‹ Le roi des gueux: Nouv.édChapitre 8 sur 11 · LE ROI BES CTITEÏÏX · texte numérisé non relu

LE ROI BES CTITEÏÏX

Celî ! Je ne sais pas quels sont les desseins secrets de l'imposteur qui nous trahit avec tant d*audace. Nous vivons dans un temps où tout est possible, et peut-être' les mesures sont-elles déjà prises pour que le fauteuil du favori soit occupé aujourd'hui par Medina-Geli ressiB* cité,

— Pourquoi m'avez-vous éveillé? demanda en ce m©-' ment le dormeur de la cour des Gazelles.

— Sa voix ! nmrmura le président de l'audience ; on ne se méprend pas à la voix! C'est la voix qui me disait hier : c Tant qu'une goutte du sang de mon père sera dans mes veines, IsabeldeBfedina-Geline sera point la femme de' ce mignon ! »

Zuniga réfléchissait. Il murmura, se parlant à htimême :

— Si Ton se mettait franchement avec lui...? nous sommes un peu parents par les Sidonia et Tes Torre.

— Quant à moi, dit Pascual, ma femme est cousine germaine de doua Eleonor de Tolède.

— En sommes-nous là ? s'écria don Bâltôzar de Alcoy7 Dieu vivant! je suis le mienx placé de tous, en défini-» tive. Ma proposHion d'hier peut être tournée en bonne part : c'était pour son bien, apparemment... et, de par saint Jacques ! feu mon noble père fut son parrain dans trois combats singuliers.

Une heure après midi sonna à l'horloge arabe du pavil* Ion royal.

— II vous faudra dont% mes seigneurs, dit Pednr flB

ayec son effrontée tranquiUîté,. prendre Ifi denii tous les trois aujourd'hui même.

— Pourquoi cela? demuidèrent-41& à la fois,

— Parce que, répondit Taneien intendant, dont la voû^ arait d'étranges et sourdes vibrations»< voici une heure qui sonne, et que depuis midi yotne infoctimé cousin est passé de Tie à trépas.

— Que dit-il ? balbutia don Pascuai, pâlissant à l'idée d'un assassinat.

Et le président de Taudience :

— De qui parles-tu,, malheureux?

Le vieux ministre restait abasourdi.

— Je parle de celui qui nous occupe tons ici, mes seigneurs, répondit Pedro Gil ; je parle du très-noble Hernan- Pere2 de Guzman, duc de Medina-Celi, et je dis qu'il est mort.

— Comment sais-tu cela? fit le ministre avec accablement. ^

Au lieu de répliquer, cette fois, Pedro Gil se penc^ha à la croisée et dit à l'homme qui naguère donnait scnr te banc de marbre :

— Ne t'impatiente pas, Esteban, ton tour va venir. Nos trois hommes d'État profitèrent de ce momeaftpMsr

échanger un regard. Leurs yeux n'eypnmaienl rien, sinoa xm profond et commun embarras.

— Je sais la nouvelle le premier, dit P^ro 611 m m retournant vers ses nobles compagnous» et tout uxàmuA parce que je la savais d'avance.

Id2 LE ROI DES GUEUX

— Âlbrs, prononça tout bas Zunîga, Medina-Celî est mort violemment ?

— Violemment, oui, répliqua l'ancien intendant, mais légalement. Je ne veux pas faire languir Vos Seigneuries : voici la chose en deux mots. Le président de l'audience a dit vrai, sa police est bien faite, j'ai donné lieu aux rappoi1;s qui lui ont été adressés contre moi. En effet, par un excès de zèle que mon illustre patron appréciera, je Tespère, je suis entré dans un complot ayant pour but de faire évader le duc de Medina-Geli. Je ne pense pas avoir besoin d'établir ici combien ce très-noble seigneur nous gênait.

Ses propres paroles viennent d'être répétées : lui, vivant, nos projets devenaient impossibles. Je connavs la haute moralité de Vos Seigneuries : elles eussent toutes reculé devant un meurtre.

— A l'unanimité ! fit sincèrement le ministre.

Don Pascual mit!a main sur son cœur. Don Baltazar de Alcoy fit un geste d'énergique répulsion.

— Sans doute, sans doute, dit Pedro Gil ; aussi, ai-je cru devoir ne vous en parler qu'après la chose faite. Je vous prie de bien vouloir me laisser continuer, mes seigneurs. En ma qualité de second oïdor, j'avais l'inspec*^ tion de la forteresse ; en ma qualité de conjuré^ je savais le moment de l'évasion. J'ai tout simplement pris mes mesurés pour que le prisonnier, saisi sur le fait, trouvât à qui parler avant d'avoir la clef des champs... Bienl

bien I Esteban, interrompit-il à la fenêtre ; on est à toi^ mon garçon!

Les trois hommes d'État se regardèrent encore, l'expression de leurs visages avait changé.

Pedro Gil resta un instant à la fenêtre comme pour leur donner le temps de réfléchir.

— Seigneurs, seigneurs, sur ma foi ! dit le vieux Zunîga, je ne cacherai pas mon opinion ! Regrettons la fin prématurée du noble duc, mais il était dans son tort... nn prisonnier qui s'évade manque à tous ses devoirs. D'ailleurs, c'est un fait accompli.

— Et que prétend-il faire de cet homme qui est dans la cour ? demanda don Pascual. Je n'ai pas encore bien saisi.

— Voyons, seigneur Pedro, ajouta le président, veuillez nous développer l'intrigue de votre comédie.

Par la fenêtre, la voix du dehors monta.

— Je vais reprendre ma sieste, dit-elle, puisqu'on n'a pas besoin de moi.

— Dors, Esteban, répliqua Pedro Gil en lui envoyant un signe de tête amical ; j'irai te chercher tout à l'heure, mon ami.

Esteban se drapa magistralement dans un vieux manteau qu'il avait et s'étendit de nouveau sur son banc. Quand il eut fermé les yeux, nos trois hommes d'État vinrent le contempler tout à leur aise.

— Mes illustres maîtres, reprit Tintendaiit, ce jeu miraculeux de la nature est le point de départ de ma com-

LE ^m DES C^UEUX:

binaiBon. St dans le cours des développements queje Yaû»; soumettre à Vos Seigneuries la frayeur vous repren ai^. nBsurez-YOus par cette seule pensée : Medios^-CelL est mort et impuissant à vous nuire, mai» Medioa-CeUi yàtêk* ^ure ciq>able de tout ce qui peut vauS' aerw..

— Mais, objecta le président de L'aadiencfti^a». Bioit; constatée.

— * Pour nous senlemeDit, seigneurs» intenreaifti.Pednir Gîl ; soyez assurés que le projet a étésérieuseaMQt.HMn*. Le duc a été mis à mort, nen point par les garàMas na^ turels de la forteresse, mais, par des braves dégniaési ea garçons bouchers et postés dan& le cellier de uiaStre Irasdoblo, fournisseur juré de la«p8is«ii..Le dur & dîar paru purement et simplement. Sa fosse était creusée dW ▼mce dans le diaimteiT de Traadbbia. Ces diitaUs répugnent aux grands (Mear& de ¥o& Seigneuriest» je. m'en aperçois bien,, mais Gomme Ta dil exceliemmeat. non V patron très-iiluBkee, donfiernard de Zuaiga, cfest «a. fiait accompli désormais. Passons d'ailleurs aux conséqjueBûafk Bemain le duc da McdiaarCeli,. heui^usement échappé à la lourde dtatoe^nî Taicoablait, sera dans soB.paUMW

— Espëres-tu tromper une épouse ? iiiterromi^t Bab» tazar da Âlcoy^ dont le foont.slétait rembruni.

^^ le trwBpeoaîs una mène, affiriaa l'ancien inlaii?

dont.

•^ Laissez-le dire^ fit. le yieux. ministre, je n'ai pas

encore tout k fait eompins,. mais cela, me pavatt marqué «a coin, d'une inCamale adcessQ»*

LE ROI DITS GITEDX f«r

-— Le très-puissant président de ra!idienceF>y a hvea

été trompé, reprit Pedro Gil, lai qui arait des sonvenr»

de vingt-quatre heures ! Craignez^vous les so#femrrde

dona Eleonor, qui datent de- quinze ans?

— Bien raisonné, Pedro, dit le ministre ; quel garço» pour rintelligence ! Voyons maintenant ce que cela nous donnera.

— Cela nous donmera, prour don JFuan de Haro te comté de Palomas, la main de dona Isabel et 1^ fortune de Me^ dina-Celiy répartit l'ancien intendant ; le duc consentip»; il imposera sa volonté au besoin, et Faffeirc'feite, le-due ira voyager à Santiago de Cuba ou auPérou^selons^n cappi«e;

— Et don Juan, notre neveu, appuya le ministipe tout à fait rassuré, nous devra un beau' cierge, swei^^mm^ mes seigneurs !

— Mais, demanda Bàltazsr de Aicoy, qui hésitaiir enn core, l'homme est-il prévenu ?

-^ Holà ! crhif en ce moment la vobc dif dehor»; uie fois qu'on a perdu son premier somme, on ne' peut pta se rendiormir. J*ai mes affaires k Séville, e£ qi» s«t m elles ne sont pas plus importantes que les vôtres ?

— Seigneurs, dit le vieux Zuniga, je prends spQ«taiiié* ment la résolution de faire comparaître cet homme devant mm. Le comte de Paloma-s, notre ueveu^.sera- un ben* ministre ; il ne donnera aucune attention aux afMres, «t^ pour le bonheur de l'Espagne, tout restera- confié à notve sage expérience. C'est un coup de partie ! Nos positions dépendent de la manière dont nous^ allons jwev

cartes. Passons dans nos appartements privés, afin qne la secret le plus profond entoure cette entrevue.

— J'approuve votre détermination, mon cousin, opina le président de l'audience ; je vénère le comte-duc, mon gendre, mais je ne le regretterai point.

Le commandant des gardes s'était approché de la fenêtre. L'homme et lui se regardaient en face. Ce fut le commandant qui baissa les yeux le premier.

•— Eh bien ! don Pascual, fit le ministre, à quoi pensezvous ?

Pedro Gil venait de sortir par la porte dérobée pour aller chercher son faux duc.

— Je ne pense à rien, répondit franchement don Pascual. Certes I certes ! tout ceci est fort extraordinaire.

— Puisque nous voilà seuls, mes seigneurs, reprit le président de l'audience, je puis parler à cœur ouvert. Ce Pedro est un scélérat de la plus dangereuse espèce. Si c'était nous qu*0 trompât? Si le duc était véritablement libre et dans Tenceinte de l'Alcazar? Si nous restions, en définitive, les dupes de cette effrontée comédie ?

Le vieux Zuniga, qui se dirigeait déjà vers ses appartements privés, s'arrêta court.

Baltazar de Âlcoy poursuivit à voix basse :

— Je vais plus loin, seigneurs. Si le comte-duc était dans tout ceci I On a vu des ministres faire subir à leurs subordonnés des épreuves de ce genre.

— Le comte-duc ? dit Pascual, eh mais , certes, il a beaucoup de subtilité dans l'esprit.

, — Beaucoup de ruse, ajouta Alcoy, beaucoup d'inquiétude. Il est capable de tout !

— Par saint André martyr, seigneurs I s'écria le vieux Zuniga d*un ton découragé, je suis un pauvre hidalgo tout rond, tout franc, tout loyaL Ne me faites pas perdre la tête, je vous prie. Est-il défendu à un serviteur du roi de tenir à sa place ? Si ce quidam est Médina, nous tâcherons de le retourner. Si c'est un espion, nous parlerons du comte-duc avec tout le respect dû à un corps saint. Et... en somme, Palomas est son neveu comme le nôtre !... Yoici le personnage, entrons dans mon appartement.

La petite porte située derrière le paravent venait en effet de s'puvrir. Pedro Gil rentrait, précédant un cavalier de haute taille, admirablement campé sur de belles jambes bien découplées, et portant avec fierté la tête la plus noble du monde. Son costume, il est vrai, ne répondait pas tout à fait à la grandeur de sa mine, mais son vieux sombrero gardait je ne sais quelle tournure, son manteau de gros drap déteint avait des plis hardis et son pourpoint, usé jusqu'à la corde, ne paraissait point son âge.

 en juger par son allure et la fermeté desadémarche, ce beau gaillard ne devait pas avoir plus de quarante ans. Cependant ses cheveux grisonnaient, et il y avait bon nombre de fils d'argent dans sa moustache noire.

Nos trois hommes d'État s'arrêtèrent un instant pour le considérer, puis ils entrèrent.

m LK ROI BSS GUEn

Pedrer Gîl se teama vers loi.

— Esteban, mon ami, dit-iL, te Toflà introduit dan» Ift palais da plus grand soaTeraia da monde, et ces trois persomnages que tu Tiens de Toir sent tepremienda royaume après Sa Ibjesté.

Esteban jeta on rogard indifférent sor lesmenreiitode rarcfaiteetore arabe* Il laissa seulement retomber un peu les pans de smt manteau et grommela r

— B fait ckand chez le roL

— De la déeenoe, ami, reprit Fancien intendant, ma» de L'aplomb ! Bt soaviens-tcâ <iue si tu joua» comme il faut ton rôle, ta fortune est faite.

EstelMn répondit avec un sang-froîd s up er b e :

— Jouer un rdle ne m^embarrasse gnère. J'ai été siffl6 daasi toutes les comédies de Galderon : dépêchons aenle» ment, car j'ai, moi aussi, mes affaires.

Quand Pedro Gîl et son protégé furent introduits d^m l'appartement privé de don Bernard de Zuniga, nos treishemmes d'État araient eu le tosips de se conpuser n maiatien digne et sokmnel. Ils étaient assis en quiacooi»' CffiBune un tribunal, et la fraise de don Bernard dominait: ce triangle imposant comme la principale pièce d'un sup^ UM couronne une tahle bien serrie.

— Qu'on ferme toutes les portes I ordonna cet habile ministre d'une voix sévère ; asseyez-*vous, maître Pedro Gil. L'homme, approchez et demeurez debout.

Cet accueil était, très-positivement calculé pour inspirer au nouveau venu le respect et la terremr, mais le nou*

LE ROI DHS^ G^^ETUX 19Sf^

veatrvemrne parut point étonné te omns du monde. Il s'avança jusqu'à la table d'ébèQ€seni:pté& cpiî était devant le TÎeux ministre efc appuya ses deux malus sur u& long bâton de voyage qu*il portait suspendu à la plus haute: oHve de son pourpoint.

— J'ai fàdt ce matm une forte étape, dit-il; je préttre» rais m'asseoir ; mais, s'il faut rester debout, c'est bien.

n regarda leeabinet comme il avait regardé Ia.galerie, av^ee une insouciante curiosité. G' était, une petite pièce: octogone, faisant partie ducbàtel^^n stjiB^espagnal <|iwr Pfiilippe II avait collé à la (sme méridioaaid de l' Alcazar. Le plafond et les boiseries étaient chargés de lourdes seulptures formant caissons et encadrai des: panneaux peints par le premier Pacheeo, sra» le règne précér-dfent.

Ayant achevé son examen, Esteban reporta ses yesax sur Leurs Seigneuries.

Je ne sais pourquoi nos trois hommes d'État semblaient beaucoup plus embarrassés que lui.

— Gomment vous appelez-vous ? éemaouda don Bernard de Zuniga pour entamer l'enti^en»

— Le seigneur Pedro Gil, répondit froidement£stebaii, aurait dû m'épargner ces préliminaires oiseux et péii^ ble^ B n'ignore pas que je suis un honuM eecniié. Si Vos Grâces ont du temps à perdre, je ne suis point dans le même cas : arrivons au fût, je vooa prie.

— Tous parlez haut, l'ami I fit observcp le comman* dant des gardes.

— C*est ma coutume» seigneur ; j'ai une bonne poitrine et une bonne conscience.

— Savez-vous devant qui vous êtes? interrogea à son tour le président de Taudience.

— Le seigneur Pedro m'en a toucbé quelques mots. Je pense que vous êtes trois grands d'Espagne, et je souhaite que Dieu vous bénisse.

— 11 faut agir avec douceur, dit le vieux ministre qui vit le rouge monter au visage de don Pascual ; Tami, nous ne vous ferons point de mal. Quel métier estle vôtre 7

Cette fois une nuance d'orgueil satisfait éclaira le visage d*Esteban*

— Si vous êtes grands^ je suis roi ! prononça<-t-il avec un profond contentement de lui-même.

— Nous as-tu amené un fou, Pedro î s'écria le ministre.

Esteban rejeta son manteau sur son épaule gauche. D'un geste noble, il imposa silence à l'ancien intendant qui allait prendre la parole.

— Que parlez-vous de métiers, s'il vous plaît I dit^îl en faisant un pas vers nos trois hommes d'État ; avezvous ouï parler du saint d' Antequerre ? Sauriez-vous vivre honnêtement et les bras croisés si vous n'aviez point de patrimoine T Ne regardez pas avec orgueil ou mépris celui dont le nom seul Inspire du respect à des milliers d'hommes. Des métiers I je les dédaigne tous, depuis le premier jusqu'au dernier. Et qui vous dit que je voulusse faire le vôtre?

— Par les cinq plaies I... commença don Pascnal furieux.

— Il s'exprime bien, interrompit le vieux ministre ; il est un peu exalté, mais quinze années de captivité ne laissent pas toujours la tête très-saine. Il sera bien dans son emploi.

— Je vous dis, seigneurs, appuya Pedro Gil avec conviction, que c'est là précisément l'homme qu'il nous faut. Répondant pour lui, afin d'abréger, j'apprends à Vos Seigneuries que le saint Esteban d'Antequerre a été nommé par légitime élection roi des gueux de l'Andalousie, et qu'il venait à Séville pour la cérémonie du couronnement. C'est un lettré; quoi que vous puissiez penser de son sceptre et de sa dignité, il a étudié à l'université de Grenade, où quelques-uns de ses tours sont restés illustres ; c'est un homme de guerre, il a déserté ; c'est un chrétien, il observe le repos des dimanches et fêles, sans jamais travailler le reste de la semaine ; c'est un voyageur, il sait mentir avec un aplomb mémorable; c'est un philosophe, il n'a pas plus de préjugés que de croyances. Dites-lui, je vous le conseille, tout uniment et tout clairement ce que Vos Seigneuries attendent de lui ; c'est le chemin le plus court et le meilleur.

Le vieux don Bernard consulta de l'œil ses deux nobles cousins.

— Je suis de cet avis ! s'écria-t-il tout à coup impétueusement ; rien n'échappe à ma perspicacité. Du premier regard j'avais jugé ce personnage très-original et très»

remarquable. L'ami, sois attentif, nous voulons fidre de toi un duc !

U n'était pas plus aisé d'éblouir le saint Esteban d*Âii« tequerre que de l'effrayer, car il répliqua d'un ton glacial :

— Avant d*ètre roi» j'ai été duc et prince... prince des Ursins, trouvez-vous que ce soit peu? et grand maître de Saint-Jacques et don Juan d'Autriche.

— Il a été comédien nomade, s'empressa de dire Pedro Gil en forme d'explication.

— Bien cela ! s'écria don Bernard ; comprenez-vous, seigneurs ? Prince des Ursins dans le Peintre de son déshonneur de notre ami Calderon, grand mattre de Saint- Jacques dans la Perle de Séville, du vieux Lope, don Juan d'Autriche dans le Siège d'Alpujarra. Par les sept douleurs! c'est un divertissant compagnon ! Ré- .ponds, l'ami, veux-tu être duc ?

Esteban parut hésiter.

— Je ne me connais point de passions, dit-i], mais j'ai ideux goûts renfermés dans des bornes raisonnables : la table et la galanterie. Pour contenter ces deux vocations, 3qui certes ne nuisent à personne, il faut avoir la bourse bien garnie. Combien votre métier de duc me rappc»*tara-t'O, à vue de pays, par semaine ?

Les trois hommes d'État ne purent s'empêcher de sonorise, et le président de l'audience dit :

— Tu fixeras toi-même ton salaire. ^ JEstebanle regarda d'un air fier et demanda ;

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— fLeqttel de rv^oue trois est le malti'e ?

— Il n'y ^a^ointide maître ici, répondirent à la fois don Baltazar et don Pascaal.

Hais du haut de sa fraise, le vieux ministre répliqua de «on eôté :

— Gest moi qui suis le maître !

— Eh bien ! repartit Esteban, si vous êtes le maître, ae laissaz pas- to& serviteurs bavarder à tort et à travers. Depuis quand parle-t-on de salaire à un duc? Dites-mcâ ^piels fieront mes revenus, ûxez mon apanage...

— Ah çàl gronda le eommandaut des gardes, est-ce que tu crois, faquin, qu'on va te faire duc pour tout de bon?

— Je ne crois rien, seigneur, répondit Esteban ; je .ne :demanderrien, je n'accepte riea. Maître Pedro Gil, met-* tes'faioi dehors, s*il vois plaît.

fil sedivîgeait en même temps vers la porte. L'ancien «tendant l'arrêta.

— Tu seras duc pour tout de bou, rfimi, dit donnerinsid; Dieu vivant I^queLocigioal 1

4jstekan revint, et s'adnefisaot désormais au ministre t0àt'aeiil,Jl. s'assit en feee de. lui sur la table et mit son bâton entre ses jambes pendantes.

— Que diable 1 fit-il «Atre Jiaut et.bas, nous sommes lims iei àes hommes d'importance, on peut parler la .jhouehe ouv^e. Combien pensez-vous que vaille ma ^mqnutéiqui vous fait hausser les épaules? Il n'y a en fia)^ii6iqa'un seul duché qui laiuussejp^yer ; c'est Cfilui

de Medina-Geti, qai passe pour aussi bien loti que Philippe d'Autriche. Et savez-vous pourquoi je m'attarde ici? c'est que ma ressemblance avec ce duc-là m'a déjà produit plus d'un quadruple d'or. Saint-Jean de Diea! ce duc a des amis par le monde ! Et l'idée m'est venue que vous aviez besoin de son portrait pour quelque manigance politique ou autre.

— Sur mon salut, mes seigneurs, protesta Pedro Gil, je n'ai point trahi vos secrets !

Le commandant des gardes et le président de l'audience avaient froncé le sourcil. Don Bernard de Zuniga se caressa le menton d'un air satisfait.

— J'aime mieux qu'il ait deviné, dit-il ; n'aurait-il pas fallu le mettre au fait tout à l'heure? Pedro, nous ne te soupçonnons point. Esteban, je te proclame un garçon d*esprit. Tu as justement mis le doigt sur le joint : nous avons besoin du vivant portrait de Medîna-Celi, non point pour des manigances politiques ou autres, mais pour le service du roi.

Il se découvrit. Les deux dignitaires et Pedro Gil firent comme lui. Esteban, qui avait remis sod chapeau sur sa tête, ne jugea point à propos d'y toucher. Il réfléchissait.

— Singulier néant de la sagesse humaine! prononça* t-il avec tristesse; la pensée d'être grand d'Espagne chatouille agréablement mon esprit. Sur ma foi! je me croyais au-dessus de cela. Je mange bien, je bois beaucoup, je dors longtemps; le petit dieu d'amour mécompte

au nombre de ses favoris. Qu'aorai-je de plus quand je serai duc? Une prison, peut-être, ou pis que cela : un billot avec une bâche. Âb! je regretterai plus d'une fois mes tranquilles loisirs et les intéressants récits que je faisais aux âmes cbaritables de mes aventures en Afrique où je ne suis jamais allé...

Il soupira et reprit :

— Enfin, n'importe, le démon de l'ambition me pousse. Je veux voir un peu quels sont les bonbeurs et quelles sont les souffrances des princes de la terre. Toacbez là , vieillard ; cette main est celle d'un duc!

Il tendait au vieux ministre sa main, qui était bien un peu noire. Don Bernard lui donna ses longs doigts osseux, et poussa un cri de femme parce que le nouveau duc serrait trop fort.

— Vous autres, continua Esteban qui regarda de son haut don Baltazar et don Pascual, je ne pense pas que vous soyez mes égaux. Que cbacun de nous se tienne à son rang. Me voici prêt à entrer en fonctions. Où est le palais dont je dois faire ma demeure? où sont les somptueux babits que je dois revêtir?

— Seigneur duc, lui répondit Bernard de Zuniga, beu<^ reux comme un enfant de jouer cette comédie, mattre Pedro Gil va vous enseigner aujourd'hui ce qu'il vous est mdispensable de savoir pour entrer dans la maison de Pilate. C'est un ancien serviteur de la famille, et il est certains faits que vous devez connattre pour converser avec la duchesse.

306 L£ ROI DES GUELUX

— Ah I fit Esteban, dont les yeux s'animèrent;» il y a 'Une duchesse !

Le vieax Zuniga fit sigae à Pedro Gil de se lever.

— * On nous attend au conseil du roi, dit-il; allez, ami Estehac ou seigneur duc, comme il vous plaira désormais d*étre appelé. Ce soir, vous coucherez dans votre palais. En attendant, acceptez ce parchemin que j'ai rempli et signé de ma main, pour répondre à quelques soupçons exprimés par vous to.ut à l'heure : la prison, le billot, etc.

Esteban prit l'acte et le d^lia. C'était un sauf-conduit royal, délivré à Heman Ferez de Gusman, duc de Uedina- Celi, avec le sceau du secrétariat d*Ëtat.

Esteban approuva d'un signe de tête, et sortit après avoir salué noblement. Au bas des marches, un homme attendait, immobile et s^puyé au socle d'une colonne. Importait le costume mauresque. On ne voyait qu'un coin de sa figure basanée derrière son double voile de bemnz Jblanc. Cet honune s'approcha, et murmura en regardant Esteban :

— Étrange 1

Pedro semblait avoir attendu cet instant. Il disposa ]j3s plis du manteau d'Esteban de manière à lui cacher le visage. Puis il dit tout bas en s'adressant à l'incoonu :

— Ils croient nous tenir : tout va bien.

Le lUlaure se mit à marcher derrière eux à quelques pas de distance. Ils traversèrent ainsi la place qui est devant la façade de TAlcazar, et longèrent l'étroite et

sombre rue des Oliviers. Au bout de cette rue, Pedro Gil s*arréta devant un logis d'antique apparence, et souleva le marteau de fer doré qui ornait la porte.

Une belle jeune fille, souriante sous sa couronne de cheveux blonds, vint ouvrir. Elle fit un -pas pour se jeter au cou de Tancien intendant, mais elle recula et deviiït toute pâle à la vue du Itfaure. Celai-d avait rejeté en arrière les oreillettes blanches qui tombaient de son tor-* ban comme les coiffes de nos ménagères poitevines. On voyait briller maintenant au milieu de cette face luisante et brunie les yeux ardents de Moghrab, le sorcier dte vieux ministre, don Bernard de Zuniga.

i'BEHRE DE LÀ SIESTE

Les douze coups de midi sonnaient aux cent clochers de Séville. S'il y avait eu, au sommet de ces remparts en torchis, durs comme la pierre, qui entourent la ville, une seule sentinelle éveillée, elle aurait distingué au loin, sur les bords du Guadalquivir, un mouvant tourbillon de poussière.

Elle aurait distingué cela parce que, à Theure de midi, les mouvements sont rares autour de la capitale andalouse. Tout dort sous le soleil de plomb qui dessèche et qui brùlCi le soldat sous les armes comme Touvrier de-

Tant sa tâche, le pauvre comme le riche, et l'on peut le dire, l'animal comme l'homme.

Les éléments eux-mêmes semhlent participer à ce sommeil. L'eau, dont nul souffle de brise ne ride la surface, dort dans les bassins ou glisse lentement et comme en rêve entre les bords silencieux du fleuve. La feuillée reste immobile sur Farbre, qui respire pourtant, répandant avee violence les chaudes émanations de ses fleurs.

Il n*y a point d'insecles dans Tair, point d'oiseaux sous jTazur profond du ciel. La fourmi avare suspend ellemême son éternel labeur. La rumeur des abeilles le long des ruisseaux où croissent le baume à la feuille de velours et le laurier-rose ne répond plus au murmure monotone du courant. La nature entière se repose, fuyant les éblouissements de cette lumière et la torride haleine de ce ciel.

De loin, la campagne semble déserte et inanimée ; mais si l'on approche, on aperçoit çà et là les bestiaux vautrés à Tombre de quelque grand arbre, le ventre et le museau dans l'herbe; de plus près encore, on distingue des groupes d'insectes immobiles sous l'abri d'un brin de gazon...

Ce tourbillon de poudre, seule vie du paysage, était soulevé par un cavalier courant à toute bride sur la\rive orientale du fleuve. Il n'avait pas encore fait beaucoup de chemin depuis sa sortie de la ville, et cependant ses cheveux, alourdis par la sueur, tombaient en mèches ruisselantes sur l'étoffe déjà poudreuse de son pourpoint. Le cheval, baigné, aspirait fortement l'air brûlant chargé

4e sécheresse. 11 soufjQait, et résistait parfois à réperou.

Mais le fier i^eune homme dont les jarrets pressaient son flanc le poussait avec une ardeur impitoyable. Il était de ceux dont le proverbe castillan dit : « Obstacle double, triple force, y^ 11 allait, bravant le soleil incan* descent et les éblouissements de cette terre calcinée. Sa YOîx animait sa monture. L'éclair des jeunes vaillances éclatait dans ses yeux.

C'était Ramire Mendoze^ le bachelier de Salamanque, le pauvre orphelin de cette vieille tour isolée au pied des montagnes de TEstramadure; c'était le maître de l'honnête Bobazon, qui sans doute pleurait sa perte à cette heure; c'était l'adversaire de don Juan de Haro, comte de Palomas, et lami de ce noble Pescaire, dont il portait en ce moment les habits.

Nous parlons de don Vincent de Moncade parce que C^étak à lui précisément que pensait Ramire en piquant les^ancs de sa monture. A première vue, Moncade lui avait plu, mais le comte de Palomas aussi, et aussi tous les autres courtisans. Ramire avait apporté de son donjon un heureux penchant à Tadmiration et une bienveillance universelle. Souvenons-nous de ceci : Ramire n'était point on rêveur morose, et la solitude n'avait jamais assombri les bonnes gaietés de son r-aractère. D'ailleurs, il y avait un soleil en sa pensée. Le premier regard d*lsabel avait illuminé toutes les heures de sa vie.

]1 était tout espoir, tout courage, tout élan. C'était

bien vraiment un enfant généreux, ce mot étant pris dans

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lé sens spécial qu'on applique aux vins des cruscliatulàMgtsof' lides. Sa nature demandait à s'efTorcer, à aimer, à vaincre.

Ramîre pensait à ce brillant seigneur qui avait inopiné*ment abandonné la cause de ses compagnons de plaisirs pour prendre son parti et se faire son second. LeK moindres actions de don Vincent de Moncade se repté^ sentaient à sa pensée. Il le voyait d*abord confondu parmi Tessaim fatigué des jeunes courtisans, et honoré de \tL première accolade du comte de Palomas; il le voyait etisuite frondant la royauté acceptée du neveu d*ÛIivarès, lui rompant en visière et envoyant ses largesses aut gneM que Palomas venait d'insulter. Puis arrivait l'incident l'elatif au mariage de Palomas avec Théritière de Medina-Celi. Ramire se sentait le cœur serré à Tidée qife Moficade pouvait être, lui aussi, son rival. Mais s*îl eût été Soft rival, ce Moncade si fier et si brave n*auraii-il pas parlé autrement? aurait-il laissé une autre épée sortir du fourreau pour la défense de sa damet

t)*ailleurs, la singulière sympathie qui rentraînatf tOK» Iftoncade le rassurait complètement à cet égard : uti Espagnol ne peut pas aimer son rival. Il y a un instinct qûf Tant mieux que tous les raisonnements du monde.

Les gueux avaient protégé la fuite de Moncad6 et i& son protégé après le duel dans la cour des Castro. Était-C9 pure reconnaissance pour l^aiimôfie d*un déjeûner? SàdS doute, car le moyen de Croire qu'il existât tin Ifeii qairt- ^nque entre ces miséiùbles et le brilknf marqttte de Pescaire? Cependant...

Xë roi dés giteûx ihi

IfôTï Bien! oui. Ramire cotntnençait à vcrir pltts loin que son ombre, pour employer là locution de son pa^s. 11 sentait bien qu'il avait mis le pied dans le domaine des mystères. L'impossible ne Tarrêtait plus.

Mais que d'aventures, Seigneur, dans ce court espace de temps : une nuit et une matinée!

Les aventures sont comme les malheurs qui jamais tct viennent seuls. Ramire avait vécu toute une jeunesse, sans qu'aucun événement étrange ou dramatique eût rayé le poli de sa vie. Et maintenant les romans pleuv^iefit aiitour de lui. Depuis qu'il avait franchi cette porte du Soleil, en fraude des règlements de Taudience, les péripéties ne lui donnaient point le loisir de respirer. Il avait surpHs d'abord le complot d'un lâche assassin ; on était venu lui dire que sa maltresse adorée était vendue au roi des raffinés de la cour; il avait mis son épée dans la poitrine d'un comte, et maintenant il galopait sur un soperbe cheval avec les habits d'un grand d'Espagne, lui qui naguère avait honte de son vieux pourpoint de bufBe et de son manteau festonné par les années.

Parmi toutes les surprises dé Mendoze, la plus persish tante était celle que lui causait la subite amitié de Mafrcade. Il y avait là une énigme hautement posée. Ce n'étât pas seulement la Sympathie, ce n'était pas non plus le ha*sard qui lui avait valu les bons offices de Moncade. Les p*» rôles étranges de ce dernier sonnaient encore à son oreille :

t Sauriez-vous me dire ce qu'il y a autour des trois éperons d'or, sur l'écusson d'aiurî »

La physionomie de Moncade était devant ses yeax, non moins étrange que la question elle-même.

Sa réponse à lui avait dû porter au comble Terreur de Honcade. Évidemment Moncade ignorait le hasard grâce auquel notre Mendoze avait pu prononcer ces paroles qui avaient, dans les circonstances présentes, une si surprenante valeur : Para aguijar à haron.

La devise du médaillon de la morte.

î A quoi avait trait cependant cette devise, devenue mot de ralliement ou de passe? Pourquoi Tavait-on choisie? Était-ce une de ces associations secrètes si communes en AUomagne et dans le Nord, mais qui fuyaient TEspagne et son inquisition? Existait-il une conspiration?

Ramire se perdait dans ce dédale de pensées, mais sa course ne se ralentissait point pour cela. Il avait tourné court au confluent du Guadalquivir et du Rîo-Menor ou Guadaïra. Il remontait maintenant au galop le cours de ce dernier. Il savait que la ville et le château de Alcala de Guadaïra étaient droit devant lui.

Ce qui le tenait, c'était un scrupule. N'aurait-iLpas dû s'ouvrir à ce jeune homme si noble et si vaillant? Le père de son Isabel adorée aurait eu deux épées au lieu d'une à son service. Mais ces bonnes pensées viennent souvent trop tard; et d^ailleurs, au milieu des circonstances bizarres et graves à la fois où Mendoze se trouvait, avait-il le droit de se fier aux apparences?

Il marchait sur une route inconnue. La meilleure vertu pour lui, c'était la prudence.

Et puis en définitive la bonne épée qui venait de tailler le pourpoint de Palomas, malgré la fameuse riposte de pied ferme, ne suffisait-elle pas contre une demi-douzaine de brettes et de bandits?

Elle suffisait, par la sainte foi! car Mendoze, à la seule pensée de la bataille prochaine, secouait ses cheveux inondés et se levait sur ses étriers en poussant un sauvage cri de guerre. Il était en goût de bagarre, notre bachelier. Cette atmosphère incendiée, loin de l'abattre, mettait tout son sang bouillant à son cerveau. U avait hâte de voir autour de lui les rapières étinceler comme un cercle de feu. Il s'enivrait à la pensée de frapper.

Bien des gens nous l'ont dit : la fièvre se communique aisément du cavalier à la monture. Le bon cheval dcHendoze, une fois qu*il eut accoutumé ses muscles à cette énervante chaleur, comme le nageur fait sa chair frissonnante au froid de l'eau, poussa un court hennissement et se coucha sur ses jarrets d'acier. Le tourbillon s'élargit autour de lui et le choc de son sabot éveilla la campagne muette.

Le Rio-Menor roulait ses flots transparents sur le sable rougeàtre de son lit. La rive fuyait, inclinant les bouquets languisants de ses fleurs.

Il était un peu plus de midi et demi quand Ramire aperçut^ au-dessus des arbrisseaux du rivage, les clochers et les tours de Âlcala, vieille cité punique toute rajeunie par sa parure de dentelles mauresques. La forteresse, servant de prison d'État, était située au delà de la Gua-

dalra, à une demi-lieue au sud des derniers moulins. Alcala méritait dès lors son nom de ville des boulangers; elle fournissait à Séville ce fameux pan de dioSy que les Romains vantaient déjà au temps des guerres carthaginoises.

Ramire traversa la Guadaïra à gué ; il remonta la rive gauche pendant quelques minutes encore, puis il coupa, toujours galopant, au travers d*un soi rocheux et brûlé où le cactus étalait ses redoutables buissons couronnés de pourpre. La forteresse lui apparut bientôt avec son enceinte de ciment rougeàtre et son énorme tour carrée à qui la tradition assignait pour père Hasdrubal. Tout alentour, le sol était ras et complètement dépouillé; les palmier^ nains ne commençaient à ramper sur la terre desséchée qu*à plus de cent toises de l'enceinte.

tlamire alla jusqu'au! palmiers pour mettre pied â terre. Il attacha son cheval aux branches et le laissa vàUtrer dans le sable son ventre haletant, lï avait peur d*être en retard ; il prit sa course vers la prison.

Ici, comme au bord de la Guadaïra, c'était la solitude, ûiaîs le sommeil de la vallée semblait sourire, tandis qu'il y avait sur ce tertre une mortelle désolation. Des ruines qui laissaient voir le tracé d'une citadelle antique c'outraient la majeure partie du sol. Çà et là s'élevaient encore des pans de muraille presque entiers sur lesquels essayaient de croître quelques maigres lianes et des jaslùius jaunes à la tige desséchée. L'enceinte nouvelle, datant du règne de Philippe II, paraissait toute neuve au

JLi; ROI DJES CUEUX fis

milieu de ces iébris : eJUe avait la foj*aie .d*ian pi^t^oiLe irrégulier. Les murailles étaieat hautes et (a^çs de carreaux de ciment ou tprcbis^ grossière^ucol superpo^^» Ramire, ï]:uircbant4*uxi pas rapide et inquiet, en âttcoîs fois le tour, cherchant . à conjpiattre p£u* les hjruits de TtobSrieur ce qui pouvait se passer derrière ces murs..

Mais à l'intérieur il n'y avait aucun bruit.

L'enceinte était pefcée de cinq portes. Trais regardaient la ville, assise de l'autre côté de la rivière; la quatrième s'ouvrait sur un chemiu creux qui conduisait à un moulin isolé, dont les ailes endormies attendaient ea vain un souffle de vent. Ce moulin était situé h trois ou quatre cents pas de l'enceinte. La cinquième ouv.çrtur^^ poterne basse pratiquée dans, le mur du sud, donus^it sur les ruines antiques.

Ce fut devant cette dernière que Raniire s'ijrrêtft, parce qu'il vit des os de bœuf à droite et à gauche du seuS* Les planches de la porte gardaient en outre d^s tmo^s luisantes et noirâtreg. Ce devait être l'entrée des boucher^*

Il mit son œil à la serrure, il ne vit rien qu une gi!ajide cour déserte.

Son oreille remplaça çojoi œil, il n'eolendit ricya^ ia prison était muette comme ces châteaux des poèmes dâ la chevalerie sur lesquels jpèse la main d'iw enchafttpur.

£t cependant c'était bien r.heure de la méridienne. J[«d crime était-il déjà commis? Ramire arrivait-il trop tard?

Il s'éloigna, le cœur serré, II pssaja.de gravir un paa de mur en ruines, afin de porter au moios sou regard^

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rintérieur. Pendant qu'il montait, s*attachant des pieds et des mains an torchis brûlant, il entendit le mugissement d'un bœuf. Il tourna la tète vivement. Son œil pouvait déjà plonger dans la cour. Il n'y vit personne, mais une porte était ouverte tout au bout des constructions attenantes à la tour carrée. Un second beuglement se fit entendre. Il partait de là.

Ramire se coucha au sommet de son mur. Il devinait des mouvements dans l'ombre qui était au delà de la porte. Il avait peur d'être vu.

Bien lui en prit de s'être avisé de cette précaution, car au moment même où sa tête abaissée se confondait avec les profils des ruines, un homme sortit à demi de rombrc$ de Tétable. Il posa sa main en visière sur ses yeux, comme pour mieux examiner la muraille ruinée. Il parla, tout bas sans doute, car Mendoze ne put entendre même le son de sa voix. Cet homme portait le costume des soldats mercenaires qui abondaient alors en Espagne. A son appel, deux autres têtes parurent à la porte de l'étable. L'un des nouveaux venus avait sa chemise relevée jusqu'aux coudes. Ramire crut reconnaître la puissante carrure et les cheveux hérissés du boucher Trasdoblo.

Les trois hommes restèrent une longue minute les yeux fixés sur le mur. Ramire était immobile comme si on l'eût changé en pierre. Les gestes de ceux qui le guettaient traduisaient pour lui leurs paroles qu'on ne pouvait entendre. Ils devaient se dire :

— NousiiQUS sommes trompés. Il n'y a personne dans ces ruines.

La muraille à laquelle se cramponnait Raraire était entre ces hommes et Tardent soleil du midi. La lumière trop vive aveugle aussi bien que les ténèbres.

Làrbas, ils continuaient de se consulter. Les trois premiers sortis démasquèrent la porte. Quatre autres se montrèrent. Mendoze en put compter ainsi jusqu'à sept. C'était justement le chiffre annoncé, la nuit dernière, sur la place de Jérusalem, par l'interlocuteur nocturne à qui Trasdoblo donnait le nom de Pedro Gil.

Sur les sept, six avaieni ce harnois du soldat mercenaire, un peu plus désordonné que le costume des^ brigands de nos mélodrames moderne^. Ils étaient armés jusqu'aux dents. Trasdoblo avait à la main une hache fraîchement affilée, qui étincelait aux rayons du soleil.

Par suite sans doute du conseil qu'ils venaient de tenir, Trasdoblo se coula le long des bâtiments en retour, et s'abrita derrière un angle de la muraille pour jeter aux fenêtres grillées du grand donjon un regard inquiet. Ramire suivit ce regard et n'aperçut rien aux fenêtres. Trasdoblo revint vers ses compagnons, qui mirent b^s lestement leurs justes et leurs buffleteries. On fit un tas de tout cela dans l'étable.

Les six soudards étaient devenus des garçons bouchers. Trasdoblo leur attacha lui-même le tablier de cuir.

Skis LE ROI DES GUEUX

Hais Ramire voyait toujours briller les longues ipées^ derrière le seuil.

Tous rentrëreût. Le bœuf qui avait mugi rendit dans rétable ce grand et lugubre gémissement des bestiaux qu*on abat. Trasdoblo ne perdait point son temps. l\ vaquait à Tune de ses tàcbes en attendant Tautre. Un brutal édat de rire suivit le cri d'agonie du bœuf, puis le silence ' se fit.

La chaleur accablante, Timpatience, l'attente, Témotion, donnaient à Ramire unev sorte de vertige. Le bout de ses doigts s*incrustait dans le ciment, dur comme la^ pierre ; l'idée luimontait au cerveau que la ruine allait fléchir sous lui. Il éprouvait cetie? étrange sensation de balancement qui prend l'homme au.bord du précipice.

Sa tète lui pesait. Des éblouissements passaient devant ses yeux.

Au plus fort de cet état où la pensée étonnée cesse de se fier au témoignage des. sens, Ramire crut entendre un grincement léger au-dessus de sa tête.

11 leva les yeux instinctivement.

Le bnùt venait de l'étage supérieur du donjon. La por^ tibn de la tour carrée qui faisait face à Ramire recevait €n plein la lumiire du soleil^ et pourtant ses yeux fatigués ne distinguèrent rien d'abord. Le grincement cependant continuait. Guidés par ce bruit, les regards du jeune bachelier se fixèrent avec un effort intense sur la plus haute fenêtre du donjon.

Jl vit enfin, comme si an voile se fût déchiré pourluii^

LËvROrI DES GEJEUXt 2ido

Tiiie<tète€t<im«ûrp& de prisonnier à ceUer feaèlve^ dont lâ&' barr.eattx étaient arrachés déjà. La. tête se pea^bait» pour inspecter la conr.

L'homme était demi-nu- On distinguait les muscles de sa robuste: poitrine, sur laquelle .toiQhaient..en dôsordrov dâ^ flots^ de barhe et de cheveux.

Delà fenêtre, il était absolumentimposBilile an/^rison^ nier de voir la porte de/l'établd^Deux cbofsesifaisaietiili obstacle : le renflement de la» tourna l'étage in{éridar^*et latfiaîilie. des bâtiments surajoutés^»

Le prisonnier prêta Toreillô; puisy^ pifenavt son;.paBtU sans doute,.ilmit le pied sur Talppui'd&âa.croifiëer.

Le cœur de Mendozei sauta dans sa'poitrinejllent^vîe^ de! crier.

Mais sav voix serait allée. vers Pétableicooitiie^ersle ài^xir' jon. C'eût été donner l'éveil aux assassiusi.

Et; Mendoze sentait que^c^ eaptif^ petHlii^déjàiaux'bMrreaiix de soa cachot, fàtsaît. bien ée«iottef («a/iriei^ midie sur cette chance désespérée.

Le* corp» entier se^ montrait; maiiitemiftiiem dahorB./de la£enétre. Les jambeSin'avaflenitpasipluBide^étenfeeKttqiiaD la.poilrine.

CeluirlL devait être nnMrode^ombattavlrj.ToiuiteQBaieKo dit une statue de marbre.

Au. premier mouvement qu'ilr fit, .Ranire tLerîn&tle motif de sa nudité. Son premier mouvement, en jeffi fut de tirer en dehors unacorde^préalabtomentialtaohée aïK lsoiiçoiXis>des barreaux de.Ja.ien&troii,...

Cette corde, noueuse et inégale, gardait les diverses couleurs du linge et des habits qui avaient servi à sa fa-* brication.

La corde déroulée atteignait à peine la première saillie du donjon. Ramire eut froid dans toutes ses veines.

Le prisonnier saisit la corde d'une main assurée. Son pied allait quitter l'appui de la fenêtre lorsqu'il s'arrêta tout à coup, immobile et l'œil fixé sur les ruines.

n venait d'apercevoir Mendoze.

Hendoze devinait toutes ses impressions sur son visage. Le captif croyait avoir affaire à un espion posté en ce lieu pour examiner sa cellule. Par un mouvement instinctif* Mendoze mit la main sur son cœur.

Le prisonnier s'inclina gravement, fit le signe dé la croix et se pendit à la corde. Il parvint en peu de Hmps à la première saillie.

Mais comment aller au delà, à moins d'avoir des ailes?

Le prisonnier assura ses pieds sur la saillie et leva la tête. .

Ramire, tremblant et bouillant de fièvre, le vit arrondir ses deux^ mains autour de ses lèvres. Le prisonnier Bvait tout bas appelé sans doute, car, à la place même où il s'était montré pour la première fois, une blonde tête d'enfant apparut.

Le prisonnier lui envoya de la main un Cfwessant baiser.

L'enfant, à l'aide de ses petits doigts malhabiles, atta*

qua le nœud, resserré par tout le poids d'un homme. U

fat longtemps à le détacher, si longtemps que la sueur froide ruissela plus d'une fois sur les tempes* de Mendoze.

Le prisonnier s'était assis. Il attendait patiemment.

Enfin, la corde détachée tomba sur la saillie. Le pri* sonnier la saisit et l'attacha aux barreaux d'unp fenêtre, puis il remercia d'un geste l'enfant, qui alors, souriant et tout heureux, battit des mains après lui avoir renvoyé son baiser.

Jusqu'à ce moment la tentative d'évasion du captif avait été profondément silencieuse. Mendoze frémit au léger bruit que produisirent en se choquant les petites mains ' de l'enfant. Il avait raison de frémir. Deux ou trois sombres visages de coquins parurent en effet à la porte de retable. Mendoze voulut signaler le danger au prisonnier» mais celui-ci avait déjà tourné le dos. Il était suspendu à la corde, et commençait la seconde étape de son terrible voyage.

La longueur de sa corde le conduisait cette fois à l'étage qui dominait immédiatement les bâtiments et communs dont rétable de Trasdoblo formait l'extrémité la plus orientale.

Pendant qu*il descendait à la force de ses bras, Mendoze vit les braves déguisés en garçons bouchers se glisser le long de leur masure, et regarder comme Trasdoblo l'avait fait une première fois. Ds durent apercevoir le pri- ^ sonnier, car ils se replièrent yivement vers Tétable en courbant l'échiné et en se faisant petits.

222 LE R'Ol BES G,I3*ETJX

Us se partagèrent les épées qui étaient 'âorrtèré'' la

porte.

Trasdoblo seul ne prit que son coutelas de boucher.

Jusqu'à présent, Hendozeayait assisté à cette scène

comme on as^ste aux capricieuses illusions d^un rêve,

E 1 ce moment, la penséede l'œuvrer qu'il avait entreprise

•«iit-git^n lui avec une soudaine violence, en même temps

qu'il avait la confiance de sa complète inutilité. Ces deux

' idces illuminèrent brusquement la nuit de son cerveau.

'Un râle sortit de sa poitrine. Il eut un accès de "fiévreux

désespoir et tordit ses bras impuissants.

; isabel! c'était le père d'Isabel qui descendait le long

de. cette corde, et que chacun -de- ses éfffbrts rapprochait

du guet-apensoù il allait laisser 'sa vieTEt nul moyen

• de le secourir pu même de Favertîr ?

Mendoze mesura de l'œil lahauteurdir mur d'enceinte : cet obstacle était infranchissable. Tout à* l'heure il avait éprouvé le battant de la poterne ; il l'avait trouvé ferme sur ses' gonds ; en poussant, il avait même senti la résistance de la barre massive qui le sotitenait à" l'intérieur. Et pourtant' Mendoze était' là pour agir. ' Son immobilité le tuait. Mille expédients, insensés,- impraticables, lui venaient à l'esprit : taittôt il voulait éveiller l^sgardiens et dénoncer le crime ; tantôt il voulait se i« ver tout droit 'et appeler à haute voix lesr bandits au combat.

De toutes ses imaginations , ces deux-là étaient les moins folles. Or, ieur résultat immédiat devait être de resserrer les chatnes du captif;' Il "^hésitait, mais il* alhtft

^ LE ROI BÊS GUÉTJX «i

petit-'èlre céder aux entraînements de la fièvre qui iaî brûlait le sang, lorsque son attention fut attirée de non- '^eauversle pristranier qui- arrivait pour la seconde fois ^TLU bout de sa corde.

■ Il n'y avait plus personne pour la détacber et lui fournir un troisième cbamp.

Mendoze vit bien tout de suite qtie le fugitif avait coiiptd la-dessus*

Celui-ci lâcba en effet résolument sa cOà de, et parvint

à s'accrocber à la cornicbe du second étage de la totir*

^%é soutenant d -un seul bras, il passa son autre main dans

"^ne étroite écharpe qui lui servait de ceinture et que

^Mcîidoze n'avait point remarquée. H y prit un morceaii

"de fer aiguisé qui était sans doute un fragment des bar-

*'ireau5t de sa prison.

^'Cela pouvait faire office de clou et aussi de poi-

gnard.

•Cela *fut clou d'abord. Lctjaptif l'enfonça entre deux 'lierres et put faire un pas de plus vers le sol. Pals ^"Mi doigty crispé dans le trou même du morceau d'acier» Me soutint une seconde et lui permit de ficber de nouveto ^sen outil...

-^Mendoze le vit francbir ainsi une demi-douzaine de '^ieds.

Son cœur bondissait, son pauvre cœur, prisonnier

^aussi et enchaîné par l'impuissance. Il aimait cet bommet

non plus seulement pour sa fille, mais encore pour sa

vaillance héroïque. Il Fadmirait passionnément *dans s6a

S24 iE ROI DES GUEUX

travail acharné. Ce qu'il demandait à Diea, c'était de mourir en le sauvant.

Un cri d'angoisse s'étouffa dans sa poitrine. Il avait perdu de vue les bandits pendant un instant. Son regard, en s*abaissant, les aperçut rangés et collés à la muraillef immédiatement au-dessous du captif.

Ils attendaient sa chute. t

Hendoze fut frappé comme d'un coup de massue.

Vais une idée jaillit de ce choc. Ne pouvait-il imiter l'exemple du prisonnier et escalader l'enceinte par un UMoyen semblable ? Une fois dans la cour, il se voyait déjà tombant Tépée à la main, sur ce troupeau d'assas* sinSy frappant d*estoc, frappant de taille^ et délivrant le père d'isabel. Toute sa force lui revint. Il sentit renaître toute sa présence d* esprit. Son œil mesura exactement la route que le captif avait encore à parcourir; il se dit : J'aurai le temps.

Meudozc quitta sa position au sommet de la ruine. A quoi lui servait ce poste, où Ton pouvait observer, il est vrai, mais où l'on ne pouvait point agir ? Au bas du pan de muraille, un poteau était planté en terre pour attacher l'attelage de Trasdoblo, car la poterne était trop étroite pour donner passage à une charrette. D'un fendant, Hendoze fit éclater l'extrémité supérieure du poteau. Il choisit deux copeaux courts et solides ; il en amincit le bout, de façon à former deux espèces de coins. Muni de ces moyens d'escalade, il courut vers la muraille d'enceinte et commença incontinent à la gravir.

Ses coins entrèrent sans trop de peine dans.les interstices des carreaux de torchis.

En une minute, il eut accompli la moitié de sa tâche;

Mais, à cette hauteur, le mur se trouva plein et bâti d'une , seule pièce; Mendoze, obligé de percer le trou de ses coins avec la pointe de son épée, n'avança plu^ qu'avec une extrême lenteur.

Le découragement le prenait, car il se disait : Le duc doit avoir atteint maintenant le toit des communs ; dans quelques secondes, je vais entendre son cri d'agonie I

Il écoutait alors, immobile et réprimant jusqu'à son souffle. Aucun bruit ne venait de l'intérieur de la forte* resse. C'était toujours le même silence morne et profond.

Le duc avait-il été poignardé ? lui avait-on fendu le crâne sans qu'il eût poussé un seul cri ?

Mendoze, à cette pensée, faisait un effort terrible et avançait d'un pas : s'il n'espérait plus sauver, il voulait venger.

Mais l'épuisement avait raison bientôt de son paroxysme* Ses mains, amollies et baignées de sueur, s'engourdissaient. Le soleil ardent, impitoyable, frappait d'aplomb le torchis blanchâtre où il était suspendu comme un fruit à l'espalier. Tout ce que Mendoze touchait le brûlait. A chaque instant, le vertige faisait tournoyer son cerveau. U se sentait vaciller comme un homme ivre, et sa tête, plus lourde que tout son corps, l'entraînait à se précipiter

vers le soU

^£t ponnsnt il ^trai^illait toujours, iifspyirexibaiti du faite. TantAt ce grand silenee le navrait ieeiBBie)]iiie'>oeptitade de iiKH*t : tantôt il y puisait' une e8|»ëratice'4ont . fintensité soudaine participait de son transport.

^Utt brait se fiteomme il enfonçait un de jses «oixis^ à <medenii**toise environ du sominet de la inRiraiilleJ.Ce brait loi répondit dans la tête et dans le ooeur. Il eutum 'tressaillement si yiolent quUlfoilht perdre réquilibre*

Il è'urrèta pour prêter i'oieitte.. 'Ce* ne fut pas^ea vain : une' série d'autres «bruits luion^ma.

^ * Le prenter svsit sonné lourd; oammo^ia ebute d'un corps -yiesant sur le sol.

^'"^VendoBe savait^oe que è^étaît. ilfre^éfeMiuaitiseuleaait ' que le duc eût mis tant de temps à descendre. ^ Lois secondes i«i Avaient Mmblé dfis lioures.

Les autres bruits se mêlaient etse suécééaieoaty nbStt- «geant i^ ehaque instant de nature. Ouitse f anlait point ; lonocme moins eriai(*<Qn«i II y: avait 'id3e^Ba|)ides «UquetMy puis des ébranlements profonds. Une fois» la muraUle Ait «ImiFtée et: tvenibla oosun^osliollei jQâAr.«Màlil&i<;lloc^.d^ «pneiectile pesant.

i fir«7e£ iqaeMnéoBe.A'écwiÉa^aaîhmglempsjLord^ iëtaîtiennn[e,^(v»ilà oer9iiâiWilelutider«e»]biniili6^iiei4ia(&kée. Xe ;duof«se il^ttloit. >iALBecni|riâlesaa]»e$?>Wive/jDlieilf! Jfaaodoze .aUait ietBannr/iMM'uiitsnpréÉneiétaniiii^fmHtot .àf«iettre ua ^eaou: snnnon pieu j iSa^ maôtt? so oôspa : anr île ifiBÉtejdâla:iniirBild&iil/iKScalade}étrà '

Il vit de son premier coup d'œil le prisonniervice eoops

'de broîize, debout et tête haute, sfu milieu de sept assas* sins. Sa poitrine avait des traces sanglantes et ses cheveux dégouttaient rouges, parce qu'il portait une blessura au front ; mais son œil brûlait, mais les muscles de séa torse saillaient comme des cordes.

Il s'était adossé à l'angle formé par retable et le reste 'des communs. Squs ses pieds était un tas de pierres plates comme celles qui servent à daller les abattoirs. 'Il 'tenait de la main droite une de ces pierres, de la maiil, gauche un os de bœuf, long, gros, rouge et qui certes* fte devait pas être une arme méprisable au bout d'un bras comme le sien.

Au moment même où la tète de'Mendoze dépassait- le mur., les sept bandits se ruèrent tous ensemble sans prononcer une parole. Le duc, également silencieux, ^n'fit rouler deux dans la poussière d'un coup de sa dalle laneée à tour de bras. Un troisième tomba sur les genoux,' le front fêlé par un coup de fémur deboéuf.

Les autres reculèrent.

Le sang du duc coulait par deux iiontelles folessùiM»

SilMSON ET LES PHlLISTIIfS

'C'était>une étrange batinlle. Ge»x i^ ItttoqitrtèiiMt

celui qui se défendait craignaient égalMnent de fftireirffci

.brait. La venue des vrais gardiens delà tartensM^teât

mis en faite les assassins et rouvert pour la victime les portes détestées de la prison.

Il y avait entre ce lion a;;culé et les chiens qui le pressaient une sorte de convention tacite. Les chiens n*a« boyaient pas et le lion s*abstenait de rugir. . Tout ce que nous avons raconté au précédent chapitre s^étaît passé en quelques minutes. Il y a des instants oii les événements vont vite. Nous avons tout vu jusqu'à présent par les yeiix de Mendoze, sauf ce qui avait eu lieu à rintérieur de la cour des bouchers, pendant que Mendoze escaladait le mur.

La cour des bouchers était complètement séparée du reste de la forteresse. On n'y mettait point des sentinelles, parce que la double porte de communication qui permettait rintroduction des viandes était fermée à demeure. La nuit, et aux heures de la sieste, unénorme-chîeny veillait seul.

Le cadavre du chien était maintenant dans Tétable.

Les assassins avaient pris d'avance les précautions dont aurait dû s'aviser le prisonnier fugitif.

Comme cette cour des bouchers ne faisait point partie de l'enceinte gardée, Trasdoblo en avait la clef, soit pour tuer datis l'étable servant d'abattoir, soit pour introduire sa viande toute débitée. Les rondes étaient rares de ce càté. Trasdoblo entrait et sortait comme il voulait. Les guichetiers, les porte-clefs, tout ce luxe de comparses obligés formant le personnerd*une prison, ne manquaient nullement à la royale forteresse deÂicala, mais ils étaient

LE ROI i^ES GUEUX 219

relégués au delà de la porte fortifiée qui défendait Tintérieur du château. '

C'était quand mattre Trasdoblo demandait pour sa marchandise l'entrée des bâtiments, qu*on. entendait la musique des grosses clefs, des pênes rouilles et des gigantesques verrous.

Les exagérations de la propreté ne purent en aucun temps être reprochées à la nation espagnole. Trasdoblo était espagnol et boucher. Il jetait ses issues dehors quand il avait le temps, dedans quand c'était sa fantaisie

Issues est le terme technique pour désigtier ce qui, dans un animal, n'est ni viande ni cuir.

La cour de Trasdoblo ressemblait à un cimetière pavé d'ossements, ce qui n'empêchait point qu'on trouvât encore des ossements à cinquante pas à la ronde, dans la campagne au delà de la porte.

De nos jours, Trasdoblo eût fait commerce de tout cela. Sa bourse y eût gagné, la santé des prisonniers aussi, car tous les ans, aux jours caniculaires, les issues des bestiaux de Trasdoblo procuraient quelque bonne petite peste à la forteresse de Âlcala de Guadaîra.

Les médecins de Séville avaient beaucoup disserté sur cette maladie d'un caractère particulier; on lui avait trouvé un nom nouveau, très-scientifique, mais aucun de ces doctes seigneurs n'avait songé à faire nettoyer la cour.

Nous avons perdu de vue notre fugitif au moment oii Mendoze quittait son poste sur la muraille en ruine pour tenter Tcscalade de Tenceinte.

fSO LE ROI BKS GUEUX

\ Taidc de son barreau de fer aiguisé, le prisonnier n'eut pas de peine à gagner la toiture plate des communs. Il s'arrêta là quelques secondes pourreprendre haleine, et aussi pour s'orienter, car de la croisée de son cacbot m ne pouvait apercevoir qu'une très-minime portion de la cour. La toiture était plate; son rebord surplombait de beaucoup et formait, eomme c'est Tbabitudedansl'Espagne du midi, une profonde cornicbe au-devant des bâtiments. La descente devait être itiûniment plus facile ici que dans la dernière étape' fournie par lé fugitif.

Cependant il ne se pressait point'. Il parcourut, en étouffant le bruit de ses pas, la terrasse tout entière, regardant ^et guettant, tâchant surtout de voir au-dessous de lui. ^Évidemment il sentait le piège tendu.

Lies assassins, comme nous le savons déj V étaient collés

au mur des communs. Le prisonnier restait dans l*impos-

'liibilité de les apercevoir. Deux ou trois fois, il se pencba

^en dehors de la saillie des terrasses et prêta une oreille

attentive.

'Trasdoblo et ses compagnons l'entendaient aller et venir sut* le toit sonore. Ils se tenaient prêts. Ils comp- 'talent se ruer autour de lui dès qu*ils le verraient sus- 'pendu à la corniche, et le recevoir à la pointe de leurs ^épées.

*LBprisod]iier, comme' s^H eût deviné leur dessein,''fit

*potûr la deuxième fois le signe de la croix et sauta réso-

'MboÉent de son haut. Il trébncba en tombant, mais il se

releva rapide comme réclair, et, sans prendre souci de

'VE 11^ I DES GUEUX ^Ml

regarderatttour de lai, il courut tout d'un temps â l^mas de débris qu'il avait remarqué.

Il choisit Tos que nous lui avons'YU*«n»main.I/os^tait frais et encore tout sanglant. Au moment où il se* retomrnaiten le brandissant, les assassins s'élancèrent snrfeii tous à la fois.

Dans les combats il y a autre- chose cfue l'-armc, autre chose que la position, autre chose que la force^ que- Fadresse et que la vaillance même. Sans cela, comment •^expliquer certain» faits de guerre presque incroyaiM^S? 'Sans parler de ces ponts traversés sods Ja bottehe'de& canons vomissant l^nritriaille, ^pmsqii& le hasftrd Tci peut protéger le prédestiné, que dire de ces prodigieuses^cs- 'calades où le champion suppléait à l'échelle- trop courte -par la bonne trempe de son poignard, «t faisait, en lace 'des haches, des hallebardes, de'lapoiK bomllante et 'du •plomb fondu, tet exploit ^quenotre^pau vre'Ramire «mi «naguère tant de peine à' accomplir 'dans la solitude?

H y a le prestige, iiy a teponvoir domturatenr de-^la alliance, il y a la victoire- de l'esprit sur la mtttière.

^ ici, ' comme partout, rcmité peut mater 1« nomlnre, HiQoiqfte la foreeilé' l'unité)' dix' fois *mtx!ti^liée par ^son pouvoir propre, vaillance, adresse," agSîté, tactique /rà^e iMsaneotip' au-dessous 'de la forcctëèllô' du nombre.

*^Le' prisonnier n'amit pour arme^que ce^*5mtrrdeiK»âf 'llMlbrandissait ^eomme une massue.' Sauf Trasd!ohlo',* tous 'les hommes qui se niaient sur lui étaient des"S0ldats,''tt ^erirraient leurs épées. Gependaht le prisonnier sortit^du

premier assaut sans blessure, après avoir terrassé trois des assassins.

Si la porte de la cour donnant sur la campagne avait été ouverte» le prisonnier aurait pu fuir en ce moment» mais il y avait cette lourde barre engagée des deux, côtés dans le mur.

Le temps de Tenlev^er, le fugitif eût été percé de cent coups par derrière.

Les assassins se reformèrent après un instant d'bésitation. Le prisonnier avait eu le temps de gagner l'amas de ^ dalles sur lequel il prit position comme en un fort. Là il était protégé de deux côtés par l'angle rentrant des bâtiments.

Au second choc, les assaillants avancèrent en bataillon serré. Trasdoblo avait conseillé de frapper sur le fémur de bœuf, afin de le briser. Mais le romancero du bon duc compare son os sanglant à la mâchoire d'âne qui servit à Samson pour exterminer toute une armée de Philistins. On ne l'entama ni au second ni au troisième assaut. Au quatrième, le duc, saisissant pour la première fois une dalle, repoussa les mercenaires jusqu'à l'enceinte, et ce fut le choc de ce projectile qui fit trembler la muraille sous les pieds deRamire.

Les assassins, on peut le dire, étaient déjà couverts de coups, mais ils restaient tous les sept debout et la colère se mettait de la partie. Le premier effet du prestige s'en allait faiblissant. Sur le corps nu du duc on distinguait trop bien les blessures dont chaque assaut augmentait le

nombre. Là sueur et le sang colldent ses cheveux à son visage.

Le lion était terrible encore; cependant on voyait poin« dre les premiers symptômes de l'épuiseinent qui allait le dompter.

— Il a soif I dit Trasdoblo, qui voyait sa gorge haleter ; ne le laissons pas souffler 1

Ce fut à ce moment que la tête de Mendoze parut audessus du mur. Nul ne l'aperçut d'abord, car le$ combattants étaient aux prises. En voyant les assassfas se jeter avec furie sur cet homme seul et désarmé, Mendoze fut saisi de terreur. Puis la colère donna de la force à ses mains, qui soulevèrent son corps et le portèrent sur le faîte même du mur qu'il enfourcha comme un cheval.

Puis encore Tfidmiration lui dilata le cœur : il venait de voir le prisonnier repousser le quatrième assaut avec sa massue improvisée, attaquer à son tour pour tâcher de conquérir une épée, glisser dans le sang, tombei^, se relever sous le fer même des bandits, et les repousser encore avant de regagner son abri.

Cet homme était splendide de sang-froid, de résigna* tion et de vaillance. '

Mais, en regagnant l'angle où il avait établi son fort, ses jambes chancelaient. Mejidoze le vit porter sa main à sa poitrine.

Mendoze mesura de l'œil le saut qu'il fallait faire pour lui venir en aide. Le sol de la cour était en contre-bas. Mendoze n'hésita 'poiat devant Ténorme distance à fran-

234 tE ROI DES GUEUX

chir, mais il voulat prendre une position xonveiiable afin d'assurer sa chute. ,

C'était un sauveur qu'il fallait là-bas, non point un blessé.

Pendant qiu'il se mettait debout pour prendre son éban, le prisonnier, accoté dans l'angle des bâtiments, haletait comme un brave coursier qui rassemble ses forces pour fournir une dernière carrière. Il gardait la tête haute. Par deux fois son regard se leva vers le ciel. Au mouvement de ses lèvres^ Mendoze devinait qu'il priait.

11 priait en effet ; il disait à Dieu :

— Une épée, Seigneur, une épée !

G*était là l'oraison du bon duc.

Richard d'Angleterre offrait son royaume pour un cheval ; le duc eût donné pour un morceau de fer soa palais de Séville et son palais de Grenade, ses châteaux d'Estramadure et ses domaines de Léon, ses plaines, ses montagnes, l'or de ses coffres, et le sang de ses veines par-dessus le marché.

— Une épée. Seigneur Dieu!

— Par saint André ! s'écria Trasdoblo, voilà un taureau qui a la vie dure! C'est le cas de faire un vœu : Je promets dix réaux au tronc de la Caridad si nous en venons à bout!... Allons, mes maîtres! je ne suis pas un homme de guerre comme vous, moi ; mais il s'agit de ma place et peut-être de ma peau. En avant ! ne le laissons pas souffler.

LE ROI B£S G;UKUX .S85

Les Toene^cÂpes n'avaient eertes point compté «ur une , besogne si rade. Ils étaient tous plus ou moins entamés ; Trasdoblo seul restait sans blessure. Mendoze entendait leurs blasphèmes étouffés.

— Que le. diable nous taumente pendant toute Téter- :nité ! dit celui qui paraissait leiur dieU. si nous ne Tayons pas cette fois! Il est hors d^baleine^tAtitaquons .ferment et que.pensonne ne Iftche pded!

Ils s'ébranlèrent non plus enfcourant^^mais au pas.

Le prisonnier, en les voyant veniri se remit résolument teo^rde. Blendoze plia le$i jarrets : c'était le moment.

Les assassins, cependant s'arrêtèrent tout à coup. Us vendent de voir la physionosaierde-Jeur adversaire xhan- . fer soudain et s'édaireir. Ils comprenaient qu'à leur insu quelque chose de nouveau .se Classait sur' le .champ Ae bataille. Trasdoblo se retourna le premier et aperçut Ramire suspendu eu/quelque^sorte au-dessus du vide.

Une malédiction s'échappa de sa gorge.

Le prisonnier étendit la main vers Mendoze avec un geste, de souverain commandement.

— ^ Reste l ordonna-t-il.

:^Les.mercenaires avait déjà fait volte-foce et s'étaient élancés vers le mur pour recevoir le nouveau venu .au ^moment de sa chute.

, -Mendoze se mita courir sur l'arête du mur, cherchant ,iun endroit libre pour sauter. Évidemment Tordre .du tjeaptif n'était rien pour. lui.

Le, prisonnier reprit de sa voix calme et sonore :

— Au nom de ton père et de ta mère, jeune homme, garde ta vie, qui ne sauverait pas la mienne ! Ce n'est pas un aide qu'il me faut, c'est une arme. Jeune homme,

' donne-moi ton épée, au nom de ta mère et de ton père ! Mendoze l'avait à la main, son épée, tout prêt à s'élancer qu'il était. Tout son sang espagnol se révoltait dans ses veines et lui défendait d'obéir.

— Oh I le beau défenseur I ricana un mercenaire. Et Trasdoblo ajouta avec son gros rire :

— Un chat sur un toit !

Le prisonnier tendit ses mains, dans l'attitude de la supplication.

— Les minutes sont du sang, fit-il d'une Toix assourdie, mais qui arrivait nettement à l'oreille de Mendoze. Ton épée, enfant, au nom de la jeune fille que tu aimes» ton épée ! ton épée I

Mendoze baissa la tète et s'arrêta.

— Soyez donc obéi, dit-il, au nom de celle que j'aime I Son épée décrivit un cercle et sortit de ses mains en

sifflant, il voulait la jeter aux pieds du prisonnier, mais le défaut d'équilibre dérangea son mouvement. L'épée alla tomber au milieu de la cour, à peu près à égale distance des assassins et du prisonnier.

Des deux parts, on se précipita pour la saisir : le bon duc toujours silencieux, le troupeau des mercenaires laissant échapper uire sourdç rumeur. 'Mendoze était & genoux, défaillant et maudissant sa maladresse. Il lui sembla que les assassins arriveraient les premiers. Le

captif, alourdi par une immobilité d^ (luinze anuées^ perdait du terrain,

Mendoze, malheureusement, ne se trompait point. Le chef des braves, plus agile que ses compagnons, atteignit en quelques bonds la place où était Tépée. Il se baissa triomphant pour la saisir. Le fémur de bœuf, lancé d'une main vigoureuse par le prisonnier qui n'avait point arrêté sa course pour cela, le frappa au sommet du crâne et le rejeta, privé de sentiment, sur ceux qui le suivaient.

Mendoze battit des mains.

La confusion que la chiite du capitaine aV)ait mise dans les rangs des assaillants ne dura qu'une seconde^ Ce fut assez. Le duc avait l'épée à la main.

Sa large poitrine rendit une sorte de rugissement joyeux. Il regarda la lame brillante avec ravissement et lui donna un baiser plein de passion.

' Il se redressa de toute la hauteur de sa taille. Mendoze, émerveillé, le vit grand comme un chêne.

Mendoze n'avait plus peur. Celui-là semblait désormais invincible.

— Coupez-lui la retraite, dit cependant Trasdoblo, qui donnait volontiers des conseils.

Les bravi, en effet, entourèrent le duc pour l'empêcher de s'acculer au mur de nouveau. Mais c'était un soin superflu. Le bon duc n'était plus en humeur de reculer.

Trois des soldats l'attaquèrent à la fois, tandis que les trois autres se tenaient eu garde, prêts à fondre sur lui s'il y avait jour.

laa LE ROI DES GUEUX

L*épée de Menâoze, vire Dieul n'avait^ «jamais ^tê^i&i' bien emmanchée. Elle exécuta mi flambiôyant mouUnetu Un des soldats roula sur le sol, la tête fendue; un 'second s'affaissa : il a^ait du rouge à la gorge.

Ce ne fût plus une bataille. Le duc, qui s'étkit^déP fendu avec un os de boeuf, devenait trop fort mainteinmt qu'il avait une épée. Chafcun de ses coups portait terri^' blement. Il chercha bientôt ses eaneHris% Qiiatre"bra#* étaient étendus dans la poussière; Les^deuiE autresiét^ffent" rentrés sous terre. Quant au redoutable Trasdoblo, ilne restait laque SOU' couteau de 'boucher, qu'il ayait abandonné pour mieux courir.' TrasdobloBVfttt eu l'hemeuse' idée de se réfugier derrière le^rand cadavte da< bOMl^' récemment abattu.

Le duo essuya son ^e à la ^»isa(}ae^>'d'un' < bravos ®^^ gagna la porte dont il relira labarvOi;

Il était libre.

La porte ouvrait devantiui la vMWitpePspectitB do la~' campagne déserte. Il resta > un instant 'inHHobiie^siirle fieuil, tant était puissante l'émotion qui le tenslt;^>

— Les murs d'une prisonme me eépareront-plns^dé tout cela, pensa-t-il tout haut; désormais iibre'ou'morti

— ' Seigneur duo, dit :Meadoz«> qui se tenait debMt près de lui, le feutre à lamain^ dans une attttUdtd^Tes^" pectueuse, je suis ici pour vous servir:

Le prisonnier le regarda. Il recula d'un pas en éteitâ&àt leB;bni^ et son xisage^expriM» le co«9ble de la suff^iseï'

— Luiz ! murmura-t-il, est-ce possible, cetaul

LE ROI DB^ GOË'tJX Î30

Maistun ^imagé p^sa aussitôt sur son fronts

— Il y a dix-huit ans I prononça-t-il avec tristesse; le temps ne s'est pas arrêté pendant que j'étais> là dcNdanSiT Les jeunes gens d'alors sont presque des m&AM lards. V

Sa tète se courba; quand il la rdera, il y atait' dans ses yeux des larmes et un sourire.

— En revanche, renrit-il, l'enfant qui^était^auter*ceam est devenu une belle jeune fille^;.

— Belle comme^ les* an^s de Dieu l prononça tout ba»^ Mendoze.

Le prisonnier se • tourna Ters>liii et ^eaiandar:

— Jeune homme, de quiipaxlez-ivous?

— Je parle, répondit Ramiro en rougissant, der doos^^

Isabelde Guzman,. votre fiUe^ seigneur.

Le bon< duc lui piitie» deuxmadas et<fix«<sur luison>f^ regard perçante

— ■ Elle est grande î fitTiL d'une voix quii tremblait;

a";t«-elle le front noble ddtsa. mëre^! et sesryenx? et' ses cheveux.? Se peut-il quJunMpi^re ne»aonnaisse paarSft^^ fille!

Mendoze allait répondre^t lorsqu'un mouton se» mitià bêler là-bas parmi les palmiers rampants.

Le prisonnier tressaillit.

— La fin de la méridienne approche, dit*il en ch^n?^'^' géant soudain de ton ; je ne crains pas ceux que je viens^> de combattre : ils n'ont garde de donner l'éveil àla for*» tereese ; mais je crains tous ceux que nous alloua rencon

trer sur la route. Dans l'état où je suis, chacun me re-

nmrquera.

, Mendoze déroula vivemeitt son manteau.

Le prisonnier regardait ses bras et ses jambes, où la âueur, le sang, la poussière, mêlaient leurs souillures.

— Je ne puis voir mon visage, reprit-il, mais je devine Tair que je dois avoir.

— Vous sortez de l'enfer, seigneur, répondit Ramire.

— Et je ressemble à un démon, ajouta le duc, qui sourit sous le masqué hideux que lui avait laissé la bataille.

Mendoze s'étonna de ce sourire. Cet homme était pour lui un géant, trop grand pour la gaieté, trop grand pour ce qui est notre nature et le niveau des choses humaines.

Chacun de nous a pu éprouver cela. Il est des gens qu'on voudrait entendre parler toujours en vers lyriques. D semble qu'ils soient au-dessus des formes vulgaires dont nous nous servons pour rendre nos sensations et nos pensées. Ajoutez à cela que le duc avait un peu le costume d'un héros d'Homère, et qu'il venait de combattre, comme Ajax, avec des quartiers de rocher.

Mais Mendoze n' était pas au bout de ses étonnements, et rien ne ressemblait moins au duc de Medina-Celi que ces biscuits drapés selon une certaine convention qu'on appelle dc^^ personnages de tragédie. La romance du bon duc n'y va pas par quatre chemins ; elle dit en propres termes que Medina-Celi, la fleur de la grandesse espagnole, avait Tair d'un charbonnier en sortant de sa pri-

son : son sang et celui de ses adversaires était snr tout son corps comme ces sauvages peintures dont les Indiens cannibales se font une toilette de combat. Il repoussa le manteau que Mendoze lui tendait et dit :

— Ce n'est pas ce déguisement qu'il me faut.

Mendoze lui demanda :

— N'est- il pas dangereux de rester en ce lieu ?

Ils n'étaient qu'à une cinquantaine de pas de la porte, qui s'ouvrait maintenant toute grande. Le prisonnier s'assit $up un petit tertre oùquelques brins d'herbe poussaient. Il en cueillit deux ou trois, et une larme roula sui' sa joue.

— Quinze ans 1 murmura-t-il ; je n'avais vu ni touché un brin d'herbe depuis quinze ans !

A la bonne heure ! ceci plut à Ramire. Mais le prisonnier, se tournant vers lui brusquement, ajouta : . — J'ai de l'âge, mon garçon, et ils m'ont donné du fil à retordre. Laisse-moi souffler. Mes blessures ne sont rien, c'est la fatigue qui m'accable. Où as-tu mis ton cheval?

Mendoze montra du doigt les massifs de palmiers nains»

— Je te voyais venir, reprit le duc en souriant, et je me disais là-haut, à la fenêtre de la cellule : Quel démon peut pousser un chrétien à voyager sous ce soleil ? La vengeance? l'amour? Est-elle bien belle, ta maltresse, jeune homme ?

Le rouge monta au front de Mendoze.

24ti LE ROI D£S GUBUX.

— -Demaoika; si les anges 6&&tibe8»K^>murmiuranlT4l; -.

— Tum'asdéjà parlé d'anges iLesr-.entotsd'auiOTïiN'' d'hui sont-ils si langoareax? liaqnerWe est la plus, bellede ta maîtresse ou de ma fille ?

— Seigneur ! balbutia Hend«de.

— Tu es courtois, Tami I A toai âge^ j'aûrBia^bai*ment répenda :. c G'eat; ma. maîtresse.^. » fcinete- demande pas si tu es gealilliommei puisque lu? as .inte»rompu ta routeitoul exiwès potir:seeo«unrton:«eHïl»lablë0;

— S'il plaît à Voire Grâce, dit» Mmidotte Je n^ai « pa»> interrompu ma routei Ma route itait^acherér;

— Cela me plaira, mon fils, mais quand j'aurai caaiprt^tî toutefois. Que yenaisi-tu faire dans cette ftelitudeie :

— Ce que j'y ai fait, seignearui

— M'apporter ton épée ?

Mendoze s'inclina ^silence;' . "

Le duo se relerasuti le coude. LeTegai^.qii4I>jetéstrr Ramire Ti; sip ..anv que celoMJè baise» les^yeuXi-

*-^ Qu'y a-t-il autour de récusson -aun; trois ëp^rcMfiit d'or î pr .ija;;a-t-il à voix basse.

— Une devise/ seîgnean.

— Laquelle? Parle vite, enfant I viens-tu de la*pai** de dou Luiz? don Loiz; mon^frèreipar le cosur^ sîmm par le sang«; Don Luiz aurait un^fildde ton ftge...

Il s'était redressé sur ses jambes, qui tremblakwis^; Méndozeseeouala tète triftemetiti

— Seigneur, répondit-il, une fois déjà, aoJt>ttrd^;*i quelqu'un m'a demanâéc^^ Qu'y ««^tMlautoitt«4^I?éëùdSdn

LE ROI DES GUEUX MiS

aux trois éperons dW ?..• » J'ai répondu par>Ies{propres paroles de la devise : Para agtdjar a haron.

, — ^^ Alors.. w s'écria le prisonnier.

— Pardonnez-moi Taudace que j*ai de vous intie^rflinpre>«^^igneur^. Celui qui m'avail .adressé : eette question a 4té tmomy/é/pariioa réi^nse.

— Trompé ! répéta le duc,

— Qiast: le kiastrd seal/o^minxia Henâûze, iqm* m'a ; appris les quatre mpts de cette noble devise; Et si j'ai

pirofité.^e remreur, cîost qu'il me;faUait un cheval pour ,^ étire ici k Vhtme de la méridienne.

' '-rr Et>c'e6t,a«8si par hasard, demanda le prifionaier^ . qtua tu : vQukis, être ici à Tbeure de la mériàienne ?

'-T Won, .8€fti3ieur,Je venais vers vons de propos<.4élibéré.

'-r* £t moivje t'atteadAis, eolant, car la< lettre ^sait : « Qiiie{4iu'un sera là;.iVOus aurez ^ une ^ée. »

A »Qn, teur.,;ttendoze tova sur; lui.^n f iiegardi fftapiifait.

--*Xa lettre l pépéta-t-il.

-*r Horbteu Ifit le Ane «vec /eolère, queL jeu. jj0iUAns iMUs, raini?...«i'es^tu pasiiciu<l0la.|mrt<jtePadra(fiil, mon ancien intendant?

} Mendoze eut ;«it sourire^Mier: et réfioadiK :

— Je connais, en effet, ce Pedro Gil, et voici (coauntnt je viens de sa part. Cette oÀit^^jeriEâivu^sttrfia^place ,de Jdrosaiem, en conférence^ avec l'homme > qui ^ a ouvert la porte de la «eour des boncbers. àtisix ouereenaifes armés.

— Es-tu bien sûr de ce que tu avances t

•— Cette nuit, poursuivit Mendoze, je Tai entendu faire marché avec le même homme et discuter le prix de votre sang.

Le duc restait encore incrédule. Mendoze raconta en peu de mots la scène qui avait eu lieu devant lui entre Pedro Gil et Trasdoblo.

Le duc écouta jusqu'au bout, puis il se signa.

— Je rends grâces à Dieu Notre-Seigneur, dit-il, car ma femme et ma fille ont besoin de moi. Après quinze ans d*oubli, ai-je pu croire que mes serviteurs se souvenaient de leur maître? C'était la trahison qui m'avait envoyé cette lime, et c'est la Providence qui a déjoué la trahison. Âmi, je ne t'ai point remercié comme il Teùt fallu. Je croyais avoir droit à ton aide.

— Ma vie est à vous, seigneur, répliqua Mendoze. Le prisonnier appuya son front contre sa main. Les

alentours continuaient de présenter l'aspect d'une solitude, mais on entendait au loin comme un bruit de réveil. Les troupeaux mugissaient, les oiseaux là-bas, sous la maigre feuillée des palmiers , jetaient leurs petits cris paresseux.

— Seigneur, reprit Mendoze, c'est tenter Dieu que de rester ici.

Le bon duc parut sortir d'un sommeil.

— Le danger n'est pas en ce lieu, répondit «il; mps geôliers ne s'apercevront de ma fuite qu'à l'heure du repas du soir, et quant aux passants, nous n'avons rien

LE ROI DES GUEUX ta

à craindre. Je suis resté bien des fois des journées entières à ma fenêtre sans voir Tombre d'un homme sur ce plateau aride. Le danger est plus loin. Commient monter à cheval en l'état où je suis? Et pourtant il fant que, dans vingt-quatre heures, j*aie franchi le Tage «t atteint les sierras de Gala.

— Qu*iriez-vous faire en Estramadure, seigneur duc? demanda Ramire.

— Peux-tu ignorer que la duchesse Éléonor de Tolède habite le château de Penamacor avec Isabel de Guz* man ? ma femme ! ma fille I

— Je connaissais la retraite des nobles exilées, dit Mendoze ; mais la duchesse et sa fille Isabel sont à Séville depuis douze heures.

— En fraude de l'autorité royale !

— - Elles y sont venues sous l'escorte des soldats it Sa Majesté.

— A Séville! s'écria le prisonnier. Isabel, Ëléonor! sous l'escorte des soldats du roi ! Est-ce le terme d'une longue injustice ? Est-ce un nouveau coup ? Par le corpn du Christ! dans une heure je serai au palais de mon père. Et avant deux heures, Philippe d'Autriche aucn vu celui qu'il appelait son meilleur ami! Ton cbe« val! enfant, ton cheval!

La voix d'un ouvrier s'éleva à l'intérieur de la forteresse : il chantait. L'instant d'après, on put entendre le bruit du marteau et de la scie : on travaillait.

Le duc était debout auprès de I enceinte. Mendoze

tf^446 4LE ROI DBS C0EUt

'AiéDiitwi 'vers tes imlmîers pour détteher .soiiiidisvàl. Le due déroula vivement la eorde qui lui ceigaaitles ii«iifi8 et se la passa autour ducou. AuMaomeat«iiiLiitfe&i^'dezo f e? enait, tenant par la Mde scxi* dittiralfi roficpklii, '^1^4uc lui'dit :

— Prends ce bout de corde^ ami ;itieii8'lon^éQiajie à

);ia!>nutin et. mènecdoi comme «nforiçatfoSi aous pouvons

seulement atteindre le -moulin sansAacomftre, ie-iSiiis

^iBimvé, ear (Diego, le>iiBeunier,9st.'un',^ane8M«x -^e je

-^vids M dormir 'tons les jours uneiiieire aprèst la::ilîâlte

achevée. Dieu nous garde.de jnanvaiaes rencMiitiaisil.'À

iiî|uie<»qii6 vxmdi»lfar»ètery.tu diras :>ciL»saeK ^Nisser

<)ila^jittlioe'dui8ain< Ti^MHial '.cduinei esti^aa oebipmqiie

je mène à la prison de Séville. »

Hendoze s'étonna encore. La vuse, oommie da^ gaieté,

^flmiaeoAlaittpaip tirep au-dessous des Hunteursioà il-avait

placé dans son esprit cette grande figure chevaletefse.

: .odl^cAéit néanmoins,, et sur fiadiéation 'dtt'>boa duc, il

dâmrna' l'angle oealdental idô l'encoiate. Le >moiiIiiifitei*

^nAtaè k deux eants pas de>là^( environ.

>!tLa)/vaUée,âe la :Ckiadaïra se développait inaiiaLteattit 01iNraaft *auxi Aï» manshaient anssi> rafiidemanc que la faiigiie KMblescUeanres du dno^powvaiflntlepermattre.

Un muletier venait à eux, sui>iie)dKitmi;,maîsàlaifVfle

••daoÉetoiiaainiey.qaèiétaitniBené JàteoDdet au eodrpar un

OfcMaiica araiéfsb'uaei^ée iiue,'<te^miMier«détooraa«s

mules et fittin4ang dacuit.

: ^ofib» k)n.')âU0 «t4f ecidoze atte^gaiiteiitla farte do^maàlin,

' «(QtiPéUâl ^ndeDuverte^ Ils entpèrent.' Le mei^imiffDiego ,

était sea^ t^dormaitiaOfiFèsc'ée sesi meules immobîliCâ^r '^:dâe9i6aes>«]]ita8sé6.

. .Pi^'LIfhe-moi^i dit le bon: duc. Nous voyagerons «pdlis

commodément jusqu'à la ville d*Alcala. Je vaissoirticdflci '£far(^ime«ner,;et')plus blanc jqoe je Vêtais «loug^ et

noir tout à Theure. Vive Dieu I J'aij encore} de la» bâao* %'(gne* «rafeit.'idrièlre à SévOle tatien létatlde me SbettrQ aux iiftMMixujiki roi, mais .celte iheaeigos-lktBerà iùte. Voilie, u'iami i;.jef coamience..siKa ^toilette.

'^(ËD'paqlant) lle^styaltidé dénouer(itnsdesi8a)cs<deiÛine '>^^s/attrle sol» duiinouiin ç xmdsiJseBidoigta roidi^^'el^Ni-

flés par le*lnivaii^tfop» tude .cpf il Mettait d^aecemplip are- ^tfiMieBl i#-«ervke.':Mendèae»> qui rdcfrioMt sor^^dessein, maldit :

^ «^'Ne'^vous'AttarAee ipasàxeitMin^ içeigqimri i^'intrai "^^t ^4te''fG(it d'é ventrer < ieisaa à lafoffli4e demon^^de.

'*41 levait Je •i)r«s en^mémeitampsp aaistMédiiia IfareAta '^'H'iiii "geste ei^'aévère - que* rMgmJwei tdemeroa f ilqat f jb* ^Jieitâlt.

— Feu mon père avait éoutume^dtfidîrevvnNMMifdliati- ^«itmdiit^le^tNNi^duc >:ir>Rnf4ira an<BM)teeiuiftir.paittrt^'est

tuer un homme. » Ami, ced«8lidtt)paîn;>j8*{(nRm/^ntti-. 'ffêÊoi ' pas»' w grtiin^ >de « plm qûîH «61 ûait<pftur tonserver «ito Me.

r iËie^saes*ëttfit'<déiMMiÉe.>Le 'l^oa^diie f tnerapa^es detx^

mains et se barbouilla de farine, cachant ainsi k ànHis *^mu9uat 'ei>9es>flâie0l U^aviailiditiwai j en un^éiiird'œi

le noir et le ronge qaî tatouaient son corps meurtri furent ckiangés en une couche blanche uniforme.

Il prit alors un sac vide et y ât trois trous par ces trois trous il passa ses bras et sa tête saupoudrés de farine.

— Je dois cent onces d'or à ce meunier^ dit*il> sois témoin, et en route.

Quand ils sortirent du moulin, les chemins et la plaine s'animaient de tous côtés à la fois. Les laboureurs avaient repris leurs travaux dans la campagne ; les voyageurs cheminaient. Là-bas, dans la prairie, les troupeaux pais- ^saient, et Ton entendait comme un concert lointain le bruit des cent moulins de Alcala de Guadaîra.

Sans le déguisement dont le bon duc venait de s'alAibler, il lui eût été absolument impossible de gagner la ville. Chaque pas eût été un obstacle. Tous ceux qui maintenant raillaient le rustre enfariné auraient voulu savoir qtd était cet homme couvert de sang et de boue. En arrivant au faubourg qui descend jusqu'aux rives de la Guadaîra, nos deux compagnons rencontrèrent un détachement de soldats.

— Seigneur, demanda le sergent à Mendoze, que voulez-vous faire de ce Gilles ?

— Ne dégoûtez pas mon maître de moi, Àlferez, répondit le bon duc ; je m'ennuyais du moulin. Il ne faut pour faire de moi un gaillard comme vous qu'un barbier et un fripier.

— Dieu te garde, Tami, fit le sergent qui poursuivit

son chemin sans défiance. Tu as du moins la langue bien pendue.

La première maison du faubourg était justement l'échoppe d'un barbier, et des nippes dépareillées se ba-. lançaient à la devanture de sa porte-boutique. Le bon duc se présenta devant la porte ouverte, et dit à haute voix, en s'adressant à Mendoze :

— Seigneur, voici notre affaire : maître Gines va me transformer de pied en cap, selon votre volonté. Holà I maître Gines !

Le barbier montra sa face éveillée au fond de son échoppe.

— Méritez-vous la réputation que vous avez chez nous pour les métamorphoses, maître Gines? reprit le duc.

— A moins qu'il ne s'agisse de faire de toi un grand d'Espagne^ l'ami... commença le barbier.

— Un valet de bonne maison seulement, interrompit le prétendu garçon meunier. Allons, maître Gines, à l'ouvrage I im seau d'eau, des rasoirs et un habit complet de drap léonais !

Maître Gines était un barbier d'heureuse humeur, qui méritait la réputation dont le bon duc le gratifiait. Ce ne fut p^s un seau d'eau qu'il employa ; la Guadaïra coulait au bas de sa cour, il commença par inonder le bon due dépouillé de son sac à farine. Comme les plaies se mon* traient à vif sous la couche blanche qui leç couvrait» le Don duc fit le conte d'un maître cruel qu'il fuyait et qui /avait réduit à ce lamentable état. Maître Gines pansa ses

blessures qui étaient nombreuses, mais sans graTité aucune, il fit tomber sa longue barbe, laissant seulemeait un bouquet pointu au menton et une paire de moustaches; il peigna ses cheveux, et l'œuvre accomplie, il regarda çon homme avec une orgueilleuse satisfaction.

— Par saint Antoine, dit-il, j'ai montré trop de' défiance de moi-même. Je crois que Si l'idée me venait de

. faire un grand d'Espagne...

^ — Des habits, maintenant, des habits ! interrompit le bon duc ; mon nouveau maître ne veut point de livrée. Donnez-moi la défroque d'un honnête bourgeois, et dépêchez ï

Maître Gines ne se fit point priei*. L'instant d'après, Tillustre fugitif descendait le cours de la Guadaîra; il portait un costume décent et un manteau de solide étoffe brune. Il marchait à pied, Hendoze était à cheval.

A un détour du chemin, im petit bosquet de saules se mit entre eux et la ville. *

— Nous allons nous séparer ici, dit le duc t le restant de mes affaires doit être fait par moi seul.

Mendoze sauta aussitôt sur la marge de gazon entretenue par le voisinage 4o l'eau. 11 tendit la bride deson cheval au duc, qui la prit et retint sa main dan^^es siennes.

— Don Ramire, dit-il d'un accent que Mendoze ne lui connaissait pas encore, vous ressemblez au seul homme

. que j'ai bien aimé en ma vie. C'est vous qui m'avez

parlé le premier de ma fille ; c'est par vous que j'ai su

qiCelle était belle comme les anges ou comme Tétait sa mène. Vous m'avez apporté votre épée; vous me donnez ce cheval avec le nom du noble Vincent de Moncade, sou maître^ comme un sûr mc^en d'entrer à Sévilie. Venez me visiter demain en la maison de Pilate, mon palais, demain à la dixième heure. Jusqu'à présent nous n'avons pu nous occuper que de moi; je ne safs cas si vous êtes pauvre ou riche, puissant ou faible, ce que je sais c'est que vous êtes l'ami de Medina-Celi,, et que désormais, dou Ramire de Mendoze, vous passerez partout où Medina-Celi passera.

(1 sauta en selle et partit au galop.

Ramire, quand il l'eut perdu de vue, se laissa tomber à genoux.

Un nom vint à ses lèvres, qui était toute une prière fervente, tout un poëme de gratitude dévote et passionnée,

— Isabel I Isabel 1

XIÏ

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