LOUIS
Cependant Louis voulut essayer une dernière fois de les dissuader de leur dessein:
— Chères demoiselles, leur dit-il, jouez avec ces armes et prenez garde de vous blesser en les maniant; mais, au nom du
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Lisbelh lui cria rageusement :
— Monsieur Louis I
— Chère Lisbelh? Qu'y a-L-il?
— Vous n'êtes qu'un lâche.
— Merci bien, fît-il en riant.
Les gambucinos, qui venaient d'entendre la vigoureuse interpellation de la jeune fille, l'imitèrent à gorge déployée. Lisbelh ne se déconcerta pas.
Elle continua :
— Vous serez libre de vous cacher, Monsieur, et de mériter ainsi la confiance que mai Ire Pierre a mise eu vous. Mais, Jeanne cl moi, nous sommes résolues, en cas d'attaque, à ne pas faire comme les héroïnes de Cooper, qui se trouvent mal au premier coup de feu.
— Lisbelh, permettez -moi. . . interrompit le jeune homme d'un ton suppliant.
— Rien ! je ne vous permets rien. . . que l'obéissance la plus absolue à notre dernier désir. Nous ne vous rendrons ces armes sous aucun prétexte. Vous n'en manquez pas et soyez tranquille, à l'occasion, nous nous en servirons tout aussi bien que vous.
— Je n'en doute pas, repartit Louis, n'osant même plus risquer un sourire moqueur en face de l'indignation et de la colère croissante de celle qu'il aimait; aussi ne vous désarmer a-l-on pas. . .
— C'est bien heureux !
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Ciel, si l'heure de la lutte arrive, mettez-vous à l'abri et gardez- Hf
vous bien ...
Jeanne ne répondit qu'en faisant un haul-la-têle de dédain et de refus .
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— Mais, promettez-moi, si par malheur nous sommes attaqués de ne point vous exposer aux premiers coups de feu ...
— Je ne promets rien.
■ — ■ Je m'engage pour elle, fit Jeanne sérieusement ... Si nous tenons à conserver ces armes, c'est que, même en admettant que nous ne vous soyons pas d'une grande utilité dans la défense du campement, nous voulons rester maîtresses de notre vie.
— C'est cela! fit Lisbelh; il faut tout vous expliquer, à vous, méchant.
Elle tendit sa main au jeune homme, qui la couvrit de baisers*
Jeanne continua :
- — Nous ne nous exposerons plus aux mains des misérables qui voulaient nous vendre. Plutôt la mort mille fois! En dernière ressource, ma chère Lisbeth et moi, nous saurons nous la donner.
— Oui.
— Nous n'en viendrons point là! essaya de faire gaiement Louis, qui attendait de plus en plus impatiemment le retour du roi des placères. Je suis convaincu que nos ennemis n'ont point encore retrouvé notre piste. . . et. . .
En ce moment, le cri du coyotle se fit entendre du côté de l'accore qui s'avançait dans le lit de la rivière.
Tous furent sur pied en un instant.
Louis prêta l'oreille, en invitant, par un geste expressif, ses compagnons au silence le plus absolu. • - -
Le cri retentit une seconde fois.
- — Alerte! dit Louis. . . Voyez, un de vous. . . -
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Les jeunes filles se retirèrent à l'écart. " ~ #
Plusieurs aventuriers se penchèrent sur la lèvre de l'aecore.
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— Répondez au signal, ordonna Louis.
L'un d'entre eux lui obéit- Il répondit au signal, tout en faisant doucement glisser son lasso dans l'abîme .
Le lasso se tendit.
Les gambucinos le retinrent de toutes leurs forces.
Un homme montait le long de la corde 1 en due.
L'attente ne dura pas longtemps.
Au bout de deux minutes, un homme apparut.
On l'aida.
Cet homme élail Joe Smitl.
Une fois qu'il se trouva sur Je sol, il se détira les membres, et, se dirigeant vers Louis, qui brûlait de l'interroger sur le résultat de ses démarches :
— Maître Pierre est-il de retour? lui demanda- t-il.
— Pas encore ! répondit Louis.
— Où est-il! Vous en doulez-vous?
— Non.
— Depuis, combien de temps est-il absent?
— Depuis plus de deux heures.
L'aventurier réprima un geste de désappointement.
— Qui commande? demanda-t-il. C'est vous, n'est-ce pas. Monsieur Louis?
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— Moi.
— Les danites sont à peine à une demi-lieue ; je les ai dépistés, ils viennent en file indienne; ils sont nombreux et résolus; avant une demi-heure vous serez attaqués. Combien êtes-vous ici?
— Quinze.
— Hum! Enfin, la position est bonne; vous pouvez tenir longtemps; laissez-les s'engager, et ne tirez qu'à coup sûr. •
— Est-ce que vous ne demeurez pas avec nous?
— Non; ces démons sont rusés, mais je veux leur -- montrer que je suis plus fin qu'eux. Àvez-vous des fusées, ici?
— Oui; tenez, là; prenez-en,
— Bien; si vous vous voyez sur le point d'être -forcés, lirez-eii une; si vous voyez deux fusées s'élever dans la plaine,- sautez. pardessus les retranchements et chargez bravement.- Esl-Cè convenu?
— Comptez sur nous. *■...."./
— De votre côté, comptez sur moi. Adieu.
Sans plus de paroles, l'aventurier saisit le' lasso et se laissa
glisser dans l'abîme. '
Louis était' transfiguré : l'annonce positive d'un danger prochain avait banni toute inquiétude de son cœur; homme de guerre avant tout, la bataille était son élément. Renseigné sur. le plan de l'ennemi, sachant qu'il avait des alliés au dehors, il envisagea froidement la situation et la vit sous son véritable jour, c'est-àdire, plutôt bonne que mauvaise, et il prit ses mesures avec cette liberté d'esprit et cette insouciance joyeuse qui caractérisent les marins à l'heure du péril.
Les feux furent éteints, les barricades renforcées et les aventuriers placés derrière, couchés à plat ventre et prêts à faire feu à I
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travers les branches des arbres qui leur formaient un abri presque impénétrable.
Par un hasard singulier et qui frappa F esprit superstitieux des aventuriers, les nuages qui, jusqu'alors, avaient couvert le ciel, furent tout à coup balayés par un coup de vent; la nuit, de sombre qu'elle était, devint claire, éloilée et presque transparente dans sa . limpidité.
Les deux jeunes filles s'étaient presque, malgré Louis, improvisées ses aides de camp; les gambucinos, attendris par le courage de ces deux frôles enfants, les félicitèrent de leur résolution, et leur jurèrent de se faire tuer jusqu'au dernier plutôt que de reculer d'un pouce.
La défense était solidement organisée; les aventuriers attendirent bravement l'attaque.
Vainement Louis supplia les jeunes filles de s'abriter sous l'enramada.
— Je suis votre fiancée, lui répondit Lisbeth, je veux être digne de vous.
— Moi, dit Jeanne avec sa touchante douceur, je veux, lorsque Gaston entrera dans le camp, être la première personne qu'il aperçoive.
Que répondre à de telles paroles? Rien; c'est ce que fil Louis, qui, du reste, était intérieurement charmé de les voir si braves, et se réservait de veiller sur elles.
Cependant, depuis quelques instants, les gambucinos, toujours aux aguets, semblaient apercevoir un mouvement insolite dans les hautes herbes, qui se baissaient et se rédressaient successivement dans une direction opposée à la brise. Ce mouvement, à
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peine appréciable d'abord, se faisait de plus en plus sensible au fur et à mesure qu'il gagnait sur la pente de la colline. — Feu! cria toul à coup Louis.
Huit coups de feu éclatèrent, ne formant qu'une seule détona- " : ->j
lion.
Alors il arriva ce qui arrive toujours en pareille circonstance: les danites, surpris lorsqu'ils croyaient surprendre, eurent un moment d'hésitation; mais ils étaient trop braves pour reculer. Se voyant découverts, ils cessèrent de ramper, se relevèrent tous à la fois, et s'élancèrent au pas de course vers les barricades, en poussant un formidable hurrah! Mais les gambucinos avaient eu le temps de recharger leurs armes; une décharge, faite h bout portant, arrêta net les assaillants, qui se dispersèrent pour s'abriter. Les deux décharges avaient été meurtrières; plusieurs Mormons gisaient sur le sol, morts ou dangereusement blessés. ^
Les assi égés seuls avaient ti ré j usquedà ; mais bientôt les danites engagèrent un feu de tirailleurs, s'avançant d'arbre en arbre, de buisson en buisson, et rendant ainsi plus incertain le feu de leurs adversaires.
Ceux-ci, par Tordre de Louis, ne tiraient que lentement, à coup sûr, et sans se démasquer, autant que possible; cependant, deux ou trois d'entre eux avaient déjà été grièvement blessés. Les
jeunes filles, sans parailre se soucier du danger, les avaient en- f
levés et portés sous Tenramada.
Malgré le feu continu et bien dirigé des gambucinos, les danites avançaient toujours; vingt pas à peine les séparaient de la barri- -I
cade, un assaut était imminent..
Louis se préparait à avertir ses amis du pressant besoin qu'il . ;J
avait de secours, lorsque tout à coup il aperçut deux fusées s'élever dans les airs, et de grands cris résonnèrent au bas de la colline. Les danites étaient pris entre deux feux; ils comprirent le danger qui les menaçait, et se réunissant, formant une masse compacte, ils se ruèrent avec furie sur la barricade/
Leur élan fut si terrible que, malgré la défense acharnée des
gainbucinos, la barricade fut franchie, et un combat corps à Corps s'engagea entre les deux parties.
M. de Verdières, toujours en f^-S? avant de ses compagnons, com-
battait comme un lion, brisant ou renversant tout ce qui se trouvait sur son passage. Louis, de son côté, faisait des prodiges de valeur.
Tout à coup, le docteur poussa un cri de joie; il venait d'apercevoir les deux jeunes filles placées derrière le capitaine qui les défendait, et qui essayait de leur faire un rempart de son corps.
Le docteur bondit sur elles avec une fureur irrésistible : c'en était fait des jeunes filles; enlacées dans les bras l'une de l'autre, résolues à mourir, elles ne tentèrent pas une fuite impossible.
Soudain, M. de Verdières tomba sur un genou, avec un cri de rage; une balle lui avait brisé la jambe. Trois hommes ou plutôt
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trois démons, noirs de poudre, devançant leurs compagnons, se ruèrent sur lui.
Ces trois hommes étaient Gaston, Pierre et l'Oiseau- Jaune.
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Les jeunes filles, saisies clans leurs bras robustes, furent entraînées dans l'enramada, devant laquelle Gaston et Louis se placèrent, les revolvers aux poings, sûrs désormais de la victoire.
L'Oiseau-Jaune, avec ce sang-froid qui ne le quittait jamais.
s'était penché sur le docteur; il se préparait à le garrotter. Celuici., à demi évanoui, fixait sur lui un regard d'une expression étrange.
Le Canadien murmurait à part lui des paroles entrecoupées.
— À quoi bon le laisser vivre? disait-il, c'est un Français, après tout; sa lion le me crève le cœur !
El se penchant à son oreille :
— Voulez- vous êlre pendu comme un chien galeux, lui dit-il à voix basse, ou préférez-vous mourir en soldat?
M. de Verdières se redressa, ouvrit des yeux hagards.
— Je veux mourir vengé, fit-il; puis, par un effort suprême, il saisit un pistolet touL armé, à sa ceinture: « Â loi, chien maudit! » cria-t-il, et il déchargea son arme sur- le Canadien. Bien prit à ce dernier d'être sur ses gardes.
La balle, mal dirigée, ne fit au chasseur qu'une légère blessure, grâce à un léger mouvement adroitement fait par lui.
— Àh! c'est comme ça, dit l'Oiseau-Jaune avec mépris. El moi qui voulais le tuer pour l'empêcher d'êlre pendu! C'est du propre! soyez donc compatissant et bon Français,
Et, sans plus s'occuper du docteur, qui, épuisé par cet effort suprême, était retombé évanoui, il se rejeta dans la mêlée où les siens venaient de reprendre l'avantage sur tous les points.
Le combat finissait par une horrible boucherie; les danites, serrés les uns contre les attires, refusèrent toute capitulation.
Ils se firent tuer, tous jusqu'au dernier, sans pousser un cri, sans jeter une plainte, avec le sombre fanatisme qui caractérise les sectaires, mais ils vendirent chèrement leur vie. Plus de la moitié des gambucinos succombèrent dans cette lutte insensée et
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inutile où les uns luaienl par rage, les autres se faisaient tuer par fanatisme.
Joë Smith avait attaqué les Mormons laissés à la garde des chevaux; il les avait massacrés sans pitié, sans merci!
Toute celle troupe si brave fut détruite en moins d'une heure: pas un Mormon ne survécut à cette épouvantable défaite; pas un d'entre eux ne rentra l'annoncer aux Saints du dernier jour. Seuls, maître Strogg et sa digne épouse firent leurs petites affaires; méprises par les deux partis, ils dévalisèrent les morts, et, le combat
fini, disparurent sans qu'on songeât à les poursuivre. Seulement -?|
mislress Lowe perdit sa pipe dans la bagarre.
Lorsque, huit jours plus lard, les aventuriers arrivèrent en vue de San-Francisco, Pierre prit congé de ses amis.
— J'ai accompli ma promesse, dit-il à Louis; vous et votre
ami, vous êtes libres, heureux; vous n'avez plus besoin de moi, je ,|
pars.
Tous ceux auxquels il avait rendu de si grands services l'entourèrent alors; ils le supplièrent vivement de rester avec eux. Le roi des placères d'or se refusa à toutes leurs instances.
— Ne craignez-vous pas la vengeance des Mormons? lui dit Jeanne en frissonnant. Nous ne nous pardonnerions pas s'il vous arrivait malheur. Venez avec vos amis. Venez, maître Pierre.
— Non, dit-il, ils n'oseraient; laissez-moi aller : le désert me réclame; ne suis-je pas le roi des placères? Puis-je abandonner mon royaume et mes sujets? Non, ajoula-t-il en souriant, vous
n'insisterez pas. Si je vous suivais, vous auriez bientôt assez de ma |
royauté détrônée, et qui sait? Peut-être un jour vous en voudraisje de ni avoir arraché à ma vie aventureuse, aux grandeurs de la
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nature, à tout ce qui fait l'homme fort et bon. Adieu, jeunes filles, adieu, jeunes hommes; la vie des cités A r ous appartient. Vivez heureux, et pensez parfois au gambucino qui sera toujours votre ami par le souvenir.
L'Oiseau-Jaune et les gambucinos s'étaient éloignés à sa suite . Le lendemain du jour où les quatre jeunes gens s'embarquèrent pour la France, le docteur Francis de Verclières fut trouvé étranglé dans la prison où on l'avait enfermé, sur Tordre du consul f rançai s , On ne sul jamais si celle mort était le résultat d'un suicide . À San-Francisco, tout le monde connaît celte histoire. Nous n'avons changé que les noms et la date.
Nos principaux personnages vivent aujourd'hui heureux en France.
Si ce livre tombe sous leurs yeux, comme cela est probable, ils se reconnaîtront et souriront sans doute, au souvenir des malheurs passés.
Rêve d'infortune que leur félicité présente leur a fait oublier, qui, lorsqu'ils le voient repasser devant leurs yeux, double celle même félicité.