‹ Le Roi des milliardsChapitre 2 sur 43 · LI-: 1U)I J)KS MILLIARDS · texte numérisé non relu

LI-: 1U)I J)KS MILLIARDS

-- Mon oncle John Louis Bruce, lui-même. Il n'y a plis une aulre personne \ivante au monde pour avoir des enveloppes pareilles. N'oubliez pas qu'on vient de lui décerner un litre.

— Un titre?

— Et de le bombarder roi! C'est comme je vous le dis! Depuis jeudi malin, John Lewis Bruce est surnommé Roi du Papier. El je crois qu'il a fait augmenter d'un demi-pouce la grandeur de son papier el de ses enveloppes, en l'honneur de celte solennité « mondiale » Quel charabia on s'est mis à parler! D'ici dix ans, les parents ne pourront plus comprendre leurs enfants, si ça continue!

Il riait d'un rire nerveux, parlant pour parler et visiblement préoccupé d'une pensée secrète. Les sœurs l'écoulaienl, non sans inquiétude.

— L'enveloppe vous concerne, el la lettre aussi, continua Harry en repoussant son thé pour avoir plus de place sur la table.

Il déplia une grande feuille de vélin timbrée d'or au nom entier de l'expéditeur, en grosses lettres onciales; c'était gigantesque et imposant.

Harry inspecta les deux visages, si différents de beauté, de forme et d'expression, dont les yeux l'interrogeaient, et soudain replia les feuillets l'un sur l'autre.

— Décidément, fît-il, je crois que je ferais mieux de vous parler de l'autre chose avant. C'est à vous, cousine Zite, que je dois m'adresser.

Annie s'était déjà levée.

— Faut-il que je m'en aille? demanda-t-elle en faisant un pas vers la porte.

Il hésita un peu, puis prenant bravement son parti :

— Non, dit-il, quoique, certainement, il y ait des arguments pour lesquels votre présence, petite Annie, ne serait pas précisément nécessaire...

Annie avait fait deux autres pas; il continua :

— Mais ces arguments-là, pour ce soir, je crois que je ferai mieux de n'y pas recourir.

Annie resta, appuyée au chambranle de la porte ouverte sur le hall.

— Cousine Zite, dit Harry, vous avez vingt ans, moi aussi; c'est-à-dire que j'en ai presque vingt et un. Je vous ai toujours aimée; devant votre sœur, qui est à présent votre seule proche parente, je vous demande si vous voulez être ma femme?

Zite le regarda, avec un mélange singulier d'affection, de pitié, de dédain, et secoua négativement la tête. Harry ne se laissa pas décourager pour si peu.

— ■ Je sais, dit-il, que ma situation n'est pas faite, que j'ai devant moi de longues années de travail et d'étude avant d'arriver. Qui donc a jamais pu, en notre Amérique où nous n'avons pas de traditions comme en Europe, se vanter de connaître à fond le métier d'architecte avant trente ans? J'ai donc une dizaine d'années de travail et d'épreuves devant moi. Mon père et ma mère me donneront une pension, large pour moi seul, étroite pour deux; mais je me croirai riche, si vous voulez la partager avec moi, cousine Zite. Et ils ne diront pas non, je suis sûr de ce que j'affirme. Et nous passerions nos vacances chez mes parents à La Ferme, là-bas, auprès du village de Lachine, sur le Saint- Laurent... Nous serions très heureux, dites? Et Annie viendrait à La Ferme, chez maman?

Annie, appuyée au chambranle, avait posé sa joue contre le bois, et ses larmes coulaient silencieusement jusqu'à terre le long d'une rainure. On ne l'entendait pas seulement respirer.

Zite regarda son cousin avec des yeux profonds, si noirs qu'ils semblaient deux portes ouvertes sur la nuit.

— Non, Harry, dit-elle. Dans dix ans, j'aurai trente ans. J'aurai perdu, si je vous accepte, dix ans de ma vie, à attendre...

— Attendre quoi? s'écria Ilarry en levant les bras au ciel.

— La fortune, le luxe, la vie, enfin.

— Et l'amour, vous le comptez pour rien?

— L'amour n'est pas tout. La misère est pire que tout.

— Ce n'est pas la misère que je vous offre, fit Ilarry blessé.

— La médiocrité, alors. Je veux vivre, vivre, vivre!

Elle avait répété trois fois ce mot, avec une intensité croissante. Il la regardait comme un homme éperdu. Etait-elle si différente de ce qu'il l'avait jugée?

Un bruit léger, soupir ou sanglot, le réveilla de ce qu'il était tenté de croire un mauvais rêve.

— Annie, fît-il en se retournant, surpris, vous pleurez?

— • Parce que vous avez de la peine, mon bon cousin Harry, répondit l'enfant en se rapprochant courageusement de la zone lumineuse.

Elle avait essuyé ses yeux, étouffé ses sanglots; elle resta debout, les mains pendantes, immobile et silencieuse. Zite se mordait les lèvres et tiraillait l'ourlet de son mouchoir...

D'un coup de main vigoureux le jeune homme rouvrit le vélin qu'il plaqua sur la table.

— • Je ne me tiens pas pour battu, dit-il d'une voix raffermie. Il y a les autres argum^ents... Nous en reparlerons. A présent, aux affaires sérieuses. L'oncle John Lewis Bruce m'a chargé d'une mission de confiance. Je dois m'assurer si vous êtes réellement aussi jolies, aussi bien élevées, aussi décoratives, en un mot, que le prétend la voix publique.

Il leva les yeux sur les jeunes filles, et, leurs nerfs surexcités les poussant, ils partirent ensemble d'un fou rire.

— Il faut croire, reprit Harry quand il put parler, que l'oncle se fie à mon sens esthétique! et si la voix publique a eu raison, si ma voix, à moi, vient la corroborer, — n'est-ce pas que je parle bien? l'oncle en serait ravi! — je dois vous offrir, de sa part, d'aller vivre auprès de lui, et de sa femme, dame Laure née Saint-Mesmin, ma respectable et parfaite tante.

— Ce n'est pas possible! fit Zile à qui l'air manquait.

— Que je sois choisi pour cette mission délicate? J'avoue que c'est assez drôle. Mais remarquez que de toute la famille, je suis le seul à Montréal; et, quoique Lachine ne soit pas loin, ce n'est pas facile de faire se mouvoir mes vénérables parents. Or, j'ai dit. Que répondez-vous?

— Nous acceptons! cria Zite dans un transport de joie.

— Vivre chez les autres? insinua doucement Annie. Tu n'aimerais pas mieux l'indépendance chez nous?

— Avec du pain sec? fît Zite dédaigneusement. Tiens, tu n'auras jamais que des goûts de Cendrillon!

— Pas si sotte, Cendrillon! dit Harry en souriant avec bonté à la pauvrette. Et pas malheureux, le prince qui ramassa la pantoufle. Eh, Annie, dites, qui ramassera votre pantoufle?

— Personne, mon cousin, fit-elle d'une voix ferme.

Il la regarda non sans étonnement, puis se leva.

— Alors, dit-il, j'écrirai demain à l'oncle Bruce, sur du papier moins colossal, car celui-là ne se fabrique que pour son usage; et en attendant, je vais voir tirer le feu d'artifice...

Au même instant, le tonnerre des bombes et le crépitement des fusées remplirent l'espace en faisant trembler la maison.

— Oh! Ilarry, vous avez mancjué le feu d'artifice, à cause de nous! dit Annie avec regret.

— La belle affaire! j'en verrai d'autres. Je m'cs- ((uive, avant que les rues grouillent de monde. Bonsoir, princesse Zite! Bonsoir, Cendrillon Cadette! Vous ôtcs une bonne petite fille, vous savez, et je vous aime bien!

Il s'esquiva en effet et arriva sur la grande place juste à temps pour recevoir sur les épaules les baguettes de la pluie d'étoiles du bouquet.

Ce soir-là, Annie fît une longue prière pour le bonheur de son cousin Harry; mais elle n'osa pas demander au bon Dieu qu'il épousât Zite, parce que, elle le savait, avec Zite, Ilarry ne serait pas heureux.

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