OU L'AMOUR PREND LE PAS SUR LA VENGEANCE
Ainsi que cela avait été convenu entre les deux voyageurs, à la tombée de la chaleur, c'est-à-dire vers les trois heures de Taprèsdinée, le docteur Francis de Verdières prit ses armes et sortit du campement.
Le capitaine faisait sa sieste.
Quant à l'Oiseau- Jaune, après avoir écouté avec la plus grande
attention les paroles du docteur qui venait de le prévenir qu'il ne
rentrerait pas avant cinq heures du soir; quant à l'Oiseau- Jaune,
il avait l'air fort occupé.
Il allait, il venait. Il se donnait grand mal, en apparence, pour réparer les harnais endommagés des chevaux et les sangles delà
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mule chargée du transport des bagages; mais à peine le docteur s'élait-il éloigné et avait-il disparu dans les broussailles dans la direction de la rivière, que le chasseur laissa là sangles et harnais, et se mit à la poursuite, afin de bien s'assurer que M. de Verdières s'éloignait réellement, el ne jouait pas au plus fin avec lui.
Dix minutes plus tard, l'Oiseau-Jaune était de retour. H avait acquis la certitude que le docteur n'avait conçu aucun soupçon et s'était véritablement mis en chasse.
Le Canadien s'approcha alors de la tente-abri sous laquelle le capitaine s'était retiré, aussitôt, après le déjeuner.
— Eh bien! lui demanda Gaston, en se mettant sur son séant, dès qu'il l'aperçut, sommes-nous seuls?
— Tout ce qu'il y a de plus seul, capitaine, répondit le guide avec ce sourire narquois qui lui était particulier. Le docteur est en chasse, et tenez, ajoula-L-il, il vient déjà probablement de met Ire bas une pièce de gibier quelconque.
En effet, une détonation lointaine, répercutée par les échos, avait faiblement résonné aux oreilles des deux hommes,
— Nous sommes libres, continua le Canadien, au moins pour deux heures. Il ne reviendra que vers les cinq heures.
— Allons je suis tout à votre disposition, mon ami; parlez, «el si je puis vous être utile, comptez sur moi.
Le chasseur hocha négativement la tête.
— Je vous remercie, capitaine, dit-il; mais, dans tout ce que
j'ai à vous dire, je ne suis en jeu d'aucune façon, c'est vous seul que cela regarde, vous seul ! Votre serviteur n'y est pour rien.
— Moi? fit le jeune homme avec surprise.
— Oui, capitaine, vous-même.
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— Je ne vous comprends pas.
— Je le sais bien; aussi, avec votre permission, je vais m'explique]' de façon à ce que vous soyez au courant de la chose.
Puis, retirant de la poche de côté de sa blouse les papiers que, la nuit précédente, il avait enlevés au Danite, après l'avoir poignardé, el présentant- ces papiers au capitaine :
. — D'abord veuillez prendre connaissance de ces paperasses ; je vous dirai ensuite de quelle manière elles sont tombées entre mes
mains.
— Qu'est-ce que cela? demanda ^!^1| le capitaine en avançant machinalement le bras pour recevoir les pa- \C piers.
— Lisez, dit laconiquement le chasseur.
Il y eut un assez long silence.
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Le capitaine parcourait les papiers que lui avait remis le chasseur. Le Canadien, les deux mains croisées sur l'extrémité de son rille, dont la crosse reposait à terre, attendait l'œil pensif et la lèvre railleuse.
Enfin, le capitaine releva la tête, et fixant un regard interrogateur sur le Canadien:
— Cet homme est donc un traître? murmura 4-il en frémissant.
— En doutez-vous encore? répondit l'autre avec un imperceptible mouvement d'épaules.
— Oui, dit nettement le jeune homme, oui, j'en doute, parce
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que toute action, bonne ou mauvaise, a toujours une cause ou un but, et que, dans cetle circonstance, les deux m'échappent; je nie le motif, je cherche le but, je ne les vois pas.
— C'est-à-dire que vous ne les voyez pas encore; attendez, vous les verrez .
— C'est vrai; j'ai fait connaissance du docteur àSan-Francisco, le hasard nous a mis en présence. Nous nous sommes liés comme deux compatriotes, qui se rencontrerai en pays étrangers, qui ont à peu près les mêmes goûts et appartiennent à la même classe de la société, le font ordinairement; nos intérêts n'ont ou du inoins ne doivent avoir. rien de commun; il ne sait rien de mes affaires, comme, de mon côté, j'ignore tout des siennes; je cherche vainement quels motifs il pourrait avoir pour me nuire. Il n'en existe pas.
— Il en devrait être ainsi, capitaine, si le docteur ne vous connaissait pas, lui, depuis plus longtemps que vous ne le supposez .
— Vous vous trompez, mon ami; je n'avais jamais entendu parler de lui avant notre rencontre fortuite h San-Francisco.
Le Canadien eut un sourire ironique.
■ — Ecoutez-moi, monsieur, dit-il; aussi bien, j'ai l'ordre de vous instruire, et cet ordre, je l'aurais exécuté depuis longtemps déjà, si voire ami, ajouta— l-il, en appuyant avec intention sur ces deux derniers mots, n'avait pas exercé sur moi une surveillance aussi active.
— Pardieu, mon ami, ce que vous me dites me surprend de plus en plus, et prend pour moi les proportions d'une charade que je ne serais pas fâché de deviner. Parlez ! parlez !
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— Je ne sais pas ce que vous entendez par le mol charade, capitaine, mais voici les faits dans toute leur simplicité : je vous
jarantis leur complète exactitude.
— Je dois, tout d'abord, vous avertir que, malgré les insinuations plus ou moins malveillantes du docteur, j'ai en vous la plus entière confiance; je vous crois un honnête homme.
— Je vous remercie, monsieur; bientôt vous aurez la preuve que vous ne vous trompez pas.
Lorsque vous avez résolu de faire une excursion dans le pays des Mormons, et que vous avez cherché un
guide, ce n est pas le hasard qui m'a
placé sur voire route; un homme,
auquel j'ai de grandes obligations, et
qui a tout pouvoir sur moi, m'a
donné Tordre de me faire agréer par
vous, et d'entrer à tout prix à votre
service; aussi, vous vous souvenez
que je n'ai pas été exigeant, et que
j'ai accepté, sans les discuter, les conditions que vous m'avez faites.
— Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais quel est cet homme dont vous parlez ?
— Un de vos amis les plus intimes, capitaine, j'en suis certain, bien qu'il me soit défendu de vous révéler son nom.
— Hein ! Voilà un ami bien mystérieux, dans un pays où je ne suis que depuis quelques mois à peine, et où je ne connais personne.
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