‹ Le Roi des milliardsChapitre 1 sur 43 · UN CARNAVAL DE GLACE · texte numérisé non relu

UN CARNAVAL DE GLACE

Du haut de la tour qui dominait le château fort de glace élevé cette année-là pour la plus grande joie des habitants de Montréal, une puissante source de lumière électrique déversait sur la foule bigarrée son éblouissante blancheur.

De glace, le château tout entier; ses fortes assises, d'un mètre d'épaisseur, avaient été coupées dans le glorieux Saint-Laurent, dont les flots baignent la ville, et l'inondent quelquefois. Entassés les uns sur les autres, par un architecte renommé, qui n'avait pas dédaigné de travailler sérieusement pour une œuvre destinée à périr aux premiers souffles du printemps, les blocs de glace prêtaient leur transparence à tous les caprices de la lumière qui baignait leurs énormes facettes.

Sur les créneaux, tout le long du chemin de ronde, les masques, richement vêtus, circulaient aux sons des orchestres disséminés dans la grande enceinte. Les feux de bengale se reflétaient en traits de lumière, de toutes les couleurs, pareils aux éclairs des pierres précieuses, tandis que sous une large

voûte un immense brasier, faisant fondre la glace, produisait de longues stalactites naturelles, où la lueur d'un rouge incandescent semblait dessiner la porte de l'enfer.

Le Canada, enseveli sous les frimas pendant une notable partie de l'année, a su créer de la joie avec ce qui, ailleurs, semble presque une calamité. C'est pendant l'hiver qu'ont lieu les grandes chasses, et les parties de traîneau, et les courses sur les lacs dont la tranquille et silencieuse blancheur éveille l'idée de l'éternité. Mais c'est aussi le temps où les familles se réunissent, où la société se groupe, où se donnent les fêt^s, où le carnaval, enfin, érige au centre même des capitales, comme Québec et Montréal, les palais fragiles de lumière, de bruit et de joie, qui retourneront bientôt en ruisseaux au fleuve d'où ils sont sortis.

C'était le dernier soir et la gaieté générale battait son plein. De temps en temps une bande joyeuse passait par les rues, chantant de vieilles chansons françaises, des rondes de l'ancienne patrie, ou des glees anglais, ces chœurs à plusieurs voix d'honomes que savent si bien exécuter les étudiants des cités universitaires de l'Angleterre et de l'Amérique septentrionale.

Car les deux races voisinent, se mêlant peu, mais se respectant m^utuellement, ainsi que doivent le faire des hommes soumis à une même loi, qu'ils observent. Les cœurs des Canadiens français vont à la France, mais ils sont loyaux envers l'Angleterre.

Deux jeunes filles assises dans une salle qui leur servait aussi de salon, éclairées par une lampe au gaz dont la clarté eût semblé terne après l'éblouissement de la grande place, écoutaient ces fragments de musique où se mêlait parfois un éclat lointain des cuivres; elles avaient laissé tomber l'une son livre, l'autre son ouvrage, découragées par la gaieté

du dehors, qui leur faisait sentir plus amèrement leur tristesse.

La maison était vide, le mobilier rare, quoicjue composé de meubles choisis, témoins d'une prospérité passée.

— Il y a un an... fît Zite, l'aînée; te souviens-tu, Annie?

La plus jeune mit ses mains devant ses yeux avec un geste d'effroi :

— N'en parle pas, dit-elle, c'est déjà trop d'y songer, — et j'y songe toujours. Pauvre père! Il n'a pas eu le temps de souffrir, c'est une consolation,... mais nous...

— Comme on oublie! fit amèrement Zite en relevant avec défi sa jolie tête embroussaillée de cheveux blonds, presque roux, qui encadraient son teint de lait et ses yeux très noirs. Quand papa vivait, la maison était pleine. Un rédacteur en chef de grand journal, c'est un potentat; on le craint, on le flatte, on l'implore... Et du jour où il est tombé personne n'a plus songé à ses filles.

— Oh! Zite! ne soit pas injuste! Nous avons reçu beaucoup, mais beaucoup de marques de sympathie...

— • De la sympathie... cela ne coûte rien; mais qui donc s'est inquiété de savoir si nous avions de quoi vivre?

Sa sœur ouvrit la bouche pour répondre, puis se ravisa. Cette discussion revenait presque tous les jours et Annie avait épuisé ses arguments, dont la jolie Zite n'admettait aucun.

Les parents de New-York avaient envoyé quelques milliers de francs; de bons amis de Montréal même s'étaient occupés d'elles, on avait réalisé le peu que laissait Léon Dcbrode; on avait même vendu le mobilier élégant, trop élégant pour deux orphelines sans ressources, et ce qui leur était resté semblait bien maigre dans les grandes pièces de cette

maison, qu'elles allaient quitter pour un petit appartement.

Il fallait vivre pourtant, et, pour vivre, travailler. C'était là l'épine secrète qui blessait Zite et la rendait parfois mauvaise.

Il est dur d'avoir vingt ans, d'être belle comme une pi incesse de conte de fées, d'avoir été la « beauté » officielle de plusieurs hivers dans la seconde capitale du Canada, pour se voir réduite à donner des leçons de chanl, — et cela encore, à condition de trouver des élèves!

Il le faudrait pourtant; deux leçons étaient assurées, qui en amèneraient d'autres, car Zite possédait une voix remarquable, et avait passablement profité des coûteuses leçons des maîtres que lui avait donnés son père dès qu'elle en avait exprimé le désir.

L'avait-il assez gâtée, sa fille aînée, son joyau, sa perle! Bon père avec Annie aussi, mais qui donc aurait eu le cœur d'être dur avec la douce Annie, si patiente, si tranquille, qui passait dans la vie sans qu'on y prît garde, ne demandant rien, vivant pour ainsi dire des miettes dédaignées par sa superbe sœur.

— Annie, fais donc le thé, dit Zite avec un bâillement.

La sœur cadette se leva, alluma le réchaud à esprit-de-vin et servit la frugale collation du soir.

Les orphelines n'avaient plus de domestiques : une femme venait le matin jusqu'à midi, faire les grosses besognes et préparer un repas chaud : le reste des soins matériels reposait sur « Cadette », comme l'appelait jadis son père en souriant. Il semblait en effet que la silencieuse enfant n'eût d'autre devoir en ce monde que d'être le reflet de la lumineuse étoile.

— On a sonné? dit Annie, avec un étonnement tel

LE ROI DES MILLIARDS b

que la passoire à Ihé lui tomba de la main. A celte heure, et aujourd'hui!

— De mauvais plaisants, probablement, repartit Zite.

— Je ne crois pas. Le coup de timbre était très poli.

— Tu vois des nuances dans les coups de sonnette électrique? fil Zite en riant d'un air souverain.

— Oh oui! répondit Annie; je sais très bien quand c'est une dame, ou un gamin, ou un fournisseur...

La sonnerie résonna une seconde fois. Au loin, une bande de masques s'éloignait en chantant. Deux ou trois petits coups secs claquèrent sur les vitres du bo\v-\\indo\v, comme des grêlons.

— Il faut voir ce que c'est, dit Annie en se levant. Elle pénétra dans l'antichambre encore garnie de

l'épais tapis de moquette, reste des splendeurs évanouies. A tatous, elle atteignit le bec de gaz, dont elle connaissait la place, et ouvrit le robinet; puis frottant vivement ses pieds mignons sur le tapis de laine veloutée, elle allongea un doigt qu'elle tendit vers le gaz. Une étincelle électrique en jaillit aussitôt, et la pièce se trouva éclairée. Cette façon peu coûteuse d'allumer réussit fort bien dans l'Amérique du Nord, grâce à l'extrême sécheresse de l'atmosphère quand il y fait très froid.

— Cousine, dit une voix mâle derrière la porte de bois, ne me laissez pas geler sur votre perron! Il fait douze degrés centigrades au-dessous de zéro, vous savez! Je jette des cailloux dans vos fenêtres pour me réchauffer!

— Oh, Harry! s'écria joyeusement Annie en tirant le verrou de sûreté : vous, et à cette heure?

Harry entra, ses yeux gris foncé brillant, les joues rougies par le froid sous sa barbe naissante, à peine frisottée, saupoudrée — son grand pardessus aussi, — d'une très légère couche de neige, dont les

paillettes scintillaient comme de toutes petites étoiles.

— Oui, cousine Annie, moi-même, Harry Leslie Saint-Mesmin; à votre service. Zite est là?

Le visage d'Annie, joyeusement illuminé, redevint modeste et résigné.

— Zite est là. Où serait-elle, sinon au logis, en ce jour?...

— Je sais, fît Harry avec un peu de hâte et de confusion. C'est précisément pour cela que je suis venu... Le 22 février est un jour que notre famille ne peut oublier... Ma mère et mon père vous envoient Texpression de leur affectueuse condoléance, et moi... je suis venu.

— Zile sera contente, fit Annie en se haussant sur la pointe des pieds pour essayer de l'aider à retirer son immense pardessus.

— Croyez-vous? demanda-t-il, en s'arrêtant, soudain, une manche ôtée, l'autre bras encore engagé dans la fourrure.

Il examina avec intention la « petite Annie », cherchant à lire dans les yeux qu'elle détournait.

Il ne l'avait jamais si bien regardée et, tout à coup, il s'aperçut qu'elle était très jolie.

La petite amie du temps passé, aux bras longs, au front bombé, aux gestes gauches, était devenue une jeune fille timide, dont les grands yeux bleus se dérobaient sous des cils frisottants, bruns comme ses cheveux. Un sourire presque effrayé, d'un charme mystérieux et discret, jouait autour des lèvres pleines, bien dessinées, empreintes de bonté. La petite Annie avait dix-huit ans et était devenue une jeune fille.

— Vous avez joliment embelli, toujours! fut la conclusion des pensées de Harry.

Après quoi le jeune homme sortit son autre bras de la fourrure, suspendit le lourd vêtement à une de ces patères haut perchées qu'on ne voit nulle part ailleurs qu'en Amérique, et dont l'utilité démontre

rexistencc d'une race de haute taille; après quoi, il passa la main sur ses cheveux coupés en brosse, et suivit Annie dans la salle.

— C'est vous, Harry? dit Zite en étendant la main vers lui avec un geste royal. Vous nous avez fait presque peur.

— • Nous disons « presque » parce que ma cousine Zite n'a jamais peur? fit Ilarry après avoir baisé la main qui lui était offerte, apparemment pour cela.

— Peut-être, répondit-elle. Asseyez-vous, cousin, et prenez une tasse de thé. Du thé faible, avec du lait baptisé en guise de crème. On est pauvre ici. Nous n'avons ni vaches au pré, ni chevaux à l'écurie, comme vous. Comment vont vos parents?

— Très bien, merci. Je vous apporte leurs amitiés...

Il se fit un silence. Les parents de Harry avaient envoyé bien autre chose que leur amitié, mais Zite ne paraissait pas disposée à s'en souvenir, ce soirlà, ni en général aucun jour de l'année.

— Et... reprit Harry, timide, se sentant si peu encouragé, c'est demain que vous devez quitter ce logis?

— Nos malles sont faites, répliqua brièvement sa belle cousine.

— Et votre première leçon de chant?

— Après-demain, fit-elle, laconiquement.

Il hésita encore. Son beau visage, mâle et résolu à l'ordinaire, trahissait une indécision bien rare chez lui.

— Etes-vous sûre, ma cousine, reprit-il après un effort, que vous soyez vraiment capable de donner des leçons de chant?

Le charmant visage de Zite s'empourpra d'indignation.

— • Comment? capable? moi? Après les leçons que j'ai reçues? fit-elle avec hauteur.

— Ne vous fâchez pas, ma cousine. Recevoir des

leçons et en profiter, c'est une chose. En donner et en faire profiter les autres, c'est une affaire bien différente. Vous avez une belle voix et vous chantez très bien...

Le visage de la jolie orgueilleuse se détendit un peu.

— Mais, reprit Harry, décidé cette fois à aller jusqu'au bout, il ne s'ensuit pas que vous soyez qualifiée pour enseigner ce que vous avez appris. Or, si vous échouez, que ferez-vous?

La voix d'Annie, un peu tremblante, s'éleva :

— Je puis jouer de l'harmonium, et aussi de l'orgue au besoin, dit-elle humblement. Notre grande artiste, Mlle Victoria Cartier a bien voulu me donner quelques leçons sur l'orgue de la cathédrale, et je pourrais peut-être gagner un morceau de pain... pour nous deux... si Zite était injustement traitée, si son savoir et sa belle voix n'obtenaient pas ce qu'ils méritent.

Harry se tourna vivement vers elle.

— Vous avez appris tout ça, fît-il, et sans en parler? Croyez donc ceux qui disent que les femmes sont bavardes!

— Je ne suis pas bavarde, c'est vrai! fit Annie en s'excusant.

— • Eh bien, petite Annie, on verra à utiliser vos talents, si c'est nécessaire. Mais j'ai autre chose dans ma poche...

Il fouillait dans la poche gauche intérieure de son veston : il se ravisa, rougit un peu, regarda Zite de ses yeux gris, extraordinairement brillants et dit, non sans embarras, avec un rire d'enfant timide :

— ■ Ce n'est pas de ce côté-là, au moins pour le présent, c'est à droite.

Il tira de sa poche droite une lettre contenue dans une vaste enveloppe.

— L'oncle Bruce! s'écrièrent en même temps les deux sœurs ébahies.

Page 1