DO0BLETTE
Montrez donc par expérience
Ce que savez , bongré mon ame...
Dire continuait à vanter son savoir-faire et ne faisaitrien; Doublette se fâchaitde ses promesses vides :
Cà , comment vous nommez-vous ?
DIRE
Dire.
DOUBLETTE.
Dire ! Notre-Dame ! quel hôte !
Videz tôt , jouez de la botte ; Dire ne sert rien en tel cas.
Sans rien faire vous êtes las ; Quoi I vous n'êtes qu'un blasonneur I
Elle chassait Dire honteiifiemeiit, et appelait Faire, qui justifiait son nom nutrementqne par des paroles. Tous deux s'efifei^rhai^nt dans la maison* les rideaux tirés, et le plus naïf dialogue initiait les spectateurs aux prouesses de Faire. Doublette ne cessait de s'écrier :
Mon ami , mon plaisant dorlot , Accolez-moi I
Raoullet-Ployart trompait la vigilance de Mausecret, et s'approchait en tapinois de la niche où Doublette n'épargnait pas les caresses à son galant.
DOUBLETTE.
Accolez là , là , mon ami î
RAO0LLET , à part.
Je n'y entends ni fa ni ml , Qu'est-ce là ? bongré saint RemlJ Ce jeu pas trop beau ne me semble !
Faire , surpris en flagrant délit, s'enfuyait par la fenêtre, et Doublette, sans coiffe, sans ceinture et sans patins, paraissait toujours masquée en présence de son juge :
Etes-vous courroucée à moi?
RAOULLET
Vois-]c pas bien ce (juc je vol ?
DOUBLETTE,
Et qu'avez-vous vu , Dieu merci ?
Certain roi est a^'cugle ainsi.
A ce vers, qui n'était pas dans la pièce, une rumeur sourde s'éleva des secrets , et le dragon de l'enfer écartant ses mâchoires armées de dents, vomit, au milieu d'un tourbillon de flammes bleuâtres et de fumée épaisse, non pas un démon cornu, mais M. de Orignaux qui s'élança sur le théâtre, et frappa de son bâton Doublette mal préparée à cette addition dans son rôle. Elle aperçut le roi des ribauds, dont la houppelande était en feu, et se précipita en ricanant dans la gueule du dragon. M. de Orignaux , emporté par son zèle à obéir aux commandemens du roi , avait traversé la tanière ensouffrée des diables. Les cris effrayés des spectateurs succédèrent aux rires fous que l'apparition de M. de Orignaux avait soulevés de toutes parts; les musiciens s'arrêtèrent : mais le danger fut aussitôt dissipé, et l'incendie éteint par le secours empressé des acteurs; le roi des ribauds , les habits brûlés et la peau roussie, se mit, en jurant Pâque-Dieu, à la poursuite de Doublette.
— Le diable m'emporte! dit le roi se levant avec emportement, j'ordonne que cet insolent et audacieux contaminatcur de l'honneur fémi-
nin soit en châtiment battu de vingt coups de fouet, et paie une amende au profit des pauvres.
— Ce joueur me plaisait fort, repartit la reine avec compassion s'adressant au duc de Valois; adonc j'intercéderai pour lui , ce gentil blasonneur, puni de dire vrai en cour. Qui est-ce?
— Mon grand page Balthazar Villon , répondit le duc qui l'avait reconnu à sa malice. Toutefois , ma très-amée dame , cette farce conclut sagement qui déclare en moralité,
Que les femmes , sans contredire , Aiment trop mieux faire que dire.
Cette nuit-là, Louis XII et la reine couchèrent au palais dans la chambre de Saint-Louis; ils dormirent bien.
Jamais noltlc liornmr np luisl le bon vin. Plil]oso))lier en vin non pn vain.
Fbancois Rabelais Paniagmcl.
Le lendemain de son entrée , la reine avait été habiter avec le roi et la cour les hôtels royaux des Toiirnelles et Saint-Pol , situés visà-vis l'un de l'autre dans la rue Saint-Antoine, composés d'un grand nombre de maisons , de chapelles, de tours, de préaux et de jardins, et occupant im immense emplacement depuis la rivière jusqu'à la muraille de la ville, derrière Sainte-Catherine. L'hotei Saint-Pôl , bâti et
embelli par Charles V, renfermait les liotelsde Sens, deSaint-Manr , du Petit-Miice,d'Étainpe8 et des Lions, que réunissaient des galènes peintes à fresques , des cours, des saussaies et des cerisaies. Cet immense do«naine, à peu près abandonné depuis plusieurs règnes , commençait à tomber en ruines . et déjà on pensait à le démolir poin* y percer des rues ; c'est là que furent logés les dames et seigneurs d'Angleterre , ainsi que les chevaliers étrangers que la publication des joutes attirait de tous les poirits de l'Europe.
L'hôtel des Tournelles, qui subsista jusqu'en 1 565 , époque où il fut rasé et vendu après la mort tragique de Henri II, tué dans un tournoi, a laissé si peu de souvenirs que le père Dubreul , lequel avait pu le voir dans sa splendeur, le confond avec l'hôtel Saint-Pol, et le savant Duchesne a commis la même erreur grossière, quoique l'hôtel d'Angouléme et d'anciens corps de logis indiquassent encore de son temps la place de l'hôtel royal des Tournelles, célèbre dans l'histoire depuis que le duc de Bedfort y fixa son séjour; il n'en reste aujourd'hui que de vieux murs récrépis et les noms des rues circonvoisines de la place Koyale, celles du Parc- Royal, du Foin et des Tournelles. Ce palais,
malsain à canso des égouts qui venaient aboutir le long de son enceinte, était, comme on l'a dit dans une autre description , dominé par une quantité de tours rondes et carrées, à créneaux et plate-forme , en dôme et en aiguille , couvertes de plomb, de tuiles et d'ardoises, avec force girouettes de figure bizarre aux armes de France; il contenait douze galeries, six chapelles, dix appartemens complets et beaucoup de grandes salles , entre autres celles Pavée ,de Briques et des Ecossais ; on juge de son étendue en apprenant qu'il avait plusieurs cours d'honneur, des étables, des préaux, des vergers , six jardins, deux parcs, le labyrinthe de Dédalus et une culture de neuf arpens. Le chancelier d'Orgemont avait fait édifier cet hôtel sous Charles V; son fils, évéque de Paris, l'avait vendu au duc de Berry en i4o4; le duc d'Orléans en était devenu ensuite propriétaire par échange; et pendant les guerres civiles et la régence d'Angleterre , le duc de Bedfort s'en empara, l'augmenta, l'enrichit d'ornemens , de dorures et de vitraux. On ne doit pas oublier les prodigieux fruits que son jardinier récoltait pour sa table. Enfin les rois Charles Vil, LouisXI, Charles VIII et Louis XII avaient établi leur résidence habituelle dans ce beau séjour, qui re-
levait du curé de Sainte-Catherine; ils vivaient là au milieu de leur capitale comme dans une maison de plaisance , cultivant leurs vignes et moissonnant leurs prés, environnés de leurs courtisans, de leurs valets, de leurs chevaux, de leurs chiens et de leurs oiseaux , toujours près de leur Bastille pour s'y réfugier contre les émeutes populaires.
Durant plusieurs jours le roi, malade autant d'esprit que de corps, pâlissant et s'amaigrissant, goutteux et fiévreux, se renfermait dans sa chamhre sans recevoir personne, excepté sa femme qui s'empressait de le quitter, son confesseur qui lui reprochait sans cesse son mariage , et M. de Longueville qui l'informait des moindres démarches de la reine. Celle-ci, épiée et inquiétée , accordait à peine au duc de Suffolk quelques mots et quelques regards où sa pensée secrète se révélait. Quant à M. de Valois, qui affectait de ne lui témoigner qu'une respectueuse réserve , elle avait pour lui ce dédain superbe qu'une femme montre à un homme qui rétrograde en amour, sans avoir subi un refus; et M. de Valois pourtant s'affligeait de ce qu'il p retrait pour de feintes apparences; car l'avis du roi des ribauds bientôt oublié, la prudence avait cédé au plaisir; heureusement Anne Boi«. 4
5o lE noi DES RICAUDS.
leyn avait recueilli seule les bénéfices de la reine. Les fêtes cojitiniiaient à la cour; les Anglais n'avaient qu'à se louer de cette somptueuse hospitalité, qui ne se sentait nullement de l'économie ordinaire de Louis XII. Chaque prince du sang offrait à son tour un banquet à la reine; ce n'étaient que danses et bals dans la salle des Ecossais, dîners et soupers dans la galerie de Flora, illuminations dans le labyrinthe; et parmi ces brillantes assemblées , refleurissait la galanterie chevaleresque du quatorzième siècle, M. de Valois y donnait l'exemple.
Le samedi, avant-veille du tournoi, à l'heure de vêpres, madame Marie, accompagnée seulement de la Marquise et d'Anne Boleyn , descendit à sa chapelle pour passer le temps et lire quelques prières : l'église autrefois était la distraction des princes, qui pouvaient du moins, en présence du Saint-Sacrement, se séparer en idée de l'importun cortège qui obsédait tous leurs pas. De là sans doute leur prédilection pour ces chapelles et ces oratoires attenant à leur chambre à coucher. La reine , livrée à des rêveries que son âme tendre et mélancolique aimait à nourrir , alla s'agenouiller sur un priedieu de bois de senteur sculpté, et continua ses fantaisies muettes en regardant la Vierge
lE ROI DES RJBA-llDS. 5ï
qui tient un enfant dans ses bras. La Marquise devinait le but de ces réflexions, qu'elle-même avait fait naître avec adresse ; et Anne Boleyn , parée avec plus de goût que sa maîtresse, ne songeait pas à lui présenter le livre d'heures relié en velours blea à fermoirs d'or. Tout à coup un bruit de pas circula sous les arceaux sonores ; Anne tourna la tête, vit le duc de Yalois , ne prit pas garde à un homme d'armes qui s'arrêtait derrière un pilier, rougit, sourit, et parut mécontente de n'être pas remarquée. Le duc s'avança résolument auprès de la reine , sans qu'elle fût avertie de son approche.
— Las! madame, lui dit-il à genoux sur la pierre, m'avez-vous donc condamné à mort après ra'avoir ressuscité du sépulcre?
— Sainte mère de Dieu ! s'écria la reine troublée à cette brusque allocution; c'est vous, M. de Valois ? Je cuidais ouïr la voix d'en haut , et suis du tout ébahie.
— Ah ! ma bonne et amée dame , que ne me nommez-vous encore votre beau-fils, ce bien cher nom que n'ai point démérité 1 Voici que j'enfreins ma foi de gentilhomme ; mais le souverain Salvateur me voudra excuser eu égard à mon amour réduit aux abois.
— Oui-dà,messire, je ne vous savais tel amour
LyiL LE ROÏ DES RIBAUDS.
à notre sainte religion , et vous gagnerez indulgences pour être en oraison dans ma chapelle.
— Ne feignez ainsi étranger mes paroles,
et déguiser la réponse Oh! non, ma tant
incomparable dame , reconfortez un petit voire désolé serviteur?
— Ma bienheureuse patrone vous reconforte ! i M . de Valois, déportez-vous de profanes discours en lieu sacré , ce pendant qu'on nous éclaire et entend.
— Vraiment , madame, vous n'aviez celte appréhension, quand M. deSuffoIk se recommandait à votre merci , parlementait avec vous à l'emblée et obtenait de douces privautés, ce qu'un amoureux eût souhaité pour unique soulas; toutefois ne me veux-je plaindre du partage.
— Sainte Marie î messire , quel jargon est-ce là? Voulez-vous me diffamer malement ? Que prétendez-vous de M. de Suffolk? Vrai est que j'admire votre outrecuidence.
— Foi de gentilhomme 1 ma très-excellente dame, j'ai garde d'écouter les rapports de malebouche et de faux-semblant ; sans doute, ce n'est que jeu de votre part pour mieux cacher ce qui est : ains pourquoi depuis trop long-temps me dénier le friand déduit que soûliez m'accorder en Abbeville?
— Mon immaculée patrone me délivre de ce vitupère et malin mensonge! Eh quoi! raillezvous, monsieur mon beau-fils? Quel déduit réclamez-vous que je sache ?
— Voici que je viole ma parole et votre souverain désir : octroyez-moi, s'il vous plaît, luie amoureuse nuit , comme avez daigné faire devers Abbeville-la-Pucel!e ?
— Mort de mon âme ! messire , ne vous jouez à me faire injure de la sorte? N'était la sainteté du lieu , je témoignerais hautement encontre si grief outrage. Je vous prie de reprendre ce propos, le roi présent, si l'osez. Demeurez céans avec fcrvens remords pour avoir offensé Dieu et Notre-Dame au ciel !
La reine se releva fièrement, lança un coup d'oeil irrité à M. de Valois stupéfait, fit un signç de croix comme pour chasser le démon , et, sans que le duc essayât de la retenir ou de la suivre, elle traversa la nef étroite, et oublia de tremper son doigt dans le bénitier, LaJMarquise l'accompagna seule, ÀnneBoleyn restait debout, frémissante et l'index posé sur ses lèvres; le duc n';tvait pas un regard ni une pensée pour elle, tandis que madame Marie s'éloignait rapidement; la porte se referma, puis se rouvrit , et en même temps un cliquetis de fer éveilla un soupir de
l'orgue; c'était le duc de Loiigueville qui sortit aussitôt. M. de Valois, qui ne l'avait pas reconnu, allait le joindre;raaisAnneBoleyn seprécipitasur son passage et lui baisa les mains avec frénésie.
— Ahl monseigneur, lui dit-elle d'un air de reproche suppliant et les paupières débordant de larmes , est-ce ainsi que tenez votre foi jurée ? Avez-vous cœur de me perdre en récompense de mon grand amour? Je vous cuidais meilleur gentilhomme ! Ingrat seigneur , vous m'ôtez à ce coup i'amitié et confiance de ma dame et maîtresse.
— Par ma fi! Annette, je suis déchu de ma noblesse , ayant forfait à mon serment ! Mais le diable , et non Dieu d'amour, me tenta, lorsque j'avisai ma mie seule en sa chapelle , et je n'ai pu me tenir de gourmander sa dureté, d'autant que je meurs vingt jours en çà par défaut d'accolade.
— Oui-dà , mon cher sire , pensez-vous que je sois moins chagrine de ne vous pouvoir bailler allégeance ? mais depuis que séjournâmes en la cité d'Amiens, les logemens furent préparés de manière que mon imaginative ne sut comme vous mener la nuit secrètement chez votre dame , ainsi que j'avais accoutumé au voyage d'Abbeville.
T^E ROr 1>ES PlBAl DS. 55
— Foi de gentilhomme! ma fille, Tenvie me vient d'avoir goûté ce plaisant fruit de liesse, et désormais ne puis jeûner en si bel appétit. D'ailleurs, pour me récréer et solacier , point n'avais tant seulement ce que mon cousin de Suffolk possède à la connaissance d'un chacun: sourires avenans, doux regards, recueil favorable , et le reste que je soupçonne de rage.
— Là , monseigneur, faut-il point abuser les langards, espies etraalveillansqui vous nuisent? N'appréhendez rien de milord Suffolk , lequel n'est et ne sera un obstacle à vos amours.
— Nonobstant, ma dame de merci me semble trop rigoureuse en ses bontés, puisque, la tenant toute nue dans mes bras, je n'ai point ouï son parler plus harmonieux que flûte et rebec ; la maligne devient-elle sourde et mute la nuit durant?
— Certes , les effets en ce cas valent mieux que paroles. Etiez-vous convenu ou non d'avoir bouche close et discrète, peur d'attirer quelqu'un au bruit? Le traité fut observé, sinon de votre part, mon très-cher et très-gracieux sei-
gneur?
— Gentille Anne, repartit le duc de Valois changeant le cours de ses idées et de l'entretien pour considérer la charmante fille qui lui sou-
56 LE ROI DES lUBAlJDS.
riait avec amour , aucunefois venant à t'arregarder, je pourpense à part moi au bienheureux serviteur que tu aimeras?
— Hélas ! mon amiable seigneur , le fait est que j'aime sans être aimée, et celui que je sers me navre incessamment des aiguillons de jalousie !
— Foi de gentilhomme! ma mie adorable , celui-là est indigne de tant d'heur, et volontiers vous prierais me recevoir à merci en son lieu et place pour dompter ma fidélité. Certes, madame Marie n'a point cet air accort, cette gracieuseté attrayante, ces yeux rians, cette fraîche bouche , ces cheveux dorés et le demeurant que nul ne voit.
— Sur mon âme! mon excellent maître, m'est avis que pourriez en témoigner plus sciemment qu'homme au monde !
— ■ S'il vous plaisait , mignonne , me bailler licence d'aimer avec espoir d'être secouru , je renoncerais à de plus hautes et moins duisantes accointances pour vous servir loyaument?
— Oh ! que n'avez-vous au cœur cette amitié
que feignez ainsi! Oh! mon bien-aimé sire
Mais vous êtes de naissance et de fortune le premier entre tous comme de vertu et de beauté; au contraire, moi petite, je n'ai aucun
Li: ROI DES RIBAUDS. S'y
de vos incomparables mérites, sinon votre ardeur, moins sujette à s'éteindre.
-- Anne mienne , voici que je te devrai plus d'heur que n'en eus précédemment à trop chérir ta maîtresse , laquelle a d'insignes défauts , savoir : le tétin gauche près de son compagnon , un vilain seing au dessous, et les jambes tortues...
— Voirement , vîtes-vous point ces belles choses sans luminaire? Or çà , messire, que sollicitiez-vous si bénévolement de votre reine tout à l'heure?
— Je la priais à mains jointes de me réserver une de ses nuits pour tempérer mon martyre, comme elle fit étant à Abbeville. Sans doute le péril est plus grand pour moi , puisqu'un dauphin de mon sang me pourrait ôter la couronne et l'apanage de France ?
— Çà , monseigneur , ce fut manifeste preuve d'amour; mais j'agirai de la façon que vous ni autre quelconque n'engendre un royal héritier au vieil sire Louis douzième.
— Foi de gentilhomme ! je vous rends grâce à l'avance de l'intention: car, de vrai, je fus moult imprudent de jouer au jeu d'amour le plus désiré royaume de l'univers.
— Persévérez en courage, M. de Valois, d'autant que cette nuitée la reine vous attendra en
SOU appartement pour réparer le temps perdu.
— Dis-tu vérité et ne moques-tu pas d'aventure? Je te nomme et déclare mon ange gardien et tutélaire; ce fait redouble encore mes tendresses envers toi.
— Adonc le Jacquemart de Saint-Paul ayant sonné l'heure après minuit, passez le pont-volant qui mène de l'hôtel d'Angouléme en l'hôtel de la reine; descendez, et tenez-vous coi en la salle basse contre la cour des Lions: je viendrai vous quérir, et là vous connaîtrez tout le mystère.
Anne Boleyn se détourna pour cacher son embarras et quitta précipitamment la chapelle, laissant le duc de Valois étonné de ces dernières paroles et impatient du rendez-vous promis.
Cependant Louis XII était renfermé seul avec le duc de Longueville, dans sa Chambre-aux- Joyaux, comme pour se distraire de ses ennuis et de sa maladie en contemplant les vastes armoires qui l'entouraient , pleines de vaisselle d'or et d'argent, de brocart et d'étoffes précieuses tissées en fil de métal, d'ornemens de chapelle, de couronnes et de paremens de sacre, d'échiquiers de cristal et de jaspe , de gros diamans et de pièces d'orfèvrerie offertes en don par les villes de France et les princes étrangers. Un vi-
LE ROI DES H1BA.UDS. 5q
trail peint d'un saint Éloi , à la livrée de France , éclairait d'un jour sombre cette vaste chambre, où reluisait l'intérieur des armoires entr'ouvertes. Louis XII, la tête pendante sur ses genoux rapprochés, oubliait les trésors amassés par dix rois et surtout par ses économies , pour écouter avec des mouvemens de désespoir et d'incrédulité, les confidences de M. de Longueville, qui se faisait un cruel plaisir de retourner le poignard dans la blessure, et d'étudier les angoisses de la victime , à mesure qu'il les excitait par un froid calcul de courtisan...
— Par M. saint George le bon chevalier! disait-il pour suppléer au silence du roi , je vous jure et proteste, mon bon sire, que M. de Valois ne cessait de baiser les mains de madame la reine qui n'y mettait empêchement; et si le lieu n'eût été une église, possible est que ces privautés ne se fussent arrêtées à si peu. ...
— Le diable m'emporte! monsieur, interrompit Louis XII s'agitant avec colère, gardez le respect que l'on doit à la personne royale, et ne vous dévoyez à ces outrageuses imaginations. Çà, voyez-vous, mon cousin? le duc François entra pour faire sa prière en la chapelle de madame Marie, et là se mita deux genoux devant l'image de la croix.?
Go TE ROr UliS RliiAUDS.
— Nenni, sire; M. de Valois ne se souciait de grirjgotter ses menlis-siiffrages , sinon au dieu Cupido et par devant la reine, qui ne le recula d'une lieue quand il la requit bien tendrement d'ouvrir sa porte une nuitée pour le déduit commencé à Abbeville.
— Fi! monsieur, c'est erreur ou abusion; le diable emporte la fausse princesse qui cherche diffame au lieu de los et certains galans au lieu de son époux ! Non , pour Dieu ! mon cousin , madame Marie n'est pas de ces vergogneuses ennemies de pudeur et chasteté! Point, point*: vous avez l'oreille endiablée et la langue trop prompte.
— Ce je vous déclare par tous les plus solennels sermens , vu que j'y étais aux aguets proche d'un pilier, et j'appréhende que le discours ne m'eût rien laissé à deviner, si le heurtis de mon armure n'avait découvert ma présence importune. Adonc la reine départit soudain sans se signer ni prendre l'eau bénite au bénitier.
— Assurément , mon bon cousin de Longueville, elle s'en alla pour revenir ensuite; et suivant sa coutume, elle se signa d'un petit geste assez mauvais chrétien , ainsi que lui en fis la querelle souventefois. Voilà comme de loin les objets changent et varient , jusqu'à ce que on
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les puisse juger au plus près. Soyez acertainé que ma chère femme est du tout innocente.
— Monseigneur saint Georges vous éclaire, sire ! ains je n'ai garde d'être si grossement crédule et tant mal informé. Figurez-vous la chapelle en cette chambre : ci est le pilier à l'ombre duquel je voyais et entendais sans être aperçu; là le prie-dieu de sa Majesté , et M. de Valois eu posture de suppliant pour mander et demander une nuit d'amour, laquelle fut sans doute octroyée à mi-voix et sera la prochaine, sinon la suivante ou ensuite.
— - Le grand diable m'emporte ! ce malin blasonneur me tuera l'âme dans le corps par ses médisances et calomnies! Çà, mon cousin, abstenez-vous de me causer telle peine ; déjà vous m'avez exclus du jardin de félicité par la science du mal. Vrai Dieu! avais-je affaire de connaître les vie et mœurs de ma nouvelle épouse devant nos épousailles? aucunement. Il ne me challait d'apprendre par votre bave maudite que M. de Suffolk fut mieux favorisé naguère...?
— Ayez égard , mon cher sire , que M. de Suffolk était singulièrement aimé d'icelle en Angleterre! mais depuis le voyage de France elle semble tout énamourée du duc de Valois,
lequel pourtant n'acette beauté mâleet hautaine qui sied aux chevaliers; quant à ses défauts, vous savez qu'il en est fourré et embéguiné comme un Ante-Christ.
— Le diable emporte le conteur et le conte ! Foin, maître de Longueville! Ne vous émouvez tant à mon avantage: vous fites un tort étrange à mon repos en me servant trop délibérément; l'amitié se montre parfois au silence, et je voudrais maintenant racheter à haut prix l'ignorance où j'étais de ceci ou cela. Mort-Dieu 1 ne me tympanisez du surplus, et vivez en paix.
— Mon très-aimé seigneur, je prétends guérir cette raarrisson, et aussi révoquer en la droite voie madame votre épouse, séduite plutôt qu'égarée. Fiez-vous à ma prudence et donnez-moi permission d'agir en votre intérét.Premièrement je prétends veiller à nuit en la galerie Blanche, et sitôt que le galant sera venu à l'endroit préfix, j'irai vous avertir d'y bouter le doigt entre l'écorce, faisant condamner par les pairs le coupable Valois, ou l'enserrant dans votre grosse tour du Louvre pour favoir saisi en flagrant délit.
— Oh! sang -Dieu! le méchant me force de jurer et blasphémer le saint nom de Dieu.Maintefois on a coupé la langue à des gens qui ne
valaient celui-ci dans l'art de nuire! Çà , mon cousin de Longueville, je voudrais vous punir de votre grand zèle , d'autant qu'il m'assassine fort honnêtement.
— Mon excellent sire , point ne faut vous contrarier et désoler pour cet accident naturel en mariage ; d'autres rois non moins justes , vénérables et honorés, ont vu les déportemens de leurs femmes sans en pouvoir- mais. Recor dez-vous madame Messalina, madame Isabeau de Bavière
— Allez-vous-en, et le diable m'emporte! langard envenimé.... Adieu, mon féal cousin; retirez-vous à présent , et sur votre tête ne révélez onc ces mystères honteux. Merci néanmoins. Partez d'ici où je souffre la fièvre et gémis la goutte. Un mot: conseillez-vous à un prêtre qui éprouve si le diable ne vous tient au corps ?
M. de Longueville, jugeant au ton brusque et aigri du roi que la résistance à cet ordre lui réussirait mal , se dirigea vers la porte en réitérant ses condoléances impertinentes; Louis XII s'élança comme un tigre en fureur, et le poussa dehors. Puis sa colère se calma, dès qu'il put la répandre dans ses larmes qui ruisselaient abondamment sur les nattes du plancher; ses doigts frémissans se promenaient dans ses cheveux
G4 LIi ROI l)i;S lUDAllDS.
blancs, et I.i douleur torturait ses membres en contractions nerveuses. II s'assit et se leva , joignit les mains pour prier , et marcha rapidement , frappa du pied et demeura immobile ; son front suait la fièvre et sa cervelle bouillait dans son crâne.
— Le diable m'emporte ! s'écria-t-il en gémissant. Oui, que j'aille de vie à mort et de terre en paradis ! Désormais il n'est plus de jours heureux en mon avenir, et j'ai l'âme non moins malade que le corps. O ma tant bonne femme de bien Anne! pourquoi ne m'est -il donné de dormir auprès de toi sous la lame à Saint-Denis? Ma reine, ma compagne, ma dame , mon tout ! c'était là une belle trogne , une fine bague , une joyeuse gouge ! Elle m'animait à la bombance et au plaisir ; la pauvrette instruisait ma politique, prescrivait les traités et gouvernait hardiment le royaume de France , ainsi que sa diïché de Bretagne. La mort fut perverse et inique de m'ôter d'un coup force , liesse et même espérance. Le diable m'emporte! il ne fut de plus honnête et chaste dame en mes états. Or voici que par punition exemplaire j'ai épousé l'abomination de la désolation , la paillardise et l'infamie. Maudile soit l'alliance d'Angleterre! Cette vilaine qui pollue le sacré nom de sa patrone,
je la devrais tourner une hem eau pilori. Çà, mon beau-fils de Valois , vous insultez à ma vieillesse chenue et récompensez si perfidement mes incroyables bienfaits! Hélas! est-il écrit que les enfans trahiront leurs pères? M. de Suffolk eut premier l'amour et possible davantage de cette poupée royale ; de ce ne me soucie le moindrement : ains que ledit Valois s'envienne à ma barbe piper mon avoir et biscoter ma galante épousée! je l'empêcherai bien. Dieu me veuille assister! je lui baillerai la saccade à titre de mari ; et si j'ai quelque moelle vive aux os , je le veux battre en cadence , tant qu'il soit rebuté de pécher. Ah ! ah! mon compère François, il ne vous suffit de notre fille , et convoitez notre femme ! A cent mille lieues de diable les noueurs d'aiguillette et jeteurs de sort! Si j'étais en mon printemps , frais et dispos comme jadis , alègre et puissant ribaud, je ne voudrais d'autre remède que rudement festoyer la commère , et répéter le songe d'Hans Carvel ; mais la fatahté me réduit à néant , et je n'ai encore payé ma bien-venue à mes noces. Le diable m'emporte ! — Mon très - cher frère en Jésus - Christ , dit Guillaume Parvi entrant avec la hardiesse de sa robe, je suis prêt à vous ouïr en confession et seconder vos oraisons pour l'objet que souhai-
GG Lt ROI DKS JUKAUUS.
te/; mais quoi qu'il advienne, je maintiendrai que ce mariage fut moult inutile et imprudent.
— Arrière ! repartit le roi d'un accent irrité qui engagea le confesseur à la retraite; les médecins de l'âme sont trop plus inipertinens que ceux du corps !
11 se repentit à l'instant d'avoir si mal accueilli un de ses plus fidèles serviteurs; mais celui-ci, qui se réglait sur les humeurs du roi , avait disparu avant que son pénitent songeât à le rappeler. Cet incident augmenta le mécontentement de Louis XII. Un instant après on gratta respectueusement à la porte ; il crut que le bon père revenait lui prêter son ministère consolateur, et il cria d'entrer.
— Sire, dit maître Salmon s'avançant à force de saints, avez-vous ressenti quelques passions de goutte ? car il n'est pire mal que la goutte pour les vieux. Votre fièvre a-t-elle pris cesse? car toutes maladies sont engendrées par la fièvre.
— Arrière ! repartit le roi qui préférait le latin creux de Jean Ruel aux lamentables élégies de maître Salmon ; les moribonds , desquels je suis par votre apothicairerie, n'ont que faire des médecins du corps , et se recommandent aux médecins de l'âme.
Sire, répliqua maître André , qui montra
sa face rebondie éternellement gaie, jamais moribond n'a le rire au cœur et à la bouche, ce me semble; tantôt vous avez baûment ri en éclats lorsque le révérend seigneur Jean d'Anton vous lisait les fables et apologues d'Ésopus le Phrygien.
— Le diable m'emporte ! dit Louis XII riant encore de souvenir, si cet ingénieux Ésopus eut vécu de notre âge, je l'aurais créé duc et pair pour prix de ses profitables moralités. Bonjour, mon ami; mangez de bon appétit et buvez d'autant ; votre médecine vous tienne en joie ! Çà , si vous rencontrez mon roi des ribauds, mandezlui que j'ai affaire à sa persoiïne , et le veux consulter céans.
— Mon très -honoré sire, reprit M. de Orignaux qui selon sa charge se tenait à l'entrée de la chambre, me voici tout glorieux de ce que ne m'avez sifflé comme un menu domestique. Paque-Dieu ! le feu roi Louis onzième n'avait semblable égard et débonnaireté.
— Maintenant qu'un chacun se retire, dit le roi préoccupé; et que nul se hasarde d'entrer sans y être convié, pendant que je confère avec monclit roi des ribauds.
La porte fut fermée, et Louis Xll invita
M. de Griguaux à s'a sseoir sur un pliant. Celui-ci, transporté d'un tel honneur, se félicita tout bas d'avoir un costume nouveau et plus riche que le dernier, brûlé à la représentation du Palais. Il donna un coup d'œil complaisant à son bonnet plus conique, à sa braguette plus enflée , à ses attributs plus saillans , et à ses chausses en pontlevis de cul. Sa satisfaction redoubla lorsqu'il vit les yeux du roi suivre la même direction que les siens, et il releva la tète commeun paon qui a déployé sa queue d'Argus.
— Sire, dit-il avec assurance, quel état faitesvous de ma livrée neuve et bien ornée? Pàque- Dieu ! j'avais raison de défendre mon habit héréditaire, lequel me distingue du prévôt de l'hôtel, cet usurpateur de mes honneurs et privilèges
— Le diable m'emporte î Orignaux mon ami, s'écria Louis XII le secouant par la manche , faut que je joue le roi des ribauds cette nuit ; et partant, je vais emprunter tes beaux accoutremens, titres et majesté pour la mascarade.
— Pâque-Dieu! sire, nous sommes plus proches de Noël que de Mardi-gras, et le plus sage prince de la chrétienté ne veut point follier sous faux semblans ; mieux vaudrait que je fusse
transmué en roi de France que vous en roi des ribauds.
. De fait , mon cousin , tu as prude et chaste
renommée ; mais tes archers puissans et membrus sont soldats de hixure et soutiens de débauche. Le bon Dieu me doint un peu de leur force et ribauderie !
— Voire , mon cher sire , vous fûtes toujours de bonnes mœurs , et n'avez onc , ce cuidai-je , péché par convoitise ; mais étiez joyeux et galant compagnon au temps de madame Anne de Bretagne en vos amours conjugales , et lors un dauphin ne vous coûtait que la façon.
— Le diable m'emporte! tant va la cruche à la bouche, qu'à la fin elle se vide 1 Çà, dressons notre traité et ne me distrais de ma fantaisie : sur la minuit tu viendras en ma chambre où demeureras dormant , tandis que sous tes atournemens et couleurs je veillerai à ton office par tout l'hôtel.
— Pâque-Dieu! mon noble sire, ne gaussez delà sorte, et restons en notre condition, peur de regretter le change.
— Écoute, Orignaux mon loyal serviteur : naguère je t'avais prié de garder mon honneur de fâcheuse atteinte; tu me promis de faire bonne guette de jour et de nuit. Or je te somme pré-
*70 r.t ROI UKS kibAuds.
senleiiient me dire ce que tu connais des amoura adultères de ma femujf ?
— Qu'est-ce à dire, monseigneur? repartit le roi des ribauds après un moment de surprise et d'hésitation. Pâque-Dieu! avez-vous cœur à soupçonner votre jeune épouse, encore pucelle, ce dit-on ? Nenni, elle n'a volonté ni pouvoir de contaminer le chevet marital ; ce je vous assure très-fermement.
— Le diable m'emporte ! mon compère , le rouge vous monte à la face, et vous mentez en cramoisi ; point n'est-il de feu sans fumée et noft plus de fumée sans feu. J'ai ouï conter de vous maintes laides forfaitures que nepourrais croire sans vous livrer à justice.
— Pâque-Dieu! sire, depuis trente années que je remplis mon emploi de capitaine des ribauds je n'ai onc méfait encontre la personne royale , et volontiers je subirai un interrogatoire qui fasse reluire mon innocence sans ombre ni souillure. Vous plaît-il que j'aille en prison jusqu'à la sentence des deux maréchaux et de M. le grand-maître ?
— Point , mon vieil ami ; ce serait piteux loyer de vos services : les mécbans ont la langue moult audacieuse , et j'ai si forte amitié pour vous que je ne croirai rien de contraire à votre
LE ROI DES HIBAUnS. yf
gloire , sauf paravant avoir vu de mes yeux ou touché de mes mains. Or çà, ce!ez le mystère que vais entreprendre, et empêchez vos ribauds d'entrer de nuit au logis de la reine.
— Sire, le cas est périlleux et diffamant pour un roi. Recordez - vous que malheur advint à Charles sixième, lequel avait fait une momerie d'hommes sauvages. S'il arrivait que vous fussiez reconnu en cet équipage....
— Le diable m'emporte ! c'est là ma moindre inquiétude; il m'ennuie trop de douter et craindre. M'est advis que le roi des ribauds saura ce que le roi de France ignore à son détriment.
Le soir même M. de Suffolk , qui habitait l'hôtel de Beautreillis dans l'hôtel Saint - Pôl , avait invité M. de Valois et plusieurs prhices à un souper ordonné suivant les usages et la cuisine de l'Angleterre. La bière forte ou l'aie , la bière flamande ou la cervoise avaient arrosé le commencement du repas, où les convives mangèrent et burent tous en véritables Anglais. L'éclat des lumières, la succulence des viandes, la liberté de la conversation et le bon accord de l'assemblée échauffèrent les visages et les cerveaux ; c'était autour de la table une rangée de figures rouges épanouies , de bouches béantes , do fourchettes actives et de verres
pleins,. Au dessert les vins de France, d'Espagne et de Portugal coulèrent avec des flots d'eau rose et de piment. Ces champions en goguette établirent une lutte de buverie qui se prolongea plusieurs heures avant que Français et Anglais fussent tombés pêle-mêle sous la nappe; bientôt les voix s'éteignirent et les ronflemens succédèrent aux murmures des flacons. Lord Suffolk et le duc de Valois étaient seuls à se tenir télé en chancelant; ils humaient à petites lampées un vieux vin de Malvoisie, et se communiquaient leurs plus intimes pensées avec l'indiscrète franchise des ivrognes ; par momens ils s'embrassaient comme deux frères et non comme deux rivaux.
— Messire, disait lord Suffolk se soutenant à peine et ne soutenant plus son verre, il appert que la princesse Marie est la plus cointe, blanchette, parfaite et délicate qui soit à la cour du roi Louis?
— Foi de gentilhomme ! reprit le duc d'un air confidentiel , je puis juger ce différend par expérience; de vrai, ma dame est de beauté sans pareille et sans défauts, du moins, quant à l'apparence ; car je fais fi de cette verrue ou cicatrice qu'elle porte au tétin senestre.
— Par la jarretière de la reine! mon cousin,
OU et coinineut avez-vous connu cette imperfection , que je nie ?
— Bon, M. de Suffolk! est-ce un démenti que me jetez à la face ? Apprenez eu réponse que six nuits durant , ladite dame fut tenue en mes bras , et je cuide avoir son pucelage ravi ?
— Mordienne ! cette proposition est plus extravagante que la première, car je maintiens que la dame que signale cette laidure corporelle fut connue de maint Anglais , sans déshonneur pour ma dame.
— Foi de gentilhomme! messire,je ne sais s'il convient boire écrire, ou vous arguer de fausseté et malignité en coii^bat singulier? Toutefois, cet aveu soit plus seéret que confession; j'ai boulé la main à ce vice naturel et de naissance; donc, je ne puis '^rrer sur ce point.
— Ouidà! compaing, je ne m'opposerai à cette excroissance de chair saignante que j'ai vue et touchée aussi; nonobstant je prétends et parie que n'avez onc de votre vie couché chez la reine. Ah! ah!
— Foi de gentilhomme! dis-je, ne riez pas sans vôtre hôte. Bien plus, cette nuit je dois visitiçv rpadame Marie en bonne étreune ?
— Vive Dieu ! mon cousin, scmblablemenl celte nuit, je suis d'icelle attendu pour affaire amoureuse?
^f\ ^ LE ROI 1)J:S KI«A1JJ)S.
•" Je vous aime trop pour vous croire , et sur ce bois à vous. Ores quelle heure est-il?
— La minuit s'en va sonner, c'est l'instant de mon plaisir. Adieu donc , et un plein godet pour piendre courage. Partez de votre côté et moi d'autre part; quel des deux aura meilleure aubaine?
— Foi de gentilhomme ! ma dame est-elle si abandonnée, de faire chère-lie avec deux amoureux !
— Sans rancune , mon cousin ! heureuse chance à l'un et l'autre. Bonsoir et bonne nuit: j'espère que notre dame nous traitera bien tous deux ensemble! Je bois à elle!
Le duc de Valois laissa tomber son front brûlant dans ses mains, et des ruisseaux de larmes roulèrent le long de ses joues. Lord Suffolk, ayant avalé une dernière rasade, essuyé ses lèvres et lavé ses mains, sortit de table en trébuchant, et se rendit sous les treillis du jardin où l'air piquant de la nuit dissipa par degrés les nuages de l'ivresse. Le Jacquemard deSaint-Paul, figure d'homme armé, qui paraissait au haut de la lourde cette église pour frapper les heures, souleva douze fois son marteau de fer rebondissant sur la cloche.
Il vous plaira au surplus , monseigneur , mander et cominaniler vos bons et agre'ables plajsirs pour vous y obéir et complaire par l'ayde de Dieu , qui , monseigneur, vous doint bonne vie et longue. De la maiu de vostre bien humble compagne.
Lettre manuscrite de Marie d' Angleterre à Louis XII.
Les appartemens de la reine occupaient un grand bâtiment voisin de l'hôtel d'Angoulénie, attenant au logis du roi, et contigu aux écuries: ils se composaient de deuxchapelleSj haute et basse, d'une grande et d'une petite galerie, de dix salles Irès-spacieuses , toutes peintes et dorées.
7^> .J^Ê lE ROI DES RIBAUDS.
Le iM^z-de- chaussée, où régnait dans sa longueur la galerie Blanche, ainsi nommée parce que les murailles étaient blanchies de craie délayée à la colle , était entrecoupée de garderobes , d'étuves, de cabinets noirs, de bouges et de chambres voûtées. Un escalier de pierre en spirale conduisait au premier étage, où couchait la reine, dans sa chambre de parade lambrissée de poutrelles rehaussées en azur d'Allemagne, avec une tenture de soie à roses écarlates sur fonds d'argent. Autour de cette chambre se groupaient la chambre du conseil, la salle de la nappe, le trône, les deux cabinets, le retrait et l'oratoire. Ce dernier se trouvait à l'extrémité d'une galerie dite à' Agnès de France, k cause du portrait équestre de la maîtresse de Charles VIT, qu'un artiste du temps avait exécuté au milieu des lis plantés en champ d'azur dans les entrecolonnemens. L'oratoii e, entièrement isolé, n'avait pas d'autre issue que celle de la galerie; et malgré ses ornemens religieux , son prie-Dieu d'ivoire, ses vitraux à images de saints et sa tablette aux reliques, on devinait qu'il avait eu autrefois une destination plus profane.
Madame Marie n'était point au lit, quoique, retirée depuis long-temps dans sa chambre, elle tût entendu, en tressaillant, sonner onze heures
LE ROI DES RIBAUDS. ^ÊÈÊ^l
à toutes les horloges des églises. Elle nJHWu vieux roman français, où sont rimes la vie eties miracles de Notre-Dame. Sa lecture se traînait péniblement au milieu de ses distractions croissantes et des fréquentes allocutions de ia Marquise, qui brodait un mouchoir auprès d'elle. Ces allocutions restaient la plupart sans réponse, parce qu'elles se rattachaient toutes au même objet; cependant elles ne déplaisaient pas à la reine, qui ne les interrompait que pour soupirer. Dans l'intérieur de l'hôtel, les bruits avaient cessé, les lumières et les feux étaient éteints depuis l'heure du couvre-feu, car ce jour-là le roi se sentait plus gravement malade.
— Ma chère dame, disait la Marquise avec insinuation, le désir du roi votre frère est moult contrarié par l'événement; et certes, à cette alliance stérile, il eût mieux fait de préférer pour gendre monseigneur l'archiduc d'Autriche , lequel sera empereur, si Dieu lui prête vie. Je vous remémore que milord Suffolk se rendra vers la minuit contre votre oratoire de la galerie?
— Ma patrone prenne en sacrifice mes chagrins et molestes! reprit la reine pour éviter de répondre à cette question incidente; monsieur mon mari, que Dieu absolve, semble m'accuser de sa mauvaise santé et faiblesse : voire il me
LK ROI Ui:S RIIÎALUS.
nlj^HR à mots couverts; et, pour vrai, je suis plutôt sa servante indigne que reine du beau pays de France.
-.-Ce vieil homme, quasi dévolu au mausolée, s'imaginait qu'un dauphin se fait plus aisément qu'un signe de croix; et depuis un mois entier, il prétexte tantôt saint Louis, tantôt saint Denis, ou quelque cas de pénitence pour évader l'escarmouche conjugale. Pourtant, très-excellente maîtresse, notre sire le roi d'Angleterre entend que conceviez un fils, serait-ce par l'O' pération de l'Esprit saint , ce dit-il par ris ?
— Hélas! ma mie, la progéniture que souhaite mon frère et seigneur onc n'issira de mon ventre aussi vite que la couronne de ma maison.
— Eh quoi! madame, connaissez- vous pas l'art d'augurer, et avez-vous fouillé l'avenir pour y trouver prédictions? Voici l'heure où votre dit Suffoik attend que veniez à son aide?
— Non, je n'ai point le don de prophétiser, et ainsi ne puis-je prévoir ce que ferai tout-àl'heure. Mais Annette, qui voit les choses futures plus clairement que moi les présentes, m'a hier annoncé que pas un de mes enfans n'hériterait la condition de sa mère.
— Comment prisez-vous les folies de cette petite dévergondée, laqiiclle assurait un jour,
le, eTque
pour chercher noise à sa sœur aînée qu'elle était prédestinée à mourir reine, (^^e son père Thomas Boleyn serait ambassadeur en l'année! Madame, ce pauvre M. de Suffolk se morfond d'attendre ?
— A ce propos, que veux- tu de moi. Marquise? je n'ai rien promis ce matin que doive tenir anuit. Va-t'en dire et prier Charles Brandon qu'il s'éloigne.
— Il n'aura garde d'obéir , ma très-chère dame, et possible est qu'il refuse à vous-même; car en votre conférence matutinale, il vous sollicita tant et si fervemment de lui bailler de nuit une heure pour deviser à l'écart, que vous avez dit non en manière de oui.
— Sainte Marie ! qu'adviendra-t-il de cette rencontre indue? Si quelque espie nous éclairait? M. de Longuevilie demeure toujours aux écoutes; le roi des ribauds fait des rondes par tout l'hôtel. Oh ! je n'y viendrai pas à si dangereuse enseigne! Cependant Suffolk est en butte au fin premier qui le trouvera vaguant dans mon logis! Dépèche, Marquise, peur qu'on le trouve en ce lieu.
— Voirement, madame, il ne saurait retourner à sa demeure en l'hôtel Saint-Pôl, sans être reconnu, ce qui me semble pire que tout.
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S^^^^te, il s'est caché en quelque coin aux eiiviroi^s, et je cuide ouïr ses pas dedans la galerie. Ce digne amoureux a longuement pâti en purgatoire avant d'aller au paradis?
— Notre-Dame de Boulogne, conseille-moi ! cela n'est possible, Marquise; depuis deux années en çà que Charles Brandon pratique mon service, il n'osa onc me requérir d'amour, sauf depuis mon mariage. Certainement, je l'aime ardemment, et l'aimerai toujours de même; ains je prie, j'ordonne qu'il parte aussitôt, sans davantage hasarder. Va selon mes ordres, Marquise; néanmoins excuse ma cruauté, et allège d'espoir sa griève tristesse.
La Marquise, sans exposer son crédit à une résistance obstinée, alluma une lampe d'argent, et se dirigea lentement vers laporte. Au moment où elle passait le seuil, la reine la rappela d'une voix tremblante : la Marquise se hâta de revenir, pour profiter d'un subit changement d'idée.
— Marquise, lui dit la reine feignant une indécision qu'elle n'avait plus, quel parti faut-il choisir par raison d'amour, ou amour de la raison?
— Ma bonne etbien-aimée maîtresse, reprit la Marquise avec la joie d'ime victoire gagnée,
amour doit être écouté.de jeunesse, et raison de vieillesse. Adonc, sans vous arrêter aux obstacles, tendez au point désiré; ne tardez pas encore ?
— Je te commande par dessus toutes choses de ne me point livrer à la merci de ce fougueux amant. Par le saint nom de ma patrone! je frissonne de fièvre et de peur. Pourquoi madame de Norfolk n'est-elle avec moi?
— Madame de Norfolk, malgré son âge ancien , se délecte en amour; et le sire de Bonivet, si merveilleusement beau, a enflambé cette orde vieille, qui le pourchasse jour et serée. Allons, madame, où le plus galant seigneur d'Angleterre soupire dans l'attente de sa mie, la plus belle princesse du monde?
— Trêve à ces flatteries outrées, Marquise: suis-je pas chétivement accoutrée de la sorte? Il se plaindra de ma blême figure, et aussi de cette robe ouverte par devant; mais je n'ai métier de me parer et adorner pour lui donner un baiser avec son congé.
Louis XII vêtu des habits du roi des ribauds^ l'épée nue à la main , et sans la torche qui l'eût fait reconnaître , parcourait depuis une heure les alentours de l'hôtel de la reine et Tintérieup des galeries. Il écoutait et regardait comme s'il II. 6
6ct LE ROI DFS RIUAIIDS,
avait eu plus de deux oreilles et de deux yeux; mais aucun bruit, aucun objet n'avaient frappé son attention. T.e vent d'automne faisait crier les girouettes rouillées, dans les basses-cours un coq chantait , et les sentinelles se promenaient mesuréraent sur les plate;^- formes. Le roi, fatigué par la maladie et par l'anxiété poignante de l'incertitude, commençait à se persuader que le duc de Longueville l'avait trompé ou s'était trompé lui-même. Plus la reine semblait justifiée à ses yeux, plus le duc de Longueville lui devenait odieux et digne de toute sa colère. Il balançait déjà s'il ne se retirerait point sans achever une veille aussi infructueuse ; et l'air humide qui soufflait, lui fit plus d'une fois regretter le lit qu'il avait quitté pour un emploi si peu royal. Avant d'abdiquer le sceptre des ribauds, il voulut encore visiter la galerie haute , voisine des appartemens de la princesse, et, ayant monté le degré à tâtons , il alla s'asseoir dans l'enfoncement d'une ogive sur un tréteau que du matin au soir garnissaient les pages de service ordinaire.
— Le diable m'emporte! dit-il respirant là plus librement, maître Longueville me la baillait belle à garder! Je le soupçonne de mal aimer la reine; et, partant , il laboure à lui nuire. Mais,
par l'âme de ïeue ma bonne femme ! je le châtierai drû pour telle méchance et traîtrise. Madame Marie n'est pas des plus prudes et prudentes, comme il appert. Vrai, je la crois légère et frivole , de médiocre religion et sans grandes vertus. Ouidà! elle est refaite et duisante , selon le proverbe , dévisage d'Angleterre ; madame Anne n'avait si galante encolure; mais je nie pour son honneur qu'elle ait attenté au mien. Lord Suffolk la nommait sa dame devant notre mariement?.. la chose est innocente de soi. On conte qu'il l'avait suivie à la dérobée sur les terres deFrance ?.. çà , le pauvre amoureux avait peine à laisser ses amours. En tous cas , ce ne sont pas péchés mortels. Quant à monsieur mon gendre, ce gros garçon est non moins pétulant que je fus à ce jeune âge, et c'est honnête ga-lanterie de sa part , quand il courtise et estime dames et damoiselles. Adonc ne faut trouver mauvais qu'il honore madame Marie sa bellemère. Nenni dea! le diable m'emporte! Ma nouvelle épouse sera bientôt remise en gaillarde humeur, et engendrera plus facilement après cette abstinence conjugale; ce meshainget débilité me guériront de paresse et inertie, dorénavant. Je voue un dauphin à M. saint Denis, protecteur et servateur de France!...
Il s'arrêta court au milieu de son vœu , en voyant s'ouvrir l'entrée des apparteniens , et la lueur rampante d'une lampe lui permit de distinguer deux femmes, dont la reine étaitl'une et la Marquise l'autre. Celle-ci amortissait les reflets de la lumière sous sa main, et soutenait la démarche traînante de sa maîtresse , qui se retourna en arrière les traits décomposés et la poitrine haletante. Elle n'aperçut pas le roi, qui se blotissait dans l'angJe le plus sombre, pour observer la fin de ce pèlerinage nocturne. D'abord frappé d'une apparition à laquelle il n'était plus préparé , il sentit le sang refluer à son cœur et l'étouffer ; ses yeux s'ennuagèrent , son front ruissela de sueur, il faillit tomber évanoui: puis à cette émotion terrible succéda une surprise plus réfléchie et plus amère. Il examina tout : madame Marie et sa confidente échangèrent quelques mots qui n'arrivèrent pas à lui; elles traversèrent la galerie avec précaution , et s'enfermèrent dans l'oratoire , où les bords de la porte ne furent éclairés qu'un instant ; l'épaisse soie de la portière intercepta la lumière et le bruit.
Louis XTI n'osait remuer de son siège; enfin il se décida à s'approcher, et se glissa de colonne en colonne, retenant son haleine, prêtant l'o-
reille , et par momens essuyant une larme furtive qui sillonnaitsa joue. Il ne savait que résoudre, et pourtant il hésitait à croire la reine coupable , bien que cette étrange conduite coïncidât avec les rapports du duc de Longuevilie. Tantôt il pensait que sa femme accomplissait une pénitence ou quelque vœu : tantôt il supposait un homme caché dans l'oratoire. Devait-il appeler du monde , et peut-être des témoins de sa honte ? fallait mieux ne pas approfondir ce fâcheux mystère , et reculer alors qu'il le pouvait encore? Indécis et curieux à la fois, il craignait et souhaitait de connaître ce qui se passait en cet oratoire , auprès duquel il attendait un éclaircissement redoutable ; il touchait le bois de la porte, le marteau de cuivre et l'écusson de la serrure; il exaltait toute sa puissance auditive , cherchait une issue qu'il savait ne pas exister; allait, venait, s'irritait , hifandissait sa lame et se torturait de jalousie. Tout à coup un pas inarticulé sonna sur les dalles de l'escalier : c'était sans doute l'amant qvii allait au rendez-vous ! Le roi crut tenir lemotde l'énigme, et se rejeta contre les fuseaux d'un pilier largement étoffé de feuilles d'acanthe à la base. Un homme longea les parois de la galerie , et Louis XII sentit le souffle vineux d'une respiration op-
pressée courir sur vsa face ; cet homme pourtant, qui paraissait peu fiamilier avec les lieux où il se trouvait, frôla ses habits en passant , et s'appuya même à la colonne. Il se parlait tout bas, et maudissait son ivrognerie. Le roi présuma que c'était un ribaud pris de vin , ou quelque autre officier subalterne de sa maison ; il se disposait à le congédier d'une voix sévère , lorsqu'il le vit soulever le marteau, frapper trois coups et entrer aussitôt, introduit par la Marquise qui lui remit la lampe, l'encouragea d'un geste et s'enfuit dans les appartemens. Cela fut exécuté si brusquement et si rapidement, que Louis XII n'eut que le temps de reconnaître lord Suffolk.
— Le diable m'emporte! dit-il en lui-même, le sommeil mejoue-t-il à\mn songe? Point, ce Guidai-je, car j'ai les yeux ouverts et la visière nette. Hélas ! le doutQ*p'est désormais licite; et à cette heure, je puis montrer en public la for» faiture de cette vilaine et de son complice. Non ferai , sur ma vie ! Donc que ferai-je en ce piteux estif ? Crier à la force et diffamer mon honneur, c'est résolution trop impolitique et abhorrente. Eh bien! je m'en vais pénétrer céans et percer de part en part l'injurieux rival, ou plutôt voleur qui robe mon propre bien ! Ouais.,
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Mort-Dieu ! le blasphème convient à si damnable événement. Çà, uti meurtre me pèserait beaucoup au jugement des âmes? Le diable m'emporte ! pendant que délibère ici au plus valable parti , là ce couple criminel s'applique à outrager les saintes lois de mariage. Par la figue ! est'-ce pas eafer dans ce monde, que ne pouvoir empêcher ce qui se fait à inon préjudice, derrière cet huis de chêne et ce rideau de soie? Oh ! je le tuerai, ce malin ambassadeur, quitte à guerroyer après contre les Anglais ! Mais,dea! je ne remédierai à ce mal de cocuage, qui appartient aux vieilles gens, comme goutte et gravelle. Possible est que le. galant m'épargne l'œuvre d'un dauphin? Ah! vrai Dieu! feu ma tant bonne femme ne me causa onc telle déplaisançe,; du moins ne l'avisé-je pas. Le diable empqrte ma momerie de roi des ril>auds î
Tandis que le roi se désolait en rêveries plus tristes que furibondes , sans songer à interrompre un têtç^à-têle où son hoiineur était intéressé, lord Suffolk, encore plein des vapeurs de la boisson , ne se hâtait pas de profiler-des instans favorables que la Marquise avait ménagés à son amour. Il posa un genou en terre, et entoura de ses deux bras la taille inclinée de la reine; puis il parcourut de baisers les mains
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qu'elle lui présentait pour le relever; elle se pencha doucement sur un banc couvert d'un tapis, etSuffolk osa se placer à ses côtés. Leurs regards fondus ensemble avaient commencé un entretien tacite, que de mutuelles caresses devaient seules continuer. Mais la reine se réveilla de cette extase sympathique, et la lampe qui menaçait de s'éteindre l'avertit du danger qu'elle eut la force de combattre; son amant n'avait pas oublié qu'elle ordonnait.
— Sainte Marie ! s'écria-t-elle avec agitation, la Marquise s'en est allée ! Suffolk mon ami , je vous requiers de partir sans plus, peur de regrets irréparables. Vilement, éloignez-vous, et me laissez, je vous supplie.
— Gomment, ma chère dame ! reprit Suffolk que le vin et la circonstance avaient rendu plus entreprenant ; quand retrouverai-je onc si propice occasion? Depuis deux ans en çà que nos amours se démènent, et que vous ai nommée ma sœur d'alliance , ne m'enviez davantage cette heure fortunée.
— Messire, souventesfois en une heure se perdent les travaux des années; ainsi ôtez-moi de souci en prenant garde qu'on vous voie sortir.
— Quoi ! ma dame adorée , à peine je vous ai accolée et saluée qu'il faut vous dire adieif sans
que déploriez, si je meurs en route, de lu'avoir forbanni de jouissance !
— Sainte Marie! mon gentil serviteur, qui vous fait appréhender de mourir aii retour? Étes-vous meshaigné et en fièvre? Vraiment, votre pouls bat de maie rage.
— Non , ce ne m'inquiète , ma bien chère dame; ains j'ai vu luire une épée en la galerie, et suis sans armes venu.
— Une épée, dites-vous? Ma patrone nous soit en aide! serait-ce monseigneur le roi? O mon Dieu! si mondit sire vous a vu entrer à mon oratoire , il nous meurtrira ensemble sans rémission !
— N'appréhendez aucunement, mon amée dame, en cas que le bon roi Louis nous découvre en parlement secret ; je déclarerai que vous ai tentée par violence.
— Las ! messire , on m'arguerait de n'avoir crié à l'aide et à la force ? Aussi bien , si vous trépassiez par navrure ou autrement, je ne saurais survivre à ce deuil lamentable.
— Adonc, ma mie, sans nous affliger de l'avenir, lequel ne nous appartient, usons baûdement du présent qu'avons à la main ; et , puisque fausse mort nous distrait de liesse,
CJO LE ROI DES RIEAIIDS.
n'attendons pas au jour de demain pour folâtrer, gaudir et aimer...
— Quel langage tenez-vous, milord? reprit la reine étonnée du rire badin et des gaillardises qui accompagnaient ces paroles impertinentes.
— Oh! merci de moi, madame et majesté! répondit Suffolk qu'une réminiscence du souper avait emporté hors de son caractère; si je vous ai offensé le moindrement par mon parler mal-idoine et indécent, je me résigne en expiation à clore la bouche tant qu'il vous plaira.
— Point, lord Suffolk; je vous excuse de si lourde incongruité, car vous êtes mieux habile au métier de chevalerie. Je prévois maintenant que votre naturel fut du tout investi par vice de gourmandise et excès de buverie. Partant, cette épée nue dont parliez ne brillait qu'en votre idée ; et vous pouvez rejoindre les convives qu'avez délaissés pour gâter de la sorte nos amours.
Ces reproches déchirèrent le cœur de Suffolk, qui, honteux d'avoir révélé l'état humiliant où l'ivresse l'avait mis, se cacha le visage, et pleura ensuite dans un morne silence; il se prosterna devant sa maîtresse, gémit, et se disposait à la quitter lorsqu'elle l'attira doucement à ses cotés et mêla ^es larmes aux siennes. La
lampe, dont la mèche charbonnée avait aspiré la dernière goutte d'huile, s'éteignit en pétillant; ils n'y prirent pas garde.
— Mon ami, disait Marie que le péril n'effrayait plus tant dans l'obscurité, l'intempérance est moult blâmable et de bestiale nature. Je vous avais commandé naguère de n'y pas choir et de vivre sobrement, comme doit tout vrai chrétien ? La très-sainte Vierge vous purifie ! Quant à moi, je tempère et refrène mes fantaisies à bon escient !
— Absolvez-moi par votre bonté , ma trèsexcellente dame. Oh! comme je vous aime et vénère, nonobstant mes fautes et péchés! Si vous étiez indulgente à ma tendresse fidèle, Marie douce, je cesserais de pâtir en espoir de la belle fleur que m'avez réservée , malgré l'ennuyeuse nuit des noces ?
— Las! Charles, mon petit conseiller, ce mariage m'est bien malgracieux, et chacun jour je doute que le roi mon époux soit rétabli en santé corporelle. Jà deux fois j'ai prétexté un beau vœu à madame ma patrone et à M. saint Denis, patron des Français : certes, les saints me défaudront plutôt que semblables voeux...
A ce moment il se fit un bruit sourd de pias
et de voix dans la galerie : on frappa vivement à la porte de l'oratoire.
Anne Boleyn , après avoir vainement attendu le duc de Valois dans une salle basse non loin du pont-volant de l'hôtel d'Angouléme, pensant qu'il était ailleurs empêché de venir par quelque obstacle imprévu, se ghssa furtivement hors du logis de la reine pour aller au devant de son amant , dans le cas où le souper du lord Suffolk l'eût retenu à l'hôtel Saint-Pôl. Elle marchait avec prudence dans l'ombre des murs; et, plusieurs fois elle côtoya un guetteur sans être aperçue : son cœur ne battait pas d'effroi, et ses yeux perçans éclairaient de loin le chemin qu'elle comptait suivre dans ce dédale de maisons , de cours , de jardins et d'issues. Elle soupirait par intervalles , et attribuait l'absence de M. de Valois à une cause qu'elle eût voulu changer. Elle se trouvait devant l'hôtel du roi , accoudée sur la mardelle d'un puits, écoutant passer le guet à cheval dans la rue Saint-Antoine.
— Madame sainte Anne me sauve d'un tel affront ! pensait-elle , si mon cher duc avait dévoilé la ruse et méprisait mon grand amour? O seigneur Dieu ! fais paravant que je rende l'âme! Certes, je veux tantôt déclarer à mon
ami quel expédient j'ai inventé pour alléger le martyre que souffrais. J'espère qu'il le saura sans ire et non sans rire. De fait onc je n'aimai homme au monde si délibérément comme j'aime la fleur des gentilshommes! Oui, bon gré ma vie ! je n'aimai de la sorte ni milord Percy, ni le marquis d'Orset, ni le comte deBuckingham, ni sir Burrey, ni le comte de Montaigle, voire ni milord Suffolk et vingt autres, tant nobles de race
que bien en point
Elle fut interrompue au milieu de la nomenclature de ses amans par une voix aigre qui l'appelait de son nom ; surprise de ne pas reconnaître la voix de M. de Valois, elle leva la tète et fit un mouvement pour s'échapper, lorsqu'elle rencontra presque face à face la grimaçante figure de M. de Orignaux, qui, à demi déshabillé, se penchait vers elle par une verrière ouverte de la chambre du roi, en l'invitant du geste à s'approcher. Cette apparition du roi des ribauds dans ces lieux, à cette heure, et avec un costume si négligé, lui eût donné à réfléchir en tout autre moment; elle s'avança cependant à la portée d'une conversation à demi-bas.
— Madame ou damoiselle, dit-il d'une seule haleine , vous êtes moult attachée à la personne de madame Marie, laquelle est bonne et gêné-
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reuse princesse, sauf de trop imprudente légèreté? adonc faut la garder de maie heure et de flagrant délit par un avertissement que je vous fie, à savoir que le roi notre sire a vêtu les semblans de roi des ribaods afin d'épier et découvrir madame sa femme, qui lient brelan amoureux dedans son hôtel.
— Mort de mon âme! sire des ribauds, vous mécomptez en insultant la prude vertu de la reine , qui n'a d'amour qu'envers le bon Dieu et son mari. Outre ce, pourquoi ne porter vousmême cette nouvelle incongrue à ma très-honorée dame?
— Pâque-Dieu ! je m'en excuse , madame , pour ce que suis enfermé et cadenassé en la chambre de monseigneur le roi , qui , sous ma livrée , tracasse parmi l'hôtel. Dieu vous gard , et adieu! Je serais perdu sans recours et bon à jeter aux chiens en pâture, si mondit roi connaissait mon dévouement à la reine, laquelle me donna vingt écus d'or en son camp près Boulogne.
M. de Grignaux, qui, par un sentiment de gratitude, s'exposait à la colère vindicative de Louis XII, ferma le châssis de plomb où tremblaient les vitraux de couleur; et Anne Boleyn, à qui on avait caché le rendez-vous nocturne de
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^ord Suffolk, demeura pensive et irrésolue : la démarche du roi déguisé l'étonnait d'autant plus que le jour même dn avait appris des médecins que la maladie de ce prince prenait un caractère fort alarmant. Elle vint à penser que le duc de Valoisjavait éclairci le secret de leurs relations dans un entretien avec la reine, et que celle-ci consentait à le dédommager du quiproquo dont il fut long-temps dupe. La jalousie fit une réalité de cette conjecture; et, dans son premier transport, elle jura de troubler un téteà-téte dans lequel on l'oubliait. Soudain elle remarqua en frissonnant la fenêtre de l'oratoire , qui s'illuminait par intervalles, comme si le vent d'un soufflet ranimât un feu expirant. A travers les treillis de fer et les peintures de saints, on distinguait comme une ombre mobile qu'une clarté plus vive faisait grandir à retours inégaux; puis les vitraux s'obscurcirent par degrés et s'éteignirent tout-à-fait.
Anne Boleyn , confirmée dans ses jalouses appréhensions par cet indice extraordinaire , mordit ses lèvres de dépit et retourna spontanément sur ses pas, l'œil fixé vers la fenêtre mystérieuse qui ne se rallumait plus; elle courait et sautait légèrement sans que son passage éveillât les sentinelles ; elle rentra dans l'hôtel
96 LE ROI DES llIBAUDS.
de la reine, et monta tout d'abord à la galerie haute, se guidant à la muraille que frottaient sa robe de soie et ses ongles longs; elle arriva jusqu'à l'entrée de l'oratoire, où le faux roi des ribauds était en méditation.
— Le diable m'emporte ! murmurait-il entre ses dents , je suis bon de leur octroyer tout le temps dont ils avaient métier ! Pour Dieu ! qu'avais-je affaire d'y aller voir? Combien d'honnêtes gens, craignant Dieu, sont prédestinés d'être cocus ! i^ucuns n'en ignorent et ne s'en guermentent toutefois; car l'honneur du mari n'est bouté au comment-a-nom de sa femme ! Çà, je pars de là sans demander le demeurant; aussi bien vergogne me semond de taire ma dolente aventure , sinon de requérir la peine de l'injurieux fait ?
— Mon cousin de Orignaux , interrompit familièrement Anne Boleyn qui savait à qui elle parlait , obligez-moi de vous éloigner un peu.
— Le diable m'emporte! s'écria Louis XII stupéfié de l'allocution, honteux d'être surpris aux écoutes , et s'écartant avec déférence sans montrer le visage.
— Je conterai à ma très-honorée dame et maîtresse la vigilante garde que plantez devant sa porte pour éconduire les malfaiteurs et vo-
leurs de nuit. En loyer de ce service assidu , je vous donnerai un baiser de ma bouche avant qu'il soit cent ans. Mais descendez vers vos ribauds , qui se combattent et s'en vont rompre le sommeil de notre bon sire?
Louis XII ne répondait rien , et restait à Ta mêine place sans faire mine de se retirer, quoiqu'il tournât le dos à Anne Boleyn , qui avait laissé retomber le heurtoir de la porte. Ce bruit invitale roi à faire quelques pas en arrière pour dissimuler son dessein d'être témoin de ce qui adviendrait : Anne Boleyn frappa plus fort.
— Ils n'ont garde d'ouvrir, grommela LouisXII en s'éloignant; possible est qu'ils raccommodent leur équipage. De fait, je leur sais gré de ne montrer à tous mon déshonneur.
— Ma très-chère dame, dit Anne au travers de la serrure , donnez-moi accès pour un cas urgent qui vous affiert moult grièvement.
Elle achevait à peine que la reine, échappée des bras de lord Suffolk qui s'efforçait de la retenir, lui ouvrit la porte et la reçut avec un empressement qui témoignait assez à quelle extrémité sa pudeur était réduite. Il est dans la nature des femmes de lutter avec l'amour par coquetterie , et de saisir tous les contietemps qui peuvent retarder leur défaite; elles en sont
fâchées après. Anne Boleyn , sans songer à refermer la porte , se débarrassa des mains de la reine et s'élança dans l'oratoire. Malgré l'obscurité du lieu, elle reconnut lord Suffolk; et la joie qu'elle éprouvait de voir ses soupçons anéantis éclata en rires çonvulsifs que les menaces et les prières ne firent que redoubler. Louis XII , qui s'en allait la tête basse et l'esprit bourrelé, entendant cette insultante hilarité qui semblait poursuivre sa retraite , s'imagina qu'il était reconnu; et, dans sa colère spontanée, il dédaigna de se cache,r plus long-temps.
— Le diable m'emporte ! cria-t-il en marchant à grands pas vers l'oratoire; bien outrecuidés sont ceux-là qui raillent un offensé! Çà, est-il une épée contre la mienne ?
— O Seigneur Dieu , délivrez-nous de périls ! s'écria en même temps Anne Boleyn, qui cessa de rire, joignit les mains, et se jeta contre la porte qu'elle repoussa violemment et qu'elle couvrit de son corps , pendant que le heurtoir bondissait sur son enclume de fer.
— Sainte Mère de Dieu! repartit la reine qui ne pouvait plus douter ; quel accent connu ai-je ouï? Anne, qui heurte si forcément? Oh! n'ouvre point !
— Madame , ma chère clame , c'est le roi votre sire !
-- Le roi ! reprit la reine hors d'elle - même , se tordant avec désespoir; il veut m'occire de sa propre main ! C'est le roi, mon pauvre Siiffolk!
— Le roi ! répliqua lord Suffolk qui s'était levé en sursaut et cherchait quelque endroit où se cacher. Madame et amie , voilà donc à quel point je vous ai conduite par amour !
— Qu'est-ce à dire d'amour en ce mortel accident? mieux vaut recommander nos âmes à la miséricorde divine ! M. de Suffolk , oyez-moi en confession finale.
— Madame, dit Anne Boîeyn qui puisait des forces dans le découragement de sa maîtresse , il n'est pas temps de mourir , ains de fuir en hâte à dextre et à senestre, deçà et delà!
— Où et comment fuir et se musser , sinon en quelque logette de souris ? dit Suffolk embrassant la reine comme pour un adieu éternel ; non , plutôt je vais tendre la gorge au coup , et toutefois attester que ma dame est innocente , pure et servante d'honneur!
— Non : l'expédient n'aboutirait qu'à votre ruine , mon ami , et votre trépas causerait le
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mien. Si vous feigniez d'être venu céans à l'égard de ma gentille Annette?
— Ce je dénie , dit-elle ; car le chevalier dont ai la foi jurée serait moult marri de mon infidélité. D'ailleurs le roi votre époux vous a guettée un long temps à l'emblée. Plus sûr est de clamer merci et indulgence plénière !
— Ma très-précieuse patrone me veuille secourir ! je lui promets une belle image d'argent pesant ni plus ni moins que mon ami Suffolk. Anne tutélaire ! concerte et agence quelque artifice pour sauver l'un et l'autre du courroux forcené de mon seigneur le roi !
— Le diable m'emporte ! criait Louis XII ébranlant la porte dans ses gonds et faisant retentir le marteau. Madame , je vous sollicite, par autorité maritale et royale, de me bailler entrée sans plus délayer ; autrement je romps l'huis à grands coups, et ne sais jusqu'où peut aller mon emportement !
— Dieu me damne ! dit Anne Boleyn qui promenait des regards effarés autourd'elle, pendant que la reine et lord Suffolk se tenaient embrassés en pU urant ; cette fenêtre n'est pas si élevée qu'un homme amoureux n'ose en descendre sans échelle? Oui dà, Suffolk, vous avez tenté plus chanceuse entreprise !
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Elle parlait encore , que lord Suffolk , se reprochant de n'avoir pas songé le premier à ce moyen de salut, se précipita vers la fenêtre sans prendre garde aux efforts de Marie pour le détourner d'un projet si périlleux. Il eut bientôt déchaussé les vitraux de leur bordure de plomb, et pratiqué une large ouverture dans le treillis de fil d'archal ; puis, excité par le vacarme que le roi faisait à la porte battue en brèche , insensible aux supplications de son amante , il franchit le bord de la fenêtre, et, suspendu dans le vide à une hauteur de six toises, il descendit en s'accrochant des pieds et des mains aux nervures des ogives et aux ornemens saillans de l'architecture gothique qu'il rencontrait par hasard et à des distances inégales. Un reste d'ivresse soutenait sa témérité, et lui déguisait le danger presque inévitable. Anne Boleyn le suivait des yeux en frémissant , et lui tendait sa ceinture ; la reine se voilait ia face et sanglotait.
— O bonne Vierge immaculée , disait - elle , je te voue une chapelle , si mon ami Suffolk a la vie sauve et aussi l'honneur! Las! il s'en va choir de haut en bas !
— Point, madame, répondait Anne incrédule elle-même à ses paroles ; ayez bon espoir
et reconfort ; les pierres du mur l'aident et le soutiennent : il mettra pied à terre avant que le roi ait brisé l'huis. Cher Suffolk, efforcezvous; tâchez que mal ne vous advienne. Si la descente est trop ardue, désistez-vous et remontez.
— Madame , pour la suprême fois , cria Louis XII, je vous adjure de remettre en mon pouvoir celui qui est là-dedans avec vous? Sur mon âme ! je vous somme d'obéir sans scandale , sinon je prouverai bien que je suis le maître.
— Ah ! Seigneur Jésus , ayez pitié de lui ! s'exclama tout à coup Anne Boleyn se rejetant dans l'oratoire avec des signes d'épouvante et d'horreur ; il est comme Daniel dans la fosse aux lions !
— Des armes ! répétait une voix étouffée : Anne , Marie ? pour Dieu ! une épée , un poignard !
Dans l'instant deux pierres se détachèrent de la muraille et roulèrent sur le pavé ; un gémissement sourd accompagna ce bruit ; la reine fit un geste de désespoir, poussa un cri aigu , et s'évanouit entre les bras d'Anne Boleyn plus pâle et plus glacée qu'elle. Louis XII avait cessé d'assiéger la porte ; mais on n'entendait plus la voix de lord Suffolk , et des rugissemens plaintifs ou furieux se prolongeaient dans les ténèbres.
On se dissipe avec telle quenippe
<^ui l'iiomme pipe , accroire luy faisant
Qu'un vieil chapon est un jeune faisan.
Jean Maeot. Epis de des dames de Paris.
O frère mien , que je me tiens heureux P'avoir trouve' amy tant affecté , D Seigneur Dieu , cela est arresle'.
Michel Maeot au seigneur de Pavillon,
Le duc de Valois, déconcerté d'abord par les railleries du duc de Suffolk, avait fini par douter de lui-même et de la réalité de sa bonne fortune amoureuse; le vin qu'il avait bu dans des cratèi^es anglais remplissait son cerveau de
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visions fantastiques, mais ce vague somnolent fit place à des idées plus distinctes; il se rappela les circonstances qui avaient accompagné chaque nuit où la reine le recevait dans une chambre de ses dames d'honneur à l'hôtel de la Grutuse; il se rappela surtout cette excroissance charnue qui déparait un beau sein , et que son rival n'ignorait pas; enfin il pensa que la nuit même devait éclaircir ses soupçons et fixer ses incertitudes. Ses paupières se fermaient, et son corps appesanti brûlait d'un feu interne ; il sortit de la salle au milieu des ronflememens qui grondaient à ses pieds, et aspira la fraîcheur de l'air dans ses poumons enflammés; il était encore novice en ivrognerie. Ayant regagné à grand'peine l'hôtel d'Angouléme pour se parfumer de senteurs et d'eau de benjoin qui corrigeassent les exhalaisons du vin , il s'appuya sur le dossier d'une chaise, et s'assoupit tout debout.
Il se réveilla étendu sur le plancher , et l'humidité dont les nattes étaient imprégnées contribua sans doute, en le refroidissant, à suspendre son sommeil au bout d'une heure. 11 avait les yeux enflés , la bouche ai ide , les traits blêmes et les membres inertes; il ne se trouvait bon qu'à dormir , et fut tenté de se mettre au lit en maudissant son souper. Mais la honte
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l'emporta , et plutôt que de forfaire à sa parole, il eût entrepris les douze travaux d'Hercule. Il était en robe de festin large et longue de velours écarlate bordée d'hermine , sans ceinture et sans épée; il ne changea rien à son costume, parce qu'il n'en avait pas besoin où il allait, car la toilette la plus cérémoniale ne vaut pas souvent la plus simple dans la nuit noire; d'ailleurs l'heure du rendez-vous était passée, et il craignait d'avoir été devancé par lord Suffolk. Cette crainte fit remonter le sang et le vin à son visage. Il s'achemina doucement vers le nouveau théâtre choisi pour ses amours ; il n'avait pas invoqué les saints, qui oublièrent aussi de le protéger. Il voulut traverser le pont-volant, seul point de communication entre l'hôtel d'Angouléme et celui de la reine; mais au milieu de ce pont, qui se retirait et s'avançait à la pression d'un ressort, il aperçut un homme d'armes arrêté, dont le heaume à cimier et le hallecret poli reluisaient aux pâles reflets du croissant de la lune. Cette sentinelle interceptait entièrement le passage étroit et sans balustre, et son immobilité n'annonçait pas qu'elle lut près de quitter ce poste. Le duc de Valois, impatient d'un retard qui pouvait durer jusqu'au jour, réunit toutes ses forces, prit son élan, et passa outre en
poussant l'inconnu qui lui faisait obstacle. Ce dernier , perdant l'équilibre, se balança dans le vide, étendit les bras pour trouver un appui, se rattacha un instant aux rebords du pont où éclatèrent ses gantelets d'acier, et tomba lourdement de dix pieds de haut sur des décombres qui bosselèrent son armure moins que son corps ; la masse de fer retentit comme un battant de cloche.
— Par monseigneur saint Georges le bon chevalier! murmura le malheureux tout étourdi de sa chute, qui est le faux et déloyal adversaire lequel attaque son ennemi par derrière et sans lui crier gare! Hai ! hai ! J'eusse aimé mieux rompre cent lances en champ clos. Hai! Je ne suis point vaincu sans coup férir , contre les lois combat !
Le duc de Valois reconnut M. de Longueville à ces hélas de forfanterie , et le laissa s'escrimer en défis de parade. Il se réjouit d'une petite vengeance pour laquelle le hasard l'avait servi à souhait , et se hâta d'entrer dans la galerie basse où Anne Boleyn devait le conduire à sa maîtresse.
Il écouta , le cou tendu et les mains en avant; puis , croyant entendre le frôlement d'une robe de femme , il fit claquer ses lèvres en signe d'intelligence auquel on répondit de la même ma-
nière; il suivit les parois du mur, et le demi-jour d'une lampe qui fumait dans une niche sous une image de la Vierge , éclaira un instant la partie inférieure de ses habits. Il réitéra plusieurs fois son appel strident, et une main sèche, longue, glacée , saisit la sienne , l'étreignit et l'attira rudement. Le duc de Valois jugea bien au toucher que cette main n'appartenait pas à sa jolie confidente, et même il aurait cru injurier les dames s'il eût attribué une pareille main à d'autres qu'un soudard ou quelque vieille sorcière. La pensée qu'on pouvait en vouloir à sa vie ne le décida pas à exposer l'honneur de sa dame , et il préféra le plus imminent danger à une résistance qui eût amené des témoins. Il se résigna donc à tout, plutôt qu'à déclarer sa présence indue dans l'hôtel de la reine. Aussi bien , M. de Longueville criait et s'agitait sur son lit de pierres; on marchait, on parlait, on frappait au dessus de sa tète; et ce bruit, partant des appartemens de madame Marie, était de nature à donner l'éveil aux domestiques et gardiens des Tournelles. Le souvenir de lord Suffolk se présenta d'abord à son esprit.
Son invisible guide l'entraîna dans une salle basse dont la porte fut refermée ; alors il se trouva jeté sur im bahut en guise de siège, et lui être
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humain, portant jupe, se j)récipita sur lui avec des transports effrontés qu'il eût pris volontiers pour un accès de rage. Il devina dès lors que ses jours étaient en sûreté; mais il essaya de contenir la frénésie de cette bacchante, qui l'enserrait de ses bras décharnés, l'infectait de ses baisers musqués, et déchirait ses vêtemens à belles dents. Il parvint néanmoins à modérer cette fougue amoureuse par son sang-froid et sa persévérance ; ce n'était pas cela qu'il venait chercher à ses risques et périls.
— Mon bouchon, mon bedeau, mon peton, dit une voix aigre-douce avec un redoublement de caresses aussi mal accueillies, mon lord, mon roi ! je te mercie d'avoir fait état de l'épître mienne qui te sommait de quérir à nuit le plaisant loyer de ton amour. Ains d'où provient de la part cette froideur inusitée? Es-tu pas malade et meshaigné à la mode du roi Louis? O mon gent et gracieux Bonivet , il en est aucunes plus jeunes et plus saffrettes que moi, mais non pas plus ardentes et amoureuses.
M. de Valois faillit éclater de rire à la voix de madame de Norfolk , et en apprenant que Bonivet possédait les bonnes grâces de lagrand'mère d'Anne Boleyn. Toutefois, il évita de faire rougir cette vénérable dame, qui se fiit vengée
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du désappointement de ses amours, en contrariant celles de la reine. Son attention était d'ailleurs occupée par le singulier remue-ménage qui avait lieu en haut, parmi lequel dominait une voix forte et impérative.
— Bonivet, mon chevalier d'élection, disait madame de Norfolk en se pendant au cou de sa patiente victime , voici le bien fortuné moment que réclamais de ma charité : adonc dépêche d'en profiter, d'autant qu'occasion ne retourne deux fois. O mon charmant capitaine de cœur, je te veux rendre le plus content et le mieux avantagé; accole-moi là.
— Foi de gentilhomme ! pensait le duc occupé du tumulte qui augmentait, la vieille fripière a ventre affamé sans oreilles. Pourtant les crieries et coups redoublés s'en vont avertir nombre de gens ? Le diable veuille, par amitié de moi, paître et repaître cette laide chienne chaude !
— Par la barbe de mon père ! s'écria-t-elle interrompant ses accolades, Bonivet ami cher, entends la danse des rabbats et lutins! Dieu me damne! le tapage et le tracas dérivent de la galerie supérieure , aux appartemens de madame Marie assurément? Qui donc querelle ainsi la nuit et de telle sorte ? Merci de nous î mon petit Bonivet, le monde accourt au bruit, et nous
serons découverts céans tous les deux en se* crête affaire. Voilà mon antique vertu en désarroi, et à tout jamais diffamée !
Le duc de Valois commençait à craindre une altercation dont la reine serait l'objet et le roi un des acteurs; il distinguait la parole brève et tonnante de Louis XIL Madame de Norfolk n'in terprétait pas différemment cette scène scandaleuse qui devait mettre les curieux aux fenêtres et le désordre dans l'hôtel; mais elle en expliquait la cause à sa fantaisie , et le prince sentait accroître son anxiété.
— Vrai Dieu d'Israël! murmurait madame de Norfolk chagrine du contre-temps et retenant son prétendu Bonivet, possible est que le roi Louis réchauffé et convalescent ait offert le devoir de mariage , et sa femme obstinée se débat contre ce naturel devoir? Autrement M. de Valois, ce hardi libertin et galant compère, a entrepris de surmonter l'honnêteté de madite dame , et à cette heure il fait rage pour la réduire à merci ; ains l'époux poursuit et châtie cet audacieux seigneur qui , ce dit-on , eût dompté les Onze mille Vierges de Cologne?...
Les rugissemens des lions l'empêchèrent d'achever; elle trembla que son dernier jour ne fut venu , et se prosterna la face contre terre
avec des exclamations entrecoupées. Le duc de Valois se leva d'un bond spontané, et porta la main à son côté pour y chercher l'épée qui lui manquait. Il gémit de se trouver désarmé. Cependant les rugissemens devenaient plus effrayans , et des cris de femmes se mêlaient à la clameur panique de tous les animaux qui comprennent la colère du lion ; le vaste hôtel des Tournelles semblait prendre une voix lamentable pour répondre à ces éclats menaçans ; la nuit ajoutait à la consternation générale.
— Tous les anges, saintes et saints nous aient en leur digne garde ! balbutiait madame de Norfolk distraite dans ses prières par des mouvemens de terreur. Peut-être le feu consume une part du palais ; ou la lionne déplore le trépas de ses petits, ou bien plutôt est-elle échappée de sa cage et désenchaînée ?
— Foi de gentilhomme ! qu'on me baille quelque arme ou bâton de guerre : j'irai combattre le lion !
A ces mots, qui produisirent l'effet d'un coup de foudre sur madame de Norfolk confuse et irritée de son erreur, M. de Valois s'élança dehors en courant au hasard.
Louis XII, aux premiers rugissemens, avait cessé d'ébranler la porte de l'oratoire et d'or-
donner qu'on l'ouvrît; sa fureur s'était calmée, et un éclair de réflexion avait fait succéder le repentir à son funeste entêtement. Il se persuada que lord Suffolk, en s'enfuyant par la fenêtre, avait été dévoré par les lions; — peut-être n'est-il pas la seule victime? un silence de mort régnait dans l'oratoire. Il couvrit ses yeux de sa main , et s'esquiva promptement au milieu des nombreux assistans qui se multipliaient à chaque minute. Il supplia le diable de l'emporter pour le tirer d'embarras; et à la faveur de l'obscurité et du trouble, il ne fut pas reconnu. Beaucoup de nouveaux venus l'interrogeaient sans obtenir d'autre réponse qu'un geste désespéré. Il avait le cœur serré et le sang figé dans les veines à ces rauqnes rugissemens roulant d'échos en échos dans les profondeurs de Dédalus.
Il fut contraint de passer sous une voûte voisine de la Cour des Lions; un homme se jeta en furieux au devant de lui : c'était le duc de Valois vêtu de sa toge et nu-tête.
— Orignaux, mon ami, lui dit-il avec une noble énergie, prête-moi ta lame? .T'en ferai meilleur usage que toi qui es vieil et débile, foi de gentilhomme ! Demeure en oraison ce pendant.
En parlant ainsi , il lui arracha l'épée qu'il tenait renversée à la main, le remercia d'un coup
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tl'œil,etpartit. LouisXII, surpris decette brusque allocution , avait livré son épée machinalement et montré son visage; mais le lieu sombre et la préoccupation du duc de Valois rendirent cette imprudence sans résultat. Le bon roi en s'éloignant se souvint tout à coup des derniers mots prononcés par son gendre , et frémit de l'extrême danger que le téméraire allait affronter; il fit un signe de croix , et leva les mains au ciel : il hésita un moment, et arriva hors d'haleine à sa chambre où l'attendait M. de Orignaux inquiet des cris et des rugissemens qui se confondaient. Il voulut donner un ordre, et ne put s'exprimer que par un geste que son confident n'entendit pas; il eut une défaillance suivie d'un délire de fièvre. M. de Orignaux, par respect pour son maître encore déguisé en roi des ribauds, s'abstint d'appeler des secours plus efficaces que ceux qu'il lui prodiguait.
Le duc de Valois, possesseur d'une lame dont il ne connaissait pas la trempe, alla droit à l'entrée de la Cour des Lions, où il rencontra M. de Longueville, toujours armé, et le gardien des animaux, gros , court vieillard, à l'air stupide et au sourire hébété, crasseux dans ses habits de bureau grossier, et faisant sonner ses clefs comme im geôlier de prison.
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— Mon cousin de Longueville, dit le prince croyant un refus impossible, venez çà me seconder en brave compagnon à l'encontre des lions du roi? Sus! dégainez!
— Par M. saint Georges le bon chevalier ! reprit le duc de Longueville qui eut peine à s'assurer que M. de Valois ne raillait pas , qu'est-ce à faire, monseigneur, envers ces formidables bêtes mal apprises en Tart de chevalerie? Outre ce, le larron em piégé dans la loge des lions est taillé en pièces à défaut de la hart ou autre supplice infamant.
— Quel larron ? Contez-m'en le conte, si le savez. Foi de gentilhomme! je cuidais qu'il s'était agi de quelque prince ou seigneur?
— INon, non pas, nenni, monseigneur, repartit le gardien jouant avec son bonnet de laine: aussi vrai que j'ai nom Daniel le dompteur de lioiis , le cas fut tel : un larronneur moult audacieux entra de nuit dans icelle cour, et li. grande lionne africaine, soupçonnant qu'il venait ravir ses lionceaux, rua-jus sa prison , rompit son esclavage et occit le pauvre infortuné.
— C'est justice divine si le fait est advenu de la façon que vous dites. Mais voyons çà les ébats de madame la lionne , excellente mère à ses petits.
On entendait rugir ensemble les lions captifs
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qui faisaient sonner leurs queues sur leurs flancs , et secouaient leurs barreaux à les ployer ; mais pas un accent humain au milieu de ce concert formidable; tout donnait à penser que le patient n'existait plus, n'était que la lionne ne cessait point ses bonds inpétueux et ses cris de rage maternelle. Sur un ordre de M. de Valois, le gardien ouvrit une étroite fenêtre grillée à claire voie, et le duc ne distingua d'abord qu'une lionne sautant à quinze pieds en l'air contre la muraille qu'égratignaient ses ongles tranchans.
— Foi de gentilhomme ! dit-il se délectant à ce spectacle, qui donc oserait resserrer dans sa loge ce puissant animal? Mon cousin de Longueville , hasarderiez-vous d'imiter le seigneur Hercules ?
— M. saint Georges et aussi M. saint Michel ne réussiraient à ce faire, se récria M. de Longueville reculant .-nonobstant, si je n'étais tout éreinté d'une grosse chute, vous me verriez poursuivre ce triomphe, et apprivoiser la lionne à l'instar d'un chien couchant.
— Non, non pas, monseigneur, repartit le gardien ; aussi vrai que j'ai nom Daniel, je ne voudrais pour un hussard ou deux de lions d'or du roi Philippe affronter l'ii-e léonine; car je sais
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ce que valent ces dents et ces griffes qui déchirent un taureau comme je fais une pomme !
Mais les torches et les flambeaux qui brillèrent à toutes les fenêtres à la fois éclairaient un spectacle horrible que des cris de stupeur avaient déjà révélé. Autour de la cour circulaire étincelaient des yeux enflammés ; les lions et les tigres tournaient dans leurs cages et s'élançaient contre les grilles de fer, étendant leur chaîne prête à se rompre. Une seule loge ouverte paraissait vide, d'où sortaient comme des miaulemens de chats en chaleur, tandis qu'une lionne de taille gigantesque à la crinière blanchâtre, dardant sa langue dentelée et battant l'air de sa queue sifflante, le regard sanglant et la face contractée, essayait de grimper au mur, se dressait sur ses pâtes robustes en bondissant à une hauteur prodigieuse pour atteindre un homme cramponné aux aspérités et aux saillies de l'architecture, les mains et la bouche collées à la pierre et les pieds pendans, au dessous d'une fenêtre qu'il ne pouvait rejoindre, parce que les sculptures qui lui avaient servi d'échelons pour descendre étaient déracinées et brisées à terre. M. de Valois poussa un cri en apercevant lord Suffolk livré à cette agonie pire que la mort qu'il devait subir d'un moment à l'autre.
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— M'aide Dieu ! dit-il en baisant la poignée de son épée, le roi des ribauds fit bien de m'armer chevalier. Sus ! sus! M.delx)ngueville, assistez-moi de votre vaillance pour sauver un bon gentilhomme!
— Par monseigneur saint Georges ! répliqua le duc en reculant, que prétendez-vous tenter? Oh! M. de Valois, ne courez à votre perte inévitable? Vêtez au moins haubert et cotte de mailles.
— Foi de gentilhomme ! monsieur , un ferme courage et vif espoir en Dieu sont meilleure défense qu'armure à triple épaisseur ; ains la couardise est mal en gardée par cuirasse et morion. Sus, vilement, compère Daniel, ouvre à moi la barrière avant que ce cher seigneur tombe privé de vie. jiîi.moj .in.; i
— Non, nenni, monseigneur, aussi vrai que j'ai nom Daniel...
— Sus! dépêche sans plus arraisonner: j'ai pris du champ, et puis entrer en lice sous les auspices de monseigneur saint Denis patron de France! Ouvre donc, de par Dieu!
Le gardien ne se hâtait pas d'obéir; il tirait les verroux et embrouillait les cadenas; M-, de Valois le menaçait de son épée en jurant sa foi de gentilhomme qu'il le traiterait comme la
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lionne; enfin la porte s'ouvrit et se ferma âer- FÎière l'»i. Les rugisseraens redoublèrent à son apiparition dans le cirque, et les lions ébranlèireat leurs solides prisons. La lionne , avertie par ces nouveaux élans, abandonna sa proie pour se lancer sur son ennemi qui l'attendit de pied ferme; elle l'eût infailliblement renversé si M. de Valois n'eût fait un détour imprévu en lui portant un coup d'épée dans l'œil gauche. Cette blessure accrut la furie de l'animal, qui revint à ia charge en rugissant de douleur; M. de Valois, aguerri dès l'enfance aux exercices de corps , n'avait pas de rival en souplesse et en agilité; il évita encore un choc funeste , et eut le bonheur de crever l'autre œil de la lionne qui devint plus furieuse et moins dangereuse, aveugle qu'elle était, courant au hasard, heurtant les murs, mordant les barreaux, se roulant, se tordant et se plaignant. Son adversaire la harcelait et la criblait d'estocades sans parvenir à s'en rendre maître; même il se vit plusieurs fois pressé par le farouche animal dont le poil fauve ruisselait de sueur et de sang.
— Au nom de Dieu et de t?ous les saints ! s'exclamait incessamment lord Suffolk que le dévouement de M. de Valois rendait insensible à son propre péril, mon bon cousin , allez vous-
en ou je me jette en bas? Ah! mes amis, n'est-il pas une arme quelconque ? Si j'avais un ferrement pointu! O mon noble seigneur, reculezvous! A moi une épée! Je promets une montjoie d'or à qui me baillera un bâton offensif! Par grâce, oyez ma requête, bonnes gens?
Le gardien , alléché par la récompense promise , lui jeta une hache d'armes qui s'ébrécha sur le pavé. Aussitôt lord Suffolk, avec la légèreté d'un écureuil qui saute de branche à branche sur un arbre , s'accrocha de loin en loin aux angles des ogives et aux arêtes de pierre; puis, dès que ses pieds eurent touché le sol qui leur manquait depuis si long-temps, il ramassa la hache de ses mains meurtries et bleuâtres , la balança un instant sur sa tête, et fendit le ventre de la lionne, qui resta couchée sur le dos et râlant à peine. Des applaudissemens et des clameurs de joie s'élevèrent de toutes parts; les deux vainqueurs se tenaient embrassés.
— Merci-Dieu ! ma bonne dame , s'écria-t-on dans l'oratoire ; il est sauf et délivré ! Mon cher duc de Valois a entrepris ce merveilleux exploit !
Alors seulement on envahit la Cour des Lions; et comme le danger était passé, les plus lâches s'empressèrent de jouer le courage, armés jusqu'aux dents, et piquant de leurs lames les ani-
maux enchaînés. M. de Longueville félicita M. de Valois, qui ne l'honorait pas d'un regard, et posa fièrement le pied sur le cadavre percé de coups, comme s'il l'avait abattu lui-même. Le duc de Valois envoya son grand page Balthazar Villon rassurer le roi sur la cause de ce tumulte extraordinaire; mais ii oublia de lui dire en quels termes il fallait accomplir cette missive, et s'ar-rachant à grand'peine aux témoignages unanimes d'admiration des assistans , il entraîna lord Suffolk dans sa chambre, où ils passèrent le reste de la nuit couchés dans le même lit, selon l'usage immémorial entre frères d'armes.
Villon se rendit immédiatement à l'hôtel du roi, dont la porte était gardée par les ribauds, qui s'opposèrent d'abord à son passage : le lieutenant céda pourtant à ses instances, et le conduisit dans la galerie qui précédait l'appartement royal. Ils attendaient qu'un valet de chambre s'offrît à eux pour s'informer du bon plaisir de Louis XII, lorsque M. de Orignaux, l'air sombre et les vétemens mal rangés , sortit de la chambre et parut fort mécontent d'avoir été surpris; son impatience se manifesta en gestes expressifs.
— Pâque-Dieu! monsieur mon prévôt, dit-il en le poussant devant lui, étes-vous instruit à la discipline de notre prévôt de l'hôtel, qui ne sait
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le gros ni le menu de sa charge ? Bé ! qui vous ordonna de camper si près de la personne du roi notre sire?
- — Monseigneur, répondit respectueusement le lieutenant, voici un page de la livrée de M. de Valois, lequel l'envoie devers sa majesté pour secrète ambassade.
— Pâque-Dieu! interrompit M. de Orignaux de mauvaise humeur, il sera jour demain, et sa majesté n'a accoutumé tenir audience la nuit , ce pensai-je.
— Certainement, reprit le page; ains cette nuitée fut moult turbulente et singulière, à savoir que mon seigneur et maître tua un des lions du roi, fort hardiment pour engarder de mort certaine milord Suffolk, ambassadeur d'Angleterre....
— Sa majesté le roi dort d'un somme avantageux qu'il ne faut distraire. Ces belles choses ne moisiront pour attendre; et nul ne peut être admis là dedans sinon les médecins et confesseur.
— Sacre -Dieu! mon cousin de Orignaux, m'est avis que le roi ne dormait point pour vous, qui êtes issu à l'emblée de sa chambre, où n'avez affaire par votre office ? Ce sont pratiques du diable et damnables emprises contre
la personne de mondit roi? Vienne le jour après la nuit, la vindicte après le crime, et la hart après le collier de l'ordre!
Balthazar Villon montra les dents comme un loup que l'on traque, et pirouettant, avec des grimaces insultantes et des railleries amères, il s'enfuit pour n'être pas enveloppé par les ribauds-
Quand le duc de Valois et lord Suffolk furent couchés ensemble dans le vaste lit , où six personnes eussent dormi à l'aise, ils s'embrassèrent avec des sermens mutuels d'amitié, et s'entretinrent naïvement de l'dccident étrange qui les avait réunis par les liens d'une fraternité chevaleresque. Suffolk raconta en détail la scène de l'oratoire, et le duc de Valois s'étonnait de la perfidie de la reine, qui les trompait tous deux.
— Foi de gentilhomme! dit-il en soupirant, voilà, certes, la plus pute femme qui soit de l'abreuvoir Maçon à la rue Baillehoë! Je ne dois m'émerveiller de ce qu'elle ne vint à mon rendez-vous, pendant qu'elle était empêchée au vôtre. Possible qu'elle voulait bien éprouver l'un en suite de l'autre, pour mieux juger nos amours ?
— Un mot, seigneur ami, car vous parlez le
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haut allemand et combattez des fantômes : pourtant, hier soir devisant au souper, je vous ai quasi déclaré le mystère. Persistez-vous à croire que madame Marie fut votre dame plusié'lirs nuits durant?
— Sans doute, cher sire et frère; ce advint au séjour d'Abbeville, dans une cellule de l'hôtel de la Grutuse; et, je vous jure, madame Marie va l'amble, le trot ou le galop, en haquenée moult adextrement apprise : maintenant je la connaîtrais entre mille à ce signe dessous le tétin senestre.
— 11 appert de là que ne l'avez vue tout à plein; j'entends la belle qui vous reçut à merci: bien plus, n'avez eu d'elle une parole favorable au cabinet amoureux ?
— Telle était sa volonté, et n'osai y contredire pour ne forfaire à ma foi de gentilhomme, jurement plus sacré que celui du Styx. Adonc j'obtins le prix de liesse sans luminaire, en observant le vœu du silence : ce ne fut trop chèrement acheter ces délices déifiques et angéliques, dont auriez goûté anuit sans la maie fortune.
— Pour l'honneur de ma dame, dissuadezvous de ces fausses illusions. Celle qu'avez si bellement surnommée haquenée n'est et ne fut onc la très-excellente sœur du roi d'Angleterre,
désormais reine de France, mais seulement sa petite servante Anne Boleyn, fille de Tlionias Boleyn, et descendante de M. de Norfolk par sa mère Isabeau Houvard.
— Foi de gentilhomme! l'abusion vient de votre part, mon cousin! De vrai, ce fut cette mignonne damoiselle qui fonda nos amours, et voire me prescrivit sévèrement de ne point faire paraître les bontés que la reine eut envers moi. Oh! la fine mouche et galante commère!
— Je renie Dieu si la preuve est absconse et secrète pour maint seigneur d'Angleterre : cette apparence de chair sanglante qu'elle a dessous le sein n'est pas moins connue que la lune au firmament. Peut-être aucuns palefreniers et ribauds d'écurie ont-ils jà en France nombre les beautés et défauts de cette fringante haquenée...
— Trêve, mon bon cousin; je vous crois sans plus à ces déclarations manifestes : mais déportez-! vous d'outrager ni diffamer ma dame d'amour, Anne Boleyn, dont j'adorais les grâces et gentillesses sans savoir un de ses tours. Au demeu-^ rant elle est friande et bien aimante; je n'en veux pour moi autre pleige et caution que son entreprise et mascarade. Oui dà ! je l'aime d'autant.
— Ainsi faites, seigneur duc , car il n'est point de plus folâtre et divertissante maîtresse : cer-
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tains rapportent qu'elle fut débauchée à lâge de douze ans par le maître-d'hotel de son père; depuis elle n'empira pas en vertu, car princes, nobles et vilains, prêtres et gendarmes furent participans à la folie de son corps....
— Mon cousin, je n'ai que faire de ces calomnies , qui poussent dans les cours plus dru que joncs en marécage. Sur ma parole ! je cuidais tenir une pucelle! Mais, vous dis-je, Anne Boleyn me plaît dorénavant non moins qu'une reine ou princesse, c'est-à-dire que je passe l'éponge dessus sa vie privée, et la ferai tantôt reluire entre toutes les plus candides , s'il en est.
— O mon amiable sire, je vous requiers d'excuser ces propos malsonnans; je ne présumais point que fussiez épris de cette fille, qui devise, chante, danse et séduit à l'avenant. J'efface de ma mémoire le mal pour y engraver le bien. Anne sera vénérée ensuivant vos mérites.
— Au demeurant, très-cher Suffolk, que résolvez-vous de l'aventure? êtes-vous englué de l'amour périculeux de la reine Marie?
— Oui , et jusques à mon suprême soupir j'aimerai celle-là qui ne m'esl cruelle que par devoir! Oui, depuis deux années en cà, j'ai promis féal hommage à cette incomparable prin-
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cesse, qui m'a donné son cœur en échange du mien ! De fait, la maligne politique a conjoint par mariage ceux qui toujours seront divisés dame et de corps. Anne Boleyn, laquelle sait et prophétise l'avenir très-pertinemment , à la mode des devineresses d'Ecosse, m'a prédit un jour que j'épouserais ma mie?
— De l'avenir ne sais-je l'alpha ni l'oméga, monsieur mon ami; mais le passé m'est plus à l'avenant. C'est pourquoi je vous annonce qu'eûtes un corrival mieux fortuné ?
— Par saint Michel ! mon cousin , je ne vous puis ni veux croire. Tout autre que vous aurait un beau démenti et défi pour réponse ! Dites toutefois et avouez mon injure.
— Foi de gentilhomme! apprenez que, ladite dame étant à son camp devers Boulogne, un seigneur fut avisé sortant de la tente d'icelle à la minuit.
— C'est vérité, monseigneur; et pour preuve connaissez que ce fut moi
— Eh quoi ! de par Dieu ! interrompit vivement M. de Valois dont l'anxiété se révéla par un changement subit de voix et de visage, tout à l'heure vous mentiez, sinon maintenant, mon beau cousin; car vous avez tenu madame Marie
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en votre 'puissance, et je laisse à penser ce qui en advint.
— Nenni, je vous jure et atteste, monsieur, ce qu'ai juré et attesté ci-devant; à savoir que ma dame onc ne m'a octroyé le bon cas où >^ient choir amour après le pourchas. Oui, par l'honneur du roi Henri mon souverain seigneur! je maintiendrai la retenue et chasteté de cette royale pucelle que voisent visiter les matrones!
Le duc de Valois ne répondit pas; il rêvait, et son visage rembruni, sur lequel passaient des nuages de tristesse plus noirs, décelait une succession d'idées poignantes, de regrets et d'inquiétudes. Lord Suffolk remarqua cette disposition mélancolique, et employa les formules les plus amicales pour en découvrir le sujet. Mais ses efforts pour égayer et distraire son nouveau compagnon de plaisirs et de peines n'aboutirent qu'à faire sortir de cette rêverie une confidence , inattendue après de généreuses protestations de reconnaissance. Le duc de Valois, si noble dans ses premiers mouvemens, mit un prix singulier à un service tout désintéressé.
— Mon cousin , lui dit lord Suffolk fâché de son silence qu'il attribuait à du ressentiment, je me repens de vive force pour avoir blason né
Anne Boleyn : adonc ne me tenez rigueur davantage. Mais si votre dépit dérivait d'autre endroit et de plus loin , je vous adjure de me déclarer nettement ce que souhaitez de moi : je n'arrêterai guère , sur ma vie ! à vous satisfaire , fût-ce tout mon sang à jeter pour vous, qui m'avez ôté de péril imminent au péril de votre corps !
— Ne remémorez semblables riens, mon ami : certes, en ma place, vous eussiez fait de même et plus fièrement. Mais je vous déduirai en bref la cause de ma rêvasserie, et vous en ferez ce qui convient.
— Je m'engage par avance , et invoquant le saint nom de Dieu en otage, à consentir toutes les choses qu'exigerez, les déclarant bonnes et plaisantes.
— Oyez, mon ami : le roi Louis douzième, ruiné de goutte, de fièvre et de travaux anciens, proche du sépulcre, et déjà glacé du froid de la mort , n'a puissance de procréer enfans aptes à lui succéder au royaume de France; son confesseur m'a témoigné qu'il l'avait jà reconforté d'une extrême-onction.
— Je l'entends de même, mon cousin; et depuis son mariage ledit sire est maigri, pâli,
courbé et morbifié. J'augure qu'il n'achèvera possible pas l'œuvre conjugal.
— Adonc il m'affiert qu'un autre ne fasse sa besogne : un dauphin, fût-il engendré du diable, usurperait ma belle couronne. Ainsi je vous prie et reprie de vous défendre de toute accointance avec la jeune reine devant le trépas du roi, qui ne tardera un long temps?
— Las! monseigneur, le commandement est dur et exorbitant de soi; ains je n'aurai Je tort de rien refusera mon bienfaiteur : partant, ayez assurance en ma loyauté; je m'abstiendrai de mes chères amours, quoi qu'il me coûte ; et en cas que je manque à ma foi solennellement jurée, j'expose ma tète à votre pouvoir et justice.
Là-dessus lord Suffolk, désolé du sacrifice qu'il faisait à la gratitude, maudit tout bas le secours qu'il payait de son bonheur, et feiç;nit de s'endormir; mais il ne put reposer, tant l'agitation intérieure qui le tourmentait s'aviva dans la solitude de la nuit; il se leva défait et abattu, lorsque le duc de Valois dormait encore d'un sommeil tranquille €t agréable.
Celui-ci dormit tard , et se réveilla enivré d'un
songe qui se continuait en réalité : il avait rêvé
de femmes et de galanterie; quand il étendit
la main , elle s'embrouilla dans une chevelure
l3o LE ROI DES KIBAUDS.
soyeuse; quand il entr'oiivrit les yeux, ils rencontrèrent une tête blonde et des regards supplians. Anne Boleyn était agenouillée devant le lit : un baiser fut la première pensée du duc de Valois, qui lui jeta les bras au cou et la considéra lendrenient.
— Mon indulgent seigneur, dit-elle en rougissant et des larmes dans la voix, alors que l'on a péché envers Dieu, faut se confesser au prêtre; moi qui péchai énormément à votre égard , je m'humilie et me confesse à vous bien dévotieusement, sans repentance toutefois, ains avec deuil de ne pécher plus....
— Anne, chère et benoîte fille, je t'ai baillé une amoureuse absolution , et je te remercie de In ruse mirifique à laquelle je dois non une reine nice et rebourse, mais une gente et poupine damoiselle , qui excelle en l'art d'aimer. Foi de gentilhomme! Annette, tu es ma dame ouvertement et la plus galante de toutes !
-^O mon beau duc et seigneur! moi humble et indigne, je n'espérais si grands honneurs; et ce m'est un paradis en ce bas monde. Oh ! comme vous aimerai et servirai! Je vous reclame uniquement de celer à la reine et à tous la manière dont j'ai conquête ce bien d'allégeance; car je souffrais d'amour îiom réjoui, du jour où je vis
LE ROI DES RIBAUDS. l3l
le plus noble gentilhomme de France. Merci à vous qui me consolez, mon souhaité seigneur!
— 'Une requête à la revenge, ma mie : j'ai promesse de milord Suffoîk qu'il contiendra sa tendre passion pour madame Marie; mais quoiqu'il ait juré sur sa tête de brider et refréner désir et occasion, j'aurai meilleure foi en ta bonne garde et vigilance
— Oui dà, monseigneur, à présent que suis votre dame, avez-vous encore loisir d'aimer la
reine, qui point ne vous ffiine?
— Non , ma fi ! Mondit Suffolk est trop bien avantagé, et icelle ne vaut madame en aménité; mais ce pendant que le bon roi Louis s'en va doucettement de vie à mort, j'empêcherai qu'un dauphin étranger aux lis de France se vienne planter dessus mon trône.
— J'y ferai obstacle de même, mon cher sire; «t madame la reine sera tant surveillée, éclairée et épiée, que son ami s'en plaindra, malgré la parole donnée. Dieu te gard! Tu régneras l'an prochain , François premier de nom.
Une heure après la porte s'entrebâilla, et Balthazar Ville?! , qui avait gratté sans obtenir de réponse , avança la moitié du corps dans la chambre, et dit tout haut :
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— Monseigneur, sa majesté le roi vous mande à son lever.
— Foi de gentilhomme! s'écria le duc de Valois se dressant sur son séant, qui est le coquardeau qui s'introduit à l'emblée sans licence?
— Sacre-Dieu! murmura Villon qui avait vu se soulever la couverture , m'est avis que milord Suffolk songeait encore de ses amours nocturnes et de la fosse aux lions.
Tirez oultre. Ulriim de niajori peccalo sil habenda major conlritio , dit le glorieux amy de Dieu , moaseigneur saiact Bonadventure , et dit bien. Quod tfitanto ma/us est peccalum , tanto major débet esse conlritio. Voiie , dit le docteur soubtil Lescot qui esloit une faulsebeste, il veoit clair comme u<i lûsard.
Olivieb Maillard. Sermon presché à Breitges le dimanche de caresme l5oo.
Le duc de Valois se levait fort tard; et quand il traversa les galeries pour se rendre à l'ordre du roi , les domestiques et officiers de l'hôtel sortaient de la salle commune ou tinnel, après avoir dit les grâces. On dînait alors à neuf ou dix heures du matin. L'aventure de la nuit, racontée et commentée, passait de toutes les bouches à toutes les oreilles; l'indiscrétion des
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femmes de la reine, lesquelles avaient vu leur maîtresse ramenée presque sans connaissance dans ses appartemens par la Marquise et Anne Boleyn; la méchanceté de madame de Norfolk, qui se vengeait d'un quiproquo et d'un affront , enfin , la renommée qui voit dans les cours à travers les murailles et au fond des cœurs, tout concourut à révéler et à répandre des bruits plus funestes que la vérité. M. de Valois eut les honneurs du rendez-vous avec madame Marie, et on abandonna Anne Boleyn à lord Suffolk. Quant à la duchesse de Norfolk, personne autre que M. de Valois ne pouvait lui reprocher une infidélité à Bonivet. La calomnie se grossit de calomnies, et on finit par accréditer le récit mensonger de M. de Longueville, qui, pour déguiser sa chute, jura par saint Georges le bon chevalier, que pendant cette nuit mystérieuse la magie avait régné dans le palais des Tournelles. Balthazar Villon renchérit sur* cette insinuation, et ses impostures grossières achevèrent de détruire les honorables antécédens de M. de Orignaux, qui fut accusé tout haut de lèse-majesté divine et humaine, ViUon lui attribuait le sort jeté sur le mariage et la vie du roi. C'était un tonnerre grondant au loin et annonçant l'orage.
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M. de Valois , qui s'acheminait pensivement vers la salle où est la nappe , ne daigna pas s'apercevoir que, sur son passage, les bonnets étaient plus lents qu'à l'ordinaire à quitter les têtes, les regards moqueurs se croisaient contre lui, les pages chuchottaient tout bas et les seigneurs se détournaient. Il arriva l'air distrait et le front baissé dans la salle où Louis XII, tel qu'un patriarche des vieux siècles , présidait le dîner, à sa table royale environnée de tables plus ou moins rapprochées; la place de lord Suffolk, comme celle de M. de Valois , était vide encore de chaque côté du roi et de la reine, qui, faible, confuse et silencieuse, restait neutre dans l'entretien et se forçait de prendre part au repas pour occuper son embarras. Le duc de Valois salua le roi d'un Dieu-gard ! sans remarquer que ses yeux s'enflammaient, que ses dents grinçaient et que la colère tuméfiait sa poitrine. Madame Marie commença un sourire que la froideur immobile de son beau- fils réprima plutôt qu'un froncement de sourcil du roi.
— François, mou ami, lui dit Louis XII avec une amertume railleuse, pointue m'ébahis que n'ayez entendu sonner la cloche du tinnel; car Morphéus réparait les grandes fatigues de celte prodigieuse nuit dont bruissent les merveilles ?
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Çà, le diable m'emporte! récitez-moi l'événement.
— Mon souverain seigneur, reprit la reine en rougissant, monsieur mon beau-fils nous racontera ses chefs-d'œuvre, s'il vous plaît, après l'apport de la leconde table et des confitures.
— Foi de gentilhomme! répliqua M. de Valois en jouant l'assurance, mon très-cher père et seigneur, je ne retarderai pas votre désir et vous dirai le menu en peu de paroles. Hier pardevant témoins, milordSuffolk, aussi brave et intrépide chevalier que nul de France, dressa le pari d'entrer dans la cage du plus farouche lion de vos bons plaisirs et d'y ramasser la mitaine de sa dame...
— Voilà un beau dessein ! interrompit le roi se mordant les lèvres. Quelle dame émut si merveilleux amour qui ne fait compte du péril?
— Le secret n'est pas mien, sire, et le bon los des dames que j'estime si haut me somme de taire cette alliance. Adonc milord Suffolk, au sortir d'un banquet magnifique, en robe, sans armes ni ceinture, alla s'introduire dans la fosse aux lions et ouvrit la loge d'une lionne allaitant ses petits. Ce fut audace incroyable et îP^ilencontreuse; car celle lionne, toute irée.
courut sus à mondit Suffolk, qui se jucha vitement au faîte d'un mur; ce pendant que je venais à son aide et combattis la lionne qu'il renversa d'un coup de hache bien héroïquement,
— Le diable m'emporte! on pense ouïr un roman de la Table-ronde, dit Louis XII qui n'était pas dupe de ce conte fort vraisemblable d'ailleurs; monsieur mon gendre, vous avez voulu imiter le grand roi Pépin , dit le Bref, qui triompha d'un lion en l'arène ? Mais , entre nous, il n'était métier de meurtrir ma plus fière lionne, laquelle fut achetée cent écus d'or, il me souvient...
Le roi s'arrêta en voyant paraître lord Suffolk vêtu de ses habits de la veille froissés, blanchis contre la muraille et tachés de sang; le roi tressaillit en reconnaissant l'homme de l'oratoire; toutefois il se contint, fit signe à Suffolk de s'asseoir à sa gauche, et imposa silence d'un coup d'oeil aux officieux avis de la reine, qui s'étonna de n'avoir pas eu le premier regard de son amant.
— Mon beau cousin, reprit Louis XII jouissant par avance du trouble qu'il allait susciter, je ne sais, en ma cour, de gentilhomme mieux accoutré que vous êtes de coutume; ains ce
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malin vous nuisez à votre gloire par ce piteux état, habits déchirés, gâtés et souillés comme un rameur de mes galées.
Suffolk, dont la sombre distraction persévérait au milieu de cette assemblée regardante et attentive, s'examina tristement, montra ses mains enflées , et s'apprêtait à se retirer pour cacher sa honte.
— Demeurez, monsieur l'ambassadeur, lui dit le roi qui le retint à sa place comme sur le banc des accusés; les dames excuseront votre vestiture malhonnête en apprenant de votre bouche les gestes courageux de cette nuit grosse d'aventures. Or parlez net et sans omission. M. de Valois voudra refréner sa langue bavarde pendant votre récit.
— Dieu me garde! sire, se récria lord Suffolk qui rappela sa force et sa présence d'esprit; malgré vos précieuses volontés , je n'ai pouvoir de narrer à tant de gens une affaire amoureuse
^* qui intéresse l'honneur de ma dame. Ains il ne me déplaît de tout déclarer par devant vous , sire, et aussi madame Marie votre très-gracieuse épouse.
— Par la Vierge-Mère ! repartit la reine au désespoir, M. de Suffolk, dispensez-moi d'écouter
LE ROI DES RIBAUDS. 1 3q
ces mondainetés et folies qui vont nous induire à scandale et mauvais pensemens!
— Non , le diable m'emporte ! dit Louis XII déployant son autorité royale; j'ordonne, ma raie, qu'octroyez audience à notre bon duc de Suffolk, qui abrégera le mystère. Je défends à quiconque de hausser la voix sans y être convié. Çà, maintenant, mon cousin d'Angleterre, sans rien omettre, dénoncez comme les choses sont allées et vous serez gentil historiographe.
— Sire, dit Suffolk à demi-voix et en hésitant , je vous requiers de ne rien publier de tout ceci et d'être indulgent au péché d'amour. Cette nuit je visitai ma belle et amée dame...
— Oui bien, monsieur; je le savais: et l'entrevue fut en l'oratoire de la reine. Mais je vous îidjure, nommez icelle dame, si noble soit-elle?
— Volontiers , monseigneur, après que m'aurez'pardonné pour le fait de l'oratoire, et ma très-honorée dame Marie me voudra pareillement absoudre d'avoir pénétré en son hôtel induement. Or donc, je vous avoue que ma dame a nom Anne Boleyn, fille d'atours de Sa Majesté?
— - Est-ce viai et certain ? s'écria le roi qui embrassait avec joie une ombre d'espoir. De
l4o LE ROI DES RIBAUDS.
fait, madame, vous n'êtes guère demeurée seule avec ce gentilhomme?
— Sainte Marie me confonde ! reprit la reine incapable de nier plus long - temps contre une accusation si directe. Sire, mon seigneur, entendez à moi : cependant que j'étais à prier en mon oratoire pour votre heur et santé, un homme, qui était lord Suffolk, y entra , et s'étonna grandement de me trouver au lieu de ma servante Anne Boleyn. Sur ce, le bruit que meniez en la galerie nousengarda de sortir; et ladite Anne survint, vous fermant l'huis jusqu'à ce que sondit Suffolk fût évadé par la fenêtre...
— Ainsi l'événement eut lieu , ajouta Suffolk secondant la feinte de la reine, et j'eusse cent fois fié ma vie à la gueule des lions que de porter nuisance et diffame à votre épouse, sœur du roi mon maître. Aucuns vous ont dit malignement, sire, que je fus favorisé de madame Marie devant vos fiançailles, lors j'avais permission du roi Henri , qui désirait me marier avec sa propre sœur, et je me glorifie de cette espérance. Mais j'ai promis sur ma tête que n'attenterais à la vertu de madame votre femme de gré ni de force !
— Ce sont profitables promesses , dit sèchement Louis XII, qu'il faut bien tenir et aussi
votre tête; car les rois les plus démens sont les plus austères et inflexibles. Holà! cherchez damoiselle Anne Boleyn.
— Mon très-généreux sire, dit la reine joignant les mains et décelant les angoisses de son esprit, ne mandez à vous cette petite-fille de madame de Norfolk? Voyez : beaucoup ont l'oreille aux aguets et tous font rage de regarder. J'invoque monseigneur saint Denis pour qu'exemptiez ma chère Anne de si déplaisante vergogne ?
Louis Xn méditait et ne répondait pas; il fit écarter tout le monde à l'approche d'Anne Boleyn , qu'il attira paternellement à sa droite et baisa sur la joue : la reine frémit de tout son corps et se détourna; lord Suffolk, pâle et hagard, était debout à distance, les bras pendans: M. de Valois les considérait tous les deux et s'agitait sur son siège. Le silence pesait dans l'auditoire.
— Ma chère fille, lui dit le roi en se signant, au nom du Seigneur Christ immolé dessus l'arbre de la croix pour les péchés du monde, je vous somme de répondre à celte unique question qui doit être plus sacrée qu'aveu de confession, à savoir qui est celui que vous aimez à cette heure, sinon M. de Suffolk?
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— Sur mon âme! sire, point ne connaîtrez mon ami, d'autant que cet aveu lui importe autant qu'à moi; ains je proteste contre quiconque veuille prétendre que milord Suffolk a quelque accointance amoureuse avec moi. J'ai plus haut bouté mes affections, et tôt ou tard, selon les destinées futures, je serai faite reine régnante !
Le roi ne prit pas garde à cette préoccupation ingénue; il porta le poing à son front, gémit profondément, réfléchit au parti à choisir, et découvrant un visage tranquille quoique contraint, il invita les convives de sa table à se rasseoir; puis il donna l'exemple de l'appétit en acceptant l'aide des écuyers tranchans et des échansons.
— Messieurs et mesdames, dit-il en souriant, j'ai mis à vide mon entreprise, et sous le sceau du secret, je tiens le nom de la belle dame, pour laquelle satisfaire , M. de Suffolk se jeta dedans la fosse aux lions et fut préservé non moins miraculeusement que le prophète Daniel ; je lui conseille dorénavant de mieux garder son serment. Outre ce, je vous avertis de n'être point en quête de cette dame imprudente, et vous assure que ce n'est damoiselle Anne Boleyn.
La reine et Suffolk échangèrent un rogard électrique où se peignaient la surprise et l'inquiétude; néanmoins Louis XII avait métamorphosé sa physionomie au point qu'on pouvait le croire entièrement rassuré sur l'objet de ses soupçons; le duc de Valois seul ne fut pas dupe de cette dissimulation que son beau-père n'employait pas seulement dans sa politique. Cet épisode, au dîner, servit de texte à des conjectures qui se résolvèrent bientôt en certitudes; les courtisans n'eurent qu'à suivre la direction des yeux du roi.
— Mes hôtes et sujets , dit tout haut ce prince qui se bornait à une vengeance morale contre son infidèle épouse, demain sera le pas-d'armes tenu en la rue Saint-Antoine par mon gendre M. de Valois et de Bretagne, ensemble les seigneurs de son choix , pour célébrer pompeusement le mariage et entrée de la reine. Dieu me baille puissance d'y assister, car il s'y fera sans faute de signalées prouesses. Or çà, pendant ces journées mémorables, je veux rémunérer cil à qui je dois l'avantage de la paix et des épousailles; par ainsi je créerai, non maréchal de France comme je devais , mais , pour n'augmenter le nombre prétix des deux maréchaux, grand-chambellan , mon beau cousin Louis d'Or-
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léans duc de Longuevillc, féal serviteur de mes intérêts privés.
- Par monseigneur saint Georges le bon chevalier! cria M. de Longueville faisant résonner sa cuirasse, j'intente à vos ennemis guerre et combat a outrance, sans trêve ni merci!
-Le diable m'emporte! reprit ]e roi qui ne se refusait pas une épigramme mordante, devant que défier mes ennemis plus nombreux que es vôtres, avisez à tirer raison du rude assaillant qui à nuit vous fit cheoir en bas du pontvolant de l'hôtel d'Angouléme ?
M. de Longueville voulut suppléer à une réponse décisive par une rodomontade en pantomime; mais le duc de Valois lui poussa au visage lin éclat de rire si compréhensible que les rires unanimes répondirent à son défi rébarbatif. Louis XÎI eut peine à calmer une gaîté qu'il avait soulevée par un bon mot; M. de Longueville secoua son harnais et caressa son épée.
— C'est propice occasion de guerdonner chacun a ses mérites, continua le roi avec bonté et malice à la fois. J'ai arrêté de parer du collier de mon ordre Jean de Taileran, seigneur de Orignaux,. chevalier d'honneur delà feue reme, et présentement rpi desribauds en mon holel.
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Un murmure désapprobateur bourdonna vers la porte où se tenaient les pages ; le regard du grand-maître fut moins prompt à rétablir l'ordre. M. de Grignaux s'inclina respectueusement.
— ïiB diable m'emporte ! s'écria le roi d'un ton badin et la face pourprée. Grignaux, mon cher fils et bon compère, ta charge autrefois comportait de gros revenus en amendes et confiscations; ains tes privilèges s'en vont en désuétude faute d'être observés. Pourquoi n'exiger cinq sols d'or par chacune femme adultère, dont il y a foison cette année entre les plus considérables?
— Sire , repartit modestement le roi des ribauds, cette ordonnance royale fut inventée et maintenue pour purger les mœurs domestiques au temps jadis; mais sous votre règne, le cas n'échoit guère, ou s'il échoit de maie heure, point n'en faut faire une pierre de scandale. Pâque- Dieu! quand j'avise votre cour si brillante, réglée, décente et confite en vertu, j'ai vergogne d'une part de ma charge!
- — Messire roi des ribauds, je suis maucontent et fâché de ne voir par vos yeux aveuglés ou obscurcis; c'est pourquoi s'il vous convient de