— Aussi, dit le bon gros Narciso dé Cordoue, la dorlote-t-il bien sur ses genoux. C'est pain bénit de remettre ces rustres à leur place !

— assurément, assurément, firent quelques échos, car le comte de Palomas était en position d'avoir ses flatteurs comme un roi.

— Seigneurs, reprit Pescaire, nos pères, qui n'étaient pas des rustres, portaient des justaucorps pareils à celuici, et souvent plus troués.

— Voilà le troubadour qui commence sa chanson t s'écrièrent les rieurs.

— Nos pères, poursuivit le marquis, étaient aussi noblés que nous, et voici sur la table de ce jeune cavalier le déjeuner qu'ils faisaient tous les jours.

— Galfaros ! cria le comte de Palomas.

Le mattre des Delicias se montra au seuil, Toreille basse. Il craignait une nouvelle algarade.

— Galfaros, commanda don Juan, apporte à don Vincent de Moncade y Âvalos, marquis de Pescaire, cousin du roi, un carafon de petit vin, un morceau de gros pain et une tranche de ton plus mauvais fromage.

— Par saint Janvier de Naples, où mon aîné de Moncade est vice-roi, riposta Pescaire, nous avons fait en campagne déplus tristes repas que cela ! Mets vingt flacons de vii^ Galfaros, autant de pains que tu voudras, et le plus gros de tes fromages, et va porter le tout à ces malheureux que mon noble cousin a réduits au silence... val

Ramire enveloppa dans un mém<3 coup d'œil doii( Juan de Haro et celui qui parlait ainsi. Pescaire avait la tète haute et le sourire sur les lèvres. Les soui^cils du comte de Palomas étaient froncés légèrement.

Cette race des Moncade produisit toujours de beaux et vaillants soldats. Il semblait à Ramire que le marquis de Pescaire, ce pâle jeune homme au regard froid et ferme, était là, parmi ces efféminés, comme une opposition vivante ou comme un héroïque reproche.

Ramire but une dernière gorgée et repoussa ses vivres. H n*avait plus faim.

Peut-être eût-il quitté la place en ce moment, car il la sentait dangereuse, et son ferme vouloir d'éviter toute querelle frivole lui conseillait la retraite, mais un faible mouvement agita les planchettes de la jalousie. Le cœur de Ramire bondit dans sa poitrine. Tout ce qui l'entourait disparut pour lui, depuis Tinsolent mignon qui venait de Toutrager, jusqu'au généreux seigneur dont les actes et les paroles avaient mis un peu de baume sur la blessure vive de son orgueil.

Il ne voyait rien cependant, car le soleil, frappant les planchettes, laissait tout ce qui était au delà dans une obscurité absolue, mais il croyait deviner dans cette ombre une forme svelte et gracieuse. Bien plus, il croyait sentir comme un vivifiant rayon qui lui réchauffait le cœur.

Ce rayon, c'était un regard d'Isabel.

Quand le seigneur Galfaros, escorté de ses servantes et

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valets, s'é rendiit àM parVis dey Saint-ïlilcfohsë pour exé'cu-»

ter l'ordre du marquis de Pcscairc, les gueux étaient au

fè]po's. L'office clait comuieacé depuis quelque temps

déjà, et personne rie se présentait plus pour entrer dans

réglîse.

bûbaciVo, Mazapan, Picaros et là vieille école s'étaie'ni aï'ïàhgés de leur mieux pour 'faire uii somme. Le poitrinaire CàJ)arI'Osa se teiiàil à l'écart, rêvant 6u faisant dès vers peut-être, car il était poète. Don Mânoël Palabras, Escaràmiijo, Domingo et feàspàdillo jouaient le revesin$iiT une marche, avec des cartes que Tinquisition n'aurait pas pù saisir, tant elles étaient souillées et effacées. D'autres romantiques agitaient les dés ou faisaient danser les osselets agiles. iJIaravedi et la jeunesse prenaient leurs ébats sur le pavé.

te fut une liesse générale à la vue des pots où moussait le vin blanc deLlercna, tout le monde fut sur pied eh une seconde, et les chapeaux balancés au-dessus des têtes ponctuèrent une longue acclamation en l'honneur du noble Moncade. Puis le partage se fit, et le festin commença sur les'degrés servant de table.

Ce beau Juan de Haro semblait maintenant tout triste.

- ' Bois pour t'i'gaycr, ï^ilomas, dit Soto-Mayor, et conte-nous ta dernière bonne fortune.

Palomas ne but point. Il secoua la tête en bâillant.

— Allons, don Juan, UQtre maître, s'écria Julian de Silva, l'histoire de la litière et des deux nègres, afin que nous prenions une leçon de galanterie !

— Don Juan pense à son mariage, repartit Luna ; voilà ce qui lui donne de la mélancolie.

— Avec qui te maries-tu, cousin? demanda Pescaire, qui "s'était replongé tout au fond de sa nonchalante indifférence.

Palomas lui tendit la main en souriant avec un reste de mauvaise humeur.

— G!est peut-être toi qui as raison, cousin, dit-il ; j'en suis encore à ce jeune cavalier et aux gueux. J'aurais pu ôter mon chapeau ou ne le point mettre auprès de son épée... et lu m'as appris qu'avec quelques ducats on fait taire les clameurs de la niendicité tout aussi bien qu'avec les menaces. J'ai envie de faire des excuses à ce jeune homme.

— Généreux cœur I s'écria aussitôt Narciso avec admiration ; le comte-duc doit être fier de son neveu !

— Tues bon, Palomas 1 dirent Silva et Soto-Mayor: cVst pour cela que nous t'aimons.

rescàire lui serrait cordialement la main«

— Cela est vrai, Juan, murmura-t-il, tu es bon. Quan(| nous étions tous deux enfants, je me souviens que tu valais mieux que moi. Ton bonheur est difficile à porter^ crois-moi : les hommes te flattent et les femmes te gâtent. Souviens-toi de moi quand tu auras besoin d'un ami.

— Par la mort ! gronda le gros Narciso, voudriez-vous insinuer que nous sommes de faux amis?

— La paix ! interrompit Palomas.

•— Je dirai de vous tous comme je dis de lui, reprit

Pescaire, vous êtes bons*., mais c*est un courant de folie qui entratne aujourd'hui la noblesse espagnole. Les Français sont faits autrement que nous : chez eux, le vice ne tue pas toujours le cœur; voilà que nous leur avons pris leurs vices...

— A l'amende ! Moncade, à l'amende I crièrent dix voix en même temps. Il est défendu de dire que nous copions les gens de France.

— Plût à Dieu qu'il vous fût défendu de le faire !

— A l'amende deux fois! à l'amende 1 Moncadejéta sa boui*se sur la table et dit :

— Payez-vous, je n'ai pas fini. Le Français est léger, sceptique, frondeur et chevaleresque en même temps. Il n'en est pas ainsi de nous ! Les chevaliers nos pères n'ont point eu de postérité...

— Tu n'as donc pas lu, interrompit Julian de Sylva, l'histoire du bon hidalgo don Quichotte de la Manche ?

Un éclat de rire général accueillit cette question, Moncade lui-même accepta la plaisanterie de bonne grâce.

— Si fait, dit-il en ouvrant sa bourse ; mais c'est moi qui joue ici le rôle de curé, mattres fous que vous étesl Vous aussi vous vous battez contre des moulins à vent. Vous êtes les don Quichottes de TiroiUe française.

— A l'amende !

— Si don Quichotte avait tort de se barder de fer parmi des bourgeois vêtus de bon drap, que diriez-vous d'un homme qui porterait sous notre soleil andalou on manteau de fourrures?... Les pays diffèrent comme les

âges. U y a le donquîchotisme de lieu qui vant bien le donquichotisme de temps. Quiconque transporte la folie française dans notre grave Espagne...

— A l'amende ! à Tamende !

— Vous avez compris : j'ai dit. Cela me coûte dix pistoles. SanchoPança! sois notre trésorier!

Iljeta les dix pièces d'or sur la table, devant le petit Narciso de Cordoue, qui se leva, blême de rage et s'écria :

— Qui appelles-tu Sancho Pança î

— Il en faut un partout où fleurit don Quichotte, répondit Moncade froidement.

Il poursuivit, en s'adressant au neveu d'Olivarès, pendant que Soto-Mayor et Luna apaisaient Narciso de leur mieux :

— Tu m'as demandé mon avis, don Juan; je te le dois : il va encore te déplaire. Ce jeune rustre, comme tu l'appelais naguère, n'a pas besoin de tes excuses, car il a méprisé ton insulte.

— Méprisé ! se récria le neveu du favori.

-T Regarde ! répondit Pescaire. U ne songe plus à toi.

Palomas tourna eu effet les yeux du côté de Ramire. Celui-ci avait aux lèvres un doux sourire. Évidemment d se donnait tout entier à ses pensées.

Palomas se mordit les lèvres et murmura :

— C'est un rêveur. Je me suis occupé de lui deux fois de trop.

— mes amis, disait cependant Picaros, rajeuni de

dg LE ROI DES GUEUX

soixante-dix ails par le petit vin de Lle'rena, du temps que 'ce ^alâiè âvraît un maître (il montrait à Faîde de son verre plein la maison de t^llate), il en était ainsi chaque dimanche. Ce qui vous semble une fcte inespérée arrivaiit à rheïï'ré îixe, quatre fois par mois. Les jours de la semaine, on faisàîlt Uâùmôhé à la grande porte du palais qui doniie *S'ut ïà rue des Sept-Douleurs ; le dimanche, les vàïéVs dé Medlnà-Celi apportaient ici où nous sommes six grandes tables qui emplissaient tout le parvis. On les couvrait non pas de fromage moisi et de pain dur comme celui ^ùe nous a donné Galfaros, ce fils de Maure, mais de nobles viandes et de flacons de vin andalou. Leè coteaux àe Médina-Celi, chargés de vignes , s'abaissent vers la ville de Xérès. C'était du vin de ce cru qu'il donnait aux pauvres l

— Il dit vrai, appuya Gabacho, je me souviens de celaj ,

— Et qui nous a enlevé celte aubaine ? reprit le centenaire^ 6 ihes amis ! c'est celui qui veut nous chasser maintenant de Séville et nous envoyer mourir dans la poussière des grandes routes. C'est Olivarès, que Dieu le confonde I

— Que Dieu le confonde ! répéta Gaparrosa la bouche pleine ; mais il n'osera pas nous chasser de Séville, c'est moi qui vous le dis. ïl sait que dans vos rangs se trouve un nommé Gaparrosa. . .

,— Non, sur ma foi 1 répondait en même temps Palomas aux instances de ses compagnons, je ne vous dirai point un mot de mon aventure d'amour. Vous ne

saurez rien de la litière empanachée, rien des deux nègres vêtus de blanc, rien de la perlQ de beauté qui m'a prêté pour un jour les féeries orientales 4^ son palais. Mon cousin de Moncade m'a converti par sor^ attendrissante homélie ! Si je n'avais bouche close sur tout cela« mon cousin de Moncade m'accuserai^ avQç une sorte ^ raison d'imiter l'indiscrétiori française et \a forfaiiterie galante d'outre-monts. Mes f^aux, parlons plu^çit dp ç^on mariage.

— C'est cela, don Juan, fit le chœur complaisant, Mrlf- Bous de ton mariage.

— Don Juan marié! ^jopct C^lçleçon fti Çervai;\tos n'ont fait cette comédie-là, que je ^açtie !

— Ce n'est pas Cevvaflte^s, répAn(iit le jç^ne çawte ^e Palomas, ce n'est pas l.ojpe ^e Yeg^, ce n'est p.s^s pôiae notre ami Calderon de ^ Barc^ q\ii ve^^ fairç çettç( çpxnédie, mes féaux, c'est Ip reçftçetable ^p,a P4sç^al de Haro, marquis de Zuniga, mon g^'and wçle, j)remieir ^^i" nistre de fait. Ces resp^ctab^les peysouns^ges, assistés ^e ipfin parrain Baltazar çlç Zuft\ga y A<Çoy, p.i'ési^eftt ^ l'audience de S^viUe, se saftt npiis dans Is^ t^tç q\ip ppia jeunesse était finie, ps^vce qi^e pa^ ying^rqv^^ri^me ^w^pyîfiîxX dç sonner. Ils ^\sçiut que Y^ des ^ette^, çojnçp^ç si tout \e UftQ^ide if.'m était p,^s sur^b.Qn(ilamfl[iejat per3uad^, Ds prétendent que ma santé se ruine, ce qui est errpiir manifeste, puisque le corps i^édical 4c Sévillç es^ Ja seule confrérie à laquelle je ne doive pas un trattre mar^védis. le vous prie^ mess^eui^s, buvons ^ la saut^ de m^s^ fem^iç.

Tous les verres s'emplirent et se choquèrent, tandis que toutes les bouches répétaient :

Buvons à la santé de la femme de don Juan !

— La connais-tu, ta femme ? demanda Moncade après avoir bu.

— Dieu m'en garde ! répondit le jeune eomte qui replaça son verre vide sur la table ; où diable veux-tu que je l'aie vue? Elle habite depuis quinze ans le fîn fond de TEstramadure. Âi-je l'air d'an hidalgo de Badajoz, pai* hasard ?

Ce mot Estramadure entra comme un coin dans la réverie obstinée de don Ramire. Il entendit ce mot. Nous ne pouvons pas dire qu'il fut éveillé du coup, car on n'abandonne pas volontiers ces nuages délicieux ou son esprit planait à cent piques au-dessus du sol vulgaire. Mais enfin son rêve fut entamé; il écouta d'une oreille.

— Je ne connais pas ma femme, reprit le comte de Palomas ; je sais seulement qu'elle est unique héritière d'un domaine égal en étendue à la moitié du territoire de Seville, qu'elle a dix-huit ans, qu'elle est belle de cette beauté un peu barbare des filles de lampntagne, qui 4onne parfois de la jalousie à nos adorées Madrilènes ; qu'elle est dévote, et qu'un jeune sauvage a pris l'habitude de chanter des roniances idiotes^ le soir, sous ses balcons...

— Ah ! ah ! fit-on de toutes parts.

— J'étais bien sûr, ajouta Pescaire, que le fou n'achèverait pas sa,ns éclabousser un peu sa fiancée !

— Mpncade, dit Julian de Silva, lu tournes au troublefête ! Que diable ! c'est joli, tout cela ! '

— C'est cliarraant I appuya le cbœur.

— C'est d'autant plus joli, poursuivit Palomas, que notre cher maître Herrera, la lumière de Tescrioie espagnole, m'a enseigné, il y a plus de quinze jours, une riposte de pied ferme qui dort dans ma mémoire et dont je n'ai pas encore trouvé l'occasion de faire usage. . •

— Voyez-vous ! s'écria Narciso qui cherchait à.placer son mot, un Espagnol peut tout oublier hormis le poînit d'honneur !

— Le point d'honneur est une vieillerie, repartit Palomas. La question est de placer ma riposte de pied ferme. Je n'eu veux pas au jeune sauvage, non, ni à sa guitare fôlée, ni à ses romunces du temps d'Isabelle la Catholique, mais voilà déjà deux fois que Herrera me demande avec son accent des Asturies : Comte, avez-vous essayé de ma riposte? Je sui> humilié, voilà le fait.

— Fanfaron d'impudeur I murmura Pescaire.

— Quand il a par hasard un bon sentiment, il le renie I ajouta Luna en forme d'éloge.

— Il est superbe I conclut Nai'ciso, écarlate d'admiration.

— Ah çà I mes chers seigneurs, repartit le jeune comte qui tendit son verre, expliquons-nous bien, je vous prie. Tenez-vous la jalousie pour un bon sentiment?

— L'honneur... commença Soto May or. *

— Je sais le resté, mon très-cher, interrompit Palomas;

i^i^ ^(^^ij^ Q^i aiiAçrait ]:i(iieax s*enivrer une fois par jour toute sa vie g\içi dei 9e (^s pronouçer soir et matin son sermon surl^twnpéra\nçç. Morbl,euI comme ojaditlà- Iffl^y 6^ X«^tîe-5^ifl^TÇriSj^ comme dit notre Sancho Çqnça.... 1^ ÇPÇft tçi rfiSter^j l^^irçi.sp, mpçi pauvre cpmipag^çin, ^ s^çii^Di^çs-Tnqu^ epcpr^ à rabâcher Içs tirades ^la çoça^die î^nt^diluvienpe? Gueltous-nous nos sœurs et Bos ta^toj çQi^ame ces s^^Higçiants persQun.^gçis des comédies ^^ Y^e^x Lpjpç? AYQns-\iOiUS tai^ioi;\r3 à \a bouche ce mot

i^^UQéi : V^ipnftWTt Ç^ W' ^H\ ^^\^ ^^ ^ ^^^ espagnole un plastron étrange pour tontes les nations 4u inonde ? «•«FM^W^s jj^^ çifiC^e rac^^ a^se^ ç\e; iji^audolines et sui> ^U^s^^f^z de t\?^lçpus? morb,lç;vJ' corb^lei^I ^ï^e fois de p^us, mwJ)]e\i ! tô^eblç^ ! j3\rxiiWeiu ! i\ est ^ernps que tout cela rt»«Wft- h^ WW^§ W^phÇ> i\'estTÇç^ pas? p,ourq\\Qi nous fgm% ^QuU re^^içii^s-nous statioiia£\Kes ? ^ b.as les (a-- ^l]^i;s ^9 Lapç l à bs\s le p^tl^os dç Ca^dero,n l vive Cervantes, qui §'^^t ^u çftoins'i3[iqçj\ié de q\^elq\ie çhpse^l J^ Bioquerip., yojl^ Iç TftW^^® ' ^ ^9,^5 ?os. "°l^^^ : Vçrsçz à

hoff^ ! ^» q^içp.^q^e; flir^ q\i'çp ay^ftt (^\i \fOfx seps on

imite la France devra être brûlé yif pajç ^ je^np i^g\^^çitiPH açwt ift Wft ^éç^av* ^p chef çi^ le grapft çaaUre : l'inqoisition du bon goût, de l'esprit et de la raison! . B §'awr4ta e^spflfÇlf '^'p\is ses camarades, y çpnapris JKpnc^^e, <)i5j^tirç;^^ dçs maips.

R^p(iire ^çpn^it maintenant. 5(ous ne sauripu^s exprimer rindignatiq^ scandalisée qui grandissais çfl ^ui. Cet ^9JmÇ W^W ^9?P^^s Çtt sejoflant tppt ce qi^e J^amire

^ LE RQI nSS GUEU]^ 1(^5

aîmaît çt adipirait : rhQ,inieur qui était squ idple^ çt les vieilles lettres esjpaguolçs qui avaient i^o.urr^ çt illui;ç^iné 9a jem;\çsse so.litair^.

^i2\u[iire se 4jsait :

— Demain il fera ioflrl QB.^^i'W£\i fl^Uvy^^e^.çin dflc, je iure Ciieu quç je (ou^fl^^i^i k c^^i-çi u^e ver|e occasion d'expérinpienter le v\^j;i\o çlç sa rip,ft5te dei piçd ferme !

Il avait à peu prè^ o.\ibUé. Vii^j^re perj^çn^çllç. C'était -pfi^fv rhonneur, pour Lope de Yçga e^ po\ir Çs^l^eççii qu'à était en colèTe.

Là-bas, les g^eux ç^iô.qviaiem ^e^rs çley^^ç^ yerres à l£^ santé du bon duc dçi Me(lina-Ce^i e^ à Isj co.flfusi9^\ d'Olivar^z.

— J[ç suis v^^ncu, di> lSîqi;^^?i^ç ; Ja flquyelle tl^^orie çle don Juan, mon cousin, me paraît fort au-dessus flf Y^Vr cienne. L'épée n'est plus pour d^feadr.e l'hQi^flç^Y» V^^^^ bien pour essayer les ^ipostes ^e pie^ (Ç^TO?- Ç'Ç^ fe^ut ^t c'est lav^e. La jeune inqi\isition çi'^-t-e^le ppii^t en- Cprçi d'î^\itrf^§ vieu^ vices h, bal^yftv ?

rr-N'ÇSt:çç pa§ ^ssçzî s'^çr^a le cpmtq ^ç ^^loçpjçis^ tout ce qui est ennuyeux, guitares, vers hexamètres, ^),^8^\^x sentiments, langueurs, fadeurs, et le. ypstçi. %^g^e^^s, vous ai-je. dit Iç riom de ma îqu^çn^ 2

— Tu çi'as oublié que cela, ré.poft(]|it Silvçi.

L'âme de Raniire pasfes^ tqut ç^ti^^e dans ^ faculté d'quïr. H avait uu presçenlir^ç.^^.

— Yerçw ^9m h. feçtire, reprit clou I«a«; tenipi^dç^fla

femme est un grand nom : plus grand qae le ticn^ Cordova, et que le tien aussi, Luna ; Moncade le vaut à peine, il balance à tout le moins Silva... quant au mien, je compte le faire un peu plus glorieux que la Giralda. En faveur de celte noble ambition, 'seigneurs, pardonnezmoi mes blasphèmes contre les antiques fanfares de nos poêles. Je vous le donne en dix ; or, devinez !

— Sandoval ! dit Luna, il y a une senorita...

— Le duc de Lerme, reprit Silva, a laissé une nièce.

— Je connais une Bivar, ajouta don Narciso de Cordoue, descendant du Cid Campeador en droite ligne.

' — Sancho! interrompit don Juan, celle-ci tu ne la connais pas, ni toi, ni personne. Elle sort de terre. Pourquoi ne verse-t-on plus à boire ? Cherchez, vous dlsje, et pendant que vous cherchez, je vais ^causer pour vous aider...

— Elvas ? dit Julian.

^— A.lbe ? proposa Jaime de Luna.

— Cherchez, cherchez. Et voulez-vous que je vous dise ce qui rend ce parti le plus avantageux qui soit en tout l'univers î c'est qu'il n'y a ni beau-père ni bellemère.

— Elle est orpheline?

— Non pas : le duc vit, la duchesse existe...

— Ah ! ah ! s*écrla Cordova, c'est la fille d*un duc f

— Et d'une duchesse, Sancho, tu aurais inventé la la poudre. Oui, gros sphinx, c'est la fille d'un duc, du duc le plus duc de toutes les "Espagnes, lequel est en

prison, d'une part, sa femme est en exil, de Tàutre.

— Mcdina-Celi ! prononça tout bas Moncade.

Et toutes les voix répélèreut :

— Mediaa-qeli ! Medina-Geli ! *

Ramire appuya ses deux mains contre son ccèur. Une voix mystérieuse, avant toutes le? autres, avait prononcé ce nom dans son âme.

— Bravo ! mes féaux, s'écria Palomas ; c'est affaire à vous de trouver ainsi du premier coup le mot des énigmes! Je puis bien dire au moins que je ne vous ai pas aidés.

— Medina-Celi ! fit encore Moncade qui semblait tout rêveur.

— Cousin, dit le jeune comte en s*adressantà lui, vois un peu, je te prie, comme je tiens compte de tes leçons : voici ces déguenillés qui recommencent leurs hurlements intolérables; eh bien! je me bouche les oreilles et je les laisse en repos. Mais à quoi penses-tu donc, cousin ?

- Moncade ne répondit point, ou peut-être sa réponse fut-elle perdue au milieu de cette grande repfise du cpncert des gueux.

L'office du matin finissait. Nos mendiants, qu'ils fussent de la jeune ou de la vieille école, ranimés par le petit vin de Llerena, se remettaient vigoureusement en besogne. Leurs clameurs étaient, s'il se peut, plus aiguës et mieux nourries que tantôt.

— Seigneurs, demanda le jeune comte en riant, voulez-vous que je vous dise à quoi pense* notre noble ami Vincent de Moncade? Moi aussi je devine les charades

4Ç6 lE Uai pES GUEUX

qii^nçl i\ pae; R^att. Notre cher marquis fait des» réflexions philosophiquçs. i^ur ÇQ grand nom de Medina-Geli : il songe aux tempêtes de ce^ o.c^u qu'on nomme la cour... Est-ce vrai cela, Pescairç?

— C'ç^^vr^i, ç^gn Ju^^, répliqua, dojpi Yincen^; je ne 8ft\? Çft^^^WÇPW plil^ yieu^ quçtoi, mais j'ai vu npiourir un roi et tomber deux mini§^ti^es. Si le sucççsseiu» d'Qliy^è4 tç, tçaitç, Ç9WPÇ U a traité Mediua-ÇeU...

~ Çieft U ÇççA^ npi^çqui^! interrompit le jeune comte ; eA ç,Q]it^fle, jç ^\fxs^ Xurç. Si njion tirès-ilIustre parent ç^ pIfO,tectel^^ sç ]^\sst jamais ^çmner le croç-en-jambe...

— Mais, se reprit-il avec une certaine amertume ^ns l^a yofa(^ j[ç ];n'apçr{«is que je sc^ni^^tlisç ici tout le

Fççç^çe li;^ tendit la main en souriant avec mélan«

rz J[uai^ dit-il, tu yainx wiçu^ que tçs jparoles, et tu 90^ jyjyrisea tes flatteurs.

,t: Sçigu^urs , s'^çria Palomas triomphant, je vous prends à témoin! Ce brave cousin a donué tête prenpiière ^^t^ pauçii^çigiul il mç décwiiiç. un priij. de vertu parce Wfi i'«ti dépouillé ce v^itWQUt usé qui s'appelait autrefois' ]^ Y^ d^ ^ng. H^Qrbteu) je yoydraisi bien savoir, ce fVf*\( y ^ dausi le cçrye^u des sages. Pescaire, mo.U anai, je t'abandonne mon oncle très-iUustre, si tu as les denh ^ssez iwguçs ppMT le paoxdre. Conspires-tu î je suis avec \i)i, ^ tu me prouves que tu dois réussir çt si tu me pro-mOl^ SUffiSt^Ute cubaine*

LÉ ROI DEfe GiJÉlui iot

S inquiets sô croisaient.

Ramire, étonné, s'interrogeait lui-mêaiè.

— Y a-t'-il des monstres chez qui Dieu a supprimé la conscience? ^e disait -il; ou cet homme n'est-il quua fou, faisant carnaval d'infamies?

— Pour en revenir, reprit Paiomâs, car mes opinions hardies vous donnent la chair de poule, je vois hiea cela...

— Cousin ]uan, interrompit Pescaire, les opinions nous importent peu, mais il y a les espions de ton oncle. ,

-^ Un hahile homme, seigneurs, qui se laisse battre au dehors, il est Vrai, mais qui défend sa place à Tintérieur avec ses dents et avec ses ongles. Voilà un ministre qui tient à son roi!... Donc, au premier mot de cette extravagance, un mariage pour moi, j'ai poussé les hauts cris; mais, plus tard, il m'a semblé original de m'enten* dre appeler seigneur duc par toutes ces dames, et d'entrer du même coup en possession d'une fortune de plus de cent millions de réaux.

' — On te ferait duc? demanda Silva.

— N'y a-t-il pas le titre du beau-père î

— Mais il vit!

— Pas beaucoup). Ces fort^^resses sont peu sainesw Kt. frémissez pas, surtout I On m'a promis...

Pescaire le regarda en face.

— ]Sq is pas cela, don luan^ prononça^^t- il sévère*

108 \ LE ROI DES GUEtJX .

ment; Diea pourrait te punir en mettant la réalité h la place de ton éhonté mensonge.

Ils furent trois ou qaatre pour répéter :

— Don Juan, ne dis pas cela !

— Têtebleu! s'écria le jeune fou, moi, je prétends dire ce qui me convient. El versez à boire ! ù de- quiconque n'a pas le courage de son incrédulité! J'épouse cent millions de réaux et le duché de Medina-Celi, voilà ma croyance. Je n'épouse ni une famille déchue, ni un favori tombé, ni une belle-mère dont le mariage fut, dit-on, mystérieux comme un roman d'aventures, ni surtout une petite sauvage qui laisse sa croisée ouverte toutes les nuits et qui se fait suivre dans ses voyages par je ne sais quel bandQulier à tous crins. Je sais ce que je dis peut-être! Le croquant était mêlé cette nuit à l'escorte qui accompagnait la duchesse et sa fille, lors de leur entrée à Sévilie!

— A Sévilie I se récriâ-t-on à la ronde, la duchesse fle Médina est à Sévilie !

Quelques regards furent échangés dans le groupe des courtisans.

Les cloches de Saint-Ildefonse sonnaient la grand'messe.,

Ramire se leva. Il étouffait. Si quelqu'un eût fait Attention à lui, on aurait pu le voir passer la main sur son front comme un homme qui sort d'un mauvais rêve. '

Il jeta une pièce de monnaie sur la table. Un combat

se livrait en lui. Sa raison lui disait de s'éloignelr; quelque chose de plus fort que sa raison le retenait. Cet homme l'attirait comme un aimant. Sa main avait frémi quand il avait touché son épée pour la rattacher à sa ceinture. Cet homme lui appartenait.

— mes amis, dit Picaros, sur le perron^ voyez donc comme ce jeune gaillard au justaucorps de bufQe dévore des yeux le neveu de Sa Grâce !

— Il a une belle rapière! fit observer Caparrosa.

— Mais, ajouta Gabacho, qui oserait s'attaquer au neveu du favori?

Le neveu du favori était trop fin sous ses dehors évaporés pour ne s'être point aperçu de l'étrange effet produit par ses dernières paroles. Il faisait bon marché de tout, excepté de son propre intérêt, et son intérêt était que nul ne pût croire à une diminution dans le crédit du comte-duc.

— Il fallait bien, reprit-il négligemment, que je visse ma fenmie avant de l'épouser.

— Et c'est pour cela qu'on a révoqué l'ordre d'exil î demanda Gordova stupéfait.

— Aurais-tu jagé plus convenable, Sancho^ mon ami, répliqua Palomas avec hauteur^ que je me fusse dérangé, moi, pour faire le voyage d'Estramadure?

— Payez-vous, dit Ramire à Galfaros qui passait.

Don Juan le regarda par-deçsus son épaule. Il se sentait en belle humeur.

Les courtisans étaient tout à fait retournés.

tl0 LE ROI DES GUEUX

Le voyage de la duchesse à Séville grandissait désorlïiais de dix coudées le neveu du comte-duc et >e comteduc lui-même.

— Sans rancune , mon camarade , fit Palçmas , qui adressa à Ramire un signe de tète souriani.

Ramîre pâli t et ne bougeapas. Palomas, sans plus prendre garde à lui, poursuivit en s'adressant à ses compagnons :

— Résumé général de la situation; vous parlez, mes très-cbers, a un duc de cent millions de réaux.

— Gela vaut bien le sacrifice de ta liberté, don Juan, fit le chœur.

— Vous vous trompez, mes féaux, repartit le jeune comte qui vida lentement sou verre, rien ne vaut le sacrifice de la liberté. Comprenez-moi une fois pour toutes : j'achète et je ne paye pas. Mon titre et ma fortune m'imposent une femme; c'est du moins l'apparence; mais je n'aurai pas plus de femme que de beau-père ou <^ue de belle-mère. Le beau-père à Alcala de Guadafra en attendant que sa maladie empire, la belle-mère en Estramadure, la femme dans un couvent... Ne vous récriez pas : c'est la loi de Guillen de Castro, de Càlderon et de Lope. Nos ancêtres à fraises et à crocs sous le nez gardaient-ils autrement leur honneur?

Il se prit à rire en promenant à la ronde son regard effronté.

Mais sa gaieté, factice ou non, fUt brusquement coupée par une main kurde qui se posa sur son épaule par der* rière.

LE KOI DES GUEUX lll

C'était làf^e Ramipe qm avait enfin pris son parti.

Ramire poussa d*abord un large sonpir de sodlage-

ment, coinme 119 bomme qui relève la tête au-dessus de

l'eau après un plongeon trop prolongé. Il était rouge en-

eore de l'effort fu'il avait feit pour contenir son indigna-

tion ; mais l'affamé ne souffre déjà plus quand le potagr

fume sur la table; au contraire^ rapproobe d'une jouis^

$ance vaut mieux souvent que la jouissance elle-même.

Ramire avait à ses lèvres un sourire content. Sa taille

se redressait à l'aise et sa poitrine aspirait l'air à pleins

poumons.

Il dit au neveu du favori, posément et sans se presser :

— Seigneur Juan de Haro, comte de Palomas, comme

je vous ai entendu appeler, vous insultez les captifs, leâ

proscrits et les femmes^ Honte sur vous et sur ceux qui

vous écoutent ! Vous ne serez pas duc, vous n'aurez pas

cent millions de réaux, vous n'épouserez p$s la noble

Isabel; me voilà ici pour vous l'affirmer sous serment,

moi qui respecte tout ce que vous conspuez, moi qui

crois en ce que vous niez, moi qui sers Dieu, moi qui

aime l'honneur, moi qui défends les femmes.

RAMIRE DE IIENDQZB

L'empbase qu'on met à prononcer certaines paroles en altère complètement la saveur. Étant donné le petit discours de Ramire et le caractère connu du langage es-

pagnol, plus d'un lecteur pourrait être tenté de croire que notre jeune cavalier, campé S)lennenement en face des courtisans, leur débita sa harangue de ce ton solennel, affectionné par tous les mauvais comédiens et par quelques orateurs passables. Il n'en fut point ainsi. Vous eussiez pilé ce bon Ramire dans un mortier sans en retirer un atome d'emphase; il était tout le /contraire du comédien, il était simple, vif et franc. Tout en lui respirait la jeunesse et la brave bonhomie.

Il dit cela comme il le pensait, rondement et vaillatnment.

Mais ne vous semble-t-il pas à propos de savoir un peu ce que c'était que ce beau garçon, arrivant à Séville en fraudede la sainte-hermandad,confondu,grftce à la nuit noire, avec les serviteurs de la duchesse de Medina-Celi?

Pourquoi apportait-il dans cette opulente capitale son justaucorps de bufQe, sa naïveté provinciale et Tépaisse fainéantise de son gros valet Bobazon?

Il y avait entre la rivière Mabon, et la chaîne de la Gala, au fond de l'Estramadure, une vieille masure féodale, connue dans le pays sous le nom de château du Comte (alcala del Gonde). Elle était habitée^ vers le commencement du siècle, par une famille d'hidalgos laboureurs du nom de Mendoze. De 4610 à 1620, les années de famine s'étaient succédé sans interruption dans l'Espagne du centre; il arriva que les Mendoze s'endettèrent et furent obligés de vendre la meilleure partie de leur petit pali'iniûine.

Les fils valides étaient à l'armée ; il ne restait pour la charrue que les vieillards, les femmes et les enfants. Dieu sait que les enfants étaient nombreux, ear les soldats revenaient hiverner après chaque campagne.

Les gens des villages voisins racontaient une singulière histoire : ils disaient q^e l'un de ces enfants, élevés pêlemêle dans la misère du vieux manoir, n'appartenait point à la famille de l'hidalgo.

Ils disaient qu'une nuit, vers Tannée i620, deux voya* geurs, un cavalier et une jeune femme, avaient frappé à la porte du château du Comte, où jamais l'hospitalité n'était refusée; car, ajoutaient-ils avec quelque raison, ce ne sont pas toujours les plus riches qui se montrent les plus secourables. Ces voyageurs venaient de Plasencia, sur le Tage. La jeune seflora semblait fort malade.

Au jour, le cavalier reprit sa route tout seul. C'était, au rapport de ceux qui faisaient ce récit, une fiëre tête de seigneur, froide et triste. Il prit son chemin par les montagnes qui bordent le Léon. Pendant qu'il gravissait les pentes, on le vit se détourner plus d'une fois et porter ia main à ses yeux pour essuyer des larmes.

La jeune femme était morte dans la nuit. On lui creusa une tombe au cimetière de Cujo., Sur la tombe, il n'y eut que le nom qu'elle avait reçu au baptême : Isabel.

Mais, deux ans plus tard, le cavalier revint, et l'on trouva suspendu à la croix de bois, qui marquait la sépulture de la jeune femme, un petit médaillon d'argent

lU LE ROI DES GUEUX

contenant une mèche de cheveux noirs. Sur le médaillon était gravé un écusscm d'azur aux trois éperons d*or avec cette devise : Para aquijar à harojt (pour aiguillonner le paresseux). Au revers du médaillon» il y avait une banderoUe gravée avec ce jeu de mots en langue latine : HarOy iiero ero (je suis Haro, héros je serai).

Depuis on n'entendît plus parler jamais de ce cavalier.

Mais on se souvint d'autant mieux de l'aventure que, après la mort de la jeune femme« l'une des brus du vieil hidalgo Mendoze, qui venait d'être mère, partagea son sein entre deux nourrissons.

Quinze années s'écoulèrent. La mémoire de ces faits mystérieux est tenace dans les campagnes, seulement la confusion s'y met à la longue. L'opinion générale était que, parmi les nombreux adolescents qui grandissaient à la tour du Comte, il y avait un étranger. Personne n'aurait su dire lequel.

En 1737, lors du mal noir qui désola l'Espagne, l'hidalgo, sa femme et plusieurs de ses fils furent enlevés par l'épidémie. La croyance répandue un peu partout qu'une fois la mort entrée dans une maison, tout y passe» est bien plus populaire en Espagne, où la plupart des lûaladies prennent un j^aractère contagieux.

Quoi'qu'il en soit, le proverbe eut cruellement raison. Cette forte et nombreuse famille fondit comme la gelée des nuits de printemps aux premiers rayons du soleil. Au commencement de l'année 4638, Ramire, qui venait d'avoir dix-sept ans, conduisit tout seul k sa dernière

demeure sa mère, bonne et simple femme qui avait survèeu à tûuâ les babitants du cbàteau du Coj[nte.

tlamire centra sombre et découragé dans cette vaste demeuire qui tombait en ruines. C'était un joyeux enfant, mais répreuve était trop forte. Quand il alluma sa lampe pour la première fois, le soir, dans la cuisine, où vieux et jeunes s'asseyaient autrefois autour de folla podrida fumante, le cœur lui manqua. Il s^énfuît.

Jusqu'alors il avait eu pour mission de soigner les chevaui et àe tnener la chsûpifùe. Il arriva ^ Salamanque un dimanche au soir, et rencontra devant le portail de la cathédrale un jeune garçon de Ûùijô qui postulait la tonsure. Dès le lendemain, Ramire était étudiant à Tuniver*site de Salamanque. Son camat*ade lui avait vanté lès douceurs de Tétat ecclésiastique, et notre pauvre ami, qui n'avait plus de famille, s'était décidé k se jeter dans les bras de la réligioU.

iSalamanque était alors la plus illustre et la plus avancée des universités espagnoles. Parmi ses nourrissons elle comptait les personnages les plus éminents de ce siècle, et entre autres le comte-duc d'Olivarès luîmfeme. Le pouvoir royal la choyait, le saint-office lui accordait rhonheûr de sa protection spéciale ; étudiants et professeurs vivaient là comme coqs en pêiie : ils étaient les maîtres de la ville.

L'enfance de Ramire avait été pieuse; mais il ne tàrcla pas il s^apetceVoir au néant dé ^ Vècatioh. Ses goûts rfeussent pbrté volontiers vers la profession guerrière, eV

ses plus grands succès furent à la salle dVmes de mattre CastoriOy la première épée de l'ancien royaume de Léon. L,a poésie aussi l'attirait. Il passa trois années dans un jgrenier de la rue Concha, pâlissant sur les livres, vivant de rien et ne prenant d'autre plaisir que ses assauts à la salle d'armes.

Au bout de trois ans, il fut bachelier : grand honneur, maigre profit. ^

On le mit en demeure d'entrer dans les ordres. Il fit son petit paquet et revint au château du Comte.

Les crevasses de la vieille gentilhommière s'étaient élargies pehdant son absence. La terre tombée en friche se couvrait de genêts. Ramire entreprit cette rude tâche de vivre seul dans ce trou. La gaieté insouciante de son caractère le soutint; il avait des livres, il ensemença un petit coin de champ : il ne mourut ni d'ennui ni de faim.

Ce futH;out. Il avait deux voisins : un vieux pêcheur de la Mabon, nommé Bonifaz; et Bobazon, le tondeur de mérinos. Ëonifaz était un philosophe, et Bobazon un homme d'argent. Pour les mœurs, TEstramadure est ua peu la Normandie de l'Espagne. Le paysan y est raisonneur et rusé. Bobazon^ parfait balourd, mettait ses économies dans un pot, afin d'acheter un domaine. Il y avait dix ans qu'il thésaurisait : il possédait déjà de quoi emplir à moitié son bonnet de réaux.

Un jour que Bonifaz tendait son tramail à un coude de la Mabon, grossie par la fonte des neiges, il aperçut au travers des buissons de la rive son jeune voisin immobile

et comme en extase. Ramire était debout sur un, tertre. Le vent faisait flotter ses longs cheveux sur ses épaules. Il avait cette attitude de l'homme qui s'est arrêté tout à coup pour contempler un objet digne d'admiration.

Bonifaz, curieux comme un philosophe, quitta ses filets et monta sur ie tronc ébranché d'un saule. De là, dominant le bassin de la Mabon, il put suivre le regard du jeune bachelier et voir au lointain une cavalcade qui se perdait dans les bosquets de frênes au bas de la montagne.

— Holà ! Mendoze I cria-t-il en riant.

Notre bachelier tressaillit de la tête aux pieds et se re«, tourna, rouge comme une fleur de cactus.

Bonifaz reprit :

— Situ la regardes encore une fois tu deviendras fou, voism !

La cavalcade disparaissait sous bois. On distinguait encore cependant, parmi la foule des écuyers et des pi* queurs^ deux femmes vêtues de deuil.

Ramire descendit de son tertre. Il était maintenant

tout pâle. (

— Bachelier, lui dit Bonifaz, on a vu des bergers

épouser des reines. Es-tu amoureux de la fille unique de Medinà-Geli?

-^Medina-Celil répéta Ramire.

11 s'était avancé jusqu'au bord opposé de la rivière. Bonifaz avait repris ses filets.

11 dit entendant la corde de son tramail:

118 LE ROI DES d^EUX

— li y a des choses plus surprenantes (juê cela dan5 nosromancleros. Une fois, que j'allai jusqu'à Badajoz, je vis jouer une saynète qui avait ce titre : Être et paraître. Cette jeune Isabel n'est peut-être pas plus Medina-Geli que tu n'es Mendoze, toi, voisin bachelier ?

Ce philosophe Bonifaz s'exprimait parfois d'une façon peu compréhensible. Il aimait à poser des énigmes. Ramire voulut exiger une explication ; ce fut peine perdue. Bonifaz le pri^ d'aller un peu plus loin, de peui d'effrayer son poisson.

Hélas I le philosophe avait dit vrai, Mendoze regarda encore une fois cette délicieuse créature, et il devint fou. Ses journées se passèrent à courir monts et vaux, afin de rencontrer la suite de la bonne duchesse, soit que celleci fît sa promenade quotidienne, soit qu'elle menât la chasse, montée sur son rapide genêt.

Ramire guettait la cavalcade : il se cachait derrière les branches quand le galop des chevaux retentissait dans le sentier, et bien souvent, au fond de quelque fourré, cette charmante Isabel dut prendre sa prunelle ardente pour l'œil d'une bête fauve.

Il n'y avait dans les souvenirs du pauvre bachelier qu'une légende poétique : c'était la courte et lamentable histoire de cette jeune femme morte au château du Comte et enterrée sous cette pierre qui portait pour inscription un seul nom : Isabel. La mère de Ramire, en mourant, avait suspendu à son cou ce médaillon chargé d'un blason in-

connu, qui portait trois éperons d'or sur son champ

LE ROI DES GUEUX tl9

d*azur, avec cette devise significative : « Pour aiguillou'ner la paresse. » Ce médaillon était un souvenir tlé famille, Ramire I0 gardait comme une ï*çlîqûe de sa bonne mère. Le nom de cette pauvre étrangère dormant au cimetière voisin» Isabel, avait pour sa jéunè imagiiià''^ tion je ne sais quel vague et religieux parfum.

Et voilà que justement là fille de Medina-Geli s*appel^ Isabel!,..

Du haut de U tout demi-ruinée quî couroïmalt les débris de la demeure paternelle, ftamire voyait k rhodscoi les orgueilleux donjons du château de Penamacôi*. U ireU^ tait là souvent de longues heures^ et il rêvait.

Qu'y avait-il sous ces obscures paroles dtt ï^êchèiir : c Isabel n'est peut^êtî*e pas plus Medina-Celt que tli îl*^ Mendoze ? »

Ramire voulut connaître l'histoire de cette bonne ^ttchesse qui^ du sein de son exil, répandait ses bienfaits ' sur toute une contrée. Ses dieux voisins h*étaieht pas fe^ qu'il fallait pour l'instruire. Bobazbii ne è'àVaitWèù; le philosophe Bonifaz avait coutume de parler ^seulement quand on ne l'interrogeait point. Ramire alla chercher ses renseignements ailleurs ; il entra dans les cabanes des tenanciers, il écouta les récits des veillées. Voici ce qu'il apprit :

Quand mourut le dernier roi, à la fin de Tannée 1621, il y avait à la cour de lÀadrid un jeune seigneur destiné à la plus haute fortune pai* sa naissance et surtout par l'amitié que lui portait rbérltier dé U couronné, Hernan

Ferez de Guzman, duc de Medina-Celi, avait Vingt-quatre ans. Il avait déjà fait ses preuves comme homme de guerre dans les campagnes de Flandres, et le feu roi l'avait jugé digne de représenter TEspagne à la cour d'Angleterre. Philippe IV avait alors seize ans. L'amour parle vite, au delà des Pyrénées. A la mort de son père, Tenfant était amoureux déjà.

Il aimait, comme cela se pratique toujours, une des filles d'honneur de la reine mère : Éléonor de Tolède, be^le entre les belles, et dont la fière vertu était au-dessus du soupçon.

En ce temps, un autre Guzman, car l'Espagne en compte par centaines, Gaspard de Guzùian, qui fut plus tard le comte-duc d'Olivarès, était aussi un tout jeune houmie, 11 commençait à s'insinuer dans la faveur de Philippe.

Sur sa route de favori, Gaspard de Guzman rencontrait un double obstacle : deux jeunes seigneurs, unis comme Oreste etPylade, et dont l'amitié semblait inspirer au roi une irrésistible sympathie.

C'était d'abord don Louis de Haro, comte de Buniol, un peu plus âgé que Philippe et qui avait été son menin favori; c'était ensuite Heman, duc de Medina-Celi, dont la fortune avait été grandissant depuis le début du nouveau règne.

Don Louis de Haro, allié du duc de Lerme, le favori du roi, entama franchement la lutte, et faillit renverser du premier coup la grandeur naissante d'Olivarès. Mais celui-ci renyeloppa d'une intrigue habilememt ourdie. e|

obtint contre lui un arrêt de proscription. Don Louis de Haro parcourut longtemps le.^ iiontagnes du centre avec sa jeune femme, Isabel d'Aguilar. Il devint le chef delà conjuration des desservidores, et fut fait prisonnier à Badajoz, deux ans après la mort de sa femme, tuée par la fatigue et le chagrin.

Son sort ultérieur resta un mystère. Les uns disaient qu'il s éteignait dans un cachot, d'autres prétendaient qu'il avait pu briser ses chaînes, d'autres enfin affirmaient qu'un assassinat avait terminé sa vie.

Le jeune duc de Médina avait été pour le nouveau favori un rival encore plus redoutable : il avait au-dessus d'Olivarèb le courage personnel, la science politique, un patrimoine immense, un nom illustre entre tous ceux de la noblesse espagnole. Il fallait pour abattre celui-là une arme d'une trempe toute particulière. Olivarës chercha longtemps cette arme ; le hasard la lui mit un beau jour dans la main.

L'amour du jeune roi n'était pas heureux. La belle Éléonor de Tolède avait jusqu'à présent repoussé avec dédain toutes les attaques. Olivarës sentait chanceler son pouvoir ; il en était à chercher les moyens d'éteiildre cette passion qu'il avait lui-même attisée, lorsqu'il découvrit tout à coup les motifs de la résistance d'Éléonor.

Ëléonor aimait, Olivarès se reprocha de n'avoir pas deviné cela plus tôt II Se mit en quête afin de jeter au nioins l'amant heureux en pâture aux colères jalouses de

122 LE ROI D£3 GUËU^

Philippe IV. 11 trouva mieux i^u'il n'avait espéré: Famant ïieureux était Heihan, duc de Medina-Celi* En présence de ce résultat imprévu, Gaspar de Guzman commanda cinquante messes à la chapelle Pauline de la cathédrale de Madrid, et s'arrangea de manière à perdre d'un seul coup son rival. Le jeune duc de Medina-Celi, en effet, fut représenté comme un traître qui courait insolemment sur les royales brisées, et don Bernard de Zuniga, secrétaire d'État,décerna contre lui un ordre d'exil à l'étranger.

Au premier moment, Olivarës n'en voulait pas davantage.

Il obtenait ce résultat d'éloigner à la fois de la cour les deux amis, le duc de Medina-Celi et Louis de Haro, et de les mettre en outre dans l'impossibilité de se concerter pcDir lui livrer bataille. Mais les circonstances se chargèrent de rendre sa victoire plus complète qu'il ne la souhaitait. Le jour fixé pour son départ, Medina-Celi força la consigne du palais et se présenta au roi pour déclarer qu'É- * léonor de Tolède était sa légitime épouse. Ceci avait lieu en 1626. Isabel, fruit de cette union, avait un an. Le mariage, au dire de Medina-Celi, avait été tenu s^ecret à cause de*îa reine mère qui regardait Éléonor comme sa fille, et ne la voulait point céder, même à un époux.

Le roi, d'après les suggestions d'Olivârès, demandaracte des noces qui ne put être fourni.

ici, quelques voiles enveloppaient la narration. Personne ne savait dire pourquoi l'acte de mariage n'avait pu être présenté, certains allaient jusqu'à nier la célébration des noces.

La chose certaine, ,c*est que Tordre d'exil futmaiuteau. Medina-Celi eut cette fois pour résidence assignée son palais de Séville. Au bout de quelques jours, Éléonor s'enfuit de Madrid avec son enfant et vint le rejoindre. Le roi, dont la fantaisie s'exaltait jusqu'à la passion, la suivit de près à Séville.

Une nuit, à la fin de cette même année 1628, là duchesse de Medina-Celi fut enlevée de son palais, pendant que son mari, chargé de fers comme un criminel, était conduit à la forteresse de Âlcala de Guadaïra. Il était accusé de complicité dans la première révolte de la Catalogne, fomentée par les desservidoreSy dont Loniâ de Haro, comte de Buûiol, était le chef. Une requête en nullité de mariage fut portée devant la cour des Vingt-Quatre, qui refusa de connaître, faute de pièces produites. '

Le nonce apostolique intervint, à cause de la récente arrivée. d'Elisabeth de France, la nouvelle reine. Tout cela se termina par r«xil de la bonne duchesse au château de Penamacôr. Le duc ne recouvra jamais la liberté, Olivarès eut l'oreille du roi sans partage.

Voilà, en peu de mots, ce que Mendoze put apprendre. On lui dit aussi que le souvenir des deux amis vivait à la cour, et que. les adversaires d'Olivarès, qui étaient puissants et nombreux, se faisaient de ces deux noms, Louis de Haro et Hernan de Medina-Celi, au double drapeau.

Mendoze avait surtout donné son attention aux faits

qui concfiroaieat le père et la mère d'isabel. Ces grandes iaforhines de famille ajuutuent pour lui comme une mélancolique auréole à la beauté de la jeune fille. On ne saurait dire si Headoze éprouvait plus de respect que d'amour. C'était un culte extatique et dévot dont il entourait cette noble fille de la proscription. Avec quelle joie il e&t donné dès lors tout son sang pour iui acheter quelques-unes des gaietés de son &ge : un baiser de son père, un sourire de sa mère !

Il nous faut bien avouer pourtant qu'aucune circonstance romanesque, aucun dramatique incident ne marqua leur première rencontre. Hendoze n'eut poiut l'occasion de sauver Isabel de^ cornes furieuses d'un taureau ; il ne l'arracha point aux mains des bandits de la montagne; il n'arrêta pas même d'un bras s&r et vaitlant, juste au bord d'un précipice de cinq cents pieds de profondeur, son joli cbeval emporté.

Il vint un jour, ce pauvre Hendoze, enhardi par l'angoisse de son extravagant amour, il vint jusqu'au sentier qui bordait la terrasse du château de Penamacor. Isabel lisait sous le berceau tapissé de jasmins embaumés. Ramire voulait se cacher encore, mais elle le vit. Pourquoi sourit-elle à l'aspect de ce jeune paysan? Pourquoi " " après avoir souri î Pourquoi tourna-t-elle le

int d'avoir lu, et pourquoi le retouma-t-elle

1 de rechercher le verset omiç?

i la vit-on revenir pensive et la tète inclinée!

l'avait fait que passer, le poltron ! et sa main

timide avait tremblé en soulevant les grands bords de son feutre.

Hélas ! pourquoi, en effet? Vous souvient-il du premier serrement de cœur? Pourquoi eûtes-vous ce frisson inconnu ? Et pourquoi votre poitrine souffrit-elle Tamëreet délicieuse angoisse?

Moi, je ue sais. Vous aimâtes, parce que Dieu le voulut. L'amour est la seconde fatalité bumàine. Elles sont trois : nattre, aimer, mourir. Aux fatalités il n'y a point de pourquoi.

Mendoze revint au château du Comte ; sa solitude fleurit comme un jeune arbre au printemps. Ses journées se remplirent, ses nuits s'enchantèrent. Ce qu'il espérait, ne le demandez point. Elle lui avait souri.

Oh ! bien plus I Du haut de la terrasse orgueilleuse, une fleur était tombée aux pieds de Ramire.

Jugez si Bonifaz, le philosophe, avait bien deviné! Ramire était fou.

Adorable et chère folie des jeunes tendresses !

Les nuits là-bas sont faites pour cela : Dieu les à illuminées et embaumées.

Il y avait six mois que, chaque soir, le signal de Mendoze appelait Isabel à son balcon. Le dernier soir, elle loi dit : Demain, nous partons pour Séville.

Mendoze regagna sa ruine, cette fois, étourdi et comme ivre. Il essayait en vain de voir clair dans le trouble de se3 pensées. C'était en lui une vague et sourde angoisse. U s'était endormi dans les pauvres délices de son amour

d'enfant. En lui l'idée de la séparation possible n'avait pas même essayé de nattre. Gomme il croyait de bonne foi ne rien désirer au delà de ce qui était, il ne craignait rien. La vie, pour lui, c'était la continuation indéfinie de ces platoniques tendresses.

Tant que dura la nuit, il ne put fermer l'œil. Il sorti de grand matin. Son parti était pris ; il voulait, lui aussi, aller à Séville. Il possédait pour toute fortune quatre pièces d'or qu'il avait rapportées de Salamanque ; elles lui venaient d'un jeune et galant marchand qui payait pour avoir des madrigaux à envoyer aux dames. Ce n'était pas assez d'argent : il lui fallait à tout le moins un cheval, un manteau et un pourpoint de cavalier.

Il se rendit chez le voisin Bonifaz, qui lui rit an nez de bon cœur en disant :

— Il y a déjà bien des fous à Séville : un de plus, un de moins, il n'y paraîtra guère.

Quand il vous arrive d'être embarrassé, ne consultez jamais les philosophes.

Ramire poussa jusqu'à la cabane où dormait Bobazon. Il fut obligé de faire beaucoup de tapage pour éveiller cette tranquille conscience. Quand Bobazon eut^connu son cas, il réfléchit.

— Seigneur Mendoze, lui dit-il, je ne veux pas laisser un brave gentilhomme dans la peine : j'ai là dans un coin mes petites économies. Je vous les donnerai, si cela vous convient, pour prix de vos pauvres chanjps, qui sont devenus des landes et dont vous ne faites rien.

Ramiré fat ébloui par cette merveilleuse idée.

— Tu es utt honnête ^arçon, répondit-il, et je te remercie d'avoir songé à cela. Je te donne mes champs, mais je garde la maison de mon père.

Bobazon eut grande envie de se mettre à danser, il par*' vint cependant à pousser un gros soupir.

— C'est un mauvais marché que je fais là, seigneur Mendoze, murmura-t-il, mais ne faut-il pas obliger son prochain ?

— Combien as-tu d'économies"? demanda Ramire. Ëobazon alla chercher son pot de terre. Il en versa le

contenu sur son grabat. Cela faisait un beau tas ; presque tout était en monnaie de cuivre.

— Hé)as ! dit-il, en voici bien plus que ne valent vos genêts, mais à la grâce de Dieu ! Saurai tiré de peine un gentilhomme et un chrétien.

Le tas de bobazon contenait environ quatre cents réaux. Ramire avait de la terre pour une somme décuple^ mais à quoi bon marchander ? En conscience, cet excellent Bobazon ne pouvait donner plus qu'il li'avait.

BoWzon porta son pot au château du Comte, et Ramire signa un acte de vehte.

— Maintenant, dit-il, je puis acheter un cheval, des habits et ce qu'il me faut pour aller à Séville. J'ai mon épée. Vive Dieuî nous allons voir un peu le monde, x '

— Seigneur Mendoze, repartit Bobazon, les jeunes gentilshommes de votre sorte ne savent point conclure les marchés. Confiez-moi votre argent. Jlrai à Placentia»

et dans quelques heures vous aurez de mes nouvelles. Ramire n'avait aucune raison de refuser cette offre toute obligeante. Aussi bien il lui fallait le temps de fourbir ses éperons eKson épée.

— Que Dieu te bénisse, voisin! répliqua-t-il eu mettant le magot dans la main du tondeur de mérinos ; tu as été aujourd'hui ma providence. Pars vite et reviens de même.

Bobazon obéit. Ses deux bras, qui portaient le pot contenant les quatre cents réaux, avaient comme un frémissement amoureux.

— Ce serait bien lourd à porter jusqu'à Placentia, se dit-il en tournant le coude du sentier.

Aussi ne les porta-t-il pas plus loin que sa cabane. Le trou était encore ouvert; il y replaça le pot, et le recouvrit de terre qu'il piétina et tassa avec beaucoup de soin.

Bobazon, outre son métier de tondeur de moutons, avait diverses autres industries. I^a tonte ne va qu'un temps ; il faut occuper le reste de son année. Bobazon raccommodait les vêtements des campagnards à deux ou trois lieues à la ronde ; il repiquait en outre les harnais et menait les chevaux en foire.

Quand il eut enfoui son pot bien-aimé, il se sentit le cœur libre et dispos ; il se dit :

— Me voilà maître d'un joli domaine, sans charges ni dettes :J'ai payé comptant et j'ai rendu service à un gentilhon^me.

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Cette dernière idée ajoutait à son bonheur, car il était naturellem^it senriable.

La masure où il s'abritait se composait d'une seule chambre, dans un coin de laquelle il avait fait son atelier. Plusieurs casaques déchirées pendaienl à des clous fichés dans le mur. H y ayai^ aussi des brides hors d*usage, des licous de mules, et jusqu'à de vieilles selles dont la bourre sortait par de larges blessures. Bobazon avait tout cela en dépôt pour le raccommodage.

Il consulta Tombre d'un laurier qui croissait devant sa porte, et qui lui tenait lieu de cadran solaire.

— Il faut trois heures pour aller à Placentia, même à dos de mule, se dit-il ; trois heures pour en revenir. J'fti tout le temps qu'il faut pour me retourner.

Il ferma sa porte à la barre et décrocha vaillamment une demi-douzaine de brides, parmi lesquelles il choisît les deux meilleures. Il prit soin de les nettoyer et de les remettre en état.

«— Celle-ci était au père Mendoze, pensa-t-iL en secouant un sot scrupule qui lui venait ; mais Ramire ne la reconnattra pas*

Deux selles furent ajoutées aux brides et cirées à neuf. C'était plaisir de voir Bobazon, l'honnête et laborieux garçon, recoudre leurs coussins éventrés.

ÂussitAt que les selles et les brides furent en état, il chercha une casaque. Ici le choix manquait. A part quelques haillons appartenant aux laboureurs du voisinage, Bobazon n'avait en dépôt que ce justaucorsp de buffle

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que nous ayons vu depuis sur le dos de Raaôre. Il appartenait à un vaillant hidalgo du pays, qui le faisait raccommoder pour la trentième fbiç.

Bobazon le mit au gffund joup pour men juger des ravages dont le temps et Tusage aiiaîent cemblé ce yésèrable vêtement. Il le trouva luisant, limé, treué, rapiécé, déformé, n'ayant plus figure présentable. Un instant il recula devant Tidée d'offrir na pareil uniforme à son voisin Ran^ire. Mais néocssité hi^ loi, Bobazon nVwait que ce morceau de cuir, il se mit oourageusMsent à la besogne.

' Il avait du talent et de la benne volonté. En outre, par fortune, Ramire était moins gras que l'hidalga. Bobazon tailla, Bobazon rogna, Bobazon gratta. Vers le milieu du jour, sa besogne était achevée. Il se trouvait en possession a'une casaque éeourtée qui avait bien encore quelque tournure de neble accoutrement. Il la plia proprement et la mit avec les deux selles.

C'était rbeure de la sieste. Bobazon quitta sa masure après ravoir solidement close. Il portait son paquet sur son dos. Tout dormait dans la campagnei les oiseaux sur la branche, les poissons dans lee glaïeuls ; Bonifaz ronflait auprès de son tramail étendu.

Bobazon longea les bords de la Mabon, jusqu'à une belle prairie où les chevaux du village de Monte-Hermoso étaient au pâturage. Les bergers dormaient; les chevaux vautrés dans l'herbe aimaient mieux sommeiller que paître.

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Bobazon laissa reposer les bergers. Il éveilla bien doucement deux ebeyaux, un bidet et un bon gros léonais de cinq ans. Il leur passa le licou et la bride, et les emmena derrière les saules. Là, il enfdurcha le bidet pour passer la rivière à gué.

Quel besoin désormais d'aller à Pkcentia? il avait l'affaire de Mendoze.

Mendoze, en effet, le vit bientôt arriver.

— Ai-je été Ipn^temps î demanda*t-ll gaiement. Mendoze voulut savoir pourquoi Bobazon amenait deux

chevaux au lieu d'un. Voici ce c^ue Bobazon lui répondit :

— Seigneur, sans que cela paraisse, je me suis pris pour vous d'une sincère affection. J'éprouverais une peine singulière è vivre dans un pays où vous ne séries^ plus, n vouç faut un valet : q[u'est-ce qu'un gentilhomme sans valet? En revenant de Placentia, où j'ai acheté les deux bétes, leurs harnais et le beau casaquin de cuir cordouan que vous allez voir^, j'ai réfléchi à tout cela. Je vous suivrai, mon bon mattre, pour la nourriture seulement. Quelque jour, si vous devenez riche, je pense bien que vous récompenserez mes services désintéressés.

Mendoze n'avait pas beaucoup de temps à donner à la discussion. L'idée d'avoir un valet n'était pas sans le flatter. Il endossa la dépouille de l'hidalgo à laquelle sa riche taille rendit une sorte de tournure ; il enfourcha le léonais, et dit adieu à la gentilhommière, après avoir mis une branche de myrte à son feutre, pour remplacer la plume trop fanée.

Bobazon^ monté sur le bidet, se mit à sa suite. H pensait à part lui :

— J'ai mes terres dans ma poché. Mon pot est en sû-^ reté, quand même on brûlerait ma maison. Les bonnes gens à qui j*ai acheté le justaucorps, la bride, le licou et les bétes né viendront pas me chercher jusqu'à Seville, et je vais voir du pays !

C'était, comme on le voit, un esprit juste et rigoureux dans ses déductions.

L'escorte de la duchesse de Medina-Geli, mandée à Seville par ordre royal, avait de l'avance. Les deux montures achetées par Bobazon ne marchaient pas comme le vent. Nos deux voyageurs ne rejoignirent le cortège qu'à Llerena, et nous savons comme ils franchirent, de nuit, la porte du Soleil.

C'était là toute l'histoire de notre bon Ramire. Il ne lui était arrivé ûen de plus, rien de moins. Nous aurions voulu offrir au lecteur une biographie plus aventureuse, mais c'eût été démentir la physionomie calme, résolue et à la fois naïve de ce brave enfant, qui avait fait dessein de délivrer tout seul le duc de Medina-Celi, et qui donnait des leçons au neveu d'Olivarës bien plus lestement qu'il n'eût parlé là-bas, sur les bords de la Mabon, à Bonifaz le philosophe.

Les courtisans s'étaient levés en tumulte pour écouter la verte apostrophe adressée au comte de Palomas. Deux seulement restaient assis : le comte lui-même, qui se retournait à demi avec un sourire étonné aux lèvres, et

don Vincent de Moncade y Avalos, marquis de Pescaire. Don Narciso, toujours trop plein de zèle, toucha le premier son épée: Palomas le calma du geste. Ses lëyres avaient gardé leur sourire.

L'œil de Pescaire couvrait le jeune étranger. Il était calme et froid au milieu de Tagitation générale.

— Un brave garçon, dit-il entre haut et bas ; et bien planté !

Puis il but une goi^ée à son verre, resté plein jusqu'alors.

— Seigneurs , fit le comte de Palomas , que vous en semble? Ce jeune gaillard vaut-il la peine que nous fassions sur lui l'épreuve de la riposte de pied ferme?

La plupart haussèrent les épaules. Don Narciso dit :

— Sait-on seulement s'il est gentilhomme?

— Je vous réponds, moi, prononça lentement Mon-» cade, que celui-ci est gentilhomme.

— Es-tu gentilhomme, mon féal? demanda le comte de Palomas toujours souriant.

Ce disant, il se détourna tout à fait. Son regard croisa celui de Ramire.

— Vive Dieu ! s'écria-t-il, la figure vaut mieux que Thabit ! Si nous avions le temps, je le remplumerais de pied en cap pour faire honneur à la botte de mattre Jîerrera.

— Je m'appelle Mendoze, répliqua Ramire sans rien perdre de sa simplicité ; mon père était soldat, mes fiè-

res laboureurs, et ma mère une pieuse femme; moi, je suis encore plus pressé que vous.

Ce nom de Mendoze passa de bouche en boucbe. Personne n'Ignore qu'il appartient à Tune des races les plus illustres de l'Espagne.

— Il y a tantdelUendoze I dit cependant don Narciso.

— Tais-toi, Sancho, nous ne rions plus , ordonna le comte de Palomas.

— Moacade, ajouta-t-il, croiserais-tu Tépée contre ce garçon-là?

Moncade, qui n'avait pas cessé de considérer Ramire avec une attention soutenue, se leva et dit :

— Mon cousin, je ferai mieux. Ce garçon-là, comme vous dites, me plaît, et s'il veut bien accepter mon épée, je lui servirai de isecond.

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