ESTEBAN
Âlcoy et don Baltazar échangèrent un sourire. Pedro Gil croisa ses bras sur sa poitrine.
— Mes seigneurs, dit-il d'un ton grave, il s'agit d'une conception hardie et qui peut sembler bizarre au premier aspect. Le seigneur Pascual de Haro et le seigneur président ont déjà leur ricanement sceptique aux lèvres... J'avoue que si j'avais dû avoir affaire à eux seulement, j'aurais gardé pour moi-même mon idée, mais j'ai foi dans la haute et forte intelligence de mon noble patron don, Bernard de Zuniga, qui est la véritable lumière des
conseils de Sa Majesté. Mes efforts ont pour unique but de le servir, et peu m'importe l'opinion du reste de Tu-, nivers !
Le ministre cligna de Toeil et passa sa langue^sous sa moustache grise*
— Il s'exprime bien, dit-il, seigneurs ; c'est un garçon capable. Continue, Pedro ; ton dévouement, mon ami, ne s'adresse point à un ingrat.
L'ancien intendant salua et reprit :
— Je commence par prononcer le mot de la situation : le noble favori du roi chancelle; voici longtemps que la perspicacité de Moghrab a prédit ce résultat. J'avoue hautement que je partage la confiance de mon très-illustre patron à l'endroit de Moghrab. Le jour de l'Assomption de la très-sainte Marie, IS' d'août de la présente année, Moghrab a trouvé pour la première fois, au fond de ses calculs^ le nom prédestiné du successeur de Sa Grâce le comte-duc. Ce nom mystérieux semblait désigner un jeune homme, parent à un degré égal des trois puissants seigneurs ici présents. Jusqu'alors ce jeune homme avait été livré à lui-même et peu favorisé pai* sa famille. Malgré les doutes légitimes desdits puissants et nobles personnages, on résolut du moins de faire quelque chose pour un enfant voué peut-être à de si magnifiques destinées. C'était, qu'il me soit permis de le dire, du bon sens élémentaire et de la prudence toute pure. On paya les dettes du jeune homme, on le nomma capitaine dans la garde noble, on le créa comte de Palomas avec
i$6 LE ROI ïï^m avmjx
grandesse du dea?;iëme dtegrè. Bref^ oa* le fit sortir te son obscurité, et grftce k ses beapenses ^aiîtiésy ii m pla(^ lui-même, du premier coup, au premier rang dishiL jeumsse titrée.
— Il contracta pour quatre millions de réanx de d teM eg en cinq semaines de temps, interrompit don PascuaA.
-* Et s&fit trois méchantes affaires avec raudieiMse dr Madrid, ajouta don Baltazar.
— Jeunesse qui se passe I jeunessequi se passe? t &L% le ministre ; je trouve l'exposé deTami Pedro fort bien feit... seulement un peu longr* Mrége, mon fis, dimÈgef lIEspague a besoin de nous.
— Ma vie entière, poursuiTÎt Taneien intendkmty est consacrée aux intérêts ée ino» patron bien aîMié. Meîy je ne suis pas de ceux qui rouissent du Menfeit vefOL Ayant obtenu la modeste plaee d'oîdor k Sé<vllle, je ^«k cbais nuit et jour un moyen de témoigner ma reeomHîs^ sanee à mon noble proteclenr. Vous accueillîtes^ se»gneur; la première idée du moriage du comte de BnlûaMi Kfee IsabeL le me ils fort de lever les obstacles yen«»!t#Hi duc prisonnier ou de la d«efeesse exilée ; vous mandilet par ordre royal ÉkSonor de Tolède à Séviiïe^.^.
— Et maintenant f s'écria don I^cual.
— J'arrive au fait, seigneur, interrompit Pedro GiL le vous répète que la fortune de Medîna*GeU est entve bmi ffiflins, mk moment où j*ai cet insigne bonneur de pnrltt cfevant vous. Il y a aujourd'hui quatorze jours qa»' 1% neble président de Fattâience nw diargea d'une eaqaêls
LE ROI 1>ES GU^UX i8f
eu la ville de Xérès. Oa avait eu vent d'une intrigue ouvdie; par des étrangers pour F évasion des captifs de Alcala de^ Guadaira. J'étais dans ce courant de pensées, lorsque tout à coup, au sortir du tribunal, le duc de MedinaiFCeU^ se présenta devant mes yettx sur le& marias àsk p^oitail âeSan-Iago.
— Que dis-4u? balbutia don Bevnard de. ZmÂga 1er' doc!
— En liberté! ajouta don P^^seual dé}à tout p&W. Hais le présidecit de FaudieiMae, redoublamt de méfCÛH,
dPBMtfiida :
— Ne le voyez-vous pas venir^ seigneurs ? un n^oyen renouvelé de nos vieilles comédies ! une ressemblance ! Cet homme se moque de nous, à. aotee barbe.
Doa PasGuàL, hoitf eux de s'être, lusse preadiray tooms^terriblement ses gros soarcils*
— Si je le croyais»... commença le ministre, toujo^ors prosnpt à changer d'impression. S'agit-il d'uBe ressema blance, Pedro? As-tu osé ujous tendre un piège si.giMHf-» sier?
— Seigneurs, prononça froidement Pedro Gil, recevez QHHi humble aveu : c'était une ressemblaoce.
-^ Et tu veux refaire la fable des Ménechmes I a^éeria le président.
— Tu veux que nous trempions dans cette farce effrontée!
— Tu veux ?.».
Pedro Gil seJeva» Il prit la maia. dii. vieux Zjuaôga^ et
^tô LE ROI DES GUEUX
rentratna vers la fenêtre qui donnait ^ar la cour des Gazelles. Le bonhomme disait, chemin faisant :
— La corde ! misérable histrion, ton insolence a mérité la corde I
L'heure de la méridienne était venue. Il faisait une étouffante chaleur. La cour des Gazelles était silencieuse et déserte, comme si Ton eût été au milieu de la nuit. Sur le banc qui faisait face à la fenêtre et qu'abritait un grand oranger, un homme était étendu ; il dormait, le visage caché sous les bords de son feutre.
Pedro Gil, sans s'émouvoir aucunement des menaces de son patron très-illustre, appela :
— Esteban !
L'homme tressaillit aussitôt et sauta sur ses pieds. Son chapeau tomba dans ce mouvement. Nos trois seigneurs poussèrent le même cri de surprise.
Le président de l'audience se recula livide. Don Pascual porta la main à son épée, et le vieux ministre, dégainant à tour de bras, se précipita sur Pedro Gil en 8'écriant :
— Traître maudit! Tu l'as fait évader! On venait de t'en accuser devant moi ! Ignorais-tu cela , toi qui écoutes aux portes ? Tu vas mourir comme un misérable chien que tu es !
Le vieux Zuniga, joignant le geste à la parole, fondit sur lui à bras raccourci. Pedro Gil écarta l'^ée avec sa main roulée dans son manteau et dit tranquillement :
— Retenez mon noble patron, seigneurs. Nous fai-
1*80118 trop de brait. Si le roi. se mettait aux fenêtres...
L'épée de Zuoiga s'échappa de sa main tremblante. Les trois hommes d*État étaient littéralement atterrés.
L'homme qu'on avait appelé Esteban avait ramassé son chapeau et regardait en l'air avec curiosité.
— C'est lui, de par le ciel ! dit don Pascual le premier «Q se frottant les yeux.
Le président répéta :
"— C'est lui. Je l'ai vu hier dans sa prison, je ierais serment que c'est lui! Il a seulement coupé sa longue barbe.
Zuniga essuyait son front baigné de sueur :
— Medina-Celi! murmurait-il d'une voix dolente» Medina-Celi en liberté dans le palais du roi I
Pedro Gil souriait d'un air satisfait.
— Seigneurs, dit-il, l'épreuve me paratt complète. Vous connaissez tous les trois l'illustre captif. Mon trèsrespecté chef, le président de l'audience l'a vu hier, il lui a parlé ; cependant il vient de s'y tromper, comme le commandant des gardes du roi et comme mon bien aimé patron lui-même. Que sera-ce donc quand cet homme, dépouillant le harnais de l'indigence, aura pris les habits qui conviennent au rôle que nous voulons lui faire jouer?
— Tu persistes à soutenir...? s'écria le ministre déjà un peu ébranlé.
— Ne le croyez pas. Excellence ! s'écria don Baitazar; sur mon salut éternel, cet homme est le duc de Médina-