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LE LICENCIE DON PABLO YANEGAS

Depuis quelques années, on ne peut assister -à une conférence publique ou à une réunion de savants sans entendre proclamer bien haut et répéter jusqu'à satiété cette phrase ronflante dont les journaux se sont emparés et ont fait un de leurs plus beaux clichés:

« L'application de la vapeur et de -' l'électricité ont .changé la face du monde; les barrières qui séparaient les peuples sont enfin

tombées, toutes les nations, réunies les unes aux autres par leur intérêt commun, ne formeront bientôt qu'une seule famille; grâce à la vapeur et à l'électricité, la civilisation pénètre partout, le progrès a tué la barbarie. »

Cela serait magnifique, si c'était vrai; malheureusement il n'en est rien.

Les relations sont devenues plus faciles, les moyens de locomotion et de communication plus rapides, mais voilà tout; les choses sont toujours au même point; malgré les efforts tentés par une foule de savants et de voyageurs pour les faire connaître, certains pays sont encore aussi inconnus aujourd'hui qu'ils l'étaient il y a soixante ans, et cet état de choses durera bien longtemps encore.

Le vieux monde s'est modifié jusqu'à un certain point, cela est vrai, mais les haines existent toujours aussi vivaces; nos superbes inventions n'ont produit qu'un résultat : rendre les guerres plus rapides, plus meurtrières et surtout plus implacables; l'Europe tout entière est devenue un immense camp retranché.

Les autres parties de notre globe sont restées au même point; sauf les Etats-Unis, l'Amérique est toujours aussi loin de nous, non pas peut-être comme distance, mais comme mœurs et comme coutumes.

Le progrès opéré depuis cinquante ans ira pas dépasse une certaine couche de la société, la masse est demeurée plongée dans la même ignorance.

L'Amérique,' pour elle, est peuplée de sauvages avec des plumes sur la tête; des arcs et des flèches .

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Qui dit Américain dit sauvage, jaune rouge ou noir, on ne sort pas de là.

On en est resté en France aux Incas de Marmontel. Rien ne saurait changer cette croyance.

%f $ Comment réagir contre cela?

Depuis quelques années, on commence à s'occuper sérieuse-. ment parmi les savants des origines probables de l'Amérique; si elle élail connue des Anciens, si précédemment elle a eu comme le vieux monde de grandes civilisations..

^| trouvai mêlé indirectement Lors de mon premier séjour à Buenos-

Àyres, et dont les prolégomènes ont un rapport direct avec ce que

De retour en France après l' expédition du Mexique, généraux, ^f

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officiers et soldats étaient plus convaincus que jamais de l'idio- .

tisme et de la barbarie des Américains. /-I

Quant on leur disait: « Eh bien! que pensez-vous des Mexi- ;Ag

cains? »

Ils répondaient inévitablement : ce Ce sont des brutes et des ;?|

sauvages. »

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Toutes ces questions sont fort graves et surtout fort intéressantes, et il serait certes fort à désirer que Ton réussit aies élu- ^|

cider, en soulevant le voile épais qui, jusqu'à ce jour, a caché le ' |

passé de cette partie du globe si digne d'intérêt à tous les points t de vue.

À ce propos, je me souviens d'une aventure à laquelle je me

je viens de dire. .

Buenos-Ayres jouit d'une immense réputation d'esprit, de sa- ;|

voir et de haute civilisation dans toute. l'Amérique du Sud; ses habitants peuvent marcher de pair avec les Parisiens, auxquels, ils

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!||y . ressemblent beaucoup plus qu'on ne le suppose; c'est un peuple

§§1;/ primesautier, railleur, sceptique, intelligent., instruit, bon et

aimable au plus haut degré.

qjfff Chacun de mes séjours dans ce délicieux pays, pendant le cours

cle mes longs voyages à travers le monde, m'a laissé au fond du cœur un bon et précieux souvenir.

p: Il y a près de trente-cinq ans aujourd'hui que la conversation

que je veux rapporter a eu lieu devant moi, et elle esL aussi pré-

$Sji|£ : V sente à mon esprit que si je l'avais entendue il y a huit jours.

yijfj: J'étais venu de San lia go-de-Chili, capitale du Chili, à Buenos-

|fjf Àyres, en franchissant les Cordillères et traversant les Pampas

dans toute leur longueur; le trajet s'était effectué en deux mois et quelques jours, en caravane, bien entendu, car à cette époque

$f aucun voyageur ne se hasardait à franchir isolément une distance

M, aussi considérable, il en est probablement encore de même au-

III . jourd'hui que les périls de ce voyage ont plutôt augmenté que

ifc diminué.

||C J'étais porteur de lettres de recommandation, ce viatique

obligé de tout voyageur, pour plusieurs personnes bien posées et

É • avantageusement connues à Buenos-Ayres.

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|ij| ; Pablo Vanegas.

Parmi ces lettres, il y en avait une adressée au licencié don

Ce licencié don Pablo Vanegas était un homme de cinquantecinq à soixante ans, de taille moyenne, un peu replet, aux traits |-\ fins et doux et à la physionomie intelligente et bonne; il avait le

front large, le regard rêveur, la bouche spirituelle; c'était un savant; il jouissait d'une énorme réputation à Buenos-Àyres, où

I);-; chacun l'aimait et le respectait.

Il avait porté les armes avec distinction dans sa jeunesse et avait été un des plus braves soldais et un des plus brillants officiers de la guerre de l'Indépendance.

Il avait tout quitté pour se dévouer à l'indépendance de son pays, mais, lorsque Buenos-Àyres eut réussi à se soustraire enfin pour toujours au joug odieux que l'Espagne faisait peser sur elle, don Pablo Vanegas abandonna la carrière militaire où cependant un bel avenir lui était réservé, et revint tout naturellement à ses chères études, qu'il n'avait interrompues qu'à contre-cœur, et que depuis il n'abandonna plus, se désintéressant complètement et de parti pris des affaires publiques.

Don Pablo Vanegas, sur la présentation de ma lettre, me reçut de la façon la plus affable cl m'ouvrit toutes grandes les portes de sa maison.

Cette maison, modeste comme celle de Socrate et que je vois encore dans mes lointains souvenirs, servait alors de rendez-vous, non seulement à (oui ce que Buenos-Àyres' renfermait d'hommes distingués dans les sciences, mais encore aux savants et aux voyageurs étrangers qui affluaient alors comme aujourd'hui dans la République argentine.

Je ne tardai pas à devenir un des habitués les plus fidèles des terLulias du savant et aimable licencié don Pablo Vanegas; ces tertulias avaient lieu trois fois par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi.

Les réunions étaient nombreuses et surtout choisies; on causait

S de tout et de bien d'autres choses encore; la conversation roulait

Ij particulièrement sur l'Amérique, son histoire, son ancienneté, sa

1 civilisation, etc. Souvent le licencié don Pablo Vanegas prenait la

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