Le roi des Halles
(lia |M)iiil . cl lui. rcsia à la rnrinc placr. le» yeux baisses et n'osanl regarder en face la femme pour la(|uelle il srnipirail secrètement : liouise (l'Orléans songeait à se venger des perfidies dont (»lle se voyait l'objel. Tout-àeoup son regard s'arrêta sur lojeune homme (jui all(Mî(lail en silence les ordres delà prin cesse.
— Monsieur Paul, lui dit-elle avec vivacité, je vous dois déjà quelque reconnaissance pour le service que vous m'avez rendu la nuit dernière . et je vais encore augmenter ma dette en vous demandant le secours de votre I)ras au cas où je serais menacée.
— Son altesse peut disposer de moi , je lui appartiens corps et ame.
— Je n'en exige pas tant, m(in>ieur. lui lépondit la princesse en souriant : votre fidélité m'est connue, et vous ne chercheriez pas î^ï m'ahuser, par un faux espoir, sur les dangers de ma situation présente. Tl m'importe de savoir quelles sont les dispositions du peupî(\
s I/AUDIENCE
et si je puis compter sur son concours pour contraindre le marquis de Sourdis à m'obéir.
— Le peuple vous est tout dévoué, répondit Paul ; j'en ai pour garant l'empressement avec lequel j'ai été accueilli à la porte Brûlée, lorsqu'on a si^ que j'appartenais à la maison de votre altesse.. „
Mademoiselle jeta un regard surpris sur le jeune homme. Celui-ci continua sans se troubler.
— J'avais employé cette ruse pour m'introduire dans Orléans.
— Nous sommes en temps de guerre, monsieur Paul , et la ruse est permise pour tromper nos ennemis. Je ne vous démentirai pas auprès du gouverneur. Dés ce jour, vous railes partie de ma maison , et je me plais h croire que j'y compte un zélé serviteur de plus.
Paul s'inclina respectueusement , et n'osa témoigner la joie qu'il c[)rouvail d'avoir réussi au-delà de ses espérances. Le comte de Pra-
f ^luMeiu^ pntticulirrc.
Ce fut madame la comtesse de Frontenac ijui introduisit le fils de Jean Leblanc auprès de Mademoiselle. Celui-ci demeura d'abord interdit en se trouvant en présence de Tallesse royale, mais il se remit promptemeiil. et
put s'acquillcT de la mission dont le chevalier de la Tournelle l'avait chargé. Il raconta à Mademoiselle la trame ourdie par les échevins pour la retenir prisonnière et la livrer ensuite au cardinal Mazarin, qui s'approchait d'Orléans traînant à sa suite Anne d'Autriche et le jeune Louis XIV. Les tergiversations du conseil, qui n'était pas encore d'accord sur les mesures à prendre à l'égard des ducs de Beaufort et de Nemours, qui réclamaient hautement l'entrée d'une ville alliée, les sourdes menées du marquis de Sourdis qui faisait répandre f)ar ses agens les nouvelles les plus sinistres , et enfin les perfides intentions de l'infendant furent fidèlement rapportées par Paul qui, en celte occasion, lit preuve d'imagination el broda, sur quelques mots échappés à la mauvaise humeur des échevins. le récille plus circonslancié. Ce qu'il ne savait pas, il le sup|:)Os9, el les renseignemens fournis par la rouriielle le servir(»nl merveilleusement. <^>niUMl il eut fini . MiidcmoiselU" uv le congé-
l'AU lICLLIKflF 11
avec les jurs» Mines (W sa maison sans èln; inijuiclôcs |);ir I armée rrjyalislo.
— Y |)enscz-vous , monsieur . s^kria la princesse en lancanl au |)révol des marchands un re^^ard de mépris : moi ! fuir devant l'armée du cardinal Mazarin!' Abandonner celle ville que j'ai conquise, l'abandonner aux fureurs d'une soldatesque brulale? Mais ie;norez-vous donc, monsieur, que dans les ranj^s de l'armée royale il y a des étrangers recrutés sur les terres de l'Électeur de Cologne, et auxquels M. le cardinal a promis le pillage: c'est la solde qui leur est accordée en récompense des services qu'ils rendent au roi. N'espérez pas que je consente jamais à ce que vous me demandez.
— Il ne dépend pas de votre altesse de refuser. )
Un murmure approbateur accompagna cette réponse faite d'un air fier par le préNÔt <les mari liands. Néanmoins . Mademoiselle ne se dmmcerla [)as. Klle s'avança au milieu du
cercle formé par les échevins, el s adressant à ceux qu'elle soupçonnait être plus attachés aux intérêts de son père qu'au parti du cardinal Mazarin. elle leur dit :
— x\vez- vous bien réfléchi, messieurs, aux suites qu'entraîneraient votre détermination si ma fantaisie était d'obéir aux ordres du conseil? L'armée royale,* dites- vous, s'avance à marche forcée vers cette ville...
— Le parlement, ayant à sa tête le premier président Mole , nous a déjà sommé d'en ou vrir les portes, interrompit le prévôt des marchands avec importance.
— Et vous avez refusé, n'est-ce pas?
— Le conseil a été d'avis de le recevoir.
— Eh bien! vous changerez ce consentement en uu refus positif et formel... Ecoutez bien, messieurs. L'armée royale est encore à Gien ; (juelques lieues à franchir donneront le temps aux soldais de jNL le prince d'entrer dans vos murs, ou par la ruse ou par la violence. Vous connaissez assez les ducs de IJeau-
PAKTK l I.II HK. ()
diiicî*, (|ui t:lail clans raulicli.nnhrc. (il prévenir Mademoiselle (jue le conseil allendail avec la plus vive impatience le moment d'être introduit; et celle-ci, avant de se rendre dans la salle où les échevins discutaient encore entre eux la décision qu'ils venaient de formuler en arrêté, donna ordre au fils de Jean Leblanc de courir par la ville et d'y faire savoir les perfides intentions du conseil. Celui-ci se hàla d'obéir, et Mademoiselle, certaine qu'elle serait secourue si on tentait d'employer la violence pour la contraindre à sortir d'Orléans, parut devant les échevins le sourire sur les lèvres. (]eux-ci ne surent quelle contenance tenir d'abord; néanmoins ils se rassurèrent et résolurent de mettre à exécution ce qu'ils avaient décidé avant de se rendre dans les appartemens de la princesse.
Le marquis de Sourdis avait laissé au prévôt des marchands le soin d'apprendre à Mademoiselle l'iinpossibilité où les autorités d'Orléans étaient de la i^arder dans leurs murs, en
présence de l'armée royale qui demandait à y séjourner ; en celle occasion, le gouverneur avait consulté plutôt son orgueil que ses véritables intérêts. Il aimait mieux jouer aux yeux du roi le rôle de protecteur que celui de re belle, et le mécontentement que le duc d'Orléans éprou\^ait en apprenant que sa fille avait été forcée de quitter son apanage, ne se ^résenla point à son esprit. Aussi le prévôt des marchands, fidèle interprète de ses pensées, répéla-t-il sans balbulier la leçon que le mar- (juis de Sourdis Ini avait tracée à l'avance. Il commença par déplorer la fôcheuse situation où le conseil se trouvail placé par suile de l'occasion liardi(î qui avait applani à Mademoiselle les difticullés qui s'o[)posaient à son admission dans la ville. Puis, sans aucune transition, il lui fil connaître ce que le conseil attendait de sa complaisance; c'est-à-dire son [)rom|)i drpatt pour l'endroit ((u il lui plairait de désigner. Il s'engageait à Ini faire avoir des pa.sseporls (pii )ni jurmc^lraienl de voyager
ilincs (jiii se Icii.'iil en (r.ivcrs hi porlc. nVliiil \Kis de iiahirr ii leur vu iniposor lon^-Jomps, cl ils iuiiioncrrcnl hautement a Mademoiselle, (|u'il elail iimtile (ju'ellc^ insisli^t [K)iir les empêcher d(î remplir leur devoir. Son altesse souril ii*(nii(pjemenl. et pour toute réponse elle ouvrit une fenêtre qui donnait sur la place de r Hôtel -de- Ville. Un concours d hommes et de femmes du peuple en assiégeait les issues, et en apercevant iNIadcmoiselle, qui parut au balcon, mille voix s'élevèrent pour crier : — Vive le duc d'Orléans! vive son altesse! Paul était au milieu des groupes, et ce fut lui({ui donna le signal de cette espèce d'ovation. Le prévôt des marchands craignit que Mademoiselle ne voulut en appeler aux sympathies populaires |K>ur forcer la conseil à ne point recevoir la députalion du parlement, et dans le but d'éviter ce qu'il regardait comme un grand malheur, il s'élança sur le balcon en disant :
— Votre altesse n'y songe ^ raiment pas de
46 rAUDIENCE
se montrer au peuple dans un pareil momenl ! voudrait- elle donc en appeler à une guerre civile?
— Peut-être! monsieur, répliqua Mademoiselle qui se pencha vers le peuple en criant : — A bas le Mazarin!
Et, soit calcul de sa part ou effet du hasard, en relevant son bras elle semblait désigner le prévôt des marchands placé auprès d'elle. On interprêta ainsi ce geste, et une horrible clameur s'éleva du sein des groupes qui répétaient à l'unisson :
— A bas le Mazarin ! A bas les Mazarinistes!
Et cette dernière imprécation s'adressait bien au prévôt des marchands. Tl pâlit, se troubla et voulut rentrer dans la salle, mais Mademoiselle le retint à ses côtés.
— Vous le voyez, monsieur, lui dit-elle en promenant un regard assuré autour d'elle; pour (juelques traîtres qui sont dans cette salle, voici dix mille défenseurs qui s'oflVent à
PARTTClirJKRF.. 1|
forl ol de NciiKJurs qui les commandenl, vu l'absence de M. le prince, pour savoir que toiiie résislance serait vaine. Je suis venue ici, me confiant à la loyauté des habitans ; je n'ai point voulu m'entourcT d'une escorte qui eut pûvousenimposer.Fille d'un d'Orléans, ce titre était ma sauve-garde et me semblait suffisant. D'ailleurs, qu'avais-je à craindre d'hommes dévoués, par leur position, à une cause qui sert les intérêts de tous ? Car ce n'est point au roi que vous résistez en ce moment, mais à son ministre ; un homme perfide et ennemi du peuple français dont il a juré l'asservissement. Le cardinal ^lazarin a dit, en remettant le pied sur le territoire français, qu'il n'avait plus de haine contre une nation impuissante à le chasser du ministère , mais qu'il en conserverait toujours le plus profond mépris. Et jusqu'à présent tous ses actes l'ont prouvé.
— 11 m'est pénible de rappeler à son altesse que la décision du conseil exige une prompte
exécution, et que dans une heure elle doit être prête à quitter cette ville.
Le prévôt des marchands s'inclina respectueusement, et comme sa mission était finie auprès de la princesse, il fit signe aux éctievins de prendre congé de son altesse et de se retirer pour aller complimenter la députation du parlement qui attendait toujours à la porte Bannière le résultat de sa démarche pour faire ouvrir aux troupes du roi les portes de la ville. Mademoiselle, qui comptait sur une sédition pour empêcher le conseil d'admettre le parlement, voulut empêcher les échevins de sortir. Elle dit au comte de Pradines de se tenir à la porte de la salle son épée nue à la main, et de s'opposer à ce qu'aucun des membres du conseil put communiquer avec les gens du dehors.
Son action étonna d'ahord les échevins qui ne s'alarmèrent (juc médiocrement des dispositions prises pour les retenir prisonniers. La conli'naïuxî ferme et assuréii du comte de Pra-
iwnTif'î'LiiRr. 17
moi P(M\sist(T('/-v(>us encore à recevoir la de- |nilaliun iUi parlciiienl?
— Il ne dépend pns de moi de changer la dêliheration i\u conseil . répondit ( clui-ci d'une voix mal assurée.
— Al lez donc, monsieur, allez remplir vos lionorables fondions et livrer aux ennemis d(.' la France une plac(*si importante |)Our notre f)arli. Je ne m'opjK)sc plus à votre départ.
Ix^ prévôt des marchands traversa d'un pas ferme la [distance (]ui le séparait du i^roupe formé par les échevins qui attendaient à quel ques pas de la porte, et dans le plus profond silence, la fm de cette scène: Mademoiselle le suivit, et s'arrèlanl devant les échevins elle répéta ce qu'elle venait de dire à leur prc^si dent. Oux-ci. impatiens qu ils étaient de quit ter les appartemcns de la princesse, ne daii^nérent pas répondre au nouvel appel fait leur probité de magistrats. Us se précipitéren en foule vers la porte (|ue le comte de Pra dines laissa ouverte sur un si^ne (]ne lui lit
Mademoiselle, qui voulut encore donner aux autorités d'Orléans un dernier avis.
— Puisqu'il ne dépend pas de vous de changer les délibérations du conseil , dit-elle en s'adressant au prévôt des marchands, je dois aussi vous apprendre qu'il n'est pas en mon pouvoir de vous soustraire à la fureur du peuple dont vous entendez les cris de mort : — Plus deMazarinsl à bas les Mazarinistes! — dit-il hautement. Osez donc vous présenter sur cette place en annonçant que vous voulez introduire dans la ville les créatures dévouées à M. le cardinal. Je crains bien, messieurs, quon ne vous donne pas le temps d'accomplir ce que vous avez irrévocablement décidé. Je ne vous reliens plus.
Les échevins descendirent l'escalier en se consullanl du regard , et plus d'un n attendait que |(î premitT mot de son collèguiî |)Our proposer do rentrer dans la salle des délibérations afin d'y discuter de nouveau les mesures qni y avaient été prises quel([iies lunires aupara-
PAKiiri ï.iiKi: If
vanl M;ii> le pn'vol (i(N îiiarch.inds avnil <l<)iiiK' sn parole au marquis de Sourdis , cl la crainte de déplaire au f^oiiverneiir le fit [kt sévérer dans une entreprise (jiii désormais devait être plus que périlleuse. (Cependant . avant de traverser la cour dont la porte ouvrait sur la place de rHôlel-de-VilJe, ils se rassemblèrent en se demandant s'il ne valait pas mieux envoyer un homme sûr auquel on remettrait les ordres du conseil qui enjoignaient au capitaine de garde à la porte Bannière d'admettre la dépulation du parlement. Cet avis prévalut. iNlais où trouver un homme, qui en soVtant de l'Hôtel-de-Ville. n'attirât p.as les regards de la multitude:* L'uni forme des officiers de la garde bourgeoise devait inévitablement éveiller les soupçons, et par là A\ire manquer le but qu'on se proposait. La Tournelle qui se promenait dans la cour de long en large, les bras croisés sur la |X)itnne. la tète basse et la mine pensive», ei (jui , tout en prêtant la plus grande attention à
ce que les échevins disaient , semblait absorbé dans ses propres réflexions , attira sur lui , par la singularité de ses manières , l'attention du prévôt des marchands qui lui cria de s'approcher. La Tournelle se rendit aussitôt à cette invilation faite d'un ton plus brusque que poli. On le questionna, et comme le drôle ne manquait pas d'adresse , et qu'il savait prendre aisément le masque du rôk qu'il voulait jouer, il répondit en mauvais italien à des demandes faites en bon français , et se donna comme le compatriote du cardinal Mazarin, et l'un de ses plus zélés serviteurs. La rencontre était bonne, et le prévôt des marchands n'hésita pas à confier à cet homme , dont il ne suspectait point la fidélité , une mission toute de confiance. Seulement , on voulut connaître . après qu'il s'en fut chargé , de quelle manière il allait s'en ac- (|uitlcr. La Tournelle leur narra fort longuement cl en semant avec piofusion les prr Diou! et autres jurons italiens, (|ue pour traverser les flots tumultueux d'iine po|)u lace en émoi,
l'Ail ri( II. ll.KL. 51
ilcricrail : — / i\rnf 1rs h'nmdrurs ! — cl (ju'il saurait l)i('u (hlourncr les souproris des [)Ius liahilc .s. ( )n l'encouragea à se montrer digne de la confiante qui lui ('tait accordée ; et après lui avoir dcînonlré toute; rim[)ortance de sa mission, on lui laissa la liberté de s'en acquitter. La Tournelle salua les éclievins à i)lusieurs reprises . et courut vers la porte cjui le dérobait encore aux regards de la multitude; mais avant d'en passer le seuil , il s'attacha au bras un large ruban bleu (\) qui devait le protéger au milieu des groupes qu'il lui fallait traverser. Il parut sur la place, et cria fort distinctement : — Vive Mademoiselle! A bas les ÎNIazarinistes! — Et il eut le soin d'accompaglier
(1) La couleur hlru»' avait et»' adoptée jMr les Fnnuleurs |>otir siijne de rallieiiient et jifin de se dislin|,Mier des [)ar tisins du eardinal Mazarin (|ui portaient des eeliarpe^^ ver les, tH de ceux du iMiiiee de Coude <|ui ;i\ai('iii (•li(ti>i celle Kiholle Ou *«■. limitait, ;ni milieu des «puMolles sérieuses el de discordes dans IcHpu-llc-» le <auif français coulait, à 'les distincti<>n> a\i>«'i puei il»'>
cette manifestation d'une pantomime énergique qui lui permettait de montrer aux yeux de ceux qui l'entouraient le ruban bleu attaché à son bras. Il fit une cinquantaine de pas environ sans être inquiété dans sa marche , lorsqu'un homme du peuple s avisa de lui demander ce que signifiait cette mascarade qu'il avait au bras.
— C'est unMazariniste, pensaLaTournelle, évitons une querelle, en ne lui répondant pas.
Il continua sa course ; mais à l'extrémité de la place , il se trouva face à face avec Paul qui lui sauta au cou en disant : — J'ai réussi! je fais partie de sa maison !
— Elle est donc généreuse pour ceux qui lui rendent quelques services? demanda la Tournelle.
— Elle vous récompense magnifiquement.
La Tournelle prit le bras de Paul et lui lit
faire quol(|ues pas ; quand ils furent à quelque dislance des groupes, il tira l'ordre qu'on venait (le lui codtier pour remettre au capitaine
i'\u \\( I in lu 2.^
iltîl^arclc il lii porte Kannicri^ !<• <lr( achcla ri lut III) ('(lit (|ui |)('rin(rt(ai( iCiilrct' (1( la \ill( à la dcputation du parlcmciil . cl a tous c(;ux qui se présenteraient au nom du e^udinal.
— Tu vois , dit -il a son compagnon , ce que je puis faire |M)ur nuire aux intérOts de son altesse royale: tu vas Otre témoin de ce que je fais pour lui être utile.
Ils se dirigèrent en courant vers la porte Bannière : mais dans ce trajet qui dura plus d'un quart d'heure . la Tournelle eut le soin d'ameuter la populace qui s'en allait par la ville, traînant son oisiveté. Il tenait les discours les plus propres à enflammer le courage des gens qui ne demandent qu'une occasion pour se signaler. Lorsqu'ils arrivèrent à la porte Bannière . le capitaine de la garde bourgeoise fit prendre les armes a sa troupe : mais la Tournelle se liàta de dissiper les craintes que sa présence avait fait naître 11 se présenta comme l'envoyé du gouverneur qui lui enjoignait de repousser par la force toutes les len-
2Zi L'AUDIENCE
tatives qui seraient faites par les membres du parlement pour pénétrer dans la ville. Le capitaine, qui était Frondeur, n'exigea pas de preuves authentiques; il monta sur le rempart, et cria au président Mole , qui se promenait le long du fossé en donnant les signes de la plus vive impatience, qu'on ne pouvait le recevoir, et il fit tirer deux coups de canon à poudre afin d'appuyer d'une manière digne et noble tout à la fois cette singulière signification. Mole n'insista pas, il rebroussa chemin; et quelques minutes après , le gouverneur ap- [)rit de quelle manière on avait exécuté les ordres qu'il avait donnés.
La ville se déclarait frondeuse de par la volonté de Mademoiselle, qui expédia aussitôt différens courriers vers Paris pour y faire connaître l'heureux succès de son entreprise.
Trois jours s'écoulèrent sans amener de changement dans la situation de INlademoiselle; le conseil persistait à ne point admettre dans les faubourgs l'armée frondeuse ([ui se
l'AiliK 1 III l'J 76
(ItMloininam'iiil implrmciil <ri pill.iiit les paysans (les (IcsonliM's vinrcîil a la coimaissanco (le la priiKMSM', (jui rc^olul de l(s laircccs.scr. Kll(* se roiulil au lauhourf; Saiiil-Viiiceiil, avec rai;r('m('nl dos ôrlicviiis (jiii comnicnçaicnl a (icM'nir plus raisonna!)l('s. Kllc confcTa avec le ihic (le Ueaufort , qui sYlail séparé de M. de Nemours, afin do faciliter à celui ci les moyens d'inlercepler les convois qui se rendaient à Gien pour alimenter le cam[) du roi. Ils con- ^in^enl de faire entrer deux régimcnsdans les taubourj^s , et de défendre aux autres la maraude sous peine de mort. Mademoiselle l'eni^agea à maintenir une discipline sévère qui prouverait aux Iiabitans le désir qu'on avait de les contenter. Puis elle retourna à l'Hôlel-de- Ville.
(Horifspoîi^aucf.
En rentrant dans son appartement, M. de Pradines remit à Mademoiselle des dépèches qu'un courrier venait d'apporter de Paris- Elle se hâta d'en prendre connaissance, l^i première lettre qu'elle décacheta était du duc d'Orléans.
« Ma fille , lui écrivait Gaston , vous pouce vez penser la joie que j'ai eue de l'action que et ^vous venez de faire ; vous m'avez sauvé (c mon beau duché d'Orléans et assuré Paris. « C'est une joie publique , et tout le monde dit « que votre action est digne de la petite fille « de Henri -le-Gr and. Je ne doutais pas de « votre courage , mais en cette action , j'ai vu « que vous avez encore plus de prudence que « de cœur. Je vous dirai encore que je suis « ravi de ce que vous avez fait autant pour « l'amour de vous que pour l'amour de moi. « Dorénavant, faites-moi écrire , par la main « de votre secrétaire , les choses importantes « pour les raisons que vous savez.
« Gaston. »
— M. le duc ne peut pas s'habituer à lire mon écriture , dit Mademoiselle en se retournant vers le comte de Pradines, et il prend des ménagemens pour me le dire (1).
(i) Mademoiselle écrivait effeclivemeiit fuit «»-»l
c:()llUL.Sl'().M)AN(.i:. T.)
— Néanmoins il a su dcvirnF (|ij( 110119 riions rnlrcs <ians Orlraiis. n'prit M de l*ra- (Imcs en o.siHivanl de bourirc dun air malin. Va il remit h Mademoiselle une autre lettre en lui disiinl . — (k^lle-ei a été apportée par un mousquetaire noir.
— Elle vs{ de M. le prince de Condé, ajouta la princesse en regardant la si^^nature.Voyons :
« Mademoiselle, aussitôt que jai été arrivé u ici. j'ai cru élre obligé de vous dépécher un u de mes ofïiciers pour vous témoigner la re- « connaissance que j'ai de toutes les bontés que « vous faites paraître pour moi , et en même « temps de me réjouir de l'heureux succès de « votre entrée à Orléans. C'est un coup (jui c n'appartient qu'à vous , et qui est de la der- « niére importance. Faites-moi la grâce d'être « persuadée que je serai toujours insépara- « blement attaché aux intérêts de Monsieur, et <« que je témoignerai toujours que je suis avec
« tous les respects et la passion imaginables, u Mademoiselle , c( Votre très humble et très obéissant serviteur, « Louis DE Bourbon. »
— M. le prince a abjuré cette fierté qui le fit détester de ses meilleurs amis , dit Mademoiselle en jetant la lettre de Condé sur une toilette placée près d'elle. Que d'éloges maintenant ! Mais cet encens qu'il me prodigue ne me montera pas à la tète.
— On a saisi, sur un homme qui remontait la Loire dans une barque, un paquet de lettres parmi lesquelles il s'en est trouvée une adressée à M. le cardinal. La voici :
— Donnez , dit Mademoiselle ; c'est un véritablcgrimoire,ajouta-t-elle après quelques instans de réflexion; des chiffres entremêlés de lettres majuscules. Voyez vous-même, M. de Pradincs.
Le comte prit le papier v{ le regarda on di-
ri)i\r\Ksp()Nr)ANCE. :a
snni . — Il II Csl pas im[M)ssil)Ic <1 ;i\nir lu ilv, (le cvv\. C.r \\ ]\r n\tT ce /< si^Miilic (jui'hjuc (lioso. puis un A , un 9 cl un If.
— Vous rliarf^ez-vous de m'apj)rcndrc ce ipio ct)nlicjil celle lettre?
— Avec le secours de ce jeune homme que vous venez d'atlacluT à voire maison , je crois |)ouvoir me flaller d'y parvenir : quelques calculs préparatoires sont nécessaires....
Et M. de Pradines se dirigea vers la porte ; mais ^Mademoiselle lui ordonna de rester.
— Je vais faire prévenir M. Paul de se rendre ici , ajoula-l-elle ; je suis curieuse d'avoir la clé de celle manière de correspondre , et j'assisterai à ce travail.
Le nouveau secrétaire de Mademoiselle ne se fit pas allondre. Le comte de Pradines lui montra la lettre qu'il s'agissait de traduire . et celui-ci rélala sur la table et se mil à l'éludier^ Elle se composait d'une page et demie chiiïrée de celte manière :
B~7--A,9etH.
Paul [traduisit ces différens signes de la manière suivante :
« Monseigneur le cardinal,
« Je n'aurais jamais cru qu*en ce lieu il se « serait présenté une occasion de pouvoir ser- « vir votre éminence ; mais madame de Chà- « tillon ayant su que j'y étais, a désiré de me « voir, et m'a fait dire qu'elle me parlerait dans « un confessionnal... «
Paul s'arrôta ; une difficulté venait de se présenter. Mademoiselle qui lisait ù mesure qu'il écrivait , ne put s'empccher de rire aux éclats en apprenant que la belle duchesse de Chùtillon hantait les églises , et faisait acte de dévotion dans un confessionnal. Le jeune secrétaire venait de rétablir son calcul , et il continua de traduire :
t< Afin (|ue personne no s'en aperçut. Klle
( onnEspoNDANCE. ai
" m a (lil (|U(' j axtTliîïM' \ulit' «luiFM'nfc du •' désir (|ii*< Il(* a dr In servir, d <jijc pour v « parx'iiir ri fairr revenir Monsieur à (Jcs in- «« (entions plus conformes aux vues de la cour, <« il n'y a (pja le leurrei' <lu mariaj^M' du lui « avec iMademoiscile d ( )rléans : que c'était un « panneau où il donnerait loules et (]uantes « fois que l'on voudra...
— Ouelie impertinence! murmura la princesse d un air de dépit.
Paul continua de traduire.
« Enfin, INIonscigneur, elle est venue de si « bonne volonté à moi, que je ne doute pa.s « qu'elle ne continue. C'est pourquoi j'entre- « tiendrai ce commerce pour le service de » votre éminence. »
Cette lettre était signée: l'abbé deVALAVoin.
— Décidément la duchesse est une créature perdue ! s'écria Mademoiselle en essayant de sourire: Tamour des gentilshommes ne saurait lui suffire, elle tombe dans les abbés. Ah ! M. de V^^lavoir 1 mon mr.riage avec notre
jeune roi est un leurre auquel je me laisserai prendre, et vous espérez détacher Monsieur de la cause des Frondeurs. Je saurai bien vous créer des obstacles, moi ! Conite de Pradines, veuillez écrire à mon père. Vous, monsieur Paul, à cette table; une lettre à M. le -prince.
Le capitaine des gardes, secrétaire improvisé par le caprice de Mademoiselle, s'assit devant une table, et attendit en silence; Paul fut moins discret, et il dit à la princesse: — Quand son altesse voudra, je suis prêt.
— a Monsieur le prince. Je vous remercie de vos gracieux complimens, mais dans la gravité des circonstances où nous sommes en ce moment... »
Le comte fit crier sa plume sur le papier. C'était une manière polie de témoigner la mauvaise humeur qu'il éprouvait. ÎVlademoiselle s'en aperçut, et s'avança aussitôt vers M. de Pradines en disant : — Instruisez son ahesse des menées ourdies par h\s émissaires
(lu rardinal Ma/iinii , cl tics ( f)ij|)al)Ie« wpéraïuTs (jii'ils osent (onrovoir. NciTH'na^'oz pas l«' (ardmal cl N* pclil ahlx" de VaIa\oir ; il dépiMid siiiiN doulc du diocèse de M. de f\elz, (l sa siis|)eiisi()n hauleinenl demandée, ne pourra ni'èlre refusée. Ne nK'na^^ez paslarour, M. le comte...
M. de Pradines fil un mouvement.
— Oh! ne erai-^nez rien, reprit Madomoi- .selle en sourianl de l'effroi que le comte lui témoiijnail. Cette lettre ne saurait vous compromettre : c'est moi qui la sii^nerai. Et s'adressanl à Paul qui répétait à voix basse: — Dans la |2;ravilédes circonstances où nous sommes en ce moment...
— « Je n'userai point delà même réciprocité, continua Mademoiselle, en dictant: il importe avant tout de nous débarrasser des ennemis qui ont juré notre perle... ÎNI. le cardinal se flatte d'entrer dans Orléans: ne crovezvous pas. comme moi, iM. le prince, que votre gloire est intéressée à le faire renoncer à ce
ZG CORRESPONDAIVCE.
dessein. Les bourgeois d'Orléans ont besoin d'un succès décisif pour se ranger entièrement de notre côté. La position de cette ville est importante à conserver. Songez-y. »
Les deux secrétaires avaient fini. Mademoiselle relut la lettre du comte de Pradinesà voix basse et en donnant des signes de satisfaction. Elle signa, et écrivit elle-même la suscription. Puis un des exempts du lieutenant criminel, qui faisait partie de l'escorte donnée à Mademoiselle lors de son départ de la capitale, fut appelé et envoyé à Paris avec ordre de faire diligence et de remettre au duc d'Orléans luimême la lettre que l'on confiait à sa fidélité. Son collègue fut dépêché à M. le prince qui s*était arrèlé à Lorry, sur la lisière de la foret d'Orléans.
Les autres lettrçs saisies sur l'émissaire du cardinal ne contenant rien d'intéressant, furent brûlées, et Mademoiselle disait que le cœur lui saignait en livrant aux (lammes des correspondances si uliles aux commerçans